Émotion, répression, soumission.

Pour moi, ce qui s’est passé pendant la COP21, c’est encore plus grave que d’ensemencer des champs d’OGM, de polluer l’air, la terre et l’eau. La répression des militants écologistes porte atteinte à l’esprit du vivre ensemble. La présomption d’innocence a disparu, les assignations à résidence ont été prononcées sans jugement, le pouvoir exécutif a appliqué des mesures antiterroristes contre des opposants politiques susceptibles de gêner le bon déroulement de la COP21… Il y a de quoi être très inquiet devant les projets législatifs et constitutionnels qui visent à pérenniser l’état d’urgence et à donner à l’exécutif un pouvoir sans contrôle. Nous avons franchi un nouveau seuil dans l’atteinte à la démocratie et aux libertés fondamentales : un militant qui n’a encore commis aucun acte devient suspect et peut être enfermé par précaution ! Cela me rappelle les années 1960, quand nous avions milite dans l’Arche contre les camps où étaient internés des Algériens suspectés d’être membres du FLN…

À Saint-Victor-et-Melvieu, nous avons mené des actions contre l’implantation d’un transformateur et d’éoliennes industrielles, quelque temps après les attentats de janvier 2015. On nous a envoyés des Robocopp avec leurs Flash-Ball. Un militant s’est fait menotter et a été embarqué dans un car de police pour passer l’interrogatoire. Je n’ai jamais vu ça en dix ans de lutte contre les OGM. Je suis outré de la façon dont le pouvoir provoque les manifestants. Le pouvoir a intérêt à entraîner une dérive violente. Pendant la lutte du Larzac, j’ai vu des policiers se mêler aux manifestants et lancer des pierres, je connais leurs manipulations. Ils ont intérêt à ce qu’ il y ait un engrenage dans la violence, parce qu’ils savent réprimer. Mais si on reste dans un cadre non-violent, ils ne savent plus comment faire. J’ai l’impression que les écologistes deviennent des boucs émissaires sur lesquels le pouvoir expérimente une nouvelle répression, en attendant de voir si les gens vont protester ou laisser faire. Notre-Dame-des-Landes ou Sivens sont pour eux des terrains d’exercice, pour mettre en place un pouvoir plus autoritaire. Mais il ne faut pas oublier que nous ne sommes pas au service du pouvoir : nous donnons aux élus un mandat, les députés nous représentent, mais nous ne leur donnons pas notre conscience. Ce sont eux qui doivent être au service des citoyens, non pas l’inverse.

Le pouvoir profite des attentats commis à Paris, de ce crime de sang odieux, pour cacher le crime du nucléaire, de l’exploitation du tiers monde, de la nature, des hommes, pour masquer ce terrorisme industriel qui tient des millions de personnes en otages et qui exerce lui aussi une très grande violence sur l’ensemble de la planète. Pour le pouvoir, ce moment d’émotion qui succède à l’horreur des attentats, c’est une occasion à saisir au vol : le gouvernement sait se servir de la peur des gens pour manipuler l’opinion. Ce qu’il veut, c’est le consentement à la soumission. Il veut que les Français restent des « veaux » comme disait de Gaulle, qu’ils se taisent tant qu’ils ont du pain et du cirque. Franklin disait : « Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux. »

Extrait d’un entretien de Jean-Baptiste Libouban dans le journal La Décroissance de février 2016.

Maintenir les foules dans l’angoisse et la soumission

Devant la raréfaction des ressources naturelles, l’effondrement de la biodiversité, le dérèglement climatique et autres joyeusetés, les écologistes ne cessent d’alerter depuis plus de quarante ans sur la perspective d’un effondrement généralisé. Les oiseaux de mauvais augure sont aujourd’hui rejoints par les institutions internationales, dont les rapports sur les impasses de la croissance sont de plus en plus accablants. Mais rien n’y fait. Nous poursuivons obstinément notre marche en avant, œillères sur les cotés. Ultime bouée restant aux plus optimistes des alarmistes : la « pédagogie des catastrophes ».
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Les Cassandre type Club de Rome ont été raillées dans un premier temps, par les gardiens du capitalisme comme par les communistes de Marchais. Aujourd’hui les prévisions les plus sombres sont officiellement admises, de rapports du Giec en sommets de la Terre. Mais le business continue, as usual. La concentration de dioxyde de carbone dans l’atmosphère dépasse déjà des seuils fatidiques et nous dirigent droit vers un réchauffement aux conséquences dramatiques ? On persiste gaiement à brûler du pétrole, à ouvrir des mines de charbon. On exploite des gaz de schiste, on dévaste l’Alberta pour racler des sables bitumineux, on espère que la fonte de l’Arctique permettra d’exploiter de nouveaux puits et d’ouvrir de nouvelles voies commerciales, on cultive des agrocarburants, on tord la Terre-éponge jusqu’à la dernière goutte.
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Quant à la « crise » économique actuelle, dont on ne vit que les prémisses, suscite-t-elle une remise en cause radicale ? Voit-on les économistes cloués au pilori ? Au contraire, leur emprise est toujours plus totale. L’indicateur sacré qu’est le PIB reste omniprésent. À l’unisson, les partis entretiennent les « espoirs chimériques » de la croissance, à base de relance ou de chocs de compétitivité. Et les consommateurs frustrés réclament du pouvoir d’achat. L’essayiste Naomi Klein a montré, dans son livre « La stratégie du choc » paru en 2008, comment le libéralisme avançait en profitant des désastres, situations d’effroi qui annihilent les résistances. Ses analyses ont été confirmées depuis : dans toute l’Europe les privatisations s’accélèrent, les services publics sont démantelés, le droit du travail est attaqué, la sécurité sociale malmenée, pendant qu’explosent les inégalités, la précarité et le chômage. S’il y a bien une pédagogie des catastrophes, elle est utilisée par les gouvernements pour maintenir les foules dans l’angoisse et la soumission.

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans le mensuel La Décroissance de septembre 2014.