Liberté de la presse

Dominique Pradalié a été longtemps rédactrice en chef du journal de la nuit sur France 2. Aujourd’hui secrétaire générale du Syndicat national des journalistes, elle s’inquiète de la précarisation de la profession et de la mainmise du pouvoir.

[…] j’avais banni les sondages de mes journaux télévisés sur France 2. Je considérais que ce n’étaient pas des informations mais des vecteurs de promotion, de propagande, de pression pour faire croire aux gens telle ou telle chose. Mais quand vous voyez que, dans un des derniers magazines politiques de France 2, la première question posée aux hommes politiques, concerne l’immigration alors qu’on va avoir 2h30 devant nous !
Alors que le principal problème affiché des Français depuis des années, c’est le pouvoir d’achat, l’emploi, le travail. On tombe à la renverse. C’est scandaleux et c’est choquant.

Est-ce une « première » qu’il y ait eu autant de journalistes blessés ?

Parlons d’abord des manifestants, que le pouvoir nous présente comme d’épouvantables terroristes ! Même s’ils ont 72 ans ou plus, même s’ils sont dans une chaise roulante. Quelles suites vont être données à toutes ces exactions contre les centaines de blessé-e-s ? Contre les mutilé-e-s ? Il y a plus de vingt personnes qui ont perdu un œil, d’autres une main, d’autres qui sont à vie frappées dans leur corps et dans leurs certitudes constitutionnelles d’avoir le droit de manifester !

Les violences contre les journalistes posent une autre question : celle de la liberté de la presse.
Le pouvoir veut nous empêcher de faire notre travail ! On a plus d’une centaine de cas recensés par un confrère très sérieux, David Dufresne, qui documente chaque cas en vidéos, photos, témoignages, actes médicaux, etc. Voir Allo place Beauvau.

Plus de cent journalistes se plaignent d’avoir été empêchés de travailler : injuriés, agressés, visés, ciblés, matériel saisi ou détruit, cartes de presse subtilisées. Les preuves existent.
Beaucoup plus de plaintes ont été déposées contre les forces de l’ordre que contre les agresseurs gilets jaunes. C’est quand même fou ! La France est mise en garde par l’Onu, par le Conseil de l’Europe, par le Défenseur des droits, le président de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, qui disent, en substance, vous êtes en train d’outrepasser vos droits en violant les droits constitutionnels que sont les droits de manifester, d’informner et d’être informé.

C’est donc du jamais-vu…

En cinquante ans, oui ! Autrefois, la profession se levait quand un journaliste était maltraité volontairement par les forces de l’ordre. Un journaliste ! Là, il y en a plus de cent et aucune question n’a été posée à la conférence de presse du président de la République. Rien ! Et encore, notre chiffre est sans doute sous-estimé.

De nombreux jeunes journalistes précaires ne veulent pas se manifester parce qu’ils ont peur de démarrer leur vie professionnelle avec des casseroles. Ils craignent que l’IGPN les fiche à vie. Au début, on a dit à tous les confrères : signalez-vous à l’IGPN. Puis, après, on s’est dit : « Est-ce une bonne idée ? Ça sert à les mettre en fiche, clairement, et puis une fiche, après, on ne sait pas ce qu’elle devient. Comme Gaspard Glanz ou d’autres.

Extraits d’un entretien de la rédaction de Siné mensuel avec Dominique Pradalié dans l’édition de juin 2019.

Les gilets jaunes et les médias

Vermine, racaille… Le traitement médiatique de la révolte des gilets jaunes est symptomatique de ce qu’Halimi appelait le journalisme de révérence : faible avec les puissants, dur avec les faibles.

Pour les violences policières, tout le monde est au courant. Même ceux qui hésitent à soutenir les gilets jaunes trouvent infâmes les yeux crevés, les vies abîmées. Mais il n’y a pas qu’avec les LBD qu’on fait un carton sur les protestataires.
Avec les mots aussi, et des formules comme les « bas instincts » (Vincent Trémolet de Villers) ou les « pulsions malsaines » (Hervé Gattégno) imputés à la foule par des éditorialistes en vue et leurs
invités. Racontés par ces messieurs en embuscade devant leur télé, les gilets jaunes deviennent des « minus rongés par le ressentiment comme par des puces » (Franz-Olivier Giesbert) ou de la « racaille cagoulée » (Pascal Bruckner).

Le mépris pour ces moins-que-rien qui ont le mauvais goût de demander sur Facebook un monde plus juste en faisant des fautes d’accord, s’est déversé dès le début. D’entrée de jeu, un procès en populisme. Et pan ! Depuis, des épiphénomènes sont présentés comme le cœur du mouvement. Homophobe, raciste, antisémite, complice quand il n’est rien de tout ça, le gilet jaune est un « nouveau beauf » (Jacques Julliard) ou un « poujadiste » (Jean Quatremer). Le « Suicidez-vous » entendu à l’acte XXIII est, à la louche, le fait de « lamentables racailles »
(Bruno Jeudy) et de « vermines » (Renaud Dély). Et tant pis pour les gilets jaunes qui, ce même samedi, disaient aux flics : « Ne vous suicidez pas, venez avec nous » et patientaient avec eux en discutant jusqu’à ce que l’ordre tombe enfin de laisser le peuple quitter la place de la République où il était « nassé » depuis plus de deux heures.

Sur cette déferlante d’injures, Alain Brossat, ancien professeur de philosophie à la faculté de Nanterre vient à point nommé poser deux mots parfaits : violences médiatiques.
C’est le concept qui manquait. « La violence médiatique est dans l’ordre des discours sur l’événement en cours, l’équivalent du monopole de la maîtrise des airs que s’assure une puissance impériale lorsqu’elle affronte un ennemi rivé au sol, écrit-il […] Elle s’éprouve comme un tort infligé à ceux qui n’ont qu’un accès infinitésimal à la parole publique ».

On la voit d’ailleurs s’exercer sur les ouvriers, chaque fois qu’ils font grève pour dire non à la fermeture d’une usine ou à la privatisation d’un service public.
On se souvient que l’an dernier les cheminots étaient, pour les mêmes, d’insupportables « privilégiés ».
Invités à la télévision pour y être sans cesse interrompus, des syndicalistes repartaient perdants, vaguement ridicules. À l’évidence, un journalisme de classe se renforce mais il indigne
de plus en plus, et jusque dans la paisible Académie française où Danièle Sallenave sort des rangs avec un court essai intitulé Jojo le gilet jaune, référence à la petite phrase présidentielle de cet hiver.

En arrière-petite-fille d’un cheminot et d’une ouvrière à la peine sur un lavoir municipal des bords de Loire, la dame en gilet vert n’a pas l’esprit à s’engourdir sous les ors de la République. « J’ai éprouvé dès les premières manifestations un élan de sympathie, régulièrement renouvelé par le contraste réjouissant, à la télévision, entre leur assurance un peu maladroite et l’hostilité mal dissimulée des journalistes et de leurs invités », écrit-elle. À l’heure où le mépris coule à flots, l’académicienne, avec Alain Brossat, tient désormais ouvert le registre des violences
médiatiques.

Article de Lara Smith dans Siné mensuel de mai 2019.

Colère

– Vous êtes très attaché à la colère.

– La colère est un don. L’abbé Pierre disait même qu’elle a été son don le plus précieux. La colère qui est pourtant l’un des sept péchés capitaux ! J’avais adoré ça. La colère est une force extraordinaire. Après, il faut l’architecturer, être capable d’en faire un carburant durable, pas juste un moteur à explosion.
J’appelle ça la « rage du sage ». Si tu n’as pas de colère, que veux-tu faire d’important ? Tu ne peux pas changer le monde sans ce feu-là.

– Les gilets jaunes incarnent-ils la colère d’aujourd’hui ?

– Oui, et sous une forme extrêmement légitime. Déjà, il faudrait les remercier d’avoir explosé la forme manif Nation-Bastille, traîne-savate ! Ils sont très rares, ces petits actes inventifs… Il y a eu Act’Up, un peu Greenpeace… Mais nous, la gauche radicale, nous restons trop peu créatifs sur les formes de lutte. Je regrette que les gilets jaunes ne s’en prennent pour l’instant qu’au gouvernement et pas aux vampires du profit… Les Bernard Arnault, François Pinault, Xavier Niel…
Tu ne peux pas atteindre un minimum de justice sociale si ces moguls-là, qui siphonnent la valeur en toute impunité, d’une façon obscène, ne se sentent jamais menacés !
La violence, ils l’exercent de façon systémique et permanente sur nous. Il faut les placer dans une situation critique où il se diront : « Maintenant, si on ne change pas, nous allons subir la
violence-retour qu’on a générée. »
Les gilets jaunes ne deviennent pas agressifs par hasard ! Ils ont subi des vagues continues de violence quotidienne – économique, symbolique, physique -, qui se compacte en une colère sédimentée qui n’avait jamais pu ou osé sortir. Cette violence-là est archisaine ! Quand elle est ravalée, elle débouche sur la dépression, le suicide, l’agression des proches.
Il va y avoir ce procès contre Orange où, enfin, pour la première fois, va être jugée une approche managériale fondée sur le harcèlement, qui a provoqué une vague de suicides sans précédent. Existe-t-il pire violence ? Après, quand tu casses une vitrine, quand tu démontes le Fouquet’s, ça reste une violence sur les biens. Elle fait mal à qui ? Aux assureurs ? Personne n’a égorgé de
flics. Eux, par contre, ont mutilé une trentaine de personnes déjà. Il faut être factuel ici.

Extrait d’un entretien entre la rédaction de Siné mensuel et Alain Damasio dans Siné mensuel d’avril 2019.

Antisionisme

Finkielkraut est considéré en France comme un philosophe, profond et original ; dans les pays anglosaxons, des personnages comme lui ou BHL seraient relégué au rang de parleurs dans des programmes de l’après-midi, entre l’éleveur de serpents à sonnette et la femme qui a trouvé l’amour en entrant chez les bénédictines.

Finkielkraut est tout au plus un publiciste réactionnaire qui a fait son fonds de commerce en instrumentalisant les accusations d’antisémitisme pour salir les meilleurs (Morin, Mermet, Siné). Cela dit, les attaques antisémites dont il a été l’objet dans une des manifestations des gilets jaunes sont inadmissíbles et doivent être condamnées sans équivoque. De telles attaques salissent les gilets jaunes.

Les rares slogans antisémites entendus dans les rassemblements des gilets jaunes ont fourni l’occasion à certains politiciens français de relancer une campagne visant à pénaliser non pas les propos racistes et donc aussi antisémites (ils le sont déjà dans plusieurs lois), mais ce qu’ils appellent des propos antisionistes.
Le député Sylvain Maillard vient de proposer un projet de loi dans ce sens, et affirme : « On a le droit de critiquer le gouvernement israélien, mais pas de remettre en question le droit de l’État [d’Israël] d’exister. Personne ne remet en question le droit à l’existence de la France ou de l’Allemagne. »

Doublement faux : contrairement à la France ou à l’Allemagne, l’État d’Israël est le produit d’une colonisation, et nombreux ont été les États colonialistes dont on a refusé la légitimité (la Rhodésie ou l’Afrique du Sud, pour ne donner que deux exemples). De même que l’existence ne fait pas le droit, la non-existence ne signifie pas l’absence du droit à exister, comme l’ont montré le sort de dizaines d’États colonisés qui sont devenus souverains.

Deuxième erreur : l’antisionisme est originellement une idéologie juive et pas une invention d’islamo-gauchistes. Quand, au tournant du XXe siècle, le sionisme a vu le jour, l’immense majorité
des Juifs s’y étaient opposés : les religieux pour des raisons théologiques, le mouvement ouvrier juif (en particulier le Bund) par socialisme… et les Juifs bourgeois d’Europe occidentale par peur de perdre leurs droits civiques.

Extrait d’un article de Michel Warschawski dans Siné mensuel de mars 2019.

Lire aussi Antisionisme et antisémitisme de Denis Sieffert.

Casseur de droits

Le 23 décembre 1981, la gauche remporte un de ses plus beaux trophées. Sous les signatures de François Mitterrand, Pierre Mauroy et Robert Badinter, la loi anticasseurs, de sinistre mémoire,
portée par Marcellin après Mai 68, qui introduisait dans le code pénal une responsabilité collective des violences commises par des manifestants, est abrogée.

La droite revenue au pouvoir va certes créer un nouveau délit, celui de groupement en vue de commettre des infractions, destine « à nettoyer les racailles au Kärsher », selon la oélèbre expression
de Sarkozy.

C’est ce qui va être utilisé contre tous les manifestants opposés à la loi travail puis contre les gilets jaunes, la Cour de cassation ayant à nouveau rappelé, en 2017, que le vieux délit de
refus de dispersion était une infraction politique avec des garanties procédurales pour les prévenus incompatibles avec une répression expéditive.
Mais la droíte n’osera pas rétablir la loi anticasseurs.

Il a suffi de quelques tags, d’une statue cassée mais surtout d’une grande trouille pour qu’Édouard Philippe ose dépasser tous ses prédécesseurs. Sans vergogne, le gouvernement a repris un projet de loi déposé au Sénat par la droite pour inventer l’interdiction préventive de manifestation. La principale nouveauté du projet, actuellement discuté au Parlement, c’est qu’elle donne aux préfets, représentants salariés du gouvernement, le pouvoir de décider qui a le droit de manifester, alors que toutes les démocraties réservent le contrôle de cette liberté fondamentale à des magistrats judiciaires indépendants, qui statuent à l’égard de délinquants dont la culpabilité a été établie.

il suffit désormais qu’au doigt mouillé, et à l’aide de notes blanches secrètes, le préfet considère qu’une personne constitue « une menace d’une particulière gravité à l’ordre public ».

Pour s’assurer de l’efficacité de la mesure, le préfet peut convoquer le quidam à l’heure de la manifestation. Le récalcitrant encourt une peine d’emprisonnement.

Les voies de recours, coûteuses, à supposer qu’elles soient utilisées, seront examinées trop tard par le tribunal administratif pour être efficaces. Il faut rappeler que la plupart des assignations à résidence prononcées à l’occasion de la COP21 ont été annulées trop tard.

De toute façon, un nouvel arrêté peut être édicté pour chaque manifestation, ce qui rend tout recours illusoire. Le gouvernement peut désormais choisir les manifestants autorisés à s’opposer à sa politique.

On connaissait la justice préventive qui consiste à condamner quelqu’un pour ce qu’il pourrait faire, voici désormais la police politique préventive.
La droite l’a rêvé, Macron l’a fait.

Article de Dominique Tricaud dans Siné mensuel de mars 2019.

Make our planet great again

Lorsque Emmanuel Macron devient ministre de l’Économie, un de ses premiers faits d’armes a été de permettre aux constructions illégales de ne pas être démolies (loi du 6 août 2015, dite « loi Macron »). […]

Mais à peine arrivé à l’Élysée, il a repris son boulot de démolition énergiquement, tantôt en pleine lumière, tantôt en douce sous prétexte de « choc de simplification » des normes. Des normes qui, pour simplifier, sont devenues franchement plus arrangeantes, voire inexistantes…

Ainsi Macron a-t-il généralisé le principe du « silence vaut accord » des administrations.
Exemple : une ferme usine de 1 000 vaches veut s’agrandir, elle demande une autorisation, l’administration ne répond pas dans les deux mois, l’absence de réponse vaut un « oui ». Et tant pis si les services de l’État auraient pu constater qu’augmenter le nombre de ruminants au mètre carré risquait de polluer le cours d’eau situé à côté…

Cette « simplification » a été accompagnée d’une autre : nombre d’installations classées (susceptibles d’impact sur l’environnement) sont passées d’un régime d’autorisation (avec vérification obligatoire des services de l’État) à un régime de déclaration. […]

Plusieurs décrets ont permis, sous prétexte d’ « expérimentation », de se passer purement et simplement d’appliquer le droit.
Ainsi, le décret du 29 décembre 2017 permet aux préfets de Mayotte, du Lot, du Bas-Rhin, du Haut-Rhin, de la Creuse et des régions Pays de la Loire et Bourgogne-Franche-Comté de s’asseoir purement et simplement sur les normes réglementaires en matière d’environnement […]

Plus récemment, le 28 décembre dernier, C’est l’enquête publique qui a été supprimée au profit d’une simple consultation par Internet, pour les régions Bretagne et Hauts-de-France. […]

Le must, c’est la loi Elan, votée fin 2018. L’article 1 permet de créer des grandes opérations d’urbanisme, qui pourront s’asseoir sur le droit de l’environnement avec bonheur.
L’article 4 multiplie les dérogations possibles à l’évaluation environnementale censée être obligatoire.
L’article 15 tente de minorer les obligations de respect de normes édictées au niveau régional pour les maîtres d’ouvrage…
Et l’article 24, sous prétexte de « limiter l’insécurité liée au contentieux », complique sérieusement le recours à la justice pour les associations pour stopper un projet débile. Génial !

[…]. À France Nature Environnement, un juriste s’est chargé de dresser la liste de toutes les régressions sur le droit de l’environnement commises par le gouvernement.
Antoine Gatet avoue : « On n’arrive plus à suivre question contentieux, les décrets sont trop nombreux. On a donc décidé de se concentrer sur les recours au Conseil d’État, car toute régression du droit de l’environnement est interdit selon la Charte de l’environnement. »

Arnaud Gossement, avocat spécialiste de l’environnement, ajoute : « Ce qui m’inquiète le plus, c’est le manque de moyens. Il y a toujours moins d’inspecteurs des installations classées, la police de l’environnement ne peut plus faire son travail. Traduire un pollueur en justice relève du parcours du combattant. Et quand on y arrive, les peines sont dérisoires. »

Make our planet great again, disait l’autre! Dire qu’il y en a qui y ont cru…

Extraits d’un article de Blandine Flipo dans Siné mensuel de février 2019.

Passer à la caisse

Les macronistes, Jupiter en tête, font leur tronche condescendante de premier de cordée et donnent dans la pédagogie patiente mais excédée qu’on réserve au cancre bas de plafond : « Ô peuple simplet à jaune gilet, vous rejetez les impôts, mais ne comprenez-vous pas, dans votre abrutissement populaire, votre sidération profonde, que si vous voulez des services publics en état de marche et un bilan carbone acceptable, il vous faut non seulement les financer, mais augmenter votre effort ? Écoles, hôpitaux, tribunaux, ça coûte une blinde, grattez-vous le fond des poches, bande de radins ! Pigé ? » Ce qu’on appelle prendre les gens pour des billes.

Imaginons un supermarché. On circule dans les rayons, on emplit son chariot avec la conscience aiguë qu’après, faut passer à la caisse. Au cas où on serait tenté de glisser un article en loucedé, des dizaines de caméras assistées d’antivols et de vigiles surveillent l’action. Alors on passe à la caisse.
Tous ? Non ! Dans ce supermarché-là, les plus gros chariots, croulant sous les gourmandises de luxe, bénéficient d’une issue spéciale : on passe tout droit, on paie pas ! Ce supermarché s’appelle Trésor public. La caisse gratis s’appelle évasion ou fraude, l’une étant la formule légale de l’autre, une échappatoire qui permet à des voleurs, déserteurs, de mettre à gauche (un comble) ce qu’i1s doivent à la collectivité. Faire payer les pauvres, épargner les riches. C’est ça qui jette les gens dans la rue. L’injustice. Énorme, flagrante, cynique. Pigé ? Non. Le macroniste ne veut
pas le savoir, il n’est ni de gauche ni de gauche.

Article d’Isabelle Alonso paru dans Siné mensuel de février 2019.

Marseille – La Plaine : matraques, grenades et morts

À quelques encablures de la Canebière, il y a un plateau au sommet duquel trône la plus grande place du centre-ville. La place Jean-Jaurès. Elle fait la jonction entre les 1er, 5éme et 6ème arrondissements. Ici, tout le monde l’appelle « la Plaine ».
Elle est reliée au cours Julien, second ventricule de ce quartier vivant, brassé, festif et alternatif. La Plaine, par extension, c’est le nom donné au quartier. Des rues escarpées en dévalent, charriant dans leur lit des ambiances différentes de l’une à l’autre. La Plaine, c’était aussi le plus grand marché de la ville, une institution attractive, tarifairement parlant. Ici, on se réapproprie l’espace urbain, on improvise, mais de façon organisée : assemblées populaires, banquets, animations, matchs de foot sur béton, fanfares, apéros et même concerts sauvages.

C’est sûrement ce qui met le plus en rogne les dirigeants de la ville. Le quartier est aux mains de ses riverains, dépourvu de grandes enseignes internationales, truffé de snacks, de rades, de bouibouis. Alors que, réquisitionné, il serait une véritable manne financière. Un pognon monstre à se faire…

Fin 2015, la mairie de Marseille a annoncé sa volonté de requalification de la Plaine dans le cadre de l’opération « Grand Centre-Ville » de Marseille.
Requalification, c’est évocateur, tu ne trouves pas ? Le chantier est confié à la Soleam. Son coût ? Entre 13 et 20 millions d’euros. Deux ans, peut-être trois, de travaux. Les pouvoirs publics ont laissé longtemps la situation se dégrader malgré les plaintes des habitants. La Plaine a besoin d’un coup de jeune, pas de perdre son âme.

On nous parle de montée en gamme. C’est une stratégie locale. Abandonner certaines zones de la ville puis, lorsque la situation devient préoccupante, un coup de Kärcher, un coup de ponceuse, une hausse des loyers, et par là-bas la sortie si t’as pas l’oseille. La gentrification par l’incurie.

Gérard Chenoz, adjoint au maire et président de la Soleam, dirige les travaux. […]

Une assemblée populaire se constitue, des initiatives citoyennes, agoras et journées festives d’informations ont lieu. La Plaine vit, bouillonne. Pendant trois ans, on tente de négocier une consultation. Rien à faire…

Le 11 octobre, dernier marché et début des travaux. En fin de matinée, des dizaines de camions de CRS s’installent tout autour de la place et dans les rues adjacentes pour encadrer le chantier. La Bac et de nombreuses voitures de police en renfort. Belle démonstration de force à l’égard des habitants, qui se mobilisent instantanément. Des manifestations spontanées tentent d’empêcher les travaux. Gazages, interpellations, répression commencent.
Naissance d’une Zad urbaine.
[…]

Le mur de la honte, tu ne l’as pas vu à la télé ? Le 29 octobre, lors d’une conférence de presse, tonton Gérard annonce une mesure à tomber cul par-dessus tête qui prend effet dans la foulée : l’édification d’un mur qui fera
le tour de la place, haut de 2,50 m. Le coût du mur? Dis un prix… Non, plus. Plus… Tu chauffes… 390 000 euros !
[…]
Le 1er décembre, l’une de ces manifestations est violemment dispersée, c’est la chasse à l’homme dans les rues de Noailles et de Belsunce. Une dame de 80 ans ferme ses volets par peur, dans l’air saturé de gaz. Elle habite au quatrième étage. Cest haut. Pourtant, elle reçoit une grenade lacrymogène à tir tendu en plein visage. Elle mourra à l’hôpital de la Timone. […]

Extraits d’un article paru dans Siné mensuel de janvier 2019.

Comment vivre

Jackie Berroyer dans Siné mensuel

On pourrait dire que comme d’habitude, l’essentiel n’était pas à l’ordre du jour. Car il y a des priorités. Entendez : il y a le comment survivre avant le comment vivre.
Fournier, pionnier de la lutte écolo, l’avait dessiné ironiquement dès 1972.
On voyait des manifestants qui réclamaient de l’argent. Mais ils défilaient environnés de fumées, disons jaunâtres. Au lieu de préconiser de s’attaquer au problème des fumées, ils voulaient une augmentation de leur pouvoir d’achat. ll est vrai qu’avec un certain pouvoir d’achat, on peut acheter des masques anti-fumées jaunâtres.

Sur cette question, tout comme dans le débat flics et banlieue, on tourne en rond sur les plateaux merdiatiques. C’est que l’essentiel n’est jamais à l’ordre du jour.
Activez décroissance et dé-croyance et vous auriez un adulte qui voudrait bien faire vivre son esprit. Pour la plupart des gens, ce serait une sacrée conversion. Mais, j’en ai bien peur, regardez, je suis tout pâle, une autre façon de vivre ne pourra naître que d’une immense catastrophe. Mentalités et pratiques post-catastrophe sont à naître.

Et encore, pour combien de temps, avant que l’avidité humaine ne reprenne le maillot jaune. ll faut rappeler ce paradoxe : plus il y a de choses à consommer, plus il y a d’uniformité. Et c’est parce que le divers décroît que le désert croît. C’est pas de moi, c’est de Segalen. Et c’est pas d’aujourd’hui.
C’est de tout temps industriel qu’une minorité lance des alertes. Félix Guattari parlait de notre système comme frein à la subjectivation. Et la subjectivation, c’est la création de diversité bonne, et non pas l’augmentation de produits à consommer et les moyens de se les approprier.

Le bonheur au rond-point, c’est le moment de fraternité. Mais aura-t-il bien noté, ce bon Jean Dugilet, qu’il était à ce moment plus heureux que dans sa vie habituelle, et ces heures riches en chaleur humaine lui ont-elles révélé que sortir de sa vie merdique n’est pas qu’une question d’argent mais aussi de facon de vivre ?
En vérité, je vous le dis, bien sûr, puisque je suis en train de me prendre pour celui qui l’a dit, qu’il n’est pas prêt. Enlevez le foot, la télé, la voiture, la pub, et là, c’est le pays entier qui serait en feu.
Je ne les prends pas de haut, je suis loin d’être vraiment différent, mais ce qu’on peut sentir venir, c’est qu’après Macron et consorts, les – malgré tout – derniers presque démocrates, la foule de votants mettra au pouvoir, « parce qu’il y en a marre », ceux qui feront tirer à balles réelles sur leurs électeurs, les gilets à venir.

Article de Jackie Berroyer dans Siné mensuel de janvier 2019.

Sciences économiques et sociales

Le nouveau bac aura lieu en 2021, soit un an avant l’Election présidentielle. Le gouvernement souhaite aller vite dans la réforme du lycée pour éviter toute réflexion, consultation, voire
opposition à une vision imposée d’en haut au mépris des acteurs de terrain.
Les projets de programmes de sciences économiques et sociales (SES) de seconde et de première montrent aussi la volonté d’imposer un point de vue idéologique.

Ils font la part belle à une vision bien particulière de la société, là où les enseignants défendaient un certain pluralisme. Erwan Le Nader, président de l’Association des professeurs de sciences économiques et sociales, s’étonne : « Il y a un énorme déséquilibre entre la micro-économie et la macroéconomie. Donc l’intervention de l’État est minorée et on privilégie une étude du marché dans sa version néoclassique. On n’est pas gênés de l’aborder dans sa version néoclassique mais ce qui est gênant, c’est que les autres approches ne sont pas abordées. »

Il note aussi que « le marché n’est envisagé que du point de vue économique. On perd ce qui fait la richesse des SES, à savoir le croisement entre les sciences sociales ».
Cela revient à cloisonner les élèves dans une vision bien particulière du monde social. L’Association française d’économie politique (Afep), regroupant des économistes critiques, s’est inquiétée de l’abandon « d’une formation transdisciplinaire au profit d’une juxtaposition de modules mono-disciplinaires présentés comme parfaitement homogènes, exempts de débats et disposant de fondements universels ».

Il s’agit donc de reproduire les dogmes libéraux auxquels est attaché le gouvernement. Erwan Le Nader remarque que « dans les programmes de seconde et première disparaissent les notions de chômage et de catégories sociales et professionnelles ».
L’Association des sociologues enseignant-e-s du supérieur (Ases), dans un communiqué, indique que « ces catégorisations du monde social, en constante évolution, font partie intégrante de la
réflexion sociologique depuis des décennies. »

Les programmes sont, en revanche, en adéquation avec les volontés de certains lobbys patronaux qui n’ont eu de cesse, depuis les années 90, par la voie de leurs différentes instances, d’attaquer les sciences économiques et sociales, accusées de dénigrer l’économie de marché. La composition du groupe d’experts en charge de présenter les projets de programmes semblait être un signe envoyé à ces groupes de pression.
À sa tête, se trouvent l’économiste Philippe Aghion, professeur au Collège de France et soutien de Macron, mais surtout deux membres de l’Académie des sciences morales et politiques. Cette dernière s’est illustrée par la production de rapports alarmistes recommandant d’orienter les programmes du secondaire sur le marché et l’étude de l’entreprise.
Dans ce comité de quinze experts où ne siègent que quatre enseignants du secondaire, il semble bien que certaines voix portent plus que d’autres.

Rien d’étonnant, relève Erwan Le Nader : « Dans sa lettre au Conseil supérieur des programmes, Blanquer insiste sur la nécessité de privilégier la micro-économie et les maths… »

Début d’un article de Martial Cavatz dans Siné mensuel de décembre 2018.