L’empire colonial français

L’empire colonial français était en deuxième place derrière l’empire colonial britannique, avec à peu près 21 fois la superficie actuelle de l’Hexagone. En 1945, il y avait entre 105 et 110 millions d’habitants dans les colonies, qui produisaient de 55 à 40% de l’économie française. L’empire colonial permettait à la marine, à l’armée et à la diplomatie françaises d’être présentes aux quatre coins du monde. Tous les régimes – de la Révolution française à la IIIe République, de droite comme de gauche, démocratiques ou pas – ont contribué
à cette histoire qui fait partie du récit français.

C’est l’industrie sucrière qui a financé les guerres du XVIIIe siècle. La IVe République va se construire sur la puissance qu’apportent l’empire colonial et ses conquêtes. L’appel à ces territoires permet à la France de gagner la Première Guerre mondiale. Brazzaville puis Alger
ont été les deux capitales de la France libre pendant la Seconde Guerre mondiale.

[…] jusqu’en 1947-1948, toute la classe politique française soutient l’empire colonial. Pour de Gaulle, il constitue un élément essentiel de la puissance française. Quand il parle de « réformes » à Brazzaville début 1944, c’est à sa sauvegarde qu’il pense et aussi à la répression là où les revendications politiques sont les plus vives (comme au Maroc). Il faut se rappeler l’enchaînement des événements : la répression au Sénégal, les massacres de Madagascar ou du Constantinois, les bombardement en Syrie, la guerre en Indochine… La perte des mandats de Syrie et du
Liban en 1945, qui a traumatisé de Gaulle, est la matrice de ce processus qui repose sur deux piliers : réforme (pour se conformer à la pression de l’URSS et des États-Unis et à l’ONU) et répression partout, et notamment au nom de la guerre froide. Le tournant est mai 1945, avec le bombardement de Damas, qui fait 5 000 morts et, le 8 mai, le massacre de Sétif, en Algérie, qui en fait entre 12 000 et 25 000. […]

Qu’est-ce qui arrive aux tirailleurs sénégalais qui demandent à être payés lors de leur retour à Dakar ? On les massacre. L’armée coloniale ne peut pas imaginer ni accepter qu’un homme noir, un homme maghrébin, un homme indochinois, un homme malgache, un homme antillais puissent s’opposer au pouvoir colonial dans l’espace colonial. Ils sont toujours considérés comme des « indigènes » qui n’ont aucun droit en dépit du fait qu’ils se sont battus pour la France. Leurs revendications sont structurellement perçues comme une remise en question de l’autorité coloniale.
Nous ne sommes pas dans l’après-guerre mais en décembre 1944. Dans l’empire colonial, tous ceux qui s’opposeront par la suite à l’autorité de la France connaîtront la répression. […]

Très vite, le gouvernement français négocie avec le Maroc et la Tunisie, mais pas avec l’Algérie. Pourquoi ?
La guerre d’Indochine a essoré l’armée française et ses budgets. En 1954, la France a perdu ses colonies asiatiques, y compris les comptoirs des Indes. Elle tranche : la pépite de notre Maghreb, c’est l’Algérie. On doit la garder. Toutes les élites françaises le pensent, y compris le PCF. Un million d’Européens y vivent, et c’est un poids électoral majeur ! C’est aussi un endroit stratégique riche en hydrocarbures et avec un fort potentiel d’expérimentation de l’indépendance nucléaire française, donc militaire, et des tirs de fusée.
Dès lors, « lâcher » le Maroc et la Tunisie (en 1955-1956), c’est concentrer les forces militaires françaises en Algérie (et au Cameroun).
La guerre d’Algérie, d’une violence inouïe, va trahir les valeurs de la République (dès 1955) et faire des dizaines de milliers de morts civils. On a commencé à apprendre ce qui s’était passé avec La Question (1958), le livre d’Henri Alleg, puis par Avoir vingt ans dans les Aurès (1972), le film de René Vautier, interdit des années, ainsi que par les témoignages des déserteurs et les prises de position d’intellectuels.
En 1959, un rapport de Michel Rocard fait pourtant grand bruit : sur 9 millions d’habitants, la République laisse mourir de faim plus de 2 millions de personnes dans des camps de regroupement. Mais le scandale s’efface devant un conflit qui a épuisé les consciences en France. C’est aussi une guerre secrète, avec les attentats de la Main rouge, une guerre totale. C’était aussi une guerre d’appelés. Ces jeunes découvraient la violence et la haine, la haine de l’Arabe. […]

Il faut comprendre qu’à l’époque, en France, on n’a jamais pensé que le combat des Algériens était légitime, qu’ils luttaient pour leur liberté, méritaient le respect et avaient les mêmes droits que les Français. C’était le fruit de cent vingt-cinq ans de colonisation, de propagande et de manipulation. Jusqu’au milieu des années 1950, il y avait l’Agence économique des colonies (puis de la France d’Outre-mer), dont la mission était de fabriquer une image d’Épinal de l’Union française. Si on avait informé l’opinion publique, jamais elle n’aurait soutenu ses élites politiques […]

Extrait d’un entretien de Pascal Blanchard dans Siné mensuel de février 2021.

Nucléaire et (dés)information

Depuis huit ans, Christine Fassert travaillait à l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). Cette socio-anthropologue et spécialiste des risques a coordonné le projet Shinrai, qui s’intéresse aux conséquences éthiques, sociales et politiques de l’accident
nucléaire de Fukushima.
Mais, en juin, le couperet est tombé. Christine Fassert est renvoyée pour « insubordination récurrente avec défiance vis-à-vis de [sa] hiérarchie » et pour « un comportement inadapté ». La raison ? Deux articles de la chercheuse ont été refusés par l’institut à quelques mois d’intervalle, dont un qu’elle avait rédigé pour la revue scientifique Les Annales des Mines.
L’IRSN a indiqué que cet article mettait « en défaut l’expertise institutionnelle par rapport à la contre-expertise ». Que s’est-il passé ?
Christine Fassert a montré que la vision très rassurante des autorités japonaises sur la dangerosité des faibles doses avait été remise en question par de nombreux scientifiques. Inacceptable pour l’IRSN.
En 2019, la sociologue rapportait au quotidien Libération : « À Tchernobyl, le nombre d’enfants « pratiquement sains » a diminué de 80% en 1985 à 20% en 2000″; « ces données « locales » ne furent pas reprises en compte par les rapports que nous avons appelés « institutionnels », comme ceux
de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Mais, las, l’IRSN l’a congédiée, provoquant immédiatement la démission d’un autre scientifique de renom, David Boilley, qui siégeait au sein du Comité d’orientation des recherches.
Sur le site du comité, on peut encore lire sa lettre de démission, qui commence ainsi : « Si l’IRSN n’est pas capable d’accepter des voix singulières en interne, il ne peut pas s’ouvrir à la société. » Ambiance.

Pourtant, à Fukushima, depuis 2011, rien ne va plus. Les informations sont floues, les habitants ne savent plus comment réagir et les chiffres sont difficilement audibles. « Fukushima ? Au début, c’est officiellement deux morts noyés », soupire Christine Fassert. Et pour cause : le secret est de mise au pays du Soleil-Levant. « On est dans un schéma similaire à celui de Tchernobyl, où une chape de plomb [sic] s’est abattue sur le pays. » Au Japon comme ailleurs, les cancers de la thyroïde chez les enfants sont très rares. Mais depuis l’accident, et d’après les autorités japonaises, le nombre de cas est plus important chez les 0-18 ans.
Pour les autorités, c’est l’effet « screening » qui est en cause. Traduction : à force de détecter les cancers à un stade très précoce, on fait monter les statistiques. Exemple cinglant de la situation sur place, le docteur Hisako Sakiyama, directrice de recherche à l’Institut national des sciences radiologiques du Japon, a demandé aux autorités que le seuil de contamination au césium 137 des aliments vendus sur les étals des marchés soit abaissé à 20 Bq/kg au lieu de 100 Bq/kg. En vain.
Par ailleurs, la norme de rayonnement de 1 mSv (millisievert) au-delà de laquelle on procède à une évacuation de la population a été relevée à 20 mSv. « La raison est simple : avec un seuil à 1 mSv, il y aurait eu trop de monde à évacuer et ça coûte cher », explique Christine Fassert. Ce qui n’a pas empêché les autorités japonaises d’inciter les habitants à revenir à Fukushima à travers le programme « Reconquête du territoire ». En attendant la reconquête de l’IRSN ?

Article de Maxime Carsel dans Siné mensuel de janvier 2021.

La technique

Il ne suffit pas d’avoir des outils à sa disposition, encore faut-il savoir s’en servir. Prenez le cas des panneaux photovoltaïques sur les toits (habitations, bâtiments industriels) ou au sol (terres impropres à l’agriculture) permettant de produire de l’électricité non carbonée et prenant tout leur sens dans une stratégie d’autonomie énergétique.
Bref, le solaire photovoltaïque, ça se pense. Ce n’est apparemment pas le cas avec la décision de la Chambre d’agriculture de la Nièvre de couvrir de panneaux solaires 4000 hectares de terres agricoles pour financer. . . la construction de 500 retenues d’eau grâce à la vente de l’électricité !

L’affaire a vu le jour dans le cerveau de Didier Ramet, président (FDSEA) de la Chambre d’agriculture. Le 24 septembre, il a fait voter une motion adoptant la mobilisation des terres pour ce projet sur chaque communauté de communes. L’investissement tourne autour du milliard d’euros. Pas un mot sur le volume et l’utilisation de l’électricité produite, pas un mot sur les investisseurs, mais la fascination de soustraire 200 millions de mètres cubes d’eau à leur cycle naturel. De l’eau pour faire quoi ?

Quand on se penche sur la géographie de la Nièvre, on est frappé par l’harmonie du chevelu de 5000 kilomètres des 80 cours d’eau qui l’irriguent – dont la Loire, l’Allier, l’Yonne, la Nièvre. L’agriculture nivernaise est dominée par l’élevage bovin (viande et lait) qui, quand il est normalement pratiqué (sur des prairies), n’a pas besoin d’irrigation. Néanmoins, ces dernières années, la Nièvre connaît des sécheresses estivales. La faute au changement climatique, où l’agriculture a sa part de responsabilité (autour de 20 % des émissions de gaz à effet de serre).

Or la Chambre ne parle pas de lutter contre le changement climatique avec une stratégie qui prendrait sa place dans une politique territoriale cohérente sur le sujet. Elle parle de s’adapter grâce à l’innovation. Son président ignore-t-il que la meilleure façon de fixer de l’eau dans le sol est de planter des arbres et des haies sur des parcelles de taille raisonnable ?

Inventer l’inutile
Pourquoi ce silence de la Chambre devant les arrachages de haies, les comblements de mares, les retournements de prairies pendant le premier confinement ? Sylvain Ratheau, porte-parole départemental de la Confédération paysanne, nous confie : « En tournant le dos aux fondamentaux du cycle de l’eau, ce projet ajoute de la sécheresse à la sécheresse et tend à transformer les paysans en énergiculteurs. »

Un modèle d’économie circulaire inutile : détruire des prairies pour produire de l’électricité afin de stocker de l’eau pour arroser des cultures qui alimenteront les animaux qui ne pourront plus brouter les-dites prairies, et installer des méthaniseurs qui, à leur tour, produiront de l’énergie. Digne d’un sketch.

Un article d’Antoine Lopez dans Siné mensuel de décembre 2020.

Peste brune

« Toi et tes amis, des gros pédés et sales youpins comme toi, vous détestez Trump et les citoyens. Le Covid est un canular. La seule cause de la mort des Américains, c’est vous. Je prie pour que toi et ta famille soyez retrouvés dans un sac mortuaire et jetés à la mer. Je souhaite ta mort et celle de toute ta famille ».
Des e-mails comme celui-ci. Bob Z. en reçoit plusieurs par jour. Ces injures antisémites et ces menaces de mort ont commencé il y a quelques années, soit après l’élection de Trump, et n’ont cessé d’aller crescendo.

Bob Z. est un militant de 57 ans qui vit et travaille dans une grande ville du nord-ouest des États-Unis. Depuis trente ans, il s’occupe des droits des ouvriers, des immigrés, des pauvres, leur apporte des outils juridiques pour s’organiser, réclamer une augmentation, peser dans les
débats, amener de l’équité dans les lieux de travail, porter plainte et monter un syndicat.

Pas de quoi nous surprendre en France, où nous avons Code du travail, comités d’entreprise, statut de salarié protégé et contrats de travail. Mais aux États-Unis, c’est une autre paire de manches. Déjà en temps normal, mais sous Trump, c*est encore pire. Être de ce côté-là des salariés,
militer pour l’augmentation du salaire horaire minimum, lutter pour les droits civiques, afficher son soutien à Bernie Sanders, c’est trop.

À lire les e-mails malfaisants et racistes de ces Républicains obtus, ça mérite même la peine de mort. Effrayant ! À tel point que Bob Z., père de trois adolescentes, pense s’exiler au Canada. Pour respirer un peu. Et quel que soit le résultat de la prochaine élection présidentielle.
Pour lui, comme pour ses proches, ses collègues et d’autres militants de base qui sont également inondés d’e-mails nauséabonds partout dans le pays, la situation politique et sociale ne risque pas de s’arranger. Même si Biden est élu.

Pour Bob, les dégâts de Trump sont plus graves qu’on ne l’imagine vu de France. Il a détruit la démocratie, changé la législation, amené le fascisme. « L’extrême droite est déjà dans la rue, je la vois. Les milices s’organisent », explique-t-il. Trump a fait sortir la peste brune de sa
boîte. Elle n’est pas près d’y rentrer.

Article de Véronique Brocard dans Siné mensuel de novembre 2020

Dépakine, Sanofi et l’agence du médicament

Dans les années 1960, des chercheurs découvrent une propriété anticonvulsivante à un banal acide. Un formidable médicament contre l’épilepsie est né. Mais quand Sanofi rachète la molécule, les graves conséquences pour les femmes enceintes sont passées sous silence.

Éclipsée par le feuilleton de la ruée des firmes sur le marché mondial du Covid, une décision de santé publique importante est passée inaperçue ou presque. Un tribunal de Montreuil a reconnu en juillet la faute de l’État dans l’affaire de la Dépakine, un médicament précieux dans le traitement de l’épilepsie, sauf pour les femmes enceintes, pourtant prescrit pendant quarante ans en dépit du bon sens.
Trois familles sont indemnisées. […]

L’État est condamné et Sanofi court toujours. Sanofi, orgueil de l’industrie française, […]
À ce jour, c’est avec l’argent public qu’on indemnise. « La guerre est totale, dit Charles Joseph-Oudin, avocat de 1 400 plaignants. Sanofi s’enlise dans son négationnisme. » […]

Dans The Lancet, une première étude pose dès 1968 l’hypothèse de malformations fœtales. Elle reste confidentielle mais, pourtant, dans les années 1970, le monde médical est au courant du risque. Annette Beaumanoir, ancienne résistante à la tête du département d’épileptologie de l’hôpital de Genève à partir de 1964, se souvient qu’ « on prévenait les femmes en âge d’être enceintes ». La décennie suivante, un effet secondaire est bien identifié : le spina-bifida, terme désignant le développement inachevé de la colonne vertébrale du nourrisson. Le bébé vient au monde avec une cavité au bas du dos.

Aujourd’hui, les familles veulent comprendre dans quel trou noir sont tombées toutes ces informations […]

Personne n’aura donné l’alerte, même dans les années 2000, quand une avalanche d’études européennes montraient que ces bébés risquaient aussi d’avoir un QI diminué avec, par la suite, une « vie scolaire abracadabrantesque », selon le mot d’un médecin désolé.
À tout ceci, Sanofi répond en substance que si les autorités de santé n’ont pas fait leur boulot, ça n’est pas leur affaire. […]

Extraits d’un article d’Anne Crignon dans Siné mensuel d’octobre 2020.

Pesticides et argent public

Dans un de ses derniers référés, la Cour des comptes dresse un constat d’échec de la politique de réduction d’usage des pesticides. On y devine le combat d’arrière-garde du lobby agro-industriel, mettant enjeu la santé publique et retardant la transition écologique de l’agriculture.

Cancérigènes, mutagènes ou reprotoxiques, les pesticides nous pourrissent la vie. En France, il a fallu attendre le Grenelle de l’environnement (2007) pour fixer un objectif de réduction de 50% de l’utilisation des pesticides de synthèse (molécules les plus dangereuses) en dix ans, encadré par le plan national Écophyto (2008-2018).

En 2015, devant l’absence de résultat, le gouvernement a pondu un plan Écophyto 2, courant jusqu’en 2025, pour atteindre ce même objectif. Soit sept ans de prime aux pollueurs… sans plus d’effet, c’est ce que pointe un référé de la Cour des comptes : « Des objectifs non atteints en dépit d’une décennie d’actions mobilisant des fonds publics importants. […] Les effets des plans Écophyto demeurent très en deçà des objectifs fixés. »

Et pour cause ! Plus 12 % de consommation de pesticides entre 2009 et 2016, +21 % d’augmentation des volumes de ces poisons achetés en 2018. Et le contribuable paie son empoisonnement : selon la Cour, pour cette seule année 2018, Écophyto a coûté 400 millions d’euros d’argent public aspirés par les multiples bras de cette pompe à finances de l’ « utilisation raisonnée » des phytosanitaires.

Usine à Gaz

Pour faire quoi? C’est la bonne question, à laquelle la Cour répond en pointant malicieusement l’organisation de l’inaction par « le nombre et la diversité des acteurs impliqués, l’insuffisante articulation du plan Écophyto avec plus d’une dizaine d’autres instruments de programmation portant des mesures relatives aux pesticides, la diversité des sources de financement et la généralisation des cofinancements ou appels à projets qui ont conduit à développer une gestion administrative et financière si complexe qu’elle peut neutraliser les effets de l’impulsion nationale et, plus récemment, des initiatives régionales » et « un dispositif de contrôle reposant sur au moins sept services différents ».

On reconnaît tout l’art du lobby agricole pour siphonner les finances publiques et échapper au contrôle. Bref, en regard de l’objectif de 50 % de réduction d’usage des pesticides, « seulement 12% des exploitations sont engagées dans des projets labellisés économes en intrants (dont 2272 certifiées de « haute valeur environnementale ».

[…]

Alors, on peut se ranger derrière la Cour des comptes, qui recommande plus de transparence en tenant et en rendant public « à l’échelon national et à l’échelon régional un tableau des ressources financières mobilisées pour mettre en œuvre le plan Écophyto pluriannuel ». La Cour préconise aussi de « rendre accessibles au public, chaque année, les données et les analyses rendant compte de la politique menée, des substances actives émises et de leurs effets sur la santé et sur l’environnement, notamment sous forme de cartographies ».

Enfin, plus stratégiquement, pour impulser « une nécessaire évolution des modes de production agricole […], la Cour estime que l’État pourrait davantage influer sur les modes de production et les filières par l’exercice de ses compétences normatives de régulation et d’information ».
Et qu’il serait de bon ton « d’introduire, dans les négociations de la nouvelle politique agricole commune (PAC), un objectif prioritaire de réduction de l’usage des produits phytopharmaceutiques ». Il y a des jours où les institutions de la République ont du bon.

Article d’Antoine Lopez dans Siné mensuel de septembre 2020.

Je n’aime pas le tourisme

Je n’aime pas le tourisme. Je le vomis, je l’exècre. Cette façon de courir le monde en se regardant le nombril et en collant sa pupille à l’objectif de son portable me court sur le haricot. Il y a entre le voyage, synonyme de découverte et de curiosité, et le tourisme de masse, synonyme de consommation désincarnée, le même gouffre qu’entre la dégustation d’un verre de morgon
et un gorgeon de Coca éventé.
Le tourisme est devenu une industrie, un ministère, de précieux points de PIB, 7 % pour la France, ça rigole pas. Ressource essentielle pour ces pays du Sud méprisés et colonisés le temps d’un été par des gens qui les appellent PIGS, porcs, le reste de l’année et, indifférents à ce qui n’est pas eux, se saoulent et attrapent des coups de soleil en surfant sur le décalage de niveau de vie
entre leurs pays autoproclamés vertueux et ces salauds de feignants qui font rien qu’à s’endetter.

Il y a aussi le tourisme exotique : plus c’est loin, plus c’est chic. Forme nouvelle de colonialisme, zoo inversé, on n’exhibe plus des aborigènes, on va les mater sur place. On ignore l’Histoire, on se contente de lire la brochure, on parle pas la langue, on se fout de savoir si c’est une dictature ou pas, on claque de la thune en masse pour recréer là-bas le luxe d’ici, et on rentre tout
faraud, soulagé d’être né ici et pas là-bas.
Mention spéciale aux paquebots de croisière, cyclopéens et hyper polluants, huit étages de fatuité, qui sont à la navigation ce qu’un concours de manger de saucisses est à la gastronomie. Au contact des quais de Venise réduits au nanisme, ils battent un record de plus, celui de l’obscénité conjuguée à l’absurde et à la laideur.
Mon père appelait ça voyager comme une valise. Quand on revient en n’en sachant pas plus que ce qu’en a perçu sa Delsey à roulettes, il est temps de changer d’option.
Bonnes vacances déconfinées de la tête !

Article d’Isabelle Alonso dans Siné mensuel de juillet 2020.

Référendum et démocratie

[…] car, au niveau national, le fonctionnement par référendum a toutes les chances de renforcer ce que l’étude des sondages d’opinion a déjà montré : le poids des arguments idéologiques, la constitution d’opinions binaires interdisant de penser la diversité et la complexité, l’exacerbation des imaginaires, des peurs et des émotions, le manque d’informations (voire la sensibilité à la désinformation).
Ce serait alors une caricature de démocratie, le règne des émotions et de la politique par slogans, et finalement un boulevard pour les populismes en tous genres. Ce serait de surcroît un fonctionnement ne suscitant aucun débat réel entre les gens qui vivent ensemble. En tiendrait lieu une sorte de forum sur internet et les réseaux sociaux où pullulent déjà les propagandistes et toutes sortes de « trolls ».

Nous avons désormais une douzaine d’années de recul sur tout ceci, et l’expérience montre que cela produit une dégradation de la qualité des discussions et une brutalisation des relations sociales ›› (R. Badouard, Le Désenchantement de l’internet, 2017).
En revanche, au niveau local […], le référendum apparaît comme l’issue logique d’un débat au cours duquel des personnes qui vivent ensemble dans un espace donné ont réellement discuté, confronté leurs avis et recherché ensemble une solution à des problèmes qui touchent leur vie quotidienne.

Cette démocratie participative permet d’incarner les problèmes et d’impliquer réellement les citoyens, en les amenant à davantage se parler entre eux, donc, également, à admettre plus facilement la diversité des points de vue et à rechercher plus naturellement des compromis. Autrement dit, si le référendum au niveau national risque de cliver encore plus les opinions et de conflictualiser encore plus les relations sociales, son organisation au niveau local peut s’articuler avec une mise en discussion collective incarnée (on ne s’adresse pas à un inconnu sur internet, on parle avec son voisin dans la « vraie vie ») qui tend au contraire à les pacifier.

Il nous faut en tout cas sortir d’une conception moyenâgeuse du pouvoir de type guerrier (il se conquiert dans et par la guerre électorale) et de type autocratique (une fois qu’on l’a, on le partage le moins possible). Dans ce système, le chef décide et l’intendance suit. Le pouvoir est vertical et les messages vont dans un seul sens : du haut vers le bas (top-down). Pour en sortir, il faudra inventer une VIe République qui nous sorte du régime semi-présidentiel de la Ve et de sa dérive autoritaire consubstantielle. Beaucoup l’ont déjà dit. Mais en se concentrant sur le seul échelon national, ils ont souvent occulté les questions locales où les blocages sont tout aussi puissants.

C’est également le présidentialisme municipal qu’il faudra changer. Sinon les référendums locaux seront détournés de leur finalité pour devenir des instruments de légitimation de décisions déjà prises, si ce n’est des plébiscites pour les maires (M. Koebel, Le Pouvoir local ou la démocratie improbable, 2005). Il faudra revoir encore l’architecture des pouvoirs, qui s’est transformée au fil du temps avec des intercommunalités et des métropoles où les élus et quelques techniciens sont tout-puissants et les citoyens totalement absents (F. Desage, D. Guéranger, La Politique confisquée, 2011).

Extraits d’un article de Laurent Mucchielli dans Siné mensuel de juin 2020.

Délégation de pouvoir et démocratie

Les idéologies ont failli. Elles sont mortes et je dis tant mieux.
Les idéologies ont bercé d’illusions un grand nombre de contemporains, lesquels, aujourd’hui, sont dans une situation d’impuissance totale. Le mouvement des gilets jaunes qui a succédé à Nuit debout, Podemos, Occupy Wall Street… n’est pas propre à la France, d’autres soulèvements ont marqué l’actualité récente. Les gilets jaunes ont saisi très tôt l’impossibilité de s’en remettre à un quelconque représentant, de se défaire du pouvoir d’agir au profit d’une avant-garde. Que voulaient dire ces discussions sur les ronds-points ? Elles reconstituaient tout simplement cette solidarité fondamentale entre différentes personnes, d’origines diverses, elles imaginaient ce monde nouveau en devenir et, dans certains lieux, elles redécouvraient l’apprentissage de la démocratie.

[…]

Nous sommes, disait Derrida dans Spectres de Marx, les héritiers de deux siècles d’illusions et de mensonges. J’ajouterais : nous sommes les héritiers de deux siècles de délégation de pouvoir où chacun d’entre nous a appris à solliciter le député, le maire, le président… Or le pouvoir d’agir est à réinventer. Et cela ne se fera pas du jour au lendemain. Dépasser le ressentiment est l’urgence car celui-ci ne conduit qu’à l’impuissance. Il nous faut d’ores et déjà nous projeter vers une prise en charge collective du monde de demain.

Engager un processus même embryonnaire qui permettrait de renouer avec les espérances d’un passé inachevé semble être notre perspective immédiate, mais ce sera long ; cela suppose de se défaire des individualismes et des habitudes de délégation de pouvoir. Sortir du faire selon les normes pour pouvoir agir collectivement selon un projet en construction. L’ambition est immense et paraît inaccessible. Mais comment raisonner autrement en contexte de décroissance inévitable et de nécessaire réinvention de la démocratie réelle ?

Le premier pas sera sans doute de résister aux mesures que ne manqueront pas de prendre les autorités néolibérales. Et pour résister, quoi de mieux que de se concerter, de se rassembler, d’élaborer ensemble d’autres rapports sociaux… Nombre de projets sont en cours. En contexte de destruction environnementale et de crise sociale mondiale, il s’agirait tout simplement de survie sociale.
Se replier sur soi, aller à la campagne faire pousser ses légumes, se séparer des autres n’est pas très pertinent. La liberté ne s’exerce qu’avec d’autres également libres. Toutes les sociétés sans exception furent organisées sur l’exploitation de l’autre et sa domination et en organisant la rivalité entre les êtres vivants. Rompre avec cette longue tradition est l’urgence du moment.
Une société sans domination est donc notre horizon d’attente. Même si le chemin est long, le contourner ou l’éviter serait une dommageable erreur.

Extraits d’un entretien de Michèle Riot-Sarcey dans Siné mensuel de juin 2020.

Marchandisation de la santé

Suspension bien sûr ne veut pas dire annulation, mais simple retard. Le directeur général de l’Agence régionale de santé (ARS) du Grand Est a ainsi benoîtement confirmé le 4 avril qu’il n’y avait « pas de raison de remettre en cause le Copermo pour le CHRU de Nancy », même avec « un peu de retard ».
Le Copermo, késako ? Petite piqûre de rappel. Avec l’austérité budgétaire imposée aux hôpitaux publics, ces derniers sont de plus en plus endettés. Quand ils doivent effectuer de gros investissements, la seule solution est de se tourner vers l’État, qui les soumet alors à de nouvelles exigences de « rationalisation ». C’est le Copermo.

La méthode n’est guère différente de celle appliquée par les financiers du FMI quand ils débarquent dans un pays pour apporter « l’aide internationale ». On vous aide à payer, mais commencez par vous faire hara-kiri sur les dépenses publiques. Coût du hara-kiri pour le CHRU de Nancy : suppression de 179 lits et de 598 postes équivalents temps plein.
Le directeur de l’ARS n’avait pas encore intégré la rhétorique gouvernementale de la suspension ; il a été limogé illico. Et le ministre de la Santé a remis la communication gouvernementale sur les bons rails : « Tous les plans de réorganisation sont évidemment suspendus à la grande consultation qui suivra. »

« Grande consultation » : ces mots ont dû résonner joliment aux oreilles des personnels concernés qui ont été baladés de consultation en consultation par le gouvernement. Surtout quand Mediapart révèle le contenu d’une note de la Caisse des dépôts et consignations (le bras armé financier de l’État) envisageant, à la demande de Macron, un plan pour l’hôpital public. Lequel plan prévoit de faire la part belle au privé et de poursuivre la marchandisation de la santé. L’hôpital public se meurt, vive le privé ! C’est la stratégie du choc qui consiste, pour les vautours du libéralisme, comme l’avait expliqué Naomi Klein, à profiter d’un état de sidération pour avancer leurs projets mortifères.
Une stratégie qui pourrait bien prochainement déboucher sur le chaos.

Extrait d’un article de Pierre Concialdi dans Siné mensuel de mai 2020.