Démocratie économique et sociale

Au cœur du programme du Conseil national de la Résistance, « l’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie » est brandi comme horizon indépassable pour garantir le succès des réformes à venir.
Plus loin, on trouvera la mention d’un « plan complet de sécurité sociale, visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se les procurer par le travail, avec gestion appartenant aux représentants des intéressés et de l’État ».
L’ordre des mots a son importance : d’abord les intéressés, les travailleuses et les travailleurs en l’occurrence, ensuite les technocrates. La démocratie sociale se campe sur deux guibolles solidement arrimées : la solidarité (chacun cotise en fonction de ses moyens et reçoit selon ses besoins) et la gestion des caisses aux mains des salariés.

Roulé dans le goudron et les plumes de la collaboration, le patronat fait office de valetaille « puisqu’il se trouve contraint de participer [au] financement [de la Sécurité sociale] par le biais des cotisations patronales et qu’il est cantonné à un rôle mineur dans sa gestion, les syndicats de salariés s’étant vu confier 75% des sièges dans les conseils d’administration. »
Les patrons qui raquent et les prolos qui gèrent : on s’offrirait un hologramme de Méluche dans le salon pour moins que ça ! Un vrai monde à l’envers qu’une oukase pompidolienne se targue de remettre à l’endroit en 1967 : le paritarisme impose désormais un partage équitable des conseils d’administration entre employeurs et salariés. Un an avant les pavés sous la plage, mai 67 voit se former des cortèges bien maousses de syndicalistes et autre canaille gauchisante dénonçant les « pleins pouvoirs » de Pompidou – la sourcilleuse crapule légifère par ordonnances – et le démantèlement de la Sécurité sociale. Déjà.

Un demi-siècle après, que reste-t-il de ces vingt années d’expérimentation de démocratie sociale ? Rien. Au sein des organismes de Sécu, ces deux décennies de gestion des caisses par les travailleurs eux-mêmes au sortir de la Seconde Guerre mondiale ont laissé autant de traces qu’une chiure de mouche sur un pare-brise.
Balayé ce vieux rêve d’autonomie. Après maintes réformes, le pouvoir a réussi à transformer un projet humaniste partiellement autogéré en une baudruche kafkaïenne en déficit permanent.
Aujourd’hui, l’État fixe la feuille de route des branches de la Sécu via les conventions d’objectif et de gestion et le Parlement fait office de grand argentier en pondant des lois de financement toujours plus drastiques.

Quant aux dirlos des caisses, passés par le formatage de l’École nationale supérieure de Sécurité sociale, ils se comportent comme autant de roitelets, libres de gérer leurs agents selon leur bon vouloir. Qu’ils soient directifs ou participatifs, les néo-managements du moment ne sont que la poursuite de ce vieux schéma autoritaire: celui d’une verticalité absolue du pouvoir.
À la Sécu, comme dans toute autre sphère du travail salarié, les vertus démocratiques n’ont jamais réussi à passer les fourches caudines des entrées du personnel. Ici, la hiérarchie pèse de tout son poids. La peur ou de mesquines ambitions sont là pour faire courber les échines et chuchoter porte fermée. Peur de la stagnation salariale, de la mise au placard. À pas feutrés, le harcèlement a pris ses marques.

Extrait d’un article d’Augustin Marcader dans CQFD de mai 2017.

Mise à mort de la Sécurité sociale

C’est marrant les coïncidences. Au moment où Fillon dévoile, entre autres mesures ultralibérales, un véritable plan de mise à mort de la Sécurité sociale, tourne en France le dernier film de Gilles Perret, La Sociale. Un docu qui vient remettre à la lumière du jour la figure d’Ambroise Croizat, ministre du Travail à la Libération et grand architecte de notre système de protection sociale. Un communiste, passé par le bagne qui plus est !
Pétri d’émotion, l’historien Michel Étievent raconte ce temps d’avant la Sécu où un paysan riche de ses trois vaches dut vendre une de ses bêtes pour éviter que son fils meure d’une appendicite.

On sait que dans le viseur des libéraux, attifés ultra ou socio-démocrates, se trouvent les fondements de cet État social issu du vieux compromis gaullo-communiste d’après-guerre. Depuis le fameux tournant de la rigueur de 1983, la mise en musique de son dépeçage est la même. Juste le tempo s’excite-t-il en fonction des habillages de la majorité au pouvoir.
« La France n’a jamais été aussi à droite », professait une voix éditoriale sur une radio publique, insinuant par là que le peuple était enfin mûr pour quelque nouvelle saillie thatchérienne.
Quand on voit le mépris et la brutalité avec lesquels ont été traitées les mobilisations contre la Loi travail, on se dit que quelques digues sanitaires ont dû péter : si même les socialos peuvent à ce point chier sur la piétaille, pourquoi un dépressif ouvertement catho et réactionnaire se priverait-il ?

On pourrait se foutre du cirque électoral, il n’empêche que les décisions prises par la canaille politicarde ont un impact sur nos conditions de survie matérielle. Le projet d’une Sécu solidaire était de nous protéger contre certains risques : maladie, vieillesse, accidents du travail, etc. Que cette idée progressiste tombe dans l’écuelle de la charogne assurantielle en dit long sur cet énième grand bond en arrière qui se dessine.
En embuscade, la Le Pen parle déjà de « pire programme de casse sociale qui ait jamais existé ». Les hyènes sont prêtes à se bouffer le museau pour capter un maximum de voix.

Rêvons un peu : si on cumule abstentionnistes et non-inscrits sur les listes, c’est 30 % du corps électoral qui ne fout jamais les pieds dans l’isoloir lors des présidentielles. Soit dans les treize millions de pékins. Imagine la gueule de la manif si tout ça se mettait en branle.

Édito du journal CQFD de décembre 2016.