L’industrie touristique

La mobilité – pas simplement le fait d’être en vacances, mais de partir en vacances – a été survalorisée. Comme si rester chez soi était une affaire de ringard. Pour être moderne, voire postmoderne, il faut forcément partir, se sentir « nomade ». Pour être heureux, intelligent et serein, il faut quitter son chez-soi. Il y a une connotation positive attachée au fait de se déplacer. L’idée admise qu’on revient forcément l’esprit plus ouvert d’un voyage ou d’un séjour touristique. Comme si un monde où les gens se déplacent facilement devait être plus harmonieux. Rien ne prouve cette idée. L’ actualité en Méditerranée montre que le tourisme effréné peut cohabiter avec la répression des migrants la plus féroce.
Le monde n’est pas devenu meilleur depuis que les gens se déplacent sans réfléchir, de manière quasi compulsive, à des fins touristiques.
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Le déracinement est en réalité le propre de l’homme moderne. Dans les textes de Jack London, on retrouve cet imaginaire de l’aventure liée au voyage. London vit dans la misère à San Francisco. Il décide de partir chercher de l’or en Alaska – il n’en trouvera pas, mais écrira un livre qui fera sa réputation. Ce Jack London-là est beaucoup plus proche du migrant d’aujourd’hui qui fuit son pays pour une vie meilleure que du touriste. Aujourd’hui, les véritables héros du voyage sont les migrants.

Mais il y a une autre lecture liant touristes et migrants. Le capitalisme a besoin de consommateurs et de producteurs. Le touriste est la version délocalisée du consommateur, tandis que le
migrant est un producteur – au moins potentiel – déraciné. La mondialisation économique nécessite une main-d’œuvre mobile qu’elle pourra employer en fonction de ses besoins. Des individus prêts à
rompre avec leur territoire, leur famille, prêts pour l`exil.
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Alors que le tourisme a longtemps été présenté comme une recherche de l’authenticité et de la diversité, il produit des lieux similaires où qu’on soit dans le monde. Des lieux qui obéissent à des modèles et des critères de qualité et d’accessibilité identiques.
Rien ne ressemble autant à un village balnéaire de la Méditerranée française qu’un village balnéaire de la Méditerranée tunisienne ou espagnole.
En outre, ces non-lieux obéissent souvent à des logiques d’enfermement. Ils deviennent de plus en plus des espaces clos, dédiés aux loisirs et à la consommation, fréquentés par des gens qui se reconnaissent et n’ont plus de contact avec le monde extérieur. Sinon des relations commerciales de prestataire à client.
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L’aliénation contient l’idée de souffrance alors que le tourisme prend les formes d’un certain hédonisme. L’addiction touristique en d’autant plus forte. Tout le monde a envie de partir en vacances et de profiter du soleil, des cocktails, des balades. On entend souvent les gens dire : « Il faut que je parte en vacances sinon je vais péter un câble. J’ai besoin de me ressourcer. » Ces réflexes nous renvoient à nos conditions de vie devenues invivables. A tel point qu’on part oublier son quotidien dans des espaces produits à cet effet. Le tourisme est une industrie de la compensation : je souffre, je travaille toute l’année, donc je m’octroie ces quelques semaines de répit.

Extraits d’un entretien du sociologue Rodolphe Christin par Sébastien Navarro dans le mensuel CQFD de juillet-août 2018.

EuropaCity

[…] Bienvenue à EuropaCity, méga-complexe commercial chiffré à plus de trois milliards d’euros et dont l’ouverture des portes est prévue en 2024. Des millions de mètres cubes de béton, de ferraille, de verre et de goudron qui vont stériliser à jamais quelque 80 hectares des terres agricoles du Triangle de Gonesse (Val d’Oise).
Aux manettes de cet Hiroshima consumériste et de cette énième galéjade écolo-responsable: la mafia épicière Auchan épaulée par l’empire immobilier Wanda dont le taulier, Wang Jianlin, est le milliardaire le plus blindé de Chine.

« Plus que de simples lieux où l’on achète, ils [les centres commerciaux] veulent être des destinations de loisir ». La phrase est tirée de Centres commerciaux : la grande illusion, un docu diffusé en 2015 commis par Adrien Pinon et Élisabeth Bonnet. On y apprend que l’Hexagone détient le record européen de surfaces allouées aux temples de la consommation : 16 millions de mètres carrés pour balader le chariot à marchandises.
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Les conséquences de ce business mégalo sont connues : des terres paysannes sacrifiées, des centres-villes vidés par les « aspirateurs à clients » périphériques, des paysages défigurés, des nouveaux viviers de bullshit jobs et l’horizon consumériste brandi comme lien social indépassable. Une fuite en avant dont l’imbécillité se confirme à travers un nouveau paramètre : une baisse de fréquentation lente et continue. Tandis qu’une concurrence toujours plus féroce pousse à des projets toujours plus ambitieux, le client se raréfie.

Aux USA, c’est plus de 400 malls qui ont fermé leurs portes ces dernières années. Les images de ces carcasses à l’abandon ont quelque chose de post-apocalyptique : parkings fissurés par les herbes, linéaires vides, immenses allées dépeuplées, plafonds éventrés. Le site deadmalls.com recense, État par État, l’ensemble de ces monuments tombés en faillite.
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On se souvient des premiers mots de Dobbleyou Bush au lendemain du 9/11 : « Go shopping more ! ». Une épitaphe civilisationnelle ?

Extraits d’un article de Sébastien Navarro dans le mensuel CQFD de mars 2017.

Siliconisation du monde

Après La Vie algorithmique paru en 2015, le philosophe Éric Sadin poursuit son travail d’analyse de la déferlante numérique. Dans La Siliconisation du monde, c’est le tableau d’une colonisation du vivant qu’il dresse.

Je devais donner une conférence à 300 étudiants de l’École supérieure de chimie, physique, électronique de Lyon. Tout était calé, puis une personne de l’école m’a appelé: « On a lu dans l’interview de Libération que vous appelez au refus de Linky et des objets connectés. Vous vous rendez compte, les entreprises qui nous financent sont les mêmes qui soutiennent ces technologies. Ça ne va pas être possible. »
Je leur ai dit: « Mais vous vous moquez de moi ou quoi ? C’est la preuve de ce que j’écris dans mon livre ! Vous allez priver des centaines d’étudiants d’une parole critique parce que vous vous soumettez aux diktats de compagnies privées qui financent votre enseignement ! Vous annulez ma conférence parce que vous avez peur d’une parole contraire dans l’école. Mais honte à vous ! Honte à l’enseignement des écoles d’ingénieurs en France !”
Je ne venais que deux heures dans l’école après je disparaissais. Mais même deux heures c’est trop ! C’est aussi ça la siliconisation du monde. Un formatage où la parole critique n’est plus possible. Il est temps que les sociétés réagissent sinon ces dingos qui veulent arranger le monde avec leur système…

Éric Sadin ne finit pas sa phrase. À la colère se mêle la fatigue due à d’incessantes sollicitations journalistiques liées à la sortie de son bouquin La Siliconisation du monde l’automne dernier. L’ambition du livre : une minutieuse cartographie de ce monde numérique dans lequel nous baignons à la manière d’un fœtus bien calé dans son liquide amniotique. Se considérant comme un lanceur d’alerte, Sadin ne délivre pourtant aucun scoop. Le génie de sa démarche tient à sa façon d’historiciser, d’articuler et de lier entre eux époques, faits et énergies qui nourrissent la poussée exponentielle d’un nouveau capitalisme : le techno-libéralisme.
Un schéma où fondus de technoscience et gouvernements sociaux-1ibéraux s’allient dans le but de soumettre nos vies aux capteurs et autres mouchards électroniques. Un schéma où l’intelligence artificielle est censée nous materner pour le moindre de nos faits et gestes. Un schéma où la vie éternelle serait à portée de clic, selon les psychopathes du transhumanisme. Mais l’approche pourrait être plus triviale : monde du travail, vie privée, relations sociales, sommeil, éducation, santé… La mise en ordre numérique est un nouvel eldorado où la marchandisation du vivant promet à ses zélotes de nouvelles et juteuses rétributions.

Début d’un article de Sébastien Navarro dans CQFD de janvier 2017.

Voir également La siliconisation des esprits sur France-Culture.

Lecture : numérique vs papier

Il y a cette doxa : la technologie est neutre. Elle n’est là que pour nous faciliter la vie. Or il est évident que les objets qui nous entourent, et les rapports de production qu’ils induisent, restructurent en profondeur les sociétés et nos existences. Matérialité et textualité (la manière dont est appréhendé et organisé le texte) sont étroitement liés.

On a beaucoup entendu « Ce qui est important, c’est le contenu et pas le contenant. McLuhan, à priori plutôt favorable à ces changements, a pourtant très bien senti les choses dès les années 1960. Selon lui, ce ne sont pas les concepts développés par les médias qui importent, mais les médias en eux-mêmes. La manière dont ces concepts sont diffusés et partagés. Indépendamment de son « contenu », c’est l’existence même du livre en tant que tel, qui induit un certain rapport au texte. Il entraîne un type de lecture: continue, profonde, linéaire, avec un fil conducteur, et nécessite que le lecteur suive la pensée d’un auteur, qu’il lui fasse, à un moment donné, confiance.
Le temps de la lecture est un temps suspendu où l’on s’extrait des sollicitations extérieures, de plus en plus invasives et distrayantes. Il permet de construire une pensée, de s’abandonner à des formes de contemplation, et de développer une intériorité que les médias numériques cherchent sans cesse à détruire.

La principale ressource de la nouvelle économie est notre attention. Partout sont mis en place un tas de dispositifs censés nous accaparer. L’enjeu des industriels du numérique est de faire rentrer le livre dans ces flux et de l’y dissoudre. Comme le réclame, par exemple, l’écrivain François Bon qui a pu affirmer que dans le processus de dématérialisation, il fallait pousser jusqu’à faire disparaître le nom même de « livre ». Il a quelque part raison.
En effet, le livre numérique dans sa forme hypermédia (avec des sons, vidéos, images, hyper- 1iens…), qui dépasse la seule reproduction homothétique de la page, n’a plus grand-chose à voir avec ce que nous entendions jusque-là par livre. La lecture continue et profonde y est rendue extrêmement difficile. Car l’écran est un écosystème de technologies d’interruption qui font que l’on a du mal à se concentrer. Si le livre apaise, l’écran excite et nous surcharge cognitivement : la masse infinie de contenus et la difficulté à se repérer font que l’on a du mal à fixer son attention. Ceci est symptomatique d’un nouveau type de personnalités : des gens agités et réceptifs à tout ce qu’on peut leur proposer, des consommateurs de connexions diverses non disposés a s’impliquer là où ils sont. Perpétuellement ouverts à tout ce qu’on leur propose, mais inaptes à développer un rapport apaisé aux autres et au monde.

Extrait d’un entretien de Cédric Biagini par Sébastien Navarro dans le journal CQFD de septembre 2016

Business extractiviste

Marc habite Lussat depuis 1995, dans le nord-est de la Creuse. Quand il cause, on dirait un expert, tellement il connaît sa partition. Le projet de mine aurifère de Villeranges, ce membre du collectif StopMines23 en a entendu parler par hasard : « j’ai appris la nouvelle du PERM (permis exclusif de recherche de mines) par des voisins, fin novembre 2013, alors que l’enquête publique avait eu lieu en août 2013. Le maire n’en a pas parlé. Tout s’est fait en catimini, dans la confidence. »

La farce ne s’arrête pas là : la zone actuellement cartographiée par la société Cominor n’est pas vierge de toute recherche. De 1980 à 1989, la feue Total Compagnie minière avait déjà reniflé le filon aurifère et truffé le sous-sol de 24 kilomètres de forage. Sans la baisse du cours de l’or, le permis d’exploitation aurait été accordé depuis belle lurette.
« La Cominor sait très bien que le gisement a été caractérisé. Elle essaie de nous endormir avec sa communication : on ne sait pas ce qu ‘on va trouver, laissez-nous chercher, peut-être qu ‘il n’y a rien, alors qu’ils savent très bien. Ils reviennent obtenir le permis qu ‘ils n’ont pas eu il y a trente ans. »
Ok, mais aujourd’hui, les mines sont aussi propres qu’un bloc opératoire. Elles sont même « responsables », nous dit la pub. Cette histoire de mine responsable, c’est du marketing. Le projet est une mine à ciel ouvert d’au moins 50 mètres de profondeur. La roche du sous-sol est truffée d’arsenic : on sort quatre grammes d ‘or pour un kilo d’arsenic. Des millions de tonnes de roche arséniée vont nous rester sur les bras. Quand il pleut sur l’arsenic, ça pisse partout et vu l’altitude où on est, toute notre vallée va être polluée. La Cominor ne va pas ramener ses déchets à son siège social au Luxembourg, ni au Canada, où est sa maison-mère. »

Cominor en Creuse, Variscan Mines en Bretagne, les deux sociétés minières sont dites juniors – en opposition aux majors, grosses sociétés d’exploitation – car spécialisées dans l’exploration des sous-sols. Elles font leur miel grâce à l’art de la magouille spéculative. « Enregistrées sur les marchés boursiers hautement permissifs comme la Bourse de Toronto (TSX) ou sa concurrente de Sydney (ASX), les « juniors » ne tirent des bénéfices que de la spéculation et financent leurs campagnes d’exploration en levant des fonds (des capitaux à risque) sur ces marchés boursiers », explique le chercheur équatorien William Sacher dans un article édifiant. Quand boursicotage rime avec carottage.
Dans l’hexagone ce ne sont pas moins de huit PERM qui sont en cours de prospection. Huit autres demandes ont été déposées et attendent l’aval des autorités.
[…]
À Salsigne (Aude), la dernière mine d’or française a fermé ses galeries en 2004. Le territoire est dévasté par une pollution à l’arsenic. L’incidence des cancers du poumon et du larynx y crève tous les plafonds.

Extraits d’un article de Sébastien Navarro dans le journal CQFD de février 2016.

Pandémie de grippe ou de cancers ?

L’État avait passé la commande de 94 millions de doses de vaccins. La grippe H1N1 venue des confins asiatiques était aux portes du pays ; l’hécatombe nous guettait. Et puis… rien. Passons outre les multiples polémiques liées à la nocivité du vaccin et laissons le toxicologue André Cicolella faire le bilan de la pandémie : L’impact de celle-ci fut inférieur aux grippes habituelles […]. En France, le bilan au bout de six mois était de 91 décès, tandis que sur la même période 75 000 personnes étaient mortes de cancer, première cause de mortalité en France, dans une indifférence quasi générale. Là est pourtant la vraie pandémie, en France comme dans le monde.
À la tête du Réseau Environnement Santé, Cicolella émet une hypothèse que l’on peut résumer ainsi : les différents promoteurs officiels de la santé publique nous enfument. Tandis que des maladies dites chroniques (cancer, diabète, obésité, maladies cardiovasculaires et respiratoires, etc.) explosent et font des ravages sanitaires, le pouvoir médiatico-politique se complait à jouer avec nos peurs ancestrales des maladies infectieuses.
[…]
Depuis les années 80, l’incidence du cancer, pour ne parler que de lui, a crû de plus de 100 % en France.
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Voilà plusieurs décennies que des études indépendantes s’empilent et dressent le même constat : deux cancers sur trois ont des causes environnementales. Quant au rôle des perturbateurs endocriniens, l’EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments) continue sa politique de l’autruche tandis que des rapports de plus en plus alarmants font montre de leur dangerosité à des doses infinitésimales. À la botte de ces fossoyeurs qui font de la planète (et de nos corps) un réceptacle à polluants : les industriels de la chimie.

Un million de tonnes de chimie de synthèse était produite en 1930 dans le monde ; entre 400 et 500 millions aujourd’hui. Chiffre d’affaires du secteur dans l’hexagone pour l’année 2014 : 82,4 milliards d’euros. Vu le marasme économique du moment, il serait suicidaire de mettre l’industrie chimique à la diète. Pire : de lui demander des comptes sur les saloperies qu’elle propage. Consciente de cet indéniable enjeu de santé publique, l’Europe a adopté la réglementation Reach censée permettre l’évaluation de quelque 30 000 substances chimiques… sur 47 millions recensées dans le monde. Il s’agit avant tout de ne pas affoler le populo.

Extraits d’un article de Sébastien Navarro dans le journal CQFD de septembre 2015.