La mécanique raciste

Extrait du livre La mécanique raciste de Pierre Tevanian :
Si les races n’existent pas en tant que réalités biologiques, le racisme les fait exister en tant que croyances collectives, avec les effets performatifs que cela implique : l’expérience commune de la discrimination confère aux Noir(e)s et aux Arabes un rapport au monde et des intérêts communs qu’ils n’auraient pas si le racisme n’existait pas, et qui les distinguent radicalement des Blanc(he)s. Nier cette réalité en se contentant de clamer qu’il n’y a pas de races, pas de différences et pas de raisons de s’opposer revient à nier l’oppression objective et subjective que subissent les discriminés, et donc à les rendre implicitement responsables de leur relégation sociale.

Lutter réellement contre le racisme, c’est au contraire mener un combat déterminé pour l’abolition des clivages et hiérarchies de race, ce qui suppose au préalable de reconnaître leur existence. Il ne s’agit pas d’accorder une quelconque pertinence à la race au sens biologique du terme – et à tous ses succédanés : l’ethnie, la culture ou la religion dès lors qu’elles sont essentialisées – mais de prendre en compte le pouvoir performatif des fictions racistes et donc de reconnaître une effectivité des divisions et hiérarchies raciales.

Il s’agit en d’autres termes de récuser toute idée d’une infériorité naturelle ou culturelle des non-Blanc(he)s, mais de reconnaître, pour les combattre, tous les processus d’infériorisation sociale auxquels les non-Blanc(he)s sont soumi(se)s – et conjointement de récuser toute idée d’une supériorité blanche, occidentale ou « judéo-chrétienne » tout en reconnaissant qu’à niveau équivalent de richesse et de compétences, la discrimination systémique limite la concurrence et donc augmente pour les Blanc(he)s les opportunités d’accession au bien-être, notamment à l’emploi ou au logement.
C’est donc, pour les Blanc(he)s, adopter à l’égard de ce privilège une posture particulière, à égale distance de l’adhésion et de la dénégation, que j’ai nommée conscientisation et traîtrise.

Extrait cité par Sébastien Fontenelle dans CQFD d’avril 2017.

Indépendance des médias

Le 16 septembre 2016, l’hebdomadaire Marianne consacre sa couverture et un épais dossier (dans lequel se trouve notamment un article discrètement moqueur sur les « bons copains journalistes » de François Hollande) aux « médias qui se couchent ».
Le directeur de la rédaction, Renaud Dély, se fend, pour l’occasion, d’un éditorial au vitriol, dans lequel il dénonce les « tares journalistiques qui font si souvent de cette caste d’infatués les obligés des puissants ». Soit, plus précisément : « L’ego, la vanité, la courtisanerie. »
Il fustige, également, et avec la même virulence, « ces élus ambitieux qui, dès leur entrée dans la carrière, tissent des réseaux dans les groupes de presse pour s’en faire des marchepieds de leur ascension vers le pouvoir suprême. »
Il précise : « François Hollande mise, lui, sur une autre faiblesse de l’âme humaine pour manipuler la presse : la servilité. Distribuant les audiences comme autant de faveurs à une foultitude de plumes flattées d’être courtisées par le Château, le chef de l’État sonde les âmes et les cœurs de rédactions soudain plus indulgentes pour [lui]. »

La charge est rude, mais courageuse. Elle est, aussi, rassurante, car elle dit bien qu’il reste tout de même, dans cette corporation gangrenée par le servilisme, quelques belles et fortes âmes pour résister – cependant que tant d’autres abdiquent leur indépendance – aux facilités de la génuflexion.
Sauf que.
Le 3 octobre 2016 – dix-sept jours, donc, après la publication de ce hardi prêche -, François Hollande remet, dans la salle des fêtes de l’Élysée, une cravate de commandeur de la Légion d’honneur à un certain Jacques Julliard, qui se trouve être l’éditorialiste vedette de… Marianne.
Dans l’assistance, triée sur le volet, où Manuel Valls côtoie Jack Lang et Alain Finkielkraut. « Les patrons de Libération et de Marianne devisent avec celui du Figaro ». Et c’est devant cette assemblée, où se dressent donc quelques farouches ennemis de la courtisanerie, que Jacques Julliard, comme le rapportera Le Monde, « passe », dans un discours, du « baume » au président de la République, qui « n’en attendait peut-être pas tant », mais en devient « rose de contentement ».

Ne pas s’y tromper, cependant : cette si folklorique saynète ne peut en aucun cas être comptée au nombre de celles, si justement décrites par Renaud Dély, où le chef de 1’État dispense des flatteries à des journalistes pétris d’obséquiosité. Car il est bien certain que jamais les fiers déontologues de l’hebdomadaire Marianne ne se seraient prêtés à une si caricaturale mascarade.

Article de Sébastien Fontenelle dans le mensuel CQFD de novembre 2016.

Gérard Filoche et le PS

L’autre jour, sur Twitter, je suis tombé sur un bout d’une émission « politique » à la con – je sais que ça ressemble à un pléonasme – où Gérard Filoche débattait – je dis comme ça pour aller vite – de la loi dite El Khomri avec un autre mec du Parti « socialiste » (P « S »).

Gérard Filoche, tu sais, c’est ce garçon qui, depuis maintenant tant d’années qu’on s’épuiserait à les compter, hurle, de l’intérieur du P « S », qu’il est de gauche, lui, et qu’il n’a pas l’intention de se laisser emmerder par les tarbas de compétition qui veulent faire de cette formation une succursale ultra du Medef. C’est donc pas du tout un mauvais bougre, mais il lui arrive – t’auras compris – d’être un peu naïf, en même temps qu’un peu émotif – et dans ce bout d’émission à la con dont je te parle, il était carrément hors de lui, c’était genre il gueulait des trucs du style jaaamais je n’abandonnerai mon parti à des gens de droite, jaaamais, mais jaaamais bordel.
Je resterai planté là, et un jour viendra où Jaurès vaincra.
Gérard ? Assieds-toi : je t’apporte ici de – très – mauvaises nouvelles.
Gérard ? C’est trop tard : le P « S » est de droite.

Sa mutation en parti de droite est, depuis l’installation à la chefferie de l’État français de MM. Hollande et Valls (et à la vérité depuis bien plus longtemps encore, mais je ne veux pas trop t’accabler), complètement terminée – et ça serait bien, pour toi, pour ta propre préservation, que tu te fasses enfin le cadeau d’accepter de te rendre à cette évidence.
Même, Gérard : le « socialisme » régnant, est désormais plus dextre encore, par certains – beaucoup – de ses procédés, que n’était, en son temps, lorsqu’elle était aux affaires, l’autre droite – celle de M. Sarkozy. Drapé dans la célébration de l’époque antédiluvienne où des socialistes sans guillemets savaient encore un peu ce qu’était la honte, il règne par le cynisme et la brutalité. Vend des flingues partout dans le monde à des crapules surpatentées, et musèle ici les contradictions par des coups de force parlementaires et des coups de matraques policières. Il embastille des dissidents – à titre, certes, préventif, et pour des durées limitées : la belle affaire – et fait donner contre le peuple, en leur lâchant la bride, ses compagnies de sécurité, dans un déchaînement qui ne s’était plus jamais vu depuis l’année de la mort de Malik Oussekine. Il fait couler dans les rues du sang de manifestant, puis retourne se génuflexer, flanqué de ses syndicalistes d’apparence et de sa presse d’acclamation, aux semelles d’un patronat que stupéfie l’évidence qu’il n’a jamais été si passionnément léché que par cette « gauche » miraculeuse.
Il est rongé jusqu’aux tréfonds par une dégueulasserie dont chaque jour apporte une nouvelle démonstration – et sa « base » ferme sa gueule à triple tour, consentant donc triplement à ses vilenies quotidiennes.
ll est trop tard, Gérard. Ton parti est devenu celui des infamies, et je ne vois plus guère qu’une solution : tire-toi de là, et vite.

Article de Sébastien Fontenelle paru dans Siné mensuel de juin 2016.