Histoire officielle et roman national

Le 12 mars 1956, le président du Conseil, Guy Mollet, est investi des pouvoirs spéciaux par 455 voix contre 76. L’État choisit alors la guerre, et l’armée, la torture. Cette fois pas d’argutie possible : c’est bien « la République qui torture au nom de la France une et indivisible » (L’Humanité, 26 mars 2014 ).
À cette sentence, l’historienne Suzanne Citron ajoutait : « Mon image de la République, préservée par la Résistance, s’effondre. » Cette grande dame s’est éteinte ce lundi 22 janvier à 96 ans.
Le matin même, le député LREM Cédric Villani demandait qu’Emmanuel Macron « reconnaisse et condamne officiellement l’attitude de l’armée française de l’époque » (L’Humanité, 22 janvier ) et que la lumière puisse être faite sur la disparition de 3 024 personnes arrêtées par les paras entre janvier et septembre 1957. Et d’assurer, audacieux, que « l’État ne cherchera plus à imposer sa vision ».

Une phrase qui fait écho à l’œuvre de Suzanne Citron, qui n’avait cessé de se mettre à distance critique de l’histoire officielle, celle qui procéda longtemps par occultation des crimes d’État (ceux de la décolonisation, mais il en fut ainsi longtemps de la Shoah, de l’esclavage, etc.).
Cette histoire, mise en scène politiquement depuis la IIIe République, ne savait qu’honorer le « culte des ancêtres et du passé héroïque », plongeant de fait toutes les autres mémoires à venir, notamment celle des victimes et de leurs descendants, pourtant parties prenantes de la société, dans un passé de second plan. Une « vicissitude », disait De Gaulle. Un détail.

Cette histoire a également exigé longtemps qu’on plie genou devant la Nation ( » un plébiscite tous les jours », selon Ernest Renan) pour être bon Français. Qu’on s’oublie soi-même. Ainsi les mémoires – pourtant françaises, pleinement françaises – nées des immigrations postcoloniales furent-elles longtemps effacées du tableau. Cette tradition historiographique réactionnaire existe encore. Elle sert tous les propagandistes identitaires d’aujourd’hui qui exigent l’assimilation comme on exige une capitulation : sans condition. Ils s’appellent Valls. Elle s’appelait Suzanne Citron. Osons une épitaphe : « Une France des diversités et des multiples racines est à inventer ; morceau d’humanité, bribe d’Europe, présage d ‘avenir (L’Humanité, 26 mars 2014). »

Article de Pouria Amirshahi dans l’hebdomadaire Politis du 25 janvier 2018.

Historiens de garde

D’une certaine manière, Marcel Gauchet, dans Le Figaro du 21 octobre 2017, résumait la situation : « De l’école des Annales à la repentance, en passant par l’hégémonie marxiste à l’université, le roman national a été passé au rouleau compresseur de la critique. Pourtant, il suscite toujours un vif intérêt populaire, en témoignent les succès du Puy du Fou, des émissions comme celles de Stéphane Bern ou Franck Ferrand, et des livres d’histoire en librairie. »

Face au recul d’une histoire critique, réputée aride et élitiste, l’engouement pour le passé se renouvellerait ainsi dans l’histortainment et la réactivation des mythes nationaux. Pourtant et pour peu qu’on gratte le vernis de l’image d’Épinal de ces « succès » commerciaux, se dessine une vision réactionnaire à peine dissimulée.

En plus de ripoliner les grands personnages et les grandes dates de l’histoire de France pour les refourguer au bon peuple, certains distillent d’autres projets. Celui de réconcilier « tous les Français avec leur histoire coloniale » (Dimitri Casali). Ou encore de « réintroduire la religion [catholique] en France » (Lorànt Deutsch), sans laquelle « on se prive de quelque chose dont on va avoir besoin dans les années à venir ».

Parmi les premiers à avoir réagi à ce revival ringard, la moderniste Aurore Chéry et les médiévistes William Blanc et Christophe Naudin – auteurs d’une salutaire enquête, Les Historiens de garde – répondent collégialement aux questions de CQFD.

CQFD : Dans Les Historiens de garde, sorti en 2013, vous faites la critique d’une offensive réactionnaire, portée par Lorànt Deutsch, Franck Ferrand, Stéphane Bern, Jean Sévillia ou Dimitri Casali, qui, sous couvert de vulgarisation, « valorisent un passé idéalisé et fabriqué contre ce qui leur déplaît dans le présent ». Où en est-on aujourd’hui ?
– Précisons d’emblée qu’il ne s’agit pas, pour nous, d’affirmer que l’étude du passé et sa vulgarisation sont réservées aux seuls historiens. Mais encore faut-il respecter certaines règles, à commencer par l’étude critique des sources, ce que ne font pas nos contradicteurs.
Eux se contentent d’une vision fast-food du passé qui sert leur agenda et qui, pour comble de malheur, se vend très bien. Ils ont donc le vent en poupe. Au micro d’Europe 1, Franck Ferrand développe toujours ses thèses quasi complotistes sur le passé en affirmant que l’université serait pourvoyeuse de fake news.
[…]
Une personne née dans les années 1920 a vu le visage du pays se transformer radicalement : de grande puissance mondiale durant l’entre-deux-guerres, à la tête d’un immense empire colonial, la France est aujourd’hui presque réduite à son territoire métropolitain et à un rang secondaire face aux États-Unis ou aux puissances montantes comme la Chine et l’Inde.
La société française, elle aussi, a radicalement été bouleversée. En un siècle, nous sommes passés d’un pays majoritairement rural et catholique à une société urbaine et plurielle. De tels changements ne se font pas sans susciter des angoisses. Quand le futur semble bouché, le passé idéalisé devient un refuge.
Mais l’identitarisme actuel n’est pas pour autant un révélateur des attentes « légitimes » d’une population qui souffrirait du déclinisme. Il est une construction qui vient se substituer à des constructions antérieures et représente un palliatif illusoire – mais visiblement efficace pour une partie de l’opinion – à l’inaptitude des gouvernements successifs à lutter contre les inégalités sociales.

Dans ce contexte, les « historiens de garde » opèrent sur deux plans. Le premier est politique. Pour la plupart influencés par les écrits de Charles Maurras, ils tentent de faire passer, à travers leurs récits biaisés, l’idée qu’il aurait existé une France glorieuse, construite par une série de grands hommes, rois, princes et présidents. Et celle-ci serait depuis peu menacée par une « crise identitaire » représentée, au choix, par la libéralisation des mœurs depuis 1968 ou par l’immigration. Quant au second plan, il est commercial. Il s’agit de vendre à une société angoissée des images d’Épinal rassurantes donnant un faux sentiment de continuité, que ce soit par des émissions, des livres, des parcs d’attractions, etc.

Extraits d’un article au sujet du « roman national » dans CQFD de janvier 2018.
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