L’hypermobilité

Destruction écologique, uniformisation des cultures et des territoires, transformation de la planète en un supermarché pour les plus aisés… Pourriez-vous revenir sur les ravages de l’hypermobilité, dont la remise en cause fait partie des fondamentaux de la décroissance ?

L’hypermobilité est une condition d’existence du capitalisme mondialisé. Celui-ci exige d’aller exploiter les ressources là où elles se trouvent, qu’elles soient matérielles ou humaines. Les paysages en font également partie. Les professionnels doivent aussi pouvoir se rendre là où on a besoin d’eux, aussi ce « nomadisme » déterritorialisé s’érige comme le modèle d’une vie dynamique, prospère et réussie.

En réalité cette existence hors sol est un comble de soumission à l’économie comme elle va ; elle défait les appartenances, brise les solidarités et passe paradoxalement comme l’exercice d’une liberté. Tout comme cette mobilité est un attribut de la productivité, elle est également l’attribut du loisir, parfaitement illustré par le tourisme, cette manière d’englober le temps libre dans la sphère de la marchandise.
En effet, le loisir touristique n’est pas l’opposé du travail, mais son reflet symétrique. Il suppose l’usage immodéré de véhicules motorisés, polluants évidemment, et des infrastructures assurant la logistique et l’accueil d’individus venus nombreux se détendre et se divertir. Ces infrastructures assurent l’emprise touristique sur les territoires, qu’elles ne manquent pas d’altérer.

Critiquer le tourisme et l’orgie des loisirs marchands reste toujours difficile. Critiquer l’industrie qui sent mauvais, crache des fumées, encombre les bronches et fait du bruit reste plus facile que de critiquer l’industrie touristique qui prétend faire du bien, et reste associée dans l’imagination aux vacances et au plaisir, voire à l’ « émancipation ». Cette remarque vaut pour tous les milieux idéologiques, de gauche comme de droite.

Dans certains cas, critiquer le tourisme apparaît aussi comme une légèreté, une préoccupation peu sérieuse et anodine. Il s’agit cependant d’une des plus grosses industries du monde ! L’aliénation pèse autant sur le monde du travail que sur celui des loisirs.

Les « progressistes » n’ont cessé de vanter l’ouverture, la fin des frontières, le développement des échanges internationaux, alors que la revendication de l’enracinement et de la préservation de la vie locale était plutôt associée au conservatisme voire à la réaction : ainsi, quand des partisans de la décroissance s’en prennent à l’aviation, ils feraient preuve d’une « pensée médiévale », selon le grand philosophe Philippe Val (Malaise dans l’inculture, Grasset, 2015). Aujourd’hui, au contraire, nous entendons partout parler de la nécessité de démondialiser. Assistons-nous à un retournement ?

Ce retournement est pour l’instant lié à la crise que nous traversons. Sera-t-il plus que provisoire ? Ce qui est certain, c’est que si nous voulons changer de monde, il faudra changer de vie. Une démondialisation sera incontournable, encore faut-il qu’elle soit organisée et souhaitée à la fois par les peuples et leurs représentants. Tellement d’intérêts à court terme en dépendent…

Le terme d’enracinement est à manier avec précaution. L’opportunisme idéologique guette tous azimuts. La relocalisation est à distinguer de l’enracinement. Édouard Glissant opposait la mondialité à la mondialisation : la mondialité comme conscience des différences opposée à la mondialisation qui les aplanit. La mondialité comme échanges symétriques là ou la mondialisation impose des rapports de force.

Il parlait d’une « philosophie de la relation » qui met les cultures les unes au contact des autres dans le respect des différences, sans nier l’importance des lieux et des territoires. Ceux-ci sont à considérer comme des points de rassemblement, entre les humains certes, et plus largement entre les humains et l’ensemble du vivant. Autrement dit, je peux très bien me relocaliser avec mon voisin dont les origines puisent en Afrique. Cela n’est pas un problème. La relocalisation qu’il faudrait espérer n’est pas seulement économique, elle est aussi politique. La démocratie mérite d’être relocalisée et, sur ce plan, l’intérêt porté aux idées de Murray Bookchin retient l’attention.

Extrait d’un entretien avec Rodolphe Christin dans le journal La Décroissance de mai 2020.

L’industrie touristique

La mobilité – pas simplement le fait d’être en vacances, mais de partir en vacances – a été survalorisée. Comme si rester chez soi était une affaire de ringard. Pour être moderne, voire postmoderne, il faut forcément partir, se sentir « nomade ». Pour être heureux, intelligent et serein, il faut quitter son chez-soi. Il y a une connotation positive attachée au fait de se déplacer. L’idée admise qu’on revient forcément l’esprit plus ouvert d’un voyage ou d’un séjour touristique. Comme si un monde où les gens se déplacent facilement devait être plus harmonieux. Rien ne prouve cette idée. L’ actualité en Méditerranée montre que le tourisme effréné peut cohabiter avec la répression des migrants la plus féroce.
Le monde n’est pas devenu meilleur depuis que les gens se déplacent sans réfléchir, de manière quasi compulsive, à des fins touristiques.
[…]
Le déracinement est en réalité le propre de l’homme moderne. Dans les textes de Jack London, on retrouve cet imaginaire de l’aventure liée au voyage. London vit dans la misère à San Francisco. Il décide de partir chercher de l’or en Alaska – il n’en trouvera pas, mais écrira un livre qui fera sa réputation. Ce Jack London-là est beaucoup plus proche du migrant d’aujourd’hui qui fuit son pays pour une vie meilleure que du touriste. Aujourd’hui, les véritables héros du voyage sont les migrants.

Mais il y a une autre lecture liant touristes et migrants. Le capitalisme a besoin de consommateurs et de producteurs. Le touriste est la version délocalisée du consommateur, tandis que le
migrant est un producteur – au moins potentiel – déraciné. La mondialisation économique nécessite une main-d’œuvre mobile qu’elle pourra employer en fonction de ses besoins. Des individus prêts à
rompre avec leur territoire, leur famille, prêts pour l`exil.
[…]
Alors que le tourisme a longtemps été présenté comme une recherche de l’authenticité et de la diversité, il produit des lieux similaires où qu’on soit dans le monde. Des lieux qui obéissent à des modèles et des critères de qualité et d’accessibilité identiques.
Rien ne ressemble autant à un village balnéaire de la Méditerranée française qu’un village balnéaire de la Méditerranée tunisienne ou espagnole.
En outre, ces non-lieux obéissent souvent à des logiques d’enfermement. Ils deviennent de plus en plus des espaces clos, dédiés aux loisirs et à la consommation, fréquentés par des gens qui se reconnaissent et n’ont plus de contact avec le monde extérieur. Sinon des relations commerciales de prestataire à client.
[…]
L’aliénation contient l’idée de souffrance alors que le tourisme prend les formes d’un certain hédonisme. L’addiction touristique en d’autant plus forte. Tout le monde a envie de partir en vacances et de profiter du soleil, des cocktails, des balades. On entend souvent les gens dire : « Il faut que je parte en vacances sinon je vais péter un câble. J’ai besoin de me ressourcer. » Ces réflexes nous renvoient à nos conditions de vie devenues invivables. A tel point qu’on part oublier son quotidien dans des espaces produits à cet effet. Le tourisme est une industrie de la compensation : je souffre, je travaille toute l’année, donc je m’octroie ces quelques semaines de répit.

Extraits d’un entretien du sociologue Rodolphe Christin par Sébastien Navarro dans le mensuel CQFD de juillet-août 2018.