Pauvre entrepreneur

Macron, ce Kerviel qui boursicote en politique, voudrait qu’on s’attendrisse sur le sort des patrons, sans doute pour justifier tous les cadeaux que leur fait la loi Travail de Mme El Khomri. « La vie d’un entrepreneur est bien souvent plus dure que celle d’un salarié, il ne faut pas l’oublier. Il peut tout perdre, lui. Et il a moins de garanties » (BFM-TV en janvier 2016). La grande solitude du calcul égoïste, présentée d’habitude comme un héroïsme de yuppie, nous revient là, tel un renvoi acide après un repas trop riche, sous forme de jérémiades.

« L’entrepreneur se dit : est-ce que j’ai le droit de me tromper ? » Ce à quoi tout humain normalement constitué, qu’il appartienne à une communauté paysanne d’un pays du Sud ou à une coopérative ouvrière, pourrait répondre par cette évidence : on réfléchit mieux à plusieurs et les risques partagés sont moins lourds à porter… à condition de partager aussi le fruit du labeur !

« Est-ce que si ça va mal demain, je pourrai m’adapter ? », s’émeut Macron, toujours dans la peau du pauvre patron. Et grâce à sa roublarde inversion, on découvre qu’il n’y a pas pire inadapté que l’antisocial paradigmatique qu’on s’évertue à donner en exemple aux travailleurs : leur chef. Qui souffre. « Quand on peut s’organiser de manière plus souple, on peut s’adapter », geint encore le ministre. Et là, on se pince : le jeune loup de la finance socialiste vient d’avouer tout haut ce que les ferrailleurs, les RSAstes débrouillards, les trimardeurs au black et autres aventuriers de l’activité informelle mettent en pratique tout bas. Fallait le dire !

Article de Bruno Le Dantec dans le journal CQFD d’avril 2016.

Areva, une société philanthropique

Mi-novembre 2014, la fondation Areva s’auto-congratulait du lancement de deux nouvelles opérations humanitaires, l’une pour scolariser 900 enfants nigériens, l’autre, en partenariat avec Mécénat Chirurgie Cardiaque, pour faire opérer en France cinq enfants nigériens, atteints d’une malformation cardiaque et dans l’incapacité d’être opérés dans leur pays d’origine faute de matériel, de compétences ou de moyens financiers.

Mais cette absence de moyens financiers ne serait-elle pas en bonne partie causée par les exonérations fiscales exorbitantes dont les filiales d’Areva exploitant l’uranium nigérien ont bénéficié depuis des décennies ? Il faudrait que la Fondation Areva communique un peu plus avec sa maison mère : elle aurait pu l’inciter à être plus souple lors de la dernière négociation de son contrat avec l’État nigérien pour l’exploitation de l’uranium. Ces négociations ont duré pas moins de 18 mois, et il a fallu la pression de la société civile nigérienne et d’ONGs internationales (à commencer par Oxfam) pour que cet accord rééquilibre (un peu) les choses en faveur du Niger, à savoir pour que – au moins sur le papier – l’accord respecte… le code minier du Niger, une loi de 2006.

L’indécence atteint son comble avec cette opération en partenariat avec Mécénat Chirurgie Cardiaque. D’une part, les mines d’uranium d’Areva polluent l’environnement de dizaines de milliers de Nigériens et les contaminent, accroissant les risques pour leur santé. D’autre part, le lobby nucléaire (au sein duquel les experts d’Areva y ayant travaillé jouent un rôle éminent) a tout fait pour étouffer les travaux scientifiques du couple de médecins et chercheurs biélorusses Youri Bandajevski et Galina Bandajevskaya, qui ont démontré que l’absorption chronique à faible dose de césium 137 présent dans la nourriture et l’eau des territoires contaminés par Tchernobyl génère des pathologies cardiaques graves. Avec Tchernobyl et Fukushima (où Areva a fourni le combustible MOX), ce ne sont pas cinq, mais des dizaines de milliers d’enfants qui souffrent de pathologies cardiaques.

Ces actions sont financées grâce à l’AthleWorldTour, un défi sportif et solidaire lancé en 2010 par Areva auprès de ses 45 000 salariés. Pour un coût de 100 000 €, ces deux actions permettent à Areva de s’acheter une bonne conscience à peu de frais.

Un article du magazine Sortir du nucléaire de février 2015.