Non au progrès

Savez-vous ce que propose la CGT « pour une politique industrielle ambitieuse » ? « De consacrer 3 % du PIB à la recherche et à l’innovation. » Idem du côté de la CFDT ou de Force Ouvrière, qui défend le « principe innovation », comme n’importe quelle Maud Fontenoy, « face aux velléités de ceux qui prônent la décroissance ». Voilà où en sont les grandes centrales syndicales françaises aux alentours de 2016.

Et pourtant, il fut un temps où les travailleurs ne communiaient pas avec le patronat dans la religion du Progrès. Dans son livre Le Progrès sans le peuple, l’historien David Noble (1945-2010) s’appuie sur les luttes des briseurs de machines – depuis les fameux luddites du XIXe siècle jusqu’aux contestations de l’informatique – pour démonter la mystification du « progrès », « le fétiche de la transcendance technologique ».

Non, le développement des forces productives vanté par les capitalistes, les militaires ou encore les socialistes « scientifiques » n’a pas conduit à la délivrance. Bien au contraire, l’offensive technologique qui a bouleversé les relations sociales s’est faite contre le peuple : les ingénieurs ont toujours servi le capital, leurs « innovations » ont permis de déqualifier la main d’œuvre, de mieux la subordonner, la précariser, l’évincer.
Il suffit d’observer le nombre de professions aujourd’hui malmenées par la robotisation et l’informatisation pour s’en convaincre. Au nom de la sacro-sainte compétitivité, les « évangélistes de l’automatisation » aspirent à un monde-usine où les systèmes techniques auto-régulés excluent au maximum toute intervention humaine. Contre cette « froide logique du marché et de la machine », David Noble appelle à reprendre la main sur une technologie qui a « remplacé la politique » jusqu’à être perçue comme un phénomène fatal, indépendant de la société, « doué d ‘une destinée propre devant nécessairement se confondre avec la nôtre » : « Il est peut-être temps de laisser le darwinisme à la biologie (qu ‘il n ‘aurait jamais dû quitter) pour commencer à porter un regard plus critique sur cette question essentielle du progrès technologique, qui a des conséquences majeures sur nos vies. »

« Le Progrès sans le peuple » apporte une bonne base critique aux luddites des temps modernes. À offrir à tous ceux qui aspirent encore à une « société centrée sur l’humain », et non plus soumise à la machine.

Critique de Pierre Thiesset, dans le journal La Décroissance de juin 2016 du livre de David Noble (traduction Célia Izoard), Le Progrès sans le peuple, Agone, 2016 (231, pages, 20 euros).

La science asservie

Annie Thébaud-Mony, sociologue de la santé, avait (un peu) fait parler d’elle au cœur de l’été 2012, en refusant avec fermeté la Légion d’honneur dont voulait la décorer la ministre verte Cécile Duflot. Elle avait fait savoir que la seule récompense souhaitable pour ces travaux serait un changement complet d’orientation des politiques publiques, dans le sens de la prévention du cancer.

Bien sûr, la presse ne s’était pas appesantie sur ce geste rare. Le dernier livre de Thébaud-Mony, La science asservie, est, lui, carrément passé inaperçu, bien que son propos soit fracassant. C’est assez compréhensible d’un certain point de vue, car la lecture de ce livre est douloureuse, insupportable même parfois. Il porte sur le lien entre cancers, Big business et Big science. Pour être plus précis : sur la façon dont les grandes industries empoisonnent notre milieu et trouvent systématiquement des appuis dans la recherche scientifique pour les aider à masquer le fait qu’elles détruisent consciemment un grand nombre de vies – à commencer par celles de leurs ouvriers.
[…]
En matière d’amiante, par exemple, Annie Thébaud-Mony souligne que des révélations ont été faites dès 1906 dans deux des nations capitalistes les plus avancées. Un inspecteur du travail de Caen, Denis Auribault, publie cette année-là une enquête sur les conditions de travail dans une filature d’amiante : se fondant sur les dires du directeur de l’usine et d’un contremaître présent depuis l’ouverture de l’usine en 1890, il dénombre 50 décès d’ouvrières en 15 ans. La même année, à Londres, le docteur Murray présente devant la commission des maladies industrielles le cas d’un travailleur victime d’asbestose (type de fibrose provoquée par l’inhalation de poussières d’amiante), qu’il a soigné et vu mourir, après dix ans d’exposition à l’amiante. Vingt ans plus tard, en Afrique du Sud, un médecin employé dans une mine de la firme Turner & Newal montre que 70 % des travailleurs y souffrent d’insuffisance respiratoire, accompagnée d’une perte de poids ; la moitié des mineurs de fond et des ouvriers du moulin sont selon lui atteints d’asbestose. Son rapport lui vaut d’être licencié, et ses résultats, consignés dans une thèse universitaire non publiée, ne seront découverts que plusieurs décennies après.

Extraits d’un article de Matthieu Amiech dans le journal CQFD d’octobre 2015.

Trop d’impôts ! Trop d’impôts !

« François Hollande est devenu un puissant dealer de subvention, un narcotique auquel les entreprises françaises aiment se shooter… » Qui écrit çà ? Un ancien cadre du Medef, responsable des affaires sociales.
(…)
Après trois années de thèse – en « génie des matériaux » – Élise répond à une annonce d' »ingénieur d’affaires, chercheur conseil » : « il faut qu’il y ai marqué « chercheur conseil », décode-t-elle, même si chez eux, je n’ai jamais une minute de recherche. Çà leur permet de bénéficier du crédit impôt recherche. Mais en réalité, j’étais commerciale, je devais vendre leurs produits… » Et quels produits ? « De la défiscalisation en Crédit impôts recherche ! J’ai commencé par potasser le code général des impôts, un guide de procédures fiscales…
– Mais ils n’avaient pas besoin d’une scientifique pour çà ? on lui demande.
– Non, mais çà faisait sérieux, pour être crédible chez les clients, pour discuter avec le PDG. J’avais capté que c’était limite. Je leur expliquais comment frauder, comment retranscrire toute leur activité en Recherche et Développement. On tirait sur cette vache à lait, pour faire du détournement. Souvent, les clients doutaient de pouvoir en bénéficier, mais nous, une laborantine, une secrétaire, un VRP, on te passe tout çà en R et D. Les SSII, les société de service en informatique – ce sont des marchands de viande – ils embauchent un cheptel de cents mecs en CIR.
– Mais les inspecteurs des impôts ont bien dû vous coincer ?
– Non, jamais. Le contrôle se fait à deux niveaux : fiscal, et sur ce plan-là, formel, administratif, on respecte scrupuleusement la procédure. Mais en théorie, le contrôle est aussi scientifique, et là, le fisc, on les enfume. Il leur faudrait des agents qui soient les deux en un, mais l’état n’a pas les moyens de se payer des enculés comme nous ! On arrive à endormir les contrôleurs, en leur fabriquant des fantômes. Çà correspond à un tel travail d’investigation, ils n’en ont pas les moyens. Et aussi, ils ne sont pas encouragés : il y a la volonté politique de fermer les yeux.
D’après un rapport de la Cour des comptes, un tiers du CIR part dans les sociétés de services, dans les banques, les assurances, etc… Plus que dans l’industrie pharmaceutique !
Ce qui me révolte, c’est que les clients, une fois qu’ils ont touché au truc, ils tombent dans un engrenage où ils veulent toucher toujours plus de pognon. Là, toute la bagarre, tout le lobbying, c’est de transformer le CIR en Crédit impôt innovation, que ce soit encore plus large… »
C’est en 2012 qu’on avait croisé Élise.
En 2013, François Hollande créait quoi ? Le Crédit d’impôt innovation…

Extraits d’un article de François Ruffin et Pierre Souchon dans le journal Fakir de mai-juin 2014.

Les sciences et le modernisme créent à la fois les poisons et les remèdes

Le développement technoscientifique fonctionne toujours comme un puissant mécanisme de dépossession. En prétendant faire passer sous sa coupe l’ensemble des domaines de la vie (le social, l’humain, la nature, le travail, le politique, etc.), la science rend obsolètes les façons les plus simples de se nourrir, de communiquer, de se déplacer, d’habiter, etc. Cette colonisation et cette destruction du quotidien par les technosciences se révèle être le meilleur vecteur d’imposition de modes de vie « modernes », et de notre intégration – via la force ou face au risque de marginalisation – dans des macro-systèmes techniques incontrôlables.
Après avoir ravagé l’environnement, détruit et artificialisé la nature, les technosciences servent aussi de plus en plus à prédire l’heure exacte des catastrophes et des cancers qu’elles produisent, à gérer les déchets, « dépolluer » et « compenser » les morts, à tenter de recréer la nature disparue et de contrôler leurs créatures artificielles… Tout cela contribuant bien sûr directement à la croissance !

Extrait d’un entretien de Céline Pessis dans le journal La décroissance d’avril 2014.
Céline Pessis vient de publier « Survivre et vivre aux éditions « L’échappée ».