Le pouvoir des médias

[…] la plupart des grands médias et des producteurs d’information (pris collectivement) se trouvent dans des situations d’interdépendance étroite à l’égard des pouvoirs politique et économique vis-à-vis desquels ils ne sont donc pas en position de jouer le moindre rôle de contre-pouvoir :

  • À la fois associés et rivaux des responsables politiques pour la définition et le cadrage légitime du débat public, les éditocrates les plus en vue, adeptes d’un journalisme de commentaire et de prescription, apparaissent comme de véritables acteurs de la vie politique ; comme tels, ils ne sauraient prétendre à incarner le rôle d’arbitres impartiaux du débat public.
  • Alors que l’élite des grandes rédactions fraye avec bonheur jusqu’à se confondre avec les élites politiques et économiques, et alors que la profession recrute presque exclusivement parmi les classes moyennes et supérieures, le choix et la mise en perspective des informations produites dans les médias dominants reflètent inévitablement des visions du monde et des préoccupations socialement très situées.
  • La structure capitalistique de la plupart des médias les place dans une situation de dépendance économique et donc éditoriale vis-à-vis de leurs propriétaires qui se trouvent être
    le plus souvent des représentants de grands intérêts privés ; les grandes entreprises médiatiques finissent par constituer un secteur parmi d’autres du grand Monopoly capitaliste.

Enfin, force est d’admettre que le journalisme d’investigation et particulièrement le journalisme d’enquête sociale qui pourraient donner quelque consistance à l’idée de contre-pouvoir, sont loin de constituer l’ordinaire de la production journalistique. Les prendre pour modèles c’est oublier qu’ils s’épanouissent essentiellement aux marges de la profession.

Médias et propagande démocratique

La propagande n’existe pas que dans les dictatures. Dans les démocraties, elle ne prend pas le même caractère systématique et orchestré – et ne se renforce pas en s’appuyant sur la répression, voire la violence politique -, mais elle est non moins omniprésente. Le contrôle des contenus médiatiques est devenu un enjeu de luttes au sein des pouvoirs économiques et politiques. Une lutte si intense et un enjeu si stratégique que l’industrie des relations publiques, qui fournit armes et munitions, est devenue un secteur économique majeur. Et c’est ainsi que des armées de communicants et de « spin doctors », d’attachés de presse et de publicitaires, ainsi que les récits qu’ils bâtissent, sont devenus les filtres qui s’interposent désormais entre les journalistes et la réalité.
La porosité de ces professions avec le journalisme est à cet égard particulièrement significative et inquiétante.

Analysant la « fabrication du consentement« ; dans les démocraties, Noam Chomsky montre quels « filtres » (et non quelles conspirations) conditionnent la production de l’information et comment la réduction du pluralisme aboutit à une représentation consensuelle, aseptisée et épurée de l’information, quand elle n’est pas strictement propagandiste. Le poids et la force des sources institutionnelles (privées et publiques, capitalistes et étatiques) tendent à co-construire l’information dans les contextes routiniers. En cas de crise sociale ou de conflit militaire, notamment, le recours à des techniques de propagande et de désinformation contribue à transformer les médias en simples relais des pouvoirs constitués, sans qu’il soit nécessaire pour le comprendre de recourir à l’explication par des manipulations intentionnelles et concertées, dont il serait par ailleurs naïf de nier l’existence.

Extraits d’un dossier sur le pouvoir des médias dans Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed (avril-juin 2018).

Le terrorisme vu par Chomsky

Les abominables attentats du 11 septembre ont porté un coup terrible aux Palestiniens, comme eux-mêmes l’ont reconnu tout de suite. Israël s’est ouvertement réjoui des « perspectives qui s’ouvraient » pour écraser les Palestiniens en toute impunité. Dans les quelques jours qui ont suivi l’attaque du 11 septembre, les tanks israéliens sont entrés dans des villes palestiniennes, Jénine, Ramallah, Jéricho, pour la première fois, plusieurs dizaines de Palestiniens ont été tués, la main de fer d’Israël s’est refermée plus durement encore sur les populations, exactement comme on pouvait s’y attendre. De nouveau, on assiste à la dynamique habituelle dans l’escalade de la violence, familière aux quatre coins du monde : en Irlande du Nord, en Israël et en Palestine, dans les Balkans ou ailleurs encore.
[…]
La « guerre contre la terreur » n’est pas nouvelle et n’a rien d’une « guerre contre la terreur ». Il faut se rappeler que le gouvernement Reagan est arrivé au pouvoir il y a vingt ans en proclamant que « le terrorisme international » (financé dans le monde entier par l’Union soviétique) est la plus grande menace pesant sur les États-Unis, cible principale de ce terrorisme, ainsi que sur leurs alliés et leurs amis. Nous devons donc nous livrer à une guerre sans merci pour éradiquer ce « cancer », ce « fléau » qui détruit notre civilisation. Les reaganiens ont respecté cet engagement : ils ont, d’une part, organisé des campagnes de terrorisme international énormes et destructrices qui ont même conduit à une condamnation des États-Unis par la Cour internationale de justice ; d’autre part, ils ont prêté main forte à un nombre incalculable d’opérations, par exemple en Afrique australe, où les ravages perpétrés par des Sud-Africains avec le soutien de l’Occident ont fait un million et demi de victimes et causé soixante milliards de dollars de dommages uniquement pendant les années Reagan.
L’hystérie provoquée par le terrorisme international a atteint son apogée au milieu des années 1980, alors que les États-Unis et leurs alliés étaient de loin les premiers à répandre ce « cancer » qui devait, à leur demande, être éliminé.
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Nous ne devons pas sous-estimer la capacité des systèmes de propagande, bien rodés à pousser les gens à des comportements irrationnels, meurtriers voire suicidaires. Prenons un exemple assez lointain pour pouvoir l’étudier sans passion : la Première Guerre mondiale. On ne peut pas dire que les deux parties aient été engagées dans une guerre noble pour défendre les objectifs les plus élevés. Pourtant, des deux côtés, les soldats ont marché d’un pas ardent et enthousiaste vers le carnage mutuel, encouragés par les classes intellectuelles et ceux qu’elles avaient contribué à mobiliser dans l’ensemble du monde politique, de la droite à la gauche, y compris par la force de gauche la plus puissante du monde, celle d’Allemagne. Il y a si peu d’exceptions qu’on peut presque les énumérer, et quelques figures marquantes se sont retrouvées en prison pour avoir remis en question la noblesse de l’entreprise : parmi elles Rosa Luxemburg, Bertrand Russell et Eugène Debs.
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Les États-Unis sont, après tout, le seul pays à avoir été condamné par la Cour internationale de justice pour terrorisme international pour « usage illégal de la force » à des fins politiques, comme la Cour l’a établi – laquelle a ordonné aux États-Unis d’en finir avec ces crimes et de verser des dédommagements substantiels. Bien entendu, les États-Unis ont écarté avec mépris le jugement de la Cour et ont réagi en intensifiant leur guerre terroriste contre le Nicaragua ; ils ont opposé leur veto à la résolution du Conseil de sécurité qui appelait tous les pays à respecter les règles du droit international (et ils ont été les seuls à voter, avec Israël, et dans un cas avec le Salvador, contre d’autres résolutions semblables de l’Assemblée générale). La guerre terroriste s’est étendue conformément à la politique officielle qui préconisait l’attaque de « cibles faibles » – des cibles de civils qui ne pouvaient se défendre, comme des coopératives paysannes ou des cliniques – plutôt que des engagements directs contre l’armée du Nicaragua.
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Il faudrait aussi reconnaître que ces actions terroristes ont été largement approuvées. Un commentateur important, Michael Kinsley, qui se situe à la frange la plus libérale du courant dominant, a soutenu que nous ne devrions pas écarter trop simplement les arguments que le département d’État avance pour justifier les attaques terroristes sur des « cibles faibles » : une « politique sensée » doit « satisfaire au test de l’analyse des coûts et rendements », écrivait-il.
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De manière encore plus dramatique, l’idée que le Nicaragua devrait avoir le droit de se défendre était considérée comme scandaleuse par l’ensemble du spectre politique classique des États-Unis. Les Américains ont fait pression sur leurs alliés pour qu’ils cessent de fournir des armes au Nicaragua, espérant que la Russie prendrait le relais, ce qu’elle a fait ; et c’était parfait pour les images de propagande. L’administration Reagan a laissé planer à différentes reprises des rumeurs selon lesquelles le Nicaragua recevait de la Russie des avions de combat – pour défendre son espace aérien, comme chacun le savait, et pour se protéger d’attaques terroristes américaines contre des « cibles faibles ».
Les rumeurs étaient fausses, mais les réactions ont été instructives. Les « colombes » ont mis en doute ces rumeurs, mais ont ajouté que, si elles se révélaient exactes, bien sûr, nous devrions alors bombarder le Nicaragua, parce que ce pays deviendrait une menace pour notre sécurité. Les recherches sur les bases de données montrent que l’on trouverait à peine mention du droit qu’avait le Nicaragua de se défendre. Voilà qui nous apprend beaucoup sur une « culture du terrorisme » profondément ancrée, dominante dans la civilisation occidentale.
Il ne s’agit nullement là de l’exemple le plus extrême. J’en ai fait mention parce qu’il ne porte pas à controverse, qu’il a fait l’objet d’une décision de la Cour internationale, et parce que les efforts infructueux du Nicaragua pour adopter des moyens légaux, au lieu de lancer des bombes sur Washington, nous offrent un modèle aujourd’hui, même si ce n’est pas le seul. Le Nicaragua n’était qu’une des cibles des guerres terroristes de Washington en Amérique centrale durant cette terrible décennie, qui a provoqué des centaines de milliers de morts et laissé quatre pays en ruine.

Pendant ces mêmes années, les États-Unis ont pratiqué le terrorisme à grande échelle ailleurs, y compris au Moyen-Orient. Je citerai l’exemple du camion bourré d’explosifs à Beyrouth en 1985. Stationné à l’extérieur d’une mosquée, programmé pour tuer le plus grand nombre possible de civils, il a fait quatre-vingts morts et deux cent cinquante blessés. L’attentat était dirigé contre un cheikh musulman qui en a réchappé. Et les Américains ont soutenu une terreur pire encore : par exemple, l’invasion du Liban par Israël qui a tué quelque dix-huit mille civils libanais et palestiniens, et qui n’était pas une opération d’autodéfense, comme cela a été avoué immédiatement ; et les horreurs perpétrées haineusement par la « main de fer » durant les années suivantes, sur des « villageois terroristes », selon la terminologie d’Israël. Et les invasions qui ont suivi, en 1993 et en 1996, toutes les deux avec le ferme appui des États-Unis (jusqu’aux réactions internationales après le massacre de Qana en 1996, qui ont obligé Clinton à reculer). Le bilan des victimes après 1982 pour le seul Liban est probablement de vingt mille civils.
Dans les années 1990, les États-Unis ont fourni à la Turquie 80% des armes utilisées pour sa contre-offensive sur les Kurdes, dans le sud-est du pays : des dizaines de milliers de personnes ont été tuées, deux à trois millions ont dû quitter leurs maisons, trois mille cinq cents villages ont été détruits (sept fois plus qu’au Kosovo, sous les bombardements de l’OTAN), toutes les atrocités possibles ont été commises.

Extraits du livre « 11/9 », recueil d’entretiens de Noam Chomsky, pour la plupart réalisés peu après les attentats de 2001.

Démocratie, médias et pouvoirs

Dans le Tarn comme dans d’autres départements voisins, « La dépêche du Midi » est le grand quotidien local. Au début, il a assuré une couverture relativement neutre de la « bataille de Sivens ». Face à notre étonnement, une équipe de journalistes nous avait expliqué qu’en effet, ils n’avaient « pas encore reçu de consignes ». Manifestement, elles sont vite arrivées : le journal s’est ensuite transformé en organe de propagande en faveur du barrage porté (entre autres) par le conseil général du Tarn-et-Garonne. C’est que son président n’est autre que le PDG du groupe La Dépêche, Jean-Michel Baylet, un petit Berlusconi du midi toulousain qui sait multiplier les casquettes (il est aussi président du PRG, d’un syndicat d’irrigation, d’un club de rugby, etc.).

Extrait d’un article de Yasmine Berdoulat dans le journal CQFD d’octobre 2014.