Sanctuariser le progrès

« Certes, il a toujours été admis qu’en principe, en démocratie, le peuple peut décider de tout. Il n’empêche : selon notre conception occidentale du droit, il existe des progrès irréversibles ( par exemple, la démocratie, la liberté du culte, l’interdiction du travail des enfants, l’abolition de la peine de mort) qu’un vote simple ne peut défaire. Admettre qu’on puisse remettre en cause des acquis, revient à nier la notion même de progrès. »
Jacques Attali, « Sanctuariser le progrès », L’Express, 20 juin 2016.

L’indéboulonnable Attali s’offusque que les Britanniques puissent décider par référendum de leur appartenance à l’Union européenne. Cette liste des « progrès » sur lesquels nous ne pourrions pas revenir est bien sûr extensible à tous les avatars de la modernité : l’Europe libérale, la Science, la Croissance, la Propriété de rente, la Reproduction artificielle de l’humain, le « droit de travailler le dimanche » (« acquis » vanté par François Hollande), etc.
Bref, ce grand prédateur craint tout de même que sa prose ne passe pour anti-démocrate : « Certains ne verront dans cette prise de position qu’une tentative désespérée d’une oligarchie dépassée pour maintenir un ordre démodé, en méprisant les désirs des peuples. » Il n’en est rien nous rassure-t-il. Ouf !

Article dans le journal La Décroissance de juillet-août 2016.

Non au progrès

Savez-vous ce que propose la CGT « pour une politique industrielle ambitieuse » ? « De consacrer 3 % du PIB à la recherche et à l’innovation. » Idem du côté de la CFDT ou de Force Ouvrière, qui défend le « principe innovation », comme n’importe quelle Maud Fontenoy, « face aux velléités de ceux qui prônent la décroissance ». Voilà où en sont les grandes centrales syndicales françaises aux alentours de 2016.

Et pourtant, il fut un temps où les travailleurs ne communiaient pas avec le patronat dans la religion du Progrès. Dans son livre Le Progrès sans le peuple, l’historien David Noble (1945-2010) s’appuie sur les luttes des briseurs de machines – depuis les fameux luddites du XIXe siècle jusqu’aux contestations de l’informatique – pour démonter la mystification du « progrès », « le fétiche de la transcendance technologique ».

Non, le développement des forces productives vanté par les capitalistes, les militaires ou encore les socialistes « scientifiques » n’a pas conduit à la délivrance. Bien au contraire, l’offensive technologique qui a bouleversé les relations sociales s’est faite contre le peuple : les ingénieurs ont toujours servi le capital, leurs « innovations » ont permis de déqualifier la main d’œuvre, de mieux la subordonner, la précariser, l’évincer.
Il suffit d’observer le nombre de professions aujourd’hui malmenées par la robotisation et l’informatisation pour s’en convaincre. Au nom de la sacro-sainte compétitivité, les « évangélistes de l’automatisation » aspirent à un monde-usine où les systèmes techniques auto-régulés excluent au maximum toute intervention humaine. Contre cette « froide logique du marché et de la machine », David Noble appelle à reprendre la main sur une technologie qui a « remplacé la politique » jusqu’à être perçue comme un phénomène fatal, indépendant de la société, « doué d ‘une destinée propre devant nécessairement se confondre avec la nôtre » : « Il est peut-être temps de laisser le darwinisme à la biologie (qu ‘il n ‘aurait jamais dû quitter) pour commencer à porter un regard plus critique sur cette question essentielle du progrès technologique, qui a des conséquences majeures sur nos vies. »

« Le Progrès sans le peuple » apporte une bonne base critique aux luddites des temps modernes. À offrir à tous ceux qui aspirent encore à une « société centrée sur l’humain », et non plus soumise à la machine.

Critique de Pierre Thiesset, dans le journal La Décroissance de juin 2016 du livre de David Noble (traduction Célia Izoard), Le Progrès sans le peuple, Agone, 2016 (231, pages, 20 euros).

Le fascisme de la société de consommation

« Je ne voudrais pas vivre ailleurs qu’en Occident, malgré tout ce que l’on peut lui reprocher. Et vous, préféreriez-vous les dictateurs sanguinaires, les religieux fanatiques ou les mafieux sadiques ? Décidément, non, je n’échangerai pas mon Union européenne contre l’Arabie saoudite, le Mexique ou la Corée du Nord !  »
Voilà ce que la critique de fond de notre civilisation déclenche souvent comme réaction. Certes, il y a du vrai là dedans. Et aussi l’idée selon laquelle l’Occident resterait malgré tout démocratique et respectueux des droits de l’homme.

Est-ce si sûr ? Cessons de comparer, décalons notre regard et examinons cela à la loupe. Jean-Claude Michéa a montré que la société occidentale-libérale se considère comme « L’empire du moindre mal », et, faute de mieux, nous devrions nous en contenter, car d’une part les grandes idéologies – la théocratie, le fascisme, le communisme – ont montré leurs limites et leur nocivité, et d’autre part l’émergence de tout nouveau modèle de société – décroissance, écosocialisme ou démocratie écologique – est impensable, puisque « there is still no alternative » (TISNA). Cette opinion courante est l’une des raisons – avec la consommation, le confort et les divertissements – pour lesquelles les populations des pays industrialisés sont hébétées, fatalistes ou même plus ou moins satisfaites de leur sort.
En sortant du bois pour affronter l’oligarchie, sa police et ses tribunaux, on a toujours quelque chose à perdre : son emploi, son logement, sa liberté ou simplement sa tranquillité. Alors, faisons le gros dos, rasons les murs et baissons la tête, peut-être aurons-nous une petite chance de passer entre les mailles du filet, puisque nous sommes les champions de l’individualisme et de l’optimisme irréaliste, ce mécanisme de défense psychologique qui consiste à voir son propre avenir avec des lunettes roses : « Même si les autres tombent dans le trou, moi j’aurai de la chance, je m’en sortirai toujours dans le grand flipper de la vie. »
La possibilité de révolutionner la société s’éloigne d’autant plus…

Il n’y a plus grand monde pour croire et affirmer que nous vivons réellement en démocratie. Les élections sont vues par beaucoup comme son simulacre, la corruption du personnel politique et administratif n’est jamais loin et les thérapies de choc libérales, mises en œuvre contre l’avis des peuples, viennent couronner le tout.
[…] Il y a longtemps que je suis persuadé de la réalité d’un effondrement écologique à moyen terme. Aujourd’hui, une autre conviction s’y est ajoutée : nous nous enfonçons chaque mois (semaine ?) qui passe dans une société de plus en plus totalitaire. Et cela, c’est du court terme !

Les signes se multiplient. Prenons deux exemples. En Belgique, le ministre de l’Intérieur Jan jambon (prononcer « Yambonne ») a l’intention d’enregistrer les empreintes digitales de tous les citoyens sur leur carte d’identité, au nom de la lutte contre le terrorisme. En France, le 23 juillet 2015, le Conseil constitutionnel a, à une large majorité, validé la « loi sur le renseignement » permettant de capter les métadonnées internet de tout citoyen. Ce tournant sécuritaire s’inscrit dans le droit fil du totalitarisme. L’historien Marc Weinstein en donne sa définition : « Le totalitarisme est une tendance moderniste à l’indivision du social sous domination des déterminations objectives (mouvement absolu de la technoscience, de l’État et de l’économie). » Le capitalisme néolibéral y correspond parfaitement.
Les individus sont à la fois atomisés et unifiés, emportés dans un mouvement permanent – éventuellement appelé « Progrès » – vers une fin de l’histoire et la création d’un homme nouveau, jadis sous l’emprise d’un chef charismatique (Hitler, Mussolini, Staline, Mao), aujourd’hui d’un principe directeur, celui de la concurrence comme modèle social total. Le totalitarisme pose l’objectivité, la transcendance et le caractère « naturel » des lois économiques, étatiques et scientifiques, auxquelles nul ne peut prétendre se soustraire. Il recherche la puissance sans limites, nie les valeurs politiques et culturelles subjectivement déterminées. Le temps devient linéaire et quantitatif, l’espace est aboli. La gouvernementalité techno-économique (déterritorialisée) se substitue à la loi souveraine (territorialisée). Les êtres humains deviennent superflus, obsolescents (cf. Günther Anders) dans un monde de non-sens, d’inculture, de barbarie, d’anomie et « d’évaporation de la loi », une « anti-culture industrielle et consumériste », souligne Weinstein.

[…]
Au début des années 1970, Pasolini avait déjà compris que le consumérisme représentait une nouvelle version du fascisme encore plus dangereuse que la précédente mussolinienne : « On peut donc affirmer que la “tolérance” de l’idéologie hédoniste voulue par le nouveau pouvoir est la pire des répressions de toute l’histoire humaine. » Le fascisme d’aujourd’hui se niche ailleurs que dans les gesticulations de ses sbires, en gros dans les plis du néolibéralisme. Manuela Cadelli, présidente de l’Association syndicale des magistrats, a récemment défrayé la chronique dans une carte blanche intitulée « Le néolibéralisme est un fascisme : je prétends que le néolibéralisme est un fascisme car l’économie a proprement assujetti les gouvernements des pays démocratiques mais aussi chaque parcelle de notre réflexion. L’État est maintenant au service de l’économie et de la finance qui le traitent en subordonné et lui commandent jusqu’à la mise en péril du bien commun. » Des libéraux pleins de morgue l’ont attaquée sur la Toile, avec leurs sophismes habituels. Qui peut encore y croire, à part eux ?

Extraits d’un article de Bernard Legros dans La Décroissance de mai 2016.

L’intensité énergétique de l’économie

L’innovation technique est devenue la principale piste de sortie de crise, qui permettrait de retrouver le chemin de la croissance, telle que mesurée par le PIB. Les immenses progrès réalisés notamment en matière de technologies de l’information font espérer que, bien utilisées, ils permettront une croissance découplée de l’usage des matières premières, et en premier lieu des énergies fossiles.
Cet espoir est probablement vain. Une courbe permet de s’en rendre compte : celle de l’évolution de la quantité d’énergie pour créer de la « richesse », mesurée en dollar de PIB mondial.
On appelle ce ratio l’intensité énergétique de l’économie (ou du PIB), et c’est un bon indicateur de l’efficacité de notre économie mondialisée. Mais il ne s’améliore que très lentement, de l’ordre de 0,7 % par an depuis 40 ans, et, pire, ce taux ne s’améliore plus depuis quelques années.
L’activité économique requiert toujours autant d’énergie, et aucun signe ne montre que les choses s’améliorent. Certes un pays peut faire mieux, par exemple en externalisant sa production industrielle, mais ça ne change rien au total, car l’énergie se retrouve incorporée dans les biens importés.

Cette évolution va à l’inverse de ce que souhaitent les chantres de la « croissance verte » et autre « troisième révolution industrielle », et renforce les analyses des rares économistes pour qui l’énergie est le vrai moteur de la transformation du monde.
[…]
Plusieurs causes expliquent selon moi cette stagnation de l’amélioration de l’efficacité de l’économie mondiale. Citons l’effet rebond (par exemple les voitures sont plus efficaces, mais deviennent plus lourdes et plus nombreuses), le fait qu’il faille de plus en plus d’énergie pour extraire les matières premières et produire de l’énergie, les rendements décroissants de la recherche (de plus en plus d’argent est investi, et pourtant le rythme des innovations baisse), le libéralisme économique (qui cherche à améliorer la rentabilité financière, et non énergétique), l’inertie sociétale (accepter de payer plus cher, ou de changer d’activité…), le montant et l’orientation des investissements (de plus en plus vers le court terme), et le cannibalisme énergétique (il faut de l’énergie pour développer les énergies « renouvelables » et améliorer l’efficacité énergétique).
Certes des politiques publiques pourraient améliorer les choses, comme soutenir la rénovation des logements, mais elles ont leurs limites, et globalement on ne voit aucune raison pour que le découplage s’améliore fortement.
Des économistes « classiques » commencent à s’inquiéter de ce qu’ils appellent une « stagnation séculaire », et à douter du rôle du progrès technique. Ils constatent que la « nouvelle économie », celle de Amazon, AirBnB ou Uber, détruit des emplois et crée bien peu de croissance au total.

Extraits d’un article de Thierry Caminel dans le journal La Décroissance de novembre 2015.

Croissance verte

« En fait cette grande vague d’innovations qui a permis de faire la révolution industrielle, elle est peut-être à notre porte, elle s’appelle la révolution verte. Elle a l’idée que l’on peut découpler la croissance économique de la consommation d’énergie, de la consommation de ressources naturelles, qu’on peut faire de la croissance sélective » […]

Mais Laurence Tubiana n’y croit pas non plus, à ses salades de croissance verte. Une éminente diplomate comme elle, qui parcourt la planète de réunions climatiques en réunions climatiques, qui a lu des milliers de pages de rapports, de graphiques, de chiffres et de modélisations détaillant la dévastation du monde, le sait très bien : le découplage n’a pas eu lieu.
Nous n’avons jamais brûlé autant d’énergies que ces dernières années. La moitié des émissions totales de dioxyde de carbone émises depuis les débuts de l’ère industrielle l’ont été… depuis 1988. Le dérèglement climatique et la destruction des écosystèmes s’emballent. Bref, toutes les négociations internationales sur le climat qui se sont multipliées depuis 1992, tous ces sommets qui martèlent la ligne de plomb « croyez dans le développement durable, dans la croissance verte, bas-carbone, poursuivons l’expansion, grâce au progrès technologique nous pourrons produire et consommer toujours plus en prélevant moins de ressources », n’ont servi qu’à une chose : nous enfoncer à vitesse grand V dans une voie sans issue.
[…]
On ne s’en sortira pas tant qu’on abandonnera pas l’idéologie du progrès, tant qu’on ne s’en prendra pas à la dynamique du capitalisme, au fétichisme de la marchandise, à la puissance du système technicien, tant qu’on ne réduira pas radicalement notre prédation en optant pour la décroissance.

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance d’octobre 2015.

La religion du progrès

Pour comprendre les caractéristiques de la religion du progrès, il faut d’abord rappeler les circonstances qui lui ont donné vie. Au cours des XVIIIe et XIXe siècles, un grand nombre de personnes d’Europe et de la diaspora européenne ont jugé qu’ils ne pouvaient plus croire en la foi chrétienne de leurs ancêtres, mais ils ressentaient toujours les besoins émotionnels que satisfait le christianisme. La culture est aussi sujette à la loi de l’offre et de la demande que l’économie, et par conséquent la recherche d’un substitut au christianisme a rapidement conduit à la naissance de plusieurs religions singulières, comme le nationalisme, le marxisme et la religion du progrès.

Ce que cela implique, bien entendu, c’est qu’il existe une étroite correspondance entre la foi en Jésus Christ et la foi dans le progrès, et les proximités sont en fait très profondes. Pour celui qui croit vraiment en la religion du progrès, le progrès est omnipotent, omniscient, totalement bénéfique, et son triomphe final est certain ; la confiance aveugle dans le progrès est la plus haute des vertus, et émettre un doute sur la puissance, la sagesse et la bonté du progrès est le plus terrible des péchés. La foi dans le progrès remplit les mêmes besoins affectifs que le christianisme satisfaisait jadis.
Et si quelqu’un suggérait à un dévot du progrès que sa divinité de substitution n’était pas une loi toute-puissante de la nature mais seulement une condition historique temporaire, il obtiendrait exactement la même réponse que s’il essayait de dire à un paysan du moyen-Âge que Dieu, ses saints et ses anges ne se trouvaient pas dans le ciel.
[…]
Si cette foi dans le progrès est aussi fortement inculquée par les institutions du pouvoir politique et économique, et leurs prostituées dans les médias de masse, c’est que cette croyance en un progrès linéaire et éternel désamorce toute interrogation sur le sens de nos sociétés, la finalité de nos existences, la direction que nous prenons collectivement : entre autres questionnements, qui profite de cette marche en avant ? Qui en paie les pots cassés ? Et est-ce que notre destination est vraiment un lieu où une personne saine d’esprit voudrait aller ?

Extraits des réponses de John Michael Greer aux questions qui lui sont posées par les journalistes du journal La Décroissance (La décroissance de septembre 2015).

La civilisation du progrès vu par Gandhi

L’Inde n’a pas été écrasée par les Anglais mais par la civilisation du progrès : ainsi s’exprime le jeune Gandhi dans son ouvrage Hind Swaraj, écrit en 1909. Pour décoloniser son pays, le célèbre disciple de Tolstoï appelle à ne plus imiter le modèle de développement européen, à refuser une pseudo-civilisation qui dé-civilise, un progrès anti-progrès qui rend les hommes esclaves de l’économie. Chasser les colons par la terreur est une voie sans issue, estime l’apôtre de la non-violence : les Indiens ne pourront se libérer que quand ils choisiront de s’autolimiter, de refuser la course à la puissance, de rejeter ce vaste marché que l’Empire Britannique aimerait étendre sur le monde entier. L’autonomie politique exige une maîtrise de soi, une discipline individuelle et collective allant jusqu’à la désobéissance civile. C’est par la tempérance, l’entraide, le travail manuel, la reconquête de savoir-faire (incarnée notamment par le rouet) que les Indiens pourront préserver leur société millénaire et leur indépendance paysanne, contre l’urbanisation, l’enfermement dans des usines, l’asservissement à de nouveaux besoins, la modernisation à marche forcée et la soumission aux machines.

Extrait d’un article paru dans le journal La Décroissance de février 2015.

Capitalisme et démocratie

À l’automne 2013, le GIEC, le groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, annonçait que la hausse moyenne de la température terrestre pourrait atteindre 5 degrés d’ici 2100. Notre système nous conduit donc tout droit à une catastrophe écologique.

Et même s’il n’en était rien notre monde est de toute façon à repenser, car profondément injuste. Ne citons à cet égard qu’un seul chiffre : 1 % d’ultra-riches dans le monde détiennent 50 % du patrimoine mondial. Selon l’ONU, pour éradiquer la faim dans le monde, il faudrait seulement 40 milliards de dollards par an. On nous dit que l’on ne sait pas où trouver cet argent. Pourtant, le budget militaire mondial est de 1 200 milliards de dollards par an et le budget publicitaire, de 500 milliards de dollards par an. Cherchez l’erreur.

Par ailleurs, passer sa vie à travailler pour rembourser des crédits, est-ce cela qui rend heureux ? Dans le monde, trois salariés sur quatre avouent ne pas trouver de sens à leur travail… Leur unique motivation est l’accès à la consommation que celui-ci leur permet. Et lorsque l’on parle de travail, encore faut-il rappeler qu’il y a dans le monde 200 millions de chômeurs et 1.5 milliard de travailleurs pauvres (2 dollards US par jour)…

Notre système échoue donc complètement sur un plan écologique, social et même économique. Et pourtant on nous ressasse les oreilles avec la « croissance » comme « moteur du progrès ». Comment en sommes-nous arrivés là ? Au XVIe siècle, Montaigne définissait le progrès comme « un chemin vers la vertu ». C’est au XIXe siècle que le philosophe anglais Herbert Spencer, par ailleurs ingénieur des chemins de fer, va faire rimer progrès avec capitalisme. Ainsi, en 1882, l’américain Andrew Carnegie, créateur du trust de l’acier, invite Spencer à New York et organise un banquet en son honneur. Les capitalistes de la côte est font un triomphe à celui que l’on considère comme le père d’une « théodicée du capitalisme sauvage ».

Alors, sommes-nous condamnés à rester esclaves de ce « capitalisme sauvage » ? Pour se libérer, encore faut-il déclarer qu’une situation est insupportable afin de pouvoir se révolter. C’est ce qu’on fait les descendants des Mayas, dans l’État du Chiapas, au sud du Mexique, le 1er janvier 1994. Cette date est celle de l’entrée en vigueur de l’Alena, l’Accord de libre-échange nord-américain. Pour les indiens mayas, l’Alena fait partie de la « quatrième guerre mondiale » qui, en soumettant les peuples et les États à la logique néolibérale, tend à les détruire. C’est pourquoi ils se sont constitués en une Armée zapatiste de libération nationale (EZLN), afin de réclamer la démocratie, la justice et la liberté. Ils vivent aujourd’hui selon les règles d’une démocratie directe radicale. Et nous, que que faisons-nous en Occident ?

Texte de Florence Leray dans le journal La décroissance de mars 2014.

Sciences et modernité

Voici comment on fabrique un savant :
On prend un écolier, le plus bête de sa classe. Dans l’impossibilité où l’on se trouve de faire appel à son intelligence, on développe sa mémoire; on le gave de grec et de latin; on le nourrit de racines carrées et de racines cubiques.
Çà ne l’engraisse pas, au contraire, il maigrit à vue d’oeil; son teint jaunit, son dos se voûte, sa vue faiblit au point qu’il lui faut porter des lunettes, mais on obtient un « bon élève » : il n’y a plus qu’à laisser ce mirifique produit s’élancer à la conquête des diplômes ; il les décrochera tous, soyez-en persuadés ; sa mémoire le fera triompher à tous le examens.
Mais son intelligence occultée se refusera à comprendre la Vie et sa beauté. Ignorant le Beau, il ne verra que l’Utile : il inventera des machines meurtrières de l’Art. Grâce à lui et à ses pareils, tout se fait aujourd’hui mécaniquement, régulièrement, bêtement.
Et, sans cesse, le savant nous créera de nouveaux besoins en se gardant, bien entendu, de nous fournir le moyen de les satisfaire ; l’instruction que, sous sa direction, l’on répand partout, est cause de toutes les détresses sociales ; la Science n’est bonne qu’à enlaidir notre existence : elle engendre le Progrès matériel, l’odieux Progrès qui érige la cheminée, phallus de l’industrie, dans les plus beaux paysages.
Grâce à la chimie, nos boissons sont frelatées, nos mets falsifiés et, de toute sophistication, résultent d’innombrables maladies. Quand nous sommes complètement démolis par l’ingestion de produits chimiques, on nous en fait absorber d’autres sous forme de remèdes.

Texte de Jossot extrait de « Sauvages blancs ! » et cité dans le journal CQFD de mars 2014.