Liberté de la presse

La France a voté à différents moments de son histoire des lois pour garantir la liberté de la presse vis-a-vis des pouvoirs politique et économique.
Problème : cet arsenal législatif n’a jamais été vraiment appliqué pour la protéger des appétits de la finance.

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D’abord, les « lois scélérates » de 1895-1894, votées en période d’attentats anarchistes, restreignent sérieusement la liberté de ceux qui professent des opinions d’extrême gauche. Ensuite, évidemment, la Première Guerre mondiale donne au gouvernement l’occasion de s’asseoir pendant quatre ans sur la liberté de la presse. Mais, surtout, c’est une autre forme de censure qui se
développe, une sorte de censure privatisée : celle exercée par des patrons de presse de plus en plus puissants, dirigeant leurs journaux comme des entreprises capitalistes.

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Dans l’entre-deux-guerres, la presse française accélère sa financiarisation : le maître de forges et parlementaire François de Wendel devient actionnaire de plusieurs titres prestigieux comme
Le journal des débats et Le Temps. Parfumeur millionnaire, également engagé en politique, François Coty rachète Le Figaro en 1922 et en fait un journal encore plus à droite qu’il ne l’était
jusque-là. Enfin,Jean Prouvost, grand patron de l’industrie textile du Nord, s’emploie à bâtir un empire de presse […]

Par ailleurs, les éditions Hachette disposent d’un quasi-monopole dans la distribution des journaux. À gauche, on dénonce cette collusion du monde de la presse et du monde de l’argent qui, de toute évidence, permet de diffuser essentiellement des idées de droite. Il faut attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour que soient prises des mesures garantissant la liberté de la presse vis-à-vis des « puissances d’argent ». En 1944, trois ordonnances du Gouvernement provisoire de la République visent ainsi à assurer l’indépendance de l’information par la rupture de la presse avec les milieux financiers en interdisant par exemple à la même personne de posséder plusieurs quotidiens et à un directeur de publication de tirer l’essentiel de ses revenus d’une activité industrielle ou commerciale.

Dans Combat, journal issu de la Résistance, Camus explique qu’il s’agit là d’un impératif politique après quatre années qui ont vu la presse vénale se jeter dans les bras de l’occupant par « appétit de l’argent ». Trois ans plus tard, l’Assemblée nationale vote la loi Bichet, qui vise clairement Hachette, en ce sens qu’elle entend mettre fin à la situation hégémonique dont jouit cette entreprise en termes de distribution des journaux, comme le souligne son premier article : « La diffusion de la presse imprimée est libre ». La loi Bichet est fondée sur la solidarité entre les éditeurs, qui se regroupent librement dans des coopératives de presse, elles-mêmes chargées d’une diffusion équitable dans les kiosques. Elle défend ainsi le pluralisme de l’information contre la tentation monopolistique de certains groupes. Il n’est donc pas surprenant que le président Macron envisage depuis quelque temps d’abroger cette loi de liberté, au nom du libéralisme économique.

D’ailleurs, le libéralisme économique n’est-il pas le pire ennemi de la liberté de la presse ? Très vite après la publication des ordonnances de 1944, les grandes féodalités financières ont repris leurs droits : dès 1947, le journal de Camus, Combat, est racheté pour moitié par un homme d’affaires, Henri Smadja. Plusieurs grands groupes de presse, démantelés après la guerre, comme Prouvost, se reconstituent rapidement. En somme, ces ordonnances n’ont jamais été effectivement appliquées, comme le montre l’exemple de Robert Hersant : condamné à la Libération pour faits de collaboration,
il parvient en quelques décennies à fonder un gigantesque empire de presse […]

Et la loi dite « anti-Hersant », préparée par le gouvernement socialiste en 1984, qui devait limiter les concentrations financières dans la presse, ne fut pas davantage appliquée.

Extraits d’un article de Stéphane Mazurier, historien, dans Siné mensuel de septembre 2018.
Sur le même sujet : l’indépendance des médias.

Du pluralisme et de l’indépendance de la presse

Au contraire, à force de parler du même point de vue, celui du consumérisme triomphant imposé par son modèle économique, la presse-prospectus a rendu sa liberté trop souvent formelle.

Certes, tout n’est pas à rejeter, il y a beaucoup de journalistes intègres et de bons articles. Bernard Maris disposait, sur France Inter, de quelques minutes d’antenne par semaine pour exprimer une vision un peu différente de l’économie. Mais pour le faire, il devait accepter de se voir couper la parole en permanence par un idéologue qui a le droit d’éditorialiser tous les jours, sans aucun contradicteur pour vanter les mérites de la sacro-sainte concurrence libre et non faussée qui est à l’économie ce que l’obscurantisme est à la religion, c’est à dire une pure violence imposée aux êtres humains.
France Inter n’est pas un exemple anodin. C’est l’un des organe de presse de grande audience le plus pluraliste. C’est dire, pour reprendre les mots de Arendt (que l’on peut lire comme une réflexion sur le crime contre l’humanité comme crime contre la pluralité), à quel point l’espace de l’information est devenu un « désert » dans lequel les défenseurs du capitalisme sont livrés à leur solitude, totalement coupé de l’altérité que constitue la pensée critique.

Le combat de Charlie contre la publicitéc’est le combat pour la laïcité, c’est à dire un combat pour l’indépendance, garante de la pluralité nécessaire à la démocratie. Le mot d’ordre « ni Dieu, ni maître », cher à nos joyeux anarchistes dit aussi que l’on ne doit pas accepter d’avoir un maître. Comme Libé l’a appris à ses dépends lorsqu’il a perdu un contrat suite à un article déplaisant pour son annonceur, la publicité tue aussi le droit à l’information.
Il y a ce matin une réelle émotion à France Inter, je suggère une façon de rendre hommage à l’équipe de Charlie : arrêter le pluralisme factice consistant à donner 1 % du temps de parole à la pensée critique et inviter chaque jour un véritable économiste – Jean-Marie Harribey, Jacques Généreux, Frédéric Lordon, Christian Chavanieux, Serge Latouche pour ne citer qu’eux – puis inviter Dominique Seux le vendredi pour débattre avec lui. Lorsque la pensée critique aura rattrapé son retard de temps de parole, alors il sera temps de nous infliger à nouveau Dominique Seux tous les matins.

Extrait d’un article de Laurent Paillard dans le mensuel Les Zindigné(e)s de février 2015.

Liberté et soutien à la presse

Je n’ai pas participé à la manifestation d’unité nationale convoquée dimanche 11 janvier, bien que terriblement choqué et peiné des meurtres commis à Charlie Hebdo.
(…)
Jusqu’ici, Charlie Hebdo survivait par ses seules ventes, sans pub, et sans l’aide de l’état, si ce n’est une aide minorée à l’affranchissement, chichement accordée, tout comme Siné Mensuel, Le Monde diplomatique ou encore la presse syndicale.
Les Échos, propriété de Bernard Arnault, première fortune de France, s’est vu doté de 4 millions d’euros, Serge Dassault, cinquième fortune de France, reçoit lui aussi une aide conséquente, 16 millions d’euros, pour Le Figaro, qui peine à vivre. Le journal L’Opinion, appartenant à Nicolas Beytout et relayant le point de vue du Medef est aussi aidé par l’État, pour informer, cultiver, sans doute.
Selon le ministère de la Culture, les aides publiques à la presse concourent à la modernisation et la diffusion partout dans le pays d’une presse pluraliste et diverse. Cela explique sans doute que le Journal de Mickey, Gala, Closer ou Prions en église bénéficient d’aides publiques lorsque Charlie Hebdo et d’autres journaux d’information en sont privés.
(…)
L’autre choix serait d’aider la presse d’information et de la préserver des appétits financiers, pour garantir son indépendance. Pour cela, il serait nécessaire d’affronter les empires financiers, Bouygues, Dassault, Matra Hachette, entre autres, qui vivent des commandes de l’État et siphonnent au passage les aides publiques.
(…)
Aujourd’hui, les despotes sont repartis museler la presse dans leur pays et bafouer les droits de l’homme sans que votre gouvernement ou le Parti socialiste ne bronchent d’un poil. C’est normal, on ne fâche pas les clients qui font leur shopping chez les marchands d’armes français (5e rang mondial), comme Dassault, également détenteur de médias.

Extraits d’un article de Michel Ancé dans le journal Siné mensuel de février 2015.