Mai 68 vu par Geoffroy de Lagasnerie

– Pour prendre un exemple marquant, comment analyser l’élection de François Mitterant en mai 1981 à la présidence de la république par rapport au « moment 68 » ? Doit-on y voir une sorte d’aboutissement ?

– Il est certain que la politique est toujours dynamique, et que, par conséquent, il y a certainement un rapport entre Mai 68 et l’élection de François Mitterrand. Mais il faut alors souligner le fait que l’action du gouvernement socialiste fut un véritable désastre.
Dans son livre D’une révolution conservatrice, Didier Eribon explique l’échec de la gauche au pouvoir par la coupure entre le Parti socialiste, d’une part, et les mouvements sociaux et les
intellectuels, d’autre part, liée à la forme parti et à l’adoption par la gauche d’une vision d’État, sinon d’une raison d’État. Je partage largement cette analyse. Toutefois, cela ne doit pas nous
conduire à remettre en question les seuls partis : nous devons aussi interroger les intellectuels et les mouvements sociaux. Ne devrions-nous pas, aujourd’hui, redéfinir la radicalité dans son
rapport aux institutions ? Notre manière de nous penser comme radicaux en nous excluant des institutions ne nous conduit-elle pas à en laisser le centre aux forces conservatrices ? Ne devrions-nous
pas au contraire retrouver, ou réinvestir, une pratique radicale de l’infiltration ?

– Vous vous intéressez beaucoup à Foucault et à Bourdieu. Comment voyez-vous l’effet de mai 68 sur eux et dans l’espace intellectuel aujourd’hui ?

– L’un des éléments les plus importants de Mai 68 est sans doute d’avoir fait naître dans le champ universitaire ce que Pierre Bourdieu appelait une « humeur anti-institutionnelle ». Des auteurs
comme Foucault, Bourdieu, Deleuze ou Derrida ont été transformés à leur tour par Mai 68. Et ils ont alors encore un peu plus rompu avec les formes académiques pour produire d’autres manières d’écrire, de penser et de se confronter au public. C’est cette tradition que je tente, avec d`autres, de poursuivre et de faire vivre aujourd’hui.
Cette « humeur anti-institutionnelle » est aussi ce qui a donné naissance à des lieux nouveaux, comme l’université de Vincennes, qui posait la question des disciplines, de l’accès aux études, de la
pédagogie, de la politique des savoirs, etc. La grande difficulté est qu’aujourd’hui une telle « humeur » a quasiment disparu – en tout cas dans la gauche académique. l’université, qui était démonétisée s’est relégitimée. Le mot « académique » était une injure en 1968. C’est aujourd’hui, au contraire, un terme valorisé. Ce retour à l’ordre académique est problématique, car il produit des censures idéologiques et éthiques ; il menace les conditions subjectives de la création et produit des habitus de la soumission et de la conformité.
L’université – peut-être plus que les médias – exerce un quasi-monopole sur la formation des cerveaux et des corps, des habitus et des idéologies : en refaire un lieu lié à la contestation me semble donc un enjeu essentiel.

– Dans quels domaines, l’esprit de mai 68 vous semble-t-il s’être le plus profondément affirmé ?

– Dans la police et les forces de l’ordre en général : la peur de la manifestation, la construction de la gauche radicale comme un « ennemi intérieur », l’angoisse de l`émeute… Le sociologue
Mathieu Rigouste, spécialiste des formes de répression, montre très bien comment Mai 68 a hanté et continue de hanter les forces de l’ordre, qui perçoivent la contestation non pas comme l’essence de la démocratie, mais comme un danger pour l`ordre public. Ce qui a conduit au développement de nouvelles techniques répressives qui perdurent aujourd’hui. Nous avons vu, ces dernières années,
des assignations à résidence et des interdictions de manifester pour des militants, des fichages S, mais aussi le vote d’une loi anti-regroupements qui est une résurgence de la loi anti-casseurs
de 1980 et de la notion de responsabilité collective. Ce qui montre la permanence dans l’appareil d’État de perceptions héritées de Mai 68. Il est donc bien possible que ce soit à l’intérieur de l’État (et de la police) que l’héritage et la présence de Mai 68 soient les plus forts.

Extrait d’un entretien entre Olivier Doubre, journaliste à Politis, et Geoffroy de Lagasnerie, philosophe et sociologue, dans un hors-série de Politis consacré à Mai 68.

Macron spécule

Emmanuel Macron spécule sur une opinion publique lasse des conservatismes et de l’immobilisme. Depuis huit mois, il parvient avec un certain bonheur à incarner le « mouvement ». Sa chance est de venir après une drôle de dynastie : un « roi fainéant », un matamore et un tartuffe se sont succédé à l’Élysée… La question est de savoir si la société est à ce point avide de changement qu’elle est prête à tout accepter. C’est le grand défi des syndicats que de montrer dans quelle sorte de changement veut nous entraîner Emmanuel Macron. L’enjeu, on l’a dit, c’est l’affaiblissement des corps intermédiaires, et la relégation de la représentation parlementaire, court-circuitée par les ordonnances. Et c’est la liquidation de l’idée même de service public.

La réforme proposée par Jean-Cyril Spinetta est vertébrée par deux principes exclusifs : la rentabilité et la concurrence. D’où une privatisation rampante dans un secteur d’activité qui s’apparente à ce qu’on appelle un monopole naturel. Autrement dit, qui ne peut s’accommoder ni de la concurrence ni de la recherche de profits. Tout opérateur privé arrivant sur ce marché aura en effet tendance à s’emparer des segments les plus rentables en délaissant les autres (l’entretien du réseau par exemple), et à se payer sur la bête, en l’occurrence l’usager, pour réaliser ses profits.

Au cœur du conflit qui se profile, il y a évidemment le statut des cheminots, qui correspond exactement à ces notions de monopole naturel et de service public. L’offensive gouvernementale est malsaine en ce qu’elle cherche à diviser nos concitoyens. On l’a bien vu lorsqu’au Salon de l’agriculture Emmanuel Macron a opposé la situation des cheminots au sort des agriculteurs privés de retraites.

Aujourd’hui, apparemment, ce discours démagogique fonctionne : 69 % des Français seraient favorables à la suppression du statut. A-t-on conscience que des opérateurs privés se comporteront ici
comme ailleurs, en pratiquant la mise en concurrence salariale, la précarisation, et feront de la condition des futurs cheminots une variable d’ajustement budgétaire. Ce qui n’est rassurant pour personne. En attendant, beaucoup de commentateurs tombent en pâmoison devant le sens tactique de Macron.
La Blitz Kríeg engagée par l’exécutif force leur admiration. Mais les enjeux ont une tout autre dimension. Aux syndicats et à la gauche politique d’en convaincre une opinion gavée de discours gestionnaires.

Seconde moitié de l’éditorial de Denis Sieffert dans l’hebdomadaire Politis du 01 mars 2018.

35 heures

[…] selon les données de l’OCDE, le pays des 35 heures est l’un des pays « développés » où l’on travaille le plus ! Alors que presque partout ailleurs la durée hebdomadaire moyenne, tous emplois confondus, continue à baisser, elle stagne en France depuis 2002.
Avec 37,3 heures par semaine en 2016, la France se place à la quatorzième place, derrière notamment les Pays-Bas (30,3 heures), le Danemark (32,9), la Norvège (34,3), l’Allemagne (35,2), la Suède (36,4) et le Royaume-Uni (36,7).
Autant de pays qui sont pourtant mieux classés par le Forum de Davos en termes de compétitivité…

Ensuite, la RTT est l’un des meilleurs « rapports qualité/prix » des dépenses publiques pour l’emploi. Un bilan des 35 heures a été effectué en 2012 à l’OFCE par Éric Heyer : « Une fois le bouclage macroéconomique pris en compte (rentrées de cotisations sociales et d’impôts, réduction des allocations chômage), le surcoût des allégements ne s’élève qu’à 3 milliards d’euros annuels. »
Trois milliards nets par an pour 350 000 emplois ajoutés, soit moins de 9 000 euros annuels par emploi, c’est environ dix fois plus « rentable » pour créer des emplois que le CICE et le bien mal nommé « pacte de responsabilité ».

D’autres dimensions du passage aux 35 heures ont été analysées sur la base de grandes enquêtes. La plupart de ces évaluations qualitatives sont bonnes : mode de vie, égalité professionnelle femmes/hommes, conditions de travail, santé. […]

[…] quand on divise le temps de travail total dans l’économie par la population active, chômeurs compris, on trouve… 31 heures par semaine en France, et 29 heures en Allemagne.

Extraits d’un article de Jean Gadrey dans l’hebdomadaire Politis du 22 février 2018.

Humain ?

« Humain comme les autres ». Nicolas Dupont-Aignan a livré sa conception de l’aide aux migrants : les nourrir, les réconforter… et les expulser, car ce n’est pas en donnant une couverture à la frontière italienne « qu’on va régler le problème en Afrique », a-t-il expliqué avec cynisme.

Ils sont des milliers à ne pas se sentir « humains » à la mode du président de Debout la France. De Nice à Calais, de Bayonne à Briançon, de Saint-Étienne à Nantes, le mouvement s’amplifie de ces anonymes dont la conscience se révolte : insupportable de renvoyer à leur détresse ces humains « comme eux » dont ils ont croisé la route.

Cédric Herrou, l’agriculteur de la Roya, poursuivi pour « délit » d’hospitalité et de solidarité, a donné un jour un visage à ces nouveaux Justes. Certes, ils ne prennent pas les mêmes risques que ceux qui cachaient des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, et revendiquent un comportement « banal ». Mais, à leur manière, au nom de la morale et de l’éthique, ils expriment une position politique essentielle en se démenant pour aider des congénères qui ont bravé mille périls.

Cette France fraternelle dit ce qu’est « faire société » aujourd`hui, finalité de toute politique qui se respecte et que bafoue la barbarie montante des États sécuritaires. Parce que notre société ne commence pas à la frontière italienne, et qu’il devient de plus en plus inique de dénier une vraie solidarité à celles et ceux chez qui nous avons généreusement légué l’interminable héritage de la colonisation, les lois ravageuses de la mondialisation et désormais la crise climatique.

Article de Patrick Piro dans l’hebdomadaire Politis du 08 février 2018.

Histoire officielle et roman national

Le 12 mars 1956, le président du Conseil, Guy Mollet, est investi des pouvoirs spéciaux par 455 voix contre 76. L’État choisit alors la guerre, et l’armée, la torture. Cette fois pas d’argutie possible : c’est bien « la République qui torture au nom de la France une et indivisible » (L’Humanité, 26 mars 2014 ).
À cette sentence, l’historienne Suzanne Citron ajoutait : « Mon image de la République, préservée par la Résistance, s’effondre. » Cette grande dame s’est éteinte ce lundi 22 janvier à 96 ans.
Le matin même, le député LREM Cédric Villani demandait qu’Emmanuel Macron « reconnaisse et condamne officiellement l’attitude de l’armée française de l’époque » (L’Humanité, 22 janvier ) et que la lumière puisse être faite sur la disparition de 3 024 personnes arrêtées par les paras entre janvier et septembre 1957. Et d’assurer, audacieux, que « l’État ne cherchera plus à imposer sa vision ».

Une phrase qui fait écho à l’œuvre de Suzanne Citron, qui n’avait cessé de se mettre à distance critique de l’histoire officielle, celle qui procéda longtemps par occultation des crimes d’État (ceux de la décolonisation, mais il en fut ainsi longtemps de la Shoah, de l’esclavage, etc.).
Cette histoire, mise en scène politiquement depuis la IIIe République, ne savait qu’honorer le « culte des ancêtres et du passé héroïque », plongeant de fait toutes les autres mémoires à venir, notamment celle des victimes et de leurs descendants, pourtant parties prenantes de la société, dans un passé de second plan. Une « vicissitude », disait De Gaulle. Un détail.

Cette histoire a également exigé longtemps qu’on plie genou devant la Nation ( » un plébiscite tous les jours », selon Ernest Renan) pour être bon Français. Qu’on s’oublie soi-même. Ainsi les mémoires – pourtant françaises, pleinement françaises – nées des immigrations postcoloniales furent-elles longtemps effacées du tableau. Cette tradition historiographique réactionnaire existe encore. Elle sert tous les propagandistes identitaires d’aujourd’hui qui exigent l’assimilation comme on exige une capitulation : sans condition. Ils s’appellent Valls. Elle s’appelait Suzanne Citron. Osons une épitaphe : « Une France des diversités et des multiples racines est à inventer ; morceau d’humanité, bribe d’Europe, présage d ‘avenir (L’Humanité, 26 mars 2014). »

Article de Pouria Amirshahi dans l’hebdomadaire Politis du 25 janvier 2018.

Violences policières

Notre pays se flatte, à juste raison, d’avoir aboli la peine de mort. Pourtant, des hommes meurent encore entre les mains de policiers ou de gendarmes. Sans même un procès. D’autres sont victimes de traitements inhumains ou dégradants de la part de forces de police qui ont la charge de les protéger.
Ni les difficultés auxquelles les forces de l’ordre peuvent être confrontées, sans y avoir toujours été bien formées, ni l’hostilité violente à laquelle il leur arrive de se heurter – le lynchage sauvage de Champigny nous le rappelle – ne sauraient les placer au-dessus des lois.

On ne dira jamais assez qu’il n’est pas normal que des violences soient commises dans les commissariats ; pas normal que des policiers tirent dans le dos de fuyards, fussent- ils délinquants ; pas normal qu’un traitement plus musclé soit réservé à une personne en raison de sa couleur ou de son origine ; pas normal que des manifestations soient réprimées au risque de provoquer des blessures graves ; pas normal encore – et le Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe le dénonçait déjà en 2008 – que les personnes qui se plaignent de violences policières fassent l’objet de pressions et de menaces.

En laissant par leur silence, voire leur soutien, s’installer une forme d’impunité, les responsables de la nation, à quelque majorité qu’ils appartiennent, ont développé une défiance à l’égard de nos institutions qui menace la paix civile et dont les policiers sont parfois les victimes. Pour que nul dépositaire de l’autorité « ne puisse abuser du pouvoir », il serait temps que « par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir », comme le préconisait Montesquieu il y a deux cent-soixante-dix ans.

Article de Michel Soudais dans l’hebdomadaire Politis du 11 janvier 2018.
Lire aussi Police et démocratie

Antisionisme et antisémitisme

[…] Ce conflit ne nous a jamais quittés parce qu’il symbolise un colonialisme d’un autre âge. Et parce qu’il illustre ce qu’il y a de pire dans les relations internationales, et peut-être dans les relations humaines tout court, le triomphe de la force sur le droit. Et, surtout, parce qu’il a trop souvent déchiré la société française jusqu’à produire en son sein les haines les plus irrationnelles, antisémitisme et islamophobie confondus.

[…]Nous sommes tout près d’une annexion.
Certes, le pire n’est jamais sûr, mais tout est en place pour que la droite et l’extrême droite israéliennes portent le coup de grâce à la solution ébauchée en 1967 dans la fameuse résolution 242 de l’ONU. Mais nous n’en serions pas là sans qu’une autre condition soit remplie, en plus de la droitisation de la société israélienne et de l’arrivée à la Maison Blanche d’un Président (et d’un vice-président) étroitement lié au lobby évangéliste, plus sioniste que les sionistes juifs.
Cette autre condition, c’est l’hypocrisie des Européens, et des Français en premier lieu. Tout est fait, en France principalement, pour museler les mouvements anti-colonisation. La criminalisation du mouvement pour le boycott, notamment, qui vise à interdire la moindre velléité de mobilisation.

S’ajoute à cela une adhésion zélée à la propagande israélienne dont le but est d’entretenir la confusion entre antisionisme et antisémitisme. En prétendant, en juillet dernier, que l’antisionisme est la « forme réinventée de l’antisémitisme », Emmanuel Macron n’a pas seulement manipulé l’histoire, il a commis un déni de démocratie. Car l’antisionisme est une opinion qui, de surcroît, ne suppose en rien vouloir la disparition d’Israël, mais la fin de la colonisation.
Il faut lire absolument à ce sujet le petit livre d’une très grande justesse de Dominique Vidal (Antisionisme = antisémitisme ? Réponse à Emmanuel Macron, éd. Libertalia, 125 p., 8 euros.).
On aimerait savoir ce qu’en pense notre président de la République… Si sa petite phrase du mois de juillet est autre chose qu’un assaut de cynisme.

Mais ne nous trompons pas : à supposer que le 6 décembre 2017 marque la fin de la « solution à deux États », ce ne sera certainement pas la fin de l”histoire. Sauf à envisager une situation de guerre, la résistance palestinienne, comme toute résistance anticoloniale, ne cédera pas pour autant. Le mouvement pour le boycott est à présent international. Et, en France, il brave les interdits. Quant à l’annexion des Territoires palestiniens, elle créerait (parlons-en encore au conditionnel) une situation nouvelle à laquelle beaucoup de Palestiniens sont déjà prêts : une revendication d’égalité pour tous les citoyens, qu’ils soient juifs, musulmans, chrétiens ou athées, sur l’ensemble de la vieille Palestine mandataire. S’ils veulent l”empêcher, les dirigeants israéliens devront assumer un régime d’apartheid tout à fait semblable à l’Afrique du Sud d’avant Mandela. Au fond, les colons entraînent peut-être leur pays vers un désastre. C’est au tour de l’Union européenne et de la France d”agir pour arrêter cette machine à remonter le temps. Un premier pas serait de reconnaître, même symboliquement, un État palestinien.

Extrait de l’éditorial de Denis Sieffert dans l’hebdomadaire Politis du 01 février 2018.
Lecture sur le même sujet : Le sionisme et la colonisation.

Police et démocratie

Passé presque inaperçu, le rapport du Défenseur des droits sur la doctrine du « maintien de l’ordre au regard des règles de déontologie » remis le 10 janvier au président de l’Assemblée nationale, mérite qu’on s’y arrête un instant.
Il faut dire que pour ce qui est de la police, l’ambivalence règne : héroïsée au nom de la lutte antiterroriste, elle est détestable quand elle brutalise, humilie, blesse, voire tue. Il était plus que temps d’ouvrir un débat public…

Dans une mutation sémantique qui dit beaucoup de notre époque, les « gardiens de la paix » sont depuis quelques années maintenant appelés les « forces de l’ordre ». En 1986, leur code de déontologie stipulait que « la police nationale concourt à la garantie des libertés individuelles » et « s’acquitte de sa mission dans le respect de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen ».

Sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy, puis de Manuel Valls, un nouveau code a supprimé cette référence aux libertés individuelles. Jacques Toubon ne le dit pas mais s’arrête sur ce que cette évolution – durcie encore par les lois sécuritaires de 2015 à 2017 – a entraîné. Au-delà du « professionnalisme reconnu des agents spécialisés en maintien de l’ordre », les auditions qu’il a effectuées (une quarantaine) et les cas dont il a été directement saisi dessinent un tableau inquiétant.

Les tensions, accidents et violences de ces derniers temps ne peuvent être mis sur le dos des seuls « autonomes » et « casseurs » aux méthodes de vandales. On constate de graves carences dans le système de formation, des entorses manifestes par certaines unités aux principes de « retenue » et de « mise à distance », un surarmement qui fait de nos bleus de vrais Robocop, le recours à des techniques d’interpellation et, surtout, à des armes dangereuses.

À côté d’un « malaise policier » (nourri par l’instrumentalisation politique de la police et un épuisement des agents sur le terrain), se répand un « sentiment d’impunité à l’égard des manquements imputés aux forces de l’Ordre ».
Les propositions du Défenseur des droits sont bienvenues : former, contrôler, désarmer (partiellement) et humaniser la police. À l’instar d’autres pays européens, si l’on en croit le rapport. Une utopie républicaine ? Voire… Car lorsque la police – aux pouvoirs désormais exorbitants en France – dévie, notre démocratie s’abîme.

Article de Pouria Amirshahi dans l’hebdomadaire Politis du 18 janvier 2018.

Migrants et réfugiés

[…] que dire des gendarmes qui, aujourd’hui, arrachent les couvertures des migrants de Calais ou lacèrent les tentes des pauvres bougres qui s’entassent dans le quartier de la Chapelle à Paris ? Ou encore de ceux qui aspergent de gaz poivre ces jeunes réfugiés pendant leur sommeil, comme cela fut dénoncé cet été par Human Rights Watch ?

Je n’ai évidemment aucune envie de disculper les auteurs directs de ces actes. Mais, pour autant, on ne peut ignorer qu’ils agissent sur ordre. Ordre du ministre de l’Intérieur, assurément. Ordre de l’Élysée, sans doute. Qu’importe la précision des consignes. Il est probable qu’elles restent assez vagues dans la définition du mode opératoire.
Il suffit qu’elles disent l’essentiel : tout faire pour pourrir la vie de ces pauvres gens, les livrer aux intempéries, aggraver leurs souffrances jusqu’à les contraindre à rejoindre des centres d’hébergement où la répression administrative pourra désormais prendre le relais. Car ces actes barbares, comme la traque de ces voyageurs à l’agonie repoussés sur les sentiers enneigés des Alpes, sont l’extrémité d’une politique.

Cette politique, nous en connaissons maintenant les replis les plus inavouables. Un décret récent a par exemple transformé les centres d’hébergement d’urgence en véritables traquenards. Là où il n’était question que de donner le gîte à des êtres en perdition, la police peut aujourd’hui faire irruption à tout instant. Si bien que la chasse aux migrants ne connaît plus ni trêve ni refuge.

Au Moyen Âge, au moins, les églises jouaient ce rôle salvateur. Le Hugo de Notre-Dame de Paris notait que « toute justice humaine expirait au seuil » de la cathédrale. Les pires repris de justice pouvaient y trouver asile. Plus rien de tel n’existe à présent. Pas même pour des jeunes gens qui, eux, sont les victimes d’un monde de plus ne plus inégalitaire.

[…]

Au vrai, le gouvernement veut faire du chiffre. On expulsera plus cette année que l’année précédente et moins que l’année prochaine. Le tout s’appuie sur une doctrine infiniment discutable : la distinction qu’Emmanuel Macron a plusieurs fois réaffirmée entre « réfugiés » et « migrants économiques ». Les premiers, qui fuient la guerre, auraient quelque chance d’être accueillis ; les seconds, qui ne sont que des « crève-la-faim », sont condamnés à être chassés hors de nos frontières.

Comme si la famine et la grande misère étaient des phénomènes naturels. Et comme si ces migrants étaient coupables du mal qui les accable. De l’avis de tous les spécialistes, et de tous les militants associatifs qui luttent pour remettre un peu d’humanité au milieu de cette déchéance morale, la politique de MM. Macron et Collomb est la pire que l’on ait vue dans notre pays.

[…] Il ne rudoie pas comme Sarkozy. Il n’éructe pas comme Valls. Macron a la répression « douce » aux oreilles du téléspectateur. Mais sur le terrain, c’est autre chose. On aurait tort de croire qu’il s’agit seulement du sort de Soudanais, d’Érythréens, d’Afghans, ou de Syriens. « France, d’abord », comme dirait Donald Trump. C’est toute une société qui se dessine sous nos yeux. La nôtre. […]

Extraits de l’éditorial de Denis Sieffert dans l’hebdomadaire Politis du 21 décembre 2017.

Finance climaticide

[…] les ONG se mobilisent depuis quelques années auprès des institutions publiques ou privées pour le désinvestissement total des énergies fossiles. Car, pour maintenir le réchauffement global sous la barre des 2 °C, il est vital de laisser 80 % des combustibles fossiles dans le sous-sol.

En 2015, plusieurs institutions internationales se sont sérieusement penchées sur la question. Les chiffres donnent le tournis.
L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) recensait près de 800 programmes de dépenses et allégements fiscaux dans ses 34 pays membres et dans les six grandes économies émergentes du G20 (Brésil, Chine, Inde, Indonésie, Russie et Afrique du Sud) incitant à produire ou à consommer des combustibles fossiles.
Total : 160 à 200 milliards de dollars par an, soit « plus d”argent que nécessaire pour atteindre les objectifs de financement climatique fixés à Copenhague en 2009, qui prévoyait la mobilisation de 100 milliards de dollars par an d’ici à 2020 ».

Plus éloquent encore, le Fonds monétaire international (FMI) a montré que la somme consacrée à soutenir les entreprises extractrices d’énergies fossiles s’élevait à 5 300 milliards de dollars par an, ou « 10 millions de dollars par minute ». Ses experts ont pris en compte les subventions directes, mais aussi le coût des dommages subis par les populations locales. Une défaillance du secteur public qui incite à se tourner vers le secteur privé. En ligne de mire : les banques.

[…]

Si la mobilisation concernant le secteur du charbon commence à porter ses fruits, qu’en est-il des autres énergies fossiles telles que les sables bitumineux ou le gaz ? Un rapport publié début novembre par les Amis de la Terre France, Bank Track, Rainforest Action Network et neuf autres organisations, montre que 33 grandes banques ont accordé plus de 115 milliards de dollars de financements aux entreprises actives dans la production et le transport des sables bitumineux entre 2014 et 2017, notamment le Crédit agricole et la Société générale.

Cette dernière accumule les mauvais points et se retrouve dans le collimateur des ONG depuis la découverte de son soutien au projet de construction d’un des trois terminaux d’exportation de gaz naturel liquéfié (GNL), le Rio Grande LNG, situé au sud du Texas.
Porté par l’entreprise Nextcade, ce projet s’étendra sur 400 hectares près de la frontière mexicaine, et prévoit d’exporter 100 millions de mètres cubes de gaz chaque jour. Les risques de pollution de l’air sont importants, tout comme ceux d’explosions dues aux fuites de méthane. La réserve naturelle nationale protégée de Laguna Atascosa, dans laquelle devraient échouer les terminaux, n’en sortira sûrement pas indemne, tout comme les peuples autochtones des Esto’k Gna, dont les droits sont en péril. Ils ont d’ailleurs lancé l’opération « Sauver la vallée du Rio Grande du gaz naturel liquéfié » (gaz de schiste en réalité).

Extraits d’un article de Vanina Delmas dans l’hebdomadaire Politis du 07 décembre 2017.