Loi séparatisme à géométrie variable

Le climat de chasse aux sorcières orchestré par le gouvernement évitera-t-il un drame ? Depuis le vote par le conseil municipal de Strasbourg, le 22 mars, en application du concordat, d’une subvention de 2,5 millions d’euros pour l’extension de la mosquée Eyyub Sultan, soutenue par une association pro-turque, Millï Görüs, pas un jour ne se passe sans que la municipalité écolo de la capitale alsacienne ne soit la cible d’attaques virulentes sur les réseaux sociaux et dans les médias. Avec ce résultat que sa maire, Jeanne Barseghian, a reçu des menaces de mort.

À l’origine de cette « mise en danger » dénoncée par Julien Bayou, le secrétaire national d’Europe écologie-Les Verts, on trouve les duettistes de la place Beauvau. Quelques heures à peine après le vote, Gérald Darmanin lançait lui-même l’hallali.
Prétextant la lol séparatisme, ni promulguée ni adoptée, il accusait dans un tweet « la mairie verte de Strasbourg » de financer « une mosquée soutenue par une fédération qui a refusé de signer la charte des principes de l’islam de France et qui défend un islam politique ».
Le troll de l’Intérieur annonçait une heure plus tard dans un second tweet que « devant la gravité des décisions prises par [cette] municipalité », il avait demandé à la préfète « de déférer la délibération […] devant le juge administratif ». Dans la foulée, sa ministre déléguée à la Citoyenneté, Marlène Schiappa, rivalisait d’outrance. Sur LCI, elle y voyait « la démonstration » qu’EELV « flirte dangereusement avec les thèses de l’islamisme radical ». Évoquait sur CNews l’existence d’ « une complicité avec l’islam politique ».

Pourtant, comme l’ont noté plusieurs de nos confrères, l’association Millï Görüs dont le projet de mosquée a été validé par les précédents maires UMP et PS, passés depuis à LREM, a reçu en 2019 du ministère de l’Intérieur une subvention de 22 400 euros au titre de la « prévention de la délinquance ». La même année, la préfecture du Bas-Rhin a autorisé l’association Vision, une de ses composantes, à ouvrir une école élémentaire privée hors contrat.
Même Darmanin, via la préfecture, lui a versé 2 500 euros au titre de la « politique de la ville ». Ni ces rappels ni les selfies retrouvés du président de Millï Görüs, avec Valls, Castaner, Philippe ou Macron, n’ont mis un bémol aux attaques de Darmanin et Schiappa.

Deux semaines après, ils persistaient à accrocher une cible au dos de la maire EELV. Un acharnement qui pourrait tomber sous le coup de l’article 18 de leur future loi séparatisme qui réprime sévèrement le fait d’exposer le « titulaire d’un mandat public électif […] à un risque direct d’atteinte à [sa] personne […] que l’auteur ne pouvait ignorer ». Mais sans doute pensent-ils être au-dessus de leur loi.

Article de Michel Soudais dans Politis du 8 avril 2021.

Les faux amis de la laïcité

Nos librairies manquent-elles d’ouvrages décrivant les « territoires perdus de la République », et nos kiosques de unes anxiogènes dénonçant la montée de l’islamisme dans « les quartiers » ? Sommes-nous privés de débats télévisés sur la menace séparatiste ? Les noms Le Pen, Zemmour, Retailleau, Ciotti sont-ils trop méconnus ?
Un professeur de philosophie d’un lycée de Trappes a dû le penser en tout cas, et se convaincre qu’il manquait quelqu’un – lui – dans le long cortège des « lanceurs d’alerte » – puisque c’est ainsi qu’il se définit. L’Obs, Le Point, et pas mal de télés lui ont aussitôt ouvert leurs pages ou leurs micros. Il y a dénoncé « la progression d’une emprise communautaire toujours plus forte sur les consciences et les corps ». Pour preuves, « les coiffeurs non mixtes » et « les cafés interdits aux jeunes filles d’origine maghrébine ». On connaît la litanie.

Il ne s’agit pas ici de nier cette part de réalité mille fois décrite par maints « spécialistes » sur les plateaux de télévision, mais de s’interroger sur l’efficacité de ce ressassement et, plus profondément, sur les vertus de cette guérilla idéologique. Didier Lemaire, l’enseignant, donne d’ailleurs lui-même la réponse à cette question quand il rapporte la réaction de ses élèves qui lui ont demandé « pourquoi il avait écrit une lettre contre eux ». Que son propos ait été ressenti comme agressif en dit long sur la valeur pédagogique de cette stratégie de l’affrontement.
Nombre de ses collègues usent d’une tout autre pédagogie dans la discrétion de leurs classes et de leur établissement.

En se lançant dans une croisade dans les médias, Didier Lemaire s’est comporté en politique. Ce qu’il est, puisqu’il fut secrétaire national du très radical mouvement Forces laïques, transformé en « parti républicain laïque » puis « solidariste ». Un courant qui appartient plutôt à la mouvance la plus laïcarde de la franc-maçonnerie qu’à l’extrême droite. Le vieux radicalisme Troisième République en somme.
Didier Lemaire est en guerre contre l’islam comme le petit père Combes l’était contre le catholicisme. Or – faut-il le rappeler ? – ce n’est pas Combes qui a fait triompher la laïcité, mais Jaurès et Briand. Des esprits ouverts, militant pour la paix des consciences.

Aujourd’hui, la politisation voulue par le professeur tourne au désastre. Le préfet des Yvelines a lui-même, et de façon assez inhabituelle, jugé « contre-productif de sembler stigmatiser les 32 O00 habitants de cette ville (Trappes) qui, pour la très grande majorité d’entre eux, sont attachés aux valeurs républicaines ». Avant de devoir mettre en sourdine sa sincérité, sans doute tancé par sa hiérarchie gouvernementale. Mais, c’est le maire de Trappes qui a le plus mal vécu l’affaire. Ali Rabeh, un proche de Benoît Hamon, a dénoncé sans détour les « mensonges » du prof de philo. Et, la colère étant mauvaise conseillère, il est allé jusqu’à mettre un orteil dans l’enceinte du lycée pour y diffuser un tract de soutien aux élèves. Crime de lèse-laïcité ! La présidente de la région Île-de-France, Valérie Pécresse, demande la révocation de l’édile, et Jean-Michel Blanquer a mis l’élu dans le même sac des « pressions religieuses et politiques ».

On serait très incomplet si on omettait de préciser que l’élection d’Ali Rabeh risque de faire l’objet d’une annulation (sans rapport avec l’affaire) et que nous sommes donc possiblement à la veille d’une nouvelle campagne électorale. Ce qui explique l’enpressement de Valérie Pécresse, qui a un « bon candidat » pour la mairie de Trappes, à condamner Ali Rabeh. Quant au professeur de philo, dans quelle galère il s’est mis ! Et dans quelle galère il a mis ses élèves ! Le voilà amené à quitter son lycée, mais assuré (dieu merci !), par un ministre bienveillant, d’un poste hors enseignement dans l’Éducation nationale. Pourquoi pas conseiller sur les questions de laïcité ? Honni soit qui mal y pense.

Mais ce n’est pas tout. Didier Lemaire dit avoir reçu des menaces de mort, et le voilà sous protection policière rapprochée. Puis, c’est Ali Rabeh qui, lui aussi, a été menacé. Cette affaire est, si j’ose dire, un cas d’école de ce qu’il ne faut pas faire. J’ignore le degré d’opportunisme du prof de philo, mais je ne doute pas que celui des deux ministres qui sont intervenus dans cette affaire, Jean-Michel Blanquer et Gérald Darmanin, soit très élevé. En plein débat sur la loi contre le séparatisme, et alors que l’on tente à toute force d’installer dans les consciences l’inéluctabilité d’un nouveau duel Macron-Le Pen en 2022, un déballage de plus sur cette thématique est une aubaine. À supposer qu’il ne soit qu’un idéologue, redoutable mais sincère, l’enseignant illustre une laïcité de la dénonciation publique, et une République désincarnée, abstraite de toute réalité sociale, et d’une grande violence. Ne va-t-il pas jusqu’à souhaiter que l’on retire ces adolescents à leurs parents en cas de contestation des règles de laïcité ? Créer un conflit insoluble dans la conscience de ces jeunes gens entre l’école et leur famille, est-ce vraiment le bon chemin ? En attendant, deux hommes vivent aujourd’hui dans la crainte d’une agression. À tort ou à raison. Mais après l’assassinat de Samuel Paty, les menaces, réelles ou exagérées, ne peuvent être prises à la légère!

Article de Denis Sieffert dans Politis du 18 février 2021.

Biodiversité

La vision systémique globale est primordiale et n’est pas si compliquée à mettre en œuvre.
Lors du « grand débat national » en 2019, une note de la FRB (Fondation pour la recherche sur la biodiversité) montrait qu’on pourrait avoir un vrai projet de transition écologique pour la France avec un objectif simple : ramener l’empreinte écologique à hauteur de sa biocapacité.
Aujourd’hui, notre empreinte écologique est de 4,7 hectares par habitant et par an, tandis que notre biocapacité est de 2,7 hectares sur tous nos territoires y compris l’outre-mer. Les deux hectares manquants sont pris à l’étranger, générant la destruction des forêts tropicales, la dégradation de certains milieux, l’exportation de nos déchets plastiques et donc une qualité de vie moins bonne pour les habitants.

La financiarisation de la biodiversité est-elle contre-productive ?

Notre économie est fondée sur la destruction de la biodiversité et c’est ce qu’il faut changer profondément. Par exemple, si je détruis un arbre, je prive la population des bénéfices que cet arbre procure gratuitement (ombre, oxygène, captation de CO2). Est-ce qu’il ne serait pas juste que je compense la perte induite par la destruction de l’arbre ? D’autres alertent sur les dangers de cette financiarisation, parce que ceux qui ont assez d’argent paieront pour pouvoir détruire, au détriment des plus pauvres.
Harold Levrel, chercheur en économie écologique, montre que le système actuel est pervers car la majorité des activités ne dépendent pas de la biodiversité, malgré l’idée reçue. Une intervention de l’État est donc nécessaire pour dire que la biodiversité est un bien commun qu’on ne peut pas exploiter sans contrepartie. Si on en retire des bénéfices, il faut obligatoirement un système efficace de préservation, de restauration écologique, d’exploitation durable pour que les générations futures puissent en profiter.

Extrait d’un entretien de Hélène Soubelet dans Politis du 11 mars 2021.

Agir contre les discriminations

Les bonnes actions de M. Macron

On entend et on lit beaucoup, depuis son élection, qu’Emmanuel Macron entretiendrait avec la vérité un rapport un peu ductile. C’est très exagéré, et assez injuste, car il arrive aussi qu’il fasse ce qu’il dit qu’il fait. Le 12 février, il a par exemple tweeté, à 6 heures 17 du matin : « Face aux discriminations, nous répondons par l’action. »
Et cela est vrai: face aux discriminations, Emmanuel Macron et ses collaborateurs agissent. Au mois d’octobre 2019, le chef de l’État français a ainsi accordé à un magazine d’extrême droite qui avait quelque temps plus tôt été condamné pour « provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence envers les Roms » un long entretien dans le cours duquel il a notamment expliqué : « Il y a des emplois que vous ne ferez plus occuper à des Français, comme le métier de plongeur. […] Je préfère avoir des gens qui viennent de Guinée ou de Côte d’Ivoire légaux, qui sont là et qui font ce travail, que des filières ukrainiennes clandestines. »

Qui oserait, après cela – après qu’il avait si crânement revendiqué son intention de concéder quelques boulots éreintants à des « gens venus de Guinée ou de Côte d’Ivoire » (plutôt qu’à des « Français ») -, ne pas donner acte à M. Macron qu’il agit effectivement (et bellement, et vivement) contre les discriminations ?
Autre preuve, plus récente encore, de cette mobilisation du chef de l’État français et de ses collaborateurs : la semaine dernière, le ministre de l’Intérieur – le coruscant M. Darmanin, qui agit quant à lui depuis de longues années contre les discriminations, puisque dès 2013 il promettait par exemple de ne « pas célébrer personnellement » de mariages « entre deux hommes » ou « deux femmes » s’il était élu maire de Tourcoing – a lui aussi accordé un long entretien au même hebdomadaire.

Puis, quelques heures après la publication de cette interview, ce ministre exemplaire a redoublé son activisme contre les discriminations – en allant sur France 2 expliquer à Marine Le Pen qu’il la trouvait un peu trop « molle », avant de lui reprocher, clairement et distinctement, de « [dire] que l’islam n’est même pas un problème ».

Par cette infam… Par cette forte action, cet excellent homme a également contribué à une élévation notoire du débat public, où la dédiabolisation de la présidente du Rassemblement national consistait auparavant à présenter son discours comme normal (et, partant, acceptable) en dépit de son altérophobie, mais où M. Darmanin vient donc d’introduire la suggestion, inédite et très innovante, qu’il était plutôt anormal car insuffisamment altérophobe.
M. Macron ne s’y est d’ailleurs pas trompé, qui a, selon Le Parisien, immédiatement adressé à son collaborateur de l’Intérieur ses vives « félicitations » – avant de tweeter, quelques heures plus tard, cet admirable apophtegme : « La lutte contre toutes les formes de haine est un combat quotidien. »

Article de Sébastien Fontenelle dans Politis du 18 février 2021.

Beauvau de la sécurité

Lundi matin 8 février, s’est ouvert le Beauvau de la sécurité, grand raout voulu par le président de la République après le tollé de l’affaire Michel Zecler. Retransmise en direct sur les réseaux sociaux, cette première séance avait pour thématique les « relations police-population ». Un débat… sans la population. Aucune association citoyenne ni aucun-e universitaire ayant travaillé sur ces questions n’était présent-e. Cette absence s’explique, paraît-il, par la pression des syndicats de police… Une certaine vision du débat.

Outre le gratin sécuritaire français, tous dépendant du ministère, trois « personnalités qualifiées » étaient présentes : le directeur du pôle « opinion et stratégie d’entreprise » de l’Ifop, le référent déontologue du ministère de l’Intérieur et le président de l’association Raid aventure,
seule représentante d’organismes au contact des jeunes, mais – coincidence ? – parrainée par Jean-Michel Fauvergue, ancien patron du Raid, député LREM, présent lui aussi. Naturellement, cet entre-soi a produit les effets escomptés.

À peine un élu local a-t-il évoqué le mot « contrôle d’identité », en racontant que son fils, d’apparence « basanée », était tout de même beaucoup plus contrôlé que ses camarades, mais que finalement « ça n’est pas un problème ». Le tout, vite enfoui sous un monticule de poncifs sur l’image de la police et sa communication, avant que Gérald Darmanin en arrive à la conclusion qu’il fallait revoir le code pénal pour permettre à la police de communiquer sur les enquêtes au lieu de laisser la primauté au parquet, soit à un autre ministère. Le problème serait donc principalement une affaire de com’.

Un « combat culturel », selon le ministre, qui n’a, semble-t-il, rien à voir avec les violences policières, expression qui n’a même pas été prononcée. Rien à voir non plus avec la politisation de l’utilisation de la police. Que pèsent les détentions arbitraires en marge de la mobilisation du 12 décembre contre la loi de « sécurité globale », dénoncées par Amnesty international ce même lundi 8 février ? Certes, un ou deux intervenants ont pointé du bout des lèvres la désastreuse répression des gilets jaunes, dont de nombreux policiers se sentent proches. Mais le « débat » s’est arrêté là.

Tout ce beau monde s’est accordé pour dire que, de toute manière, les « irréconciliables » avec la police étaient surtout les délinquants et que, par conséquent, ce n’était pas la peine de s’époumoner. Gérald Darmanin a concédé que 10 millions de Français, soit 27 % de la population, éprouvent « inquiétude ou hostilité » vis-à-vis de la police… Mais ne vous inquiétez pas, braves gens : la Police nationale se prépare à débarquer sur TikTok et Snapchat – véridique ! – et alors tout va changer.

Le billet de la rédaction par Nadia Sweeny dans Politis du 11 février 2021.

Mai 68 vu par Geoffroy de Lagasnerie

– Pour prendre un exemple marquant, comment analyser l’élection de François Mitterant en mai 1981 à la présidence de la république par rapport au « moment 68 » ? Doit-on y voir une sorte d’aboutissement ?

– Il est certain que la politique est toujours dynamique, et que, par conséquent, il y a certainement un rapport entre Mai 68 et l’élection de François Mitterrand. Mais il faut alors souligner le fait que l’action du gouvernement socialiste fut un véritable désastre.
Dans son livre D’une révolution conservatrice, Didier Eribon explique l’échec de la gauche au pouvoir par la coupure entre le Parti socialiste, d’une part, et les mouvements sociaux et les
intellectuels, d’autre part, liée à la forme parti et à l’adoption par la gauche d’une vision d’État, sinon d’une raison d’État. Je partage largement cette analyse. Toutefois, cela ne doit pas nous
conduire à remettre en question les seuls partis : nous devons aussi interroger les intellectuels et les mouvements sociaux. Ne devrions-nous pas, aujourd’hui, redéfinir la radicalité dans son
rapport aux institutions ? Notre manière de nous penser comme radicaux en nous excluant des institutions ne nous conduit-elle pas à en laisser le centre aux forces conservatrices ? Ne devrions-nous
pas au contraire retrouver, ou réinvestir, une pratique radicale de l’infiltration ?

– Vous vous intéressez beaucoup à Foucault et à Bourdieu. Comment voyez-vous l’effet de mai 68 sur eux et dans l’espace intellectuel aujourd’hui ?

– L’un des éléments les plus importants de Mai 68 est sans doute d’avoir fait naître dans le champ universitaire ce que Pierre Bourdieu appelait une « humeur anti-institutionnelle ». Des auteurs
comme Foucault, Bourdieu, Deleuze ou Derrida ont été transformés à leur tour par Mai 68. Et ils ont alors encore un peu plus rompu avec les formes académiques pour produire d’autres manières d’écrire, de penser et de se confronter au public. C’est cette tradition que je tente, avec d`autres, de poursuivre et de faire vivre aujourd’hui.
Cette « humeur anti-institutionnelle » est aussi ce qui a donné naissance à des lieux nouveaux, comme l’université de Vincennes, qui posait la question des disciplines, de l’accès aux études, de la
pédagogie, de la politique des savoirs, etc. La grande difficulté est qu’aujourd’hui une telle « humeur » a quasiment disparu – en tout cas dans la gauche académique. l’université, qui était démonétisée s’est relégitimée. Le mot « académique » était une injure en 1968. C’est aujourd’hui, au contraire, un terme valorisé. Ce retour à l’ordre académique est problématique, car il produit des censures idéologiques et éthiques ; il menace les conditions subjectives de la création et produit des habitus de la soumission et de la conformité.
L’université – peut-être plus que les médias – exerce un quasi-monopole sur la formation des cerveaux et des corps, des habitus et des idéologies : en refaire un lieu lié à la contestation me semble donc un enjeu essentiel.

– Dans quels domaines, l’esprit de mai 68 vous semble-t-il s’être le plus profondément affirmé ?

– Dans la police et les forces de l’ordre en général : la peur de la manifestation, la construction de la gauche radicale comme un « ennemi intérieur », l’angoisse de l`émeute… Le sociologue
Mathieu Rigouste, spécialiste des formes de répression, montre très bien comment Mai 68 a hanté et continue de hanter les forces de l’ordre, qui perçoivent la contestation non pas comme l’essence de la démocratie, mais comme un danger pour l`ordre public. Ce qui a conduit au développement de nouvelles techniques répressives qui perdurent aujourd’hui. Nous avons vu, ces dernières années,
des assignations à résidence et des interdictions de manifester pour des militants, des fichages S, mais aussi le vote d’une loi anti-regroupements qui est une résurgence de la loi anti-casseurs
de 1980 et de la notion de responsabilité collective. Ce qui montre la permanence dans l’appareil d’État de perceptions héritées de Mai 68. Il est donc bien possible que ce soit à l’intérieur de l’État (et de la police) que l’héritage et la présence de Mai 68 soient les plus forts.

Extrait d’un entretien entre Olivier Doubre, journaliste à Politis, et Geoffroy de Lagasnerie, philosophe et sociologue, dans un hors-série de Politis consacré à Mai 68.

Macron spécule

Emmanuel Macron spécule sur une opinion publique lasse des conservatismes et de l’immobilisme. Depuis huit mois, il parvient avec un certain bonheur à incarner le « mouvement ». Sa chance est de venir après une drôle de dynastie : un « roi fainéant », un matamore et un tartuffe se sont succédé à l’Élysée… La question est de savoir si la société est à ce point avide de changement qu’elle est prête à tout accepter. C’est le grand défi des syndicats que de montrer dans quelle sorte de changement veut nous entraîner Emmanuel Macron. L’enjeu, on l’a dit, c’est l’affaiblissement des corps intermédiaires, et la relégation de la représentation parlementaire, court-circuitée par les ordonnances. Et c’est la liquidation de l’idée même de service public.

La réforme proposée par Jean-Cyril Spinetta est vertébrée par deux principes exclusifs : la rentabilité et la concurrence. D’où une privatisation rampante dans un secteur d’activité qui s’apparente à ce qu’on appelle un monopole naturel. Autrement dit, qui ne peut s’accommoder ni de la concurrence ni de la recherche de profits. Tout opérateur privé arrivant sur ce marché aura en effet tendance à s’emparer des segments les plus rentables en délaissant les autres (l’entretien du réseau par exemple), et à se payer sur la bête, en l’occurrence l’usager, pour réaliser ses profits.

Au cœur du conflit qui se profile, il y a évidemment le statut des cheminots, qui correspond exactement à ces notions de monopole naturel et de service public. L’offensive gouvernementale est malsaine en ce qu’elle cherche à diviser nos concitoyens. On l’a bien vu lorsqu’au Salon de l’agriculture Emmanuel Macron a opposé la situation des cheminots au sort des agriculteurs privés de retraites.

Aujourd’hui, apparemment, ce discours démagogique fonctionne : 69 % des Français seraient favorables à la suppression du statut. A-t-on conscience que des opérateurs privés se comporteront ici
comme ailleurs, en pratiquant la mise en concurrence salariale, la précarisation, et feront de la condition des futurs cheminots une variable d’ajustement budgétaire. Ce qui n’est rassurant pour personne. En attendant, beaucoup de commentateurs tombent en pâmoison devant le sens tactique de Macron.
La Blitz Kríeg engagée par l’exécutif force leur admiration. Mais les enjeux ont une tout autre dimension. Aux syndicats et à la gauche politique d’en convaincre une opinion gavée de discours gestionnaires.

Seconde moitié de l’éditorial de Denis Sieffert dans l’hebdomadaire Politis du 01 mars 2018.

35 heures

[…] selon les données de l’OCDE, le pays des 35 heures est l’un des pays « développés » où l’on travaille le plus ! Alors que presque partout ailleurs la durée hebdomadaire moyenne, tous emplois confondus, continue à baisser, elle stagne en France depuis 2002.
Avec 37,3 heures par semaine en 2016, la France se place à la quatorzième place, derrière notamment les Pays-Bas (30,3 heures), le Danemark (32,9), la Norvège (34,3), l’Allemagne (35,2), la Suède (36,4) et le Royaume-Uni (36,7).
Autant de pays qui sont pourtant mieux classés par le Forum de Davos en termes de compétitivité…

Ensuite, la RTT est l’un des meilleurs « rapports qualité/prix » des dépenses publiques pour l’emploi. Un bilan des 35 heures a été effectué en 2012 à l’OFCE par Éric Heyer : « Une fois le bouclage macroéconomique pris en compte (rentrées de cotisations sociales et d’impôts, réduction des allocations chômage), le surcoût des allégements ne s’élève qu’à 3 milliards d’euros annuels. »
Trois milliards nets par an pour 350 000 emplois ajoutés, soit moins de 9 000 euros annuels par emploi, c’est environ dix fois plus « rentable » pour créer des emplois que le CICE et le bien mal nommé « pacte de responsabilité ».

D’autres dimensions du passage aux 35 heures ont été analysées sur la base de grandes enquêtes. La plupart de ces évaluations qualitatives sont bonnes : mode de vie, égalité professionnelle femmes/hommes, conditions de travail, santé. […]

[…] quand on divise le temps de travail total dans l’économie par la population active, chômeurs compris, on trouve… 31 heures par semaine en France, et 29 heures en Allemagne.

Extraits d’un article de Jean Gadrey dans l’hebdomadaire Politis du 22 février 2018.

Humain ?

« Humain comme les autres ». Nicolas Dupont-Aignan a livré sa conception de l’aide aux migrants : les nourrir, les réconforter… et les expulser, car ce n’est pas en donnant une couverture à la frontière italienne « qu’on va régler le problème en Afrique », a-t-il expliqué avec cynisme.

Ils sont des milliers à ne pas se sentir « humains » à la mode du président de Debout la France. De Nice à Calais, de Bayonne à Briançon, de Saint-Étienne à Nantes, le mouvement s’amplifie de ces anonymes dont la conscience se révolte : insupportable de renvoyer à leur détresse ces humains « comme eux » dont ils ont croisé la route.

Cédric Herrou, l’agriculteur de la Roya, poursuivi pour « délit » d’hospitalité et de solidarité, a donné un jour un visage à ces nouveaux Justes. Certes, ils ne prennent pas les mêmes risques que ceux qui cachaient des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, et revendiquent un comportement « banal ». Mais, à leur manière, au nom de la morale et de l’éthique, ils expriment une position politique essentielle en se démenant pour aider des congénères qui ont bravé mille périls.

Cette France fraternelle dit ce qu’est « faire société » aujourd`hui, finalité de toute politique qui se respecte et que bafoue la barbarie montante des États sécuritaires. Parce que notre société ne commence pas à la frontière italienne, et qu’il devient de plus en plus inique de dénier une vraie solidarité à celles et ceux chez qui nous avons généreusement légué l’interminable héritage de la colonisation, les lois ravageuses de la mondialisation et désormais la crise climatique.

Article de Patrick Piro dans l’hebdomadaire Politis du 08 février 2018.

Histoire officielle et roman national

Le 12 mars 1956, le président du Conseil, Guy Mollet, est investi des pouvoirs spéciaux par 455 voix contre 76. L’État choisit alors la guerre, et l’armée, la torture. Cette fois pas d’argutie possible : c’est bien « la République qui torture au nom de la France une et indivisible » (L’Humanité, 26 mars 2014 ).
À cette sentence, l’historienne Suzanne Citron ajoutait : « Mon image de la République, préservée par la Résistance, s’effondre. » Cette grande dame s’est éteinte ce lundi 22 janvier à 96 ans.
Le matin même, le député LREM Cédric Villani demandait qu’Emmanuel Macron « reconnaisse et condamne officiellement l’attitude de l’armée française de l’époque » (L’Humanité, 22 janvier ) et que la lumière puisse être faite sur la disparition de 3 024 personnes arrêtées par les paras entre janvier et septembre 1957. Et d’assurer, audacieux, que « l’État ne cherchera plus à imposer sa vision ».

Une phrase qui fait écho à l’œuvre de Suzanne Citron, qui n’avait cessé de se mettre à distance critique de l’histoire officielle, celle qui procéda longtemps par occultation des crimes d’État (ceux de la décolonisation, mais il en fut ainsi longtemps de la Shoah, de l’esclavage, etc.).
Cette histoire, mise en scène politiquement depuis la IIIe République, ne savait qu’honorer le « culte des ancêtres et du passé héroïque », plongeant de fait toutes les autres mémoires à venir, notamment celle des victimes et de leurs descendants, pourtant parties prenantes de la société, dans un passé de second plan. Une « vicissitude », disait De Gaulle. Un détail.

Cette histoire a également exigé longtemps qu’on plie genou devant la Nation ( » un plébiscite tous les jours », selon Ernest Renan) pour être bon Français. Qu’on s’oublie soi-même. Ainsi les mémoires – pourtant françaises, pleinement françaises – nées des immigrations postcoloniales furent-elles longtemps effacées du tableau. Cette tradition historiographique réactionnaire existe encore. Elle sert tous les propagandistes identitaires d’aujourd’hui qui exigent l’assimilation comme on exige une capitulation : sans condition. Ils s’appellent Valls. Elle s’appelait Suzanne Citron. Osons une épitaphe : « Une France des diversités et des multiples racines est à inventer ; morceau d’humanité, bribe d’Europe, présage d ‘avenir (L’Humanité, 26 mars 2014). »

Article de Pouria Amirshahi dans l’hebdomadaire Politis du 25 janvier 2018.