Désillusion et complotisme

Venons-en à ce qui fait encore sens, autorité, dans notre société. Nous reprenons ici ce que disait Gérard Mendel dans Pour décoloniser l’enfant : « L’Autorité n’est pas une valeur. Elle n’est qu’un consensus social ». Lorsque ce consensus éclate, comme ce qui est l’évidence désormais, alors, il n’y a plus que de la désillusion. Mais quelle valeur, alors ? « Est Valeur à notre sens seulement ce que la progression du déconditionnement à l’Autorité a permis d’asseoir collectivement ».

Comme le dit Mendel, il pourrait émerger une autorité qui fasse sens, à la condition expresse qu’elle soit « assise collectivement » par des individus ou des collectifs « déconditionnés à l’Autorité »,
donc autonomes et non hétéronomes. C’est cette expérience-là que l’on peut tenter dans des groupes de formation ou dans les écoles, à la condition bien entendu de le vouloir et de s’en donner les moyens – qui sont très simples et ne demandent rien d’autre qu’une volonté d’abolir le rapport de pouvoir.

Donc, il est encore possible d’agir en politique de manière autonome et contre un État totalitaire-libéral. Mais ce n’est pas cette option qui est majoritairement choisie par les individus. Ceux qui attendaient encore quelque chose de l’État, comme une instruction de qualité, un diplôme valable, un emploi à durée indéterminée, ou encore une place dans la hiérarchie sociale, tombent
dans la désillusion.

Rien de ce conte de fées républicain n’est vrai. L’idée d’un complot omniprésent et destructeur surgit comme une évidence. Le complotisme s’installe dans les têtes, et il n’est pas facile de l’en extirper. Car l’autre résultat de la désillusion généralisée, outre la montée en puissance du complotisme, est d’aboutir sans coup férir au renoncement en politique.

Le complotisme est un renoncement d’envergure, car il est « pensé », et pas de n’importe quelle manière : le complotisme est la vision pseudo-politique qui annule toute pensée rebelle et tout espoir
d’émancipation. Le complotisme est une politique du vide en actes ; elle est juste la pièce encore manquante dans l’engrenage de la dépolitisation de masse mis en mouvement depuis un demi-siècle, en réponse peut-être à la montée des contestations en 1968, en Europe, en Amérique et jusqu’en Asie (même si parfois la contestation revêtait un aspect des plus réactionnaires et totalitaires, comme en Chine).

C’est sans doute un mouvement de l’Histoire que de refouler la politique dans des sphères obscures, et de mettre sur le devant de la scène, soit la religion, soit le complotisme, soit toute idée qui tient les masses le plus loin possible du lieu de leur émancipation. Lutter contre le complotisme aujourd’hui n’a de sens que si nous combattons aussi la désillusion généralisée, dont il n’est qu’un avatar – au sens propre : il en « descend », et il en est le fruit empoisonné.

Fin d’un article de Philippe Godard, auteur de Croire ou pas aux complots, dans la revue Les Zindigné(e)s d’avril-juin 2019.

La Mégamachine

Le modèle que Lewis Mumford a proposé de notre système économique et social en tant que Mégamachine fonctionne à l’évidence dans le monde numérique qui se met en place sous nos yeux.
Dans la Mégamachine, le lieu du pouvoir est devenu très complexe, voire très flou. Il s’incarne encore dans des êtres humains, en premier lieu les patrons des très grandes Entreprises – à écrire avec un E majuscule, car elles sont maintenant aussi importantes que les États […].
[…]
Le maître-mot de la gestion cybernétique des êtres humains est devenu « évaluation ». Tout est désormais évalué, pour deux raisons fondamentales. D’abord, les hautes hiérarchies veulent savoir ce qui se passe aux échelons inférieurs, afin de corriger les mouvements, donner des objectifs, etc. Mais la raison principale se trouve ailleurs : l’évaluation est une sorte de contrainte douce, que les salariés vont s’auto-imposer pour des dizaines de bonnes raisons. Ils veulent que leur boîte tourne pour ne pas se retrouver au chômage, être solidaires par rapport à leurs collègues en remplissant bien la tâche qui leur est confiée, etc. Chacun invente ou s’invente ses propres raisons, qui d’ailleurs sont de véritables raisons. L’objectif de triompher des tests de l’évaluation se trouve dès lors dans la ligne de mire de chacun d’entre nous. La Mégamachine semble pouvoir ronronner tranquille.

Cependant, nous entrons dans une ère nouvelle, celle des algorithmes. Désormais, les machines informatiques sont devenues si puissantes que l’on peut en effet rentrer des milliers de données dans des logiciels qui produisent des statistiques, des graphiques, des outils d’aide à la décision, voire des décisions elles-mêmes. Au point qu’une chercheuse, Antoinette Rouvroy, parle de « gouvernementalité algorithmique ». Il est en effet évident, du point de vue de la Mégamachine, qu’il faut éliminer autant que possible les appendices humains, trop humains, que nous sommes. Cela semblant impossible, à part dans les rêves totalitaires des transhumanistes, autant réduire les humains à l’état de rouages. Rien de tel, pour y parvenir, que de les convaincre, par la manière douce encore une fois, que les algorithmes sont mieux placés que nous pour prendre une décision.
La Mégamcahine, ou le nouveau veau d’or.
Sur un plan plus philosophique, ceux qui prétendent diriger cette Mégamachine d’ampleur globale sont en adoration devant ces milliers de données que leurs informaticiens fournissent à des logiciels afin que des algorithmes nous retournent… les décisions à prendre. C’est sans aucun doute suffisant pour amasser des milliards de dollars, mais c’est notoirement insuffisant pour mener l’humanité. Car chaque être humain, à lui seul, est constitué d’une myriade de données, depuis ses pensées politiques jusqu’à ses envies intimes, ses désirs, ses frustrations, ses peines, ses espoirs, etc. Face à ces défis, la Mégamachine se trouve contrainte – elle n’a pas d’autre choix – de modifier notre environnement pour nous forcer à nous modifier nous-mêmes, comme l’avait annoncé Norbert Wiener, l’inventeur de la cybernétique. Telle est l’étape que nous vivons actuellement.

Certes, les motifs de craindre l’extension de la Mégamachine à l’ensemble du globe et à la totalité de nos vies sont réels, et fondés. Dans le même temps pourtant, il apparaît que les contradictions que suscite cette imposition d’un « nouvel âge digital » sont elles aussi criantes.
La réduction des humains à l’état de rouages entraîne des phénomènes de rejet, qui sont d’ordre physiologique, psychologique et social : sentiment d’être « dépassé par les événements », dépression, burn-out, suicide… Ce n’est pas parce que la Mégamachine impose son propre ordre de priorités via ses algorithmes que nous ne devrions plus raisonner selon notre mode à nous : la pensée ne peut être que subversion d’un ordre inhumain. Ne pas sauver ce système qui nous broie devient une priorité politique ; ne pas participer à l’abrutissement généralisé est une manière d’agir en politique. À nous de prendre notre vie en main, de construire notre avenir en tension vers notre émancipation, en refusant les technologies du contrôle (smartphones, par exemple) et en vivant d’ores et déjà « autrement » et mieux ! Comme le disait Bertolt Brecht, s’il ne dépend que de nous que l’oppression demeure, il ne dépend aussi que de nous qu’elle cesse !

Extraits d’un article de Philippe Godard dans le mensuel Les Zindigné(e)s de décembre 2015