Racisme social

Comment se fait-il, ai-je demandé à mon savant ami Bergeret, que nous Français qui, dans les années 1970 encore, avions la réputation d’aimer le genre humain, d’être attentifs au sort des plus pauvres, de lutter contre les inégalités et les discriminations, etc., nous tendions de plus en plus vers des prises de position hostiles aux classes populaires voire expressément racistes ?

Ces années-là, m’a-t-il répondu, c’était une époque qui voyait monter en puissance, grâce à quelques lustres de croissance économique, de nouvelles classes moyennes prenant leurs fantasmes pour la réalité. Les gens de notre génération, eux au moins, se souvenaient que leur jeunesse avait été profondément marquée par huit années d’une guerre coloniale atroce, en Algérie, pour ne rien dire de celle d’Indochine, au cours desquelles, avec la bénédiction de gouvernants socialistes, on avait vu refleurir dans les populations françaises, comme aux plus beaux jours du vichysme, des courants fascistes et racistes, ravis d’aller en toute légalité « casser du niakoué et du bougnoule ».

Racisme social

Mais ce qui devrait retenir davantage l’attention, au-delà du racisme anti-maghrébin, c’est ce dont il est un des ingrédients les plus pernicieux et qu’il a pour effet de masquer, délibérément ou non : à savoir le racisme social. Celui-ci est inhérent à tout système de domination et d’exploitation et il s’aggrave à la mesure des crises du capitalisme mondial. À cette racine essentielle il faut ajouter d’autres causes déterminantes. […]

Les classes moyennes

Avant nos sociologues actuels, divers observateurs du social en ont bien appréhendé les propriétés caractéristiques. Il suffit pour s’en convaincre de lire les pages dans lesquelles des auteurs aussi différents que Thomas More, D.H. Lawrence ou Paul Nizan, ont dépeint les classes moyennes de leur époque : ils y pointent le fait qu’à cause de leur position en porte-à-faux dans l’espace social, entre deux chaises pour ainsi dire, les petites-bourgeoisies sont irrésistiblement poussées à une servilité empressée envers des classes supérieures érigées en modèle prestigieux, et au mépris envers des classes inférieures transformées en repoussoirs.
Il s’agit là d’un mécanisme psychosociologique imparable, qui façonne profondément les rapports sociaux de domination. Pour se rassurer sur la supériorité de sa position, pour garder bonne conscience et estime de soi, il faut impérativement au petit-bourgeois quelqu’un sous ses pieds.

Les boucs émissaires

Après la seconde guerre mondiale, il est devenu de plus en plus délicat, en France, et plus largement en Europe, de piétiner le populo. L’ouvrier et le paysan avaient acquis des lettres de noblesse au prix du sang. Le juif avait été suffisamment persécuté. L’immigré européen se laissait gentiment exploiter. Quant à l’arabe, il était tellement discret dans ses bidonvilles que personne, en dehors de l’Abbé Pierre, n’y pensait plus. Et puis il ne votait pas.
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La grande bourgeoisie s’en tira en invitant la petite à s’enrôler massivement dans la nouvelle croisade lancée par les Américains contre l’Antéchrist communiste. […]
Et puis patatras, plus de communiste, ou si peu, si inoffensifs, si social-démocratisés […]
La providence a pourvu aux besoins du Capital mondialisé en remettant en mouvement des hordes de migrants […]

Extraits de la chronique d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance d’octobre 2016.