Le pays où l’école n’exclut pas

Une filière unique, et des enseignants qui accompagnent les élèves en respectant le rythme d’apprentissage de chacun et un soutien immédiat en cas de difficulté. Sans compétition, sans notation stigmatisante. De quoi faire hurler tous les partisans de l’école à l’ancienne. Et pourtant, le système éducatif finlandais est un des meilleurs du monde, dans le peloton de tête des évaluations de l’OCDE.
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Si les écoliers passent des tests, c’est pour détecter les troubles de l’apprentissage et les handicaps divers, ce qui permet à des enseignants spécialisés d’apporter une aide spécifique à ceux qui en ont besoin. Ce soutien aux élèves en difficulté, qui se poursuit jusqu’au lycée, caractérise le système finlandais : Chaque enfant est important, pas question d’en laisser un au bord du chemin.

Une pédagogie active, sans concurrence entre élèves.

La scolarité obligatoire s’étale sur neuf ans. Totalement gratuite, cantine et transport compris, elle organise une continuité entre une première période de six ans, où des professeurs de classe ont la responsabilité unique d’un groupe d’écoliers, comme dans notre enseignement primaire, et une seconde période de trois ans où les professeurs sont spécialisés dans une ou plusieurs disciplines, comme au collège.
Une filière unique, sans sélection, où le redoublement est, sauf très rares exceptions, totalement proscrit. Car les apprentissages se mènent au rythme de chaque élève, avec une évaluation continue où les notes sont bannies jusqu’au collège.

Dans ce système, pas de hiérarchie, pas de compétition, mais un collectif d’enfants en apprentissage avec des méthodes qui respectent chaque individu et développent l’auto-évaluation.
Conséquence : pas de « racailles » ni « d’intellos » dans les écoles finnoises. La sérénité et le calme qui règnent dans les écoles impressionnent tous les observateurs. L’aide spécialisée reste massive : durant ces neuf années, environ un tiers des élèves en bénéficient, sur des périodes plus ou moins longues.
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Tous les enseignants – y compris les conseillers d’éducation et les enseignants spécialisés dans l’aide au élèves – ont une formation de haut niveau (cinq années minimum d’études supérieures) où la pédagogie tient une place fondamentale. Un master disciplinaire n’est exigé que pour les professeurs de collège et de lycée, lesquels doivent aussi détenir un diplôme d’études pédagogiques.
Dans ce système, l’attrait pour une discipline n’est pas la principale motivation : une majorité d’enseignants déclarent avoir choisi leur métier « parce qu’ils aiment les enfants ».
Le recrutement des enseignants est fortement sélectif car le métier est très attractif, pas pour le salaire – proche de la moyenne des pays de l’OCDE – mais pour le statut social attaché à la fonction d’enseignant. Considérés comme des experts dans leur domaine, dans une société qui accorde une haute importance à l’éducation de ses jeunes, ils jouissent de conditions matérielles optimales et d’une liberté pédagogique totale, ce qui permet de faire l’économie des inspections… et des inspecteurs.

Une école de la réussite pour tous

En plaçant les élèves au cœur du système éducatif, la Finlande montre la voie d’un système à la fois performant et solidaire.
Les inégalités (entre classes sociales ou entre garçons et filles) sont les plus faibles d’Europe, sans pour autant engendrer un nivellement par le bas : pour les 10 % de meilleurs élèves, la Finlande a aussi des scores supérieurs à la moyenne des pays de l’OCDE. Certes, les inégalités sociales sont faibles, ce qui facilite sans doute le travail des enseignants. Mais avec un contexte comparable, la Norvège ou la Suède ont choisi des projets éducatifs différents, en encourageant l’école privée et la concurrence entre établissements, avec des résultats guère probants. Le système finlandais ne repose pas sur des recettes facilement transposables dans d’autres pays. mais sur un état d’esprit et une philosophie aux antipodes des modèles de concurrence et de compétition.

Extraits d’un article de Pierre Concialdi dans Siné mensuel de septembre 2016.

Le numérique et l’école

La similarité des arguments à travers les âges est frappante : éveil de l’intérêt des enfants, augmentation de la motivation, interactivité et possibilité d’adapter le rythme de l’enseignement à chaque élève, participation et implication accrues, ouverture de l’école sur le monde, possibilité de suivre les cours des meilleurs profs – hier avec la radio et la télévision, aujourd’hui avec les cours massifs en ligne. Mais les prophéties enthousiastes ont toujours été démenties, les résultats n’ont jamais été à la hauteur des promesses.

Les fabricants d’équipement sont les plus ardents promoteurs, Edison et ses projecteurs de cinéma hier, Microsoft et ses logiciels aujourd’hui. Mais leur lobbying serait insuffisant sans l’appui de promoteurs inlassables du numérique à l’école : élite politique, qui plonge, à quelques exceptions prés, dans l’évidente nécessité de construire une école « moderne » ; théoriciens universitaires, qui préconisent et expliquent aux enseignants du primaire et du secondaire comment faire cours, les incitant à accompagner les évolutions de la société et à « arrêter de résister » ; hiérarchie de l’Éducation nationale, qui assure la mise en œuvre à marche forcée ; certains profs enthousiastes, aussi, qui y croient sincèrement.

Le numérique aurait toutes les qualités – grâce à lui, les élèves vont devenir concentrés, bosseurs, confiants en eux, persévérants, meilleurs. Dans les rapports qui se succèdent, on ne recule pas devant les approximations ou les syllogismes du type « le Danemark réussit à l’école, le Danemark intègre le numérique, alors c’est que le numérique permet de réussir ». Et tant pis s’il y a d’autres facteurs explicatifs dans le système éducatif danois…
En réalité, il n’y a simplement pas de corrélation entre numérisation et performance des élèves : en moyenne, « les pays qui ont consenti d’importants investissements dans les TICE n’ont enregistré aucune amélioration notable des résultats », révèle une enquête de l’OCDE – pourtant furieusement pro-numérique. Au contraire, ceux qui utilisent davantage les TICE ont des résultats plus faibles.
On peut ainsi démonter chaque argument en faveur du numérique. Il motiverait les élèves incapables de se concentrer ? Mais parce qu’on confond motivation pour l’apprentissage et motivation pour l’outil ! Et le manque d’attention des élèves ne vient-il pas, en partie, des usages numériques, de notre « société multitâches » ? Il permettrait une pédagogie active, plus ludique ? Mais l’apprentissage actif lié à la production de contenu et le jeu ne sont pas l’apanage du numérique – la pédagogie Freinet date des années 1920 ! Le numérique offrirait des ressources pédagogiques illimitées : mais a-t-on jamais pointé la « pauvreté » des manuels comme une cause de la crise de l’école ? ‘

Extrait d’un entretien de Philippe Bihouix par le journal La Décroissance (édition de septembre 2016).

Lire également Le numérique est bon pour (presque) tous les enfants.