Cadeau fiscal

[…] sa critique du dispositif de l’émission montre combien le service public sabote le débat d’idées et rend particulièrement laborieux le développement d’analyses qui remettent en cause l’idéologie et les intérêts des dominants. Laborieux, tant les contraintes de l’émission – notamment le nombre et le statut des invités – pèsent sur l’expression de la sociologue forte pourtant de décennies d’enquêtes, et tant les rappels à l’ordre de l’éditocratie à l’encontre de la plus petite déviation politique sont véhéments.
[…]
Cet extrait montre à quel point les tenants de l’idéologie libérale, déguisés en éditorialistes, ne cèdent pas une once de terrain sur la question du langage, et ne tolèrent qu’aucun discours n’empiète un tant soit peu sur le pré-carré lexical – et donc politique – qu’ils déroulent en permanence dans les grands médias. Éric Brunet aurait plutôt dû se réjouir du cadeau qui lui fut gracieusement offert par le service public et qui lui permit de tranquillement distiller sa haine… de l’impôt à une heure de grande écoute, aux frais du contribuable.

Mais parler de « cadeau fiscal » induit une vision du monde qui n’est évidemment pas celle promue par Éric Brunet. C’est précisément ce que l’éditocrate dénonce en rappelant Julian Bugier à l’ordre et en expliquant publiquement à quel point cette expression est « située » politiquement. Lequel plaide coupable avant de se justifier. D’abord en arguant que c’est un « élément de langage » puis en expliquant à quel point l’expression est effectivement connotée politiquement : « c’est pour ça que je cite la France Insoumise ». On attend avec impatience du présentateur du JT qu’il apporte à l’avenir autant de clarifications lorsqu’il reprendra les « éléments de langage » du gouvernement pour parler, au hasard, des futures réformes de santé ou de « l’assurance chômage ».

Extraits d’un article de Pauline Perrenot le jeudi 13 septembre 2018 :Cadeau fiscal – un langage d’ultra-gauche sur le site acrimed.org.

L’exemple allemand

Puis un reportage enthousiaste est dédié à l’exemple allemand de privatisation des petites lignes.

Le journaliste évoque des trains « spacieux, modernes », une clientèle « soignée » par des sociétés privées qui reprennent même l’exploitation des lignes non rentables (par altruisme, on imagine). Les témoignages des passagers interrogés sont unanimes, et livrent un bel échantillon de pédagogie libérale : « quand il y a de la compétition, ça marche mieux parce que chacun fait plus d’effort ! » explique une première dame. Un second passager : « et comme ça les prix restent abordables car quand il y a un seul opérateur, il peut fixer les prix comme il l’entend ». Le journaliste témoigne : « les prix restent raisonnables, le service ne change pas ». En ce qui concerne les cheminots, explique la voix-off, c’est également le cas. Le conducteur interrogé est catégorique « il y a jamais eu de problème […] en général les conditions de travail dans le privé ne sont pas moins bonnes ».

Mais, s’émeut le journaliste – car il y a un mais – « l’Allemagne est loin d’avoir libéralisé totalement ses chemins de fer, sur les grandes lignes la Deutsche Bahn est toujours en situation de quasi-monopole ». Et d’interroger le patron d’un opérateur privé qui s’en indigne. On apprend tout de même, à la fin du reportage, que l’Etat allemand verse tous les ans 8 milliards d’euros aux régions pour subventionner les opérateurs privés, sans quoi ces derniers ne pourraient pas être rentables.

Le « modèle allemand » de privatisation du rail a décidément du succès auprès des journalistes de télévision. Le JT de TF1 du 19 février lui dédie également un reportage. Cette fois-ci, c’est la dimension comptable qui l’emporte. « La Deutsche Bahn a renoué avec les bénéfices » annonce Gilles Bouleau non sans admiration. De manière fort originale, le reportage se déroule… dans un train. On y vante les mérites de l’ICE [7], « un train rapide sur une ligne entièrement nouvelle ». Rien de bien nouveau sous le soleil pourtant, puisque l’ICE allemand n’est autre que l’homologue du TGV français… Mais l’information la plus importante, ce sont les résultats de la Deutsche Bahn, et ses bénéfices quatre fois supérieurs à la SNCF, « le résultat d’une profonde mutation ».

Le porte-parole de la compagnie confirme, enthousiaste : « Notre objectif est de faire du profit […] nous devons gagner de l’argent avec nos activités commerciales ». Cependant – à la différence du reportage de France 2 – le syndicaliste interrogé évoque des conditions de travail plus difficiles pour les cheminots. Enfin, apprend-on en fin de reportage, la Deutsche Bahn demeure en dessous de la SNCF pour ce qui est du nombre de passagers. En d’autres termes, la SNCF transporte plus de personnes pour moins de profit. La différence entre une logique privée et (ce qu’il reste d’) une logique de service public peut-être ?

Extrait d’un article de Frédéric Lemaire et Pauline Perrenot sur le site d’Acrimed sur la réforme de la SNCF.

Delahousse

Dimanche 17 décembre, Laurent Delahousse et Emmanuel Macron conviaient les téléspectateurs à une petite déambulation élyséenne, courtoisement appelée « entretien », mais qui avait toutes les caractéristiques du « coup de brosse à reluire ».

Le spectacle et les quantités invraisemblables de cirage déversées par l’animateur de France 2 sur son hôte ont suscité l’indignation, dont celle de journalistes de nombreux grands médias, disposés pour une fois à critiquer – le temps d’un buzz, ne rêvons pas trop – « l’art de l’interview » tel que pratiqué par un ténor de l’info.

Pourtant, les mêmes qui se sont émus de l’excès de prévenance pleine d’admiration envers Emmanuel Macron se délectent habituellement de la spectacularisation de l’information portée par ces grand-messes télévisuelles que sont les interviews présidentielles et n’avaient par exemple rien trouvé à redire lorsque Laurence Ferrari et David Pujadas avaient laissé Nicolas Sarkozy transformer un entretien du même genre en monologue monarchique.

[…]

Ainsi donc, les impertinents ayant critiqué le journalisme de révérence à la mode Delahousse sont « jaloux », « grincheux », « haineux », « aigris » et « perfides » ! Il est vrai que mesuré à l’aune de sa pugnacité et du ton que leur héros réserve à ses puissants interlocuteurs, le monde doit sembler bien cruel au fan-club de Laurent Delahousse…

Nous écrivions dans notre précédent article qu’à n’en pas douter, les candidats honorés – c’est une condition sine qua non – d’être conviés à badiner avec le souverain en sa demeure ne manquent pas. La liste est-elle pré-établie ?

Nous remercions Laurent Delahousse d’avoir compilé pour nous les éloges futiles et complaisants de son exercice de communication. En plus d’être une mise en scène égocentrée et pathétique, cette revue de presse a le mérite d’illustrer deux traits des journalistes dominants : l’incapacité à questionner leurs pratiques et la défense corporatiste et jusqu’au-boutiste d’une vision servile et superficielle de leur métier.

Article de Pauline Perrenot pour Acrimed