Jadot et l’écologie

La candidature Jadot a bien été celle de la réhabilitation du monde de l’entreprise, c’est-à-dire de la grande entreprise, c’est-à-dire du capitalisme et partant du productivisme, comme acteur principal de la transition écologique, non plus seulement aux côtés, mais au-dessus, des autres acteurs…
C’est pourquoi Jadot a fait attention durant toute sa campagne à citer toujours l’entreprise au rang des forces écologistes…
Le risque est, bien sûr, d’entretenir une double illusion, celle selon laquelle l’écologie serait soluble dans le capitalisme, et, celle selon laquelle les solutions serait largement du côté des nouvelles technologies, y compris financières…
Ce nouveau positionnement des écologistes est responsable d’une dépolitisation des enjeux, c’est-à-dire d’un renoncement à mener, à la fois, la lutte des classes et la bataille des idées, on ne sauvera pas la planète avec les entreprises du CAC 40 mais contre elles et contre les « solutions » qu’elles représentent. Pour le dire simplement, il n’existe pas de bon anthropocène, ni de bons « Grands projets industriels »…

Cette réhabilitation de l’économie de marché et de la libre-entreprise s’est accompagnée en effet d’autres mutations idéologiques : Jadot se dit, désormais, favorable à l’innovation (sous entendre technoscientifique), alors que l’écologie oppose traditionnellement créativité sociale et innovation. Ces glissements successifs ne s’expliquent pas seulement par les besoins de l’électoralisme, de s’attacher les classes moyennes. Les raisons en sont d’abord théoriques donc plus profondes.

Nous ne pourrons résister à cette dérive de la pensée écolo qu’en réveillant les gauches, en renouvelant leur langage, ce qui ne passe pas par le fait de mettre son drapeau dans sa poche, de cacher d’où nous venons et où nous allons, mais en redéfinissant un projet émancipateur à la hauteur des urgences. C’est pourquoi j’ai personnellement signé l’appel pour un Big Bang à gauche, car je sens comment la division actuelle, combien l’absence de grand projet fondé notamment sur la gratuité, risque de conduire à une nouvelle défaite en 2020. J’ai envie de dire que les prochaines élections municipales doivent être les élections du siècle en matière d’écologie. Il n’est pas trop tard même s’il est minuit moins quelques minutes.

Fin d’un article de Paul Ariès dans la revue Les Zindigné(e)s d’avril-juin 2019.

Revenu universel

Le débat qui divise aujourd’hui les gauches et l’écologie au sujet d’un revenu universel me semble un vrai/faux débat qui n’existe que dans la mesure où nous ne poussons pas assez loin la remise en cause des logiques mortifères du capitalisme et du productiviste.

Méfions-nous par exemple des fausses oppositions : il y a autant d’adeptes de la réduction du temps de travail (retour à la retraite à 60 ans, 32 heures) parmi les défenseurs que chez les adversaires du revenu universel. Nous sommes également nombreux parmi les adeptes d’un socle social émancipatoire à reconnaître que le travail constitue un élément important de la construction de soi […]

L’avantage d’un revenu universel, au maximum démonétarisé bien sûr, est de reconnaître la droit à chacun d’accéder à un certain nombre de biens et de services permettant de vivre bien, qu’il s’agisse de la gratuité de l’école, des soins, de l’eau vitale, des transports en commun urbains, de la restauration scolaire et pourquoi pas sociale, des services culturels ou funéraires, du logement social, d’un bouclier énergétique, etc. Cette liste n’eut en rien limitative, il ne s’agit surtout pas de faire de ce revenu universel un revenu de survie, une trappe à pauvreté, […]

À titre exploratoire nous avons proposé de retenir un nouveau paradigme qui est celui de la gratuité du bon usage face au renchérissement ou à l’interdiction du mésusage. Précisons que n’existe pas de définition « scientifique » (au sens d’objective) et encore moins moraliste de ce qui serait le bon ou le mauvais usage.
Le seul arbitrage possible est là encore de nature politique. C’est apprendre ensemble à différencier les usages : pourquoi payer ainsi son eau le même prix pour faire son ménage ou remplir sa piscine privée ? Nous devons garantir le libre-accès à 1’eau vitale et renchérir le reste. Ce qui vaut pour l’eau vaut pour d’autres biens et services.
Les centaines d’expériences en cours prouvent en effet qu’il ne s’agit jamais de rendre gratuits les produits et services existants mais d’utiliser le passage à la gratuité pour repenser socialement, écologiquement, démocratiquement l’ensemble des biens et services.

Un revenu démonétarisé permet non seulement de faire davantage société mais de faire monde car il oblige à se poser sans cesse les questions de l’uti1ité et du sens. Choisir de donner un revenu démonétarisé c’est commencer non seulement à démonétariser mais à démarchandiser, et même à déséconomiser, nos sociétés, c’est donc, selon le vieux slogan écologiste, prôner le pouvoir de vivre avant le pouvoir d’achat.

Extraits de l’éditorial de Paul Ariès dans le journal Les Zindigné(e)s de janvier-février 2017.

L’ubérisation cache sexe de la marchandisation

L’ubérisation avance masquée en se présentant comme une économie collaborative (le capitalisme a toujours aimé voler nos propres mots) qui consisterait à augmenter l’utilisation de certains biens en les « partageant » avec d’autres. […]
Cette nouvelle économie dite collaborative permettrait de donner de quoi vivre mais aussi des raisons de vivre aux 212 millions de Sans-emploi (+ 34 millions depuis 2007) car, comme le clame Macron, il serait plus facile de trouver un client qu’un patron (sic). Cette pseudo économie collaborative se veut super sociale (re-création de lien social) et super écolo (économie de proximité et partage, ou recyclage des produits usuels). Les plateformes collaboratives proposent donc de changer la vie, de se passer d’intermédiaires selon le principe coopératifs et d’assurer la transition écologique.

La réalité est moins reluisante puisque cette nouvelle étape du capitalisme étend davantage encore la sphère de la marchandise et pousse chacun d’entre nous à fonctionner comme une entreprise maximisant son profit et minimisant ses coûts. Les études d’opinion montrent que l’enfer est bien pavé des plus belles intentions. Exit la solidarité et les projets d’une transformation écosocialiste de la société : 77 % des « clients » expliquent que c’est une façon d’augmenter leur niveau de vie, 66 % de trouver de bonnes affaires, 55 % de payer moins cher, 50 % de consommer mieux. Cette pseudo économie collaborative n’est d’ailleurs pas spécifiquement juvénile sauf pour certains services comme le covoiturage payant qui a remplacé les bon vieux stop et les sites de covoiturage gratuits aujourd’hui menacés de disparition (avec toujours la même argutie que le caractère marchand sécuriserait la transaction).

Cette pseudo économie collaborative n’est même pas le bon vieux système D des milieux populaires (qu’elle menace même en réduisant les produits autrefois donnés à Emmaüs mais qui peuvent désormais être vendus grâce a des plateforme Internet). Chacun devient un peu marchand et considère sa vie comme un capital à valoriser. Les adeptes de cette nouvelle économie appartiennent aux classes aisées (les ménages avec plus de 6000 euros mensuel selon le rapport au gouvernement), aux couches moyennes, aux bobos pseudo écolos mais vrais libéraux-libertaires… Cette discrimination sociale n’est ni accidentelle ni provisoire car cette pseudo économie collaborative est à l’opposé des véritables modes/styles de vie populaires puisqu’elle suppose de posséder des objets à louer, des logements suffisants, des espaces de stockage, une épargne proposable sur un site collaboratif, mais elle requiert aussi des prédispositions commerciales, un rapport à l’argent anti-populaire par excellence. Les milieux populaires pratiquent l’entraide et le(contre)don mais bien peu le marché. Les milieux populaires seront bien les grands perdants de l’ubérisation rampante !
Les penseurs de cette pseudo économie collaborative ont même inventé un nouveau gros mot pour dire cette extension du capitalisme au sein de nos vies : nous serions toutes et tous des « prosommateurs » (mi-consommateurs mi-producteurs), reléguant ainsi définitivement la lutte des classes au musée des antiquités. Au souci collectif, au projet de société succèdent le chacun pour soi et 1’égoïsme absolu. […]
Le capitalisme a trouvé comment accroître la soumission volontaire à la seule logique marchande. Cette économie collaborative fait de chacun à chaque instant un homo œconomicus n’ayant en tête que la maximisation de son profit et la minimisation de ses coûts. […]
Les libéraux qui cherchaient depuis des années la solution royale pour assécher les finances publiques ont trouvé une nouvelle recette avec l’économie collaborative! L’ubérisation dans le domaine du tourisme représente en Espagne un manque à gagner fiscal du tiers des recettes du fait de la non-perception des taxes de séjour. […]

Extrait de l’éditorial de Paul Ariès dans Les Zindigné(e)s d’avril 2016