Les petits gestes bons pour l’environnement

[…] d’un côté, la conscience grandissante que la trajectoire actuelle conduit, globalement, au désastre, de l’autre l’intolérance persistante à tout infléchissement pour soi de la trajectoire.
Un tel clivage est, pour partie, subi – imposé par notre degré de dépendance au système.
Ivan Illich remarquait que nous sommes allés si loin dans la technologisation des modes de vie que « le passage du présent état de choses à un mode de production convivial menacera beaucoup de gens jusque dans leur possibilité de survivre. […] Le passage à une société conviviale s’accompagnera d’extrêmes souffrances : famine chez les uns, panique chez les autres » (La Convivialité).
Parce que nous avons désappris à vivre en dehors du système qui s’est mis en place, nous sommes nombreux à continuer vaille que vaille à collaborer avec lui, quand bien même nous savons qu’il conduit à la catastrophe.

Mais on ne saurait s’en tenir là. Si véritablement il y a une majorité de Français pour penser que nous devrions réduire notre consommation, il s’en trouve forcément bon nombre parmi eux qui, tout en disant cela, équipent leurs logements d’écrans géants full HD, circulent en SUV surdimensionnés et vont passer des vacances sous les tropiques.
Même ici cependant, il se pourrait que cette consommation absurde réponde à une forme de nécessité.

En effet, ainsi que le relevait jacques Ellul, « l’homme ne peut vivre et travailler dans une société technicienne que s’il reçoit un certain nombre de satisfactions complémentaires qui lui permettent de surmonter les inconvénients. Les loisirs, les distractions, leur organisation ne sont pas un superflu qu’il serait aisé de supprimer au profit de quelque chose de plus utile, ils ne représentent pas une élévation véritable du niveau de vie : ils sont strictement indispensables pour compenser le manque d’intérêt du travail, la déculturation provoquée par la spécialisation, la tension nerveuse due à l’excessive rapidité de toutes les opérations, l’accélération du progrès demandant des adaptations difficiles […] Les gadgets sont indispensables pour tolérer une société de plus en plus impersonnelle, les remèdes sont nécessaires aux adaptations, etc. » (Le Système technicien).

Au passage, on mesure à quel point l’espoir que l’on pourra « sauver la planète » par une accumulation de petits gestes « bons pour l’environnement » est stupide : non seulement les « petits gestes », même nombreux, demeurent dérisoires par rapport aux enjeux, mais encore ils contribuent moins à infléchir la trajectoire actuelle qu’ils ne servent d’alibi pour s’y maintenir. Puisque je fabrique moi-même mon dentifrice, je peux bien continuer à prendre l’avion !

Extrait d’un article d’Olivier Rey dans le journal La Décroissance de novembre 2019.

Lumières et scientisme

Il est évidemment difficile de parler des Lumières en général, car les personnes et les pensées qu’on range sous ce label sont diverses.
Rousseau, par exemple, en fait-il partie ? Par certains ôtes, oui ; par d`autres, il est plutôt anti-Lumières. Prenons donc, pour nous repérer, une figure centrale : Diderot, maître d’œuvre de l’Encyclopédie. Dans l’article « Encyclopédie », dont il s’est lui-même chargé, on lit : « L’homme est le terme unique d’où il faut partir et auquel il faut tout ramener. »
Cet humano-centrisme radical, revendiqué, a eu de dramatiques conséquences. Les êtres humains n’ont plus, pour vivre, s’épanouir et fructifier, à tenir compte de la nature, sinon comme matière première à leur disposition.

Alors certes, il est souvent arrivé aux Lumières d’invoquer la nature. Mais dans la plupart des cas, l’intention était polémique : il s’agissait seulement, en son nom, de s’en prendre à l’ordre établi. Le renversement de cet ordre était le but, et l’invocation de la nature un levier parmi d`autres, jetable une fois qu’il avait rempli son office.
En elle-même, la nature n’a plus grand-chose à faire valoir, face à un homme conçu comme « terme unique d’ou il faut partir et auquel il faut tout ramener ».
Diderot, au demeurant, le dit explicitement : « Abstraction faite de mon existence et du bonheur de mes semblables, que m’importe le reste de la nature ? »

Deux siècles et demi plus tard, on voit le résultat. La nature est ravagée, le biocide est en bonne voie et, au sein d’une telle dévastation, le bonheur des hommes devient pour le moins problématique. Diderot aurait dû dire : pour mon existence et le bonheur de mes semblables, le reste de la nature importe au plus haut point.

Il ne faudrait pas, vis-à-vis des Lumières, se rendre coupable du même péché d`ingratitude que celui que les Lumières ont commis à l’égard du Moyen Âge. Parmi ce qu’on leur doit : le Sapere aude (aie le courage de te servir de ton propre entendement), que Kant a considéré comme étant leur devise.
Cependant, aujourd’hui, se servir de son propre entendement, c’est comprendre que les Lumières ont aussi engagé le monde sur des voies mortifères.

« Le choix de notre génération, c’est de poursuivre le rêve des Lumières parce qu’il est menacé », a déclaré Emmanuel Macron. Mais menacé par quoi ? Au premier chef, par la transe du progrès, par les désastres que les efforts frênetiques pour concrétiser le rêve des Lumières ont engendrés. Il serait temps de s’en rendre compte. Se réclamer compulsivement des Lumières, au point où nous en sommes, n’est pas une invitation à penser, mais au contraire à ne pas penser. À juste continuer. À être toujours plus moderne, plus innovant, plus smart, plus disruptif, plus startupisant. « Ça va mal. – Tu ne peux pas dire ça ! – Pourquoi ? – C’est contraire à l’esprit des Lumières. – Ah bon, je ne savais pas… Quand même, il me semble que… – Tais-toi. Notre genération a choisi de poursuivre le rêve des Lumieres. – Je préférerais me réveiller. »

Extrait d’une intervention d’Olivier Rey dans un article « Les Lumières à la source du scientisme » dans La Décroissance de mai 2018.