Algorithmes

Le premier président de Facebook, Sean Parker, a vidé son sac, le 9 novembre. Pétri de culpabilité, il s’inquiète du rôle des algorithmes développés par son ancien employeur, qui exploitent « la vulnérabilité de la psychologie humaine » et nous rendent accros : « Dieu seul sait ce que ça fait au cerveau de nos enfants ! »

Les pionniers du Web sont nombreux, ces derniers mois, à exprimer publiquement leurs inquiétudes face à l’emprise grandissante du numérique sur nos vies. « Une poignée de personnes d’une poignée de sociétés oriente par ses décisions la façon de penser d”un milliard de personnes aujourd’hui », affirme notamment Tristan Harris, ancien « philosophe produit » chez Google.
Ubérisation du travail, sur-sollicitation de notre attention, influence des algorithmes prédictifs et du marketing personnalisé… L’explosion de l’Internet mobile a des conséquences encore impossibles à percevoir totalement. Une certitude, tout de même : l’ordinateur que trois quarts des Français ont en poche est en train de modifier nos modes relationnels et notre manière d’être.

« Ce n’est pas une question de société, c`est une question de civilisation », estime le philosophe Éric Sadin, qui observe un mouvement puissant de « silicolonisation du monde ». Partant de son berceau, la Silicon Valley, le Web est en train de consacrer « un stade nouveau du capitalisme, désormais mué en techno-libéralisme », une forme d’ « anarcholibéralisme numérique fondé sur la marchandisation intégrale de la vie et l’organisation automatisée de la société ».

Le règne de l’individualisation

Le smartphone (et l’Internet mobile en général) provoque un double mouvement de numérisation de notre vie : nos faits et gestes sont désormais décalqués en ligne par ce que nous postons sur les réseaux sociaux et la constellation de données recueillies en permanence par les applications de nos smartphones. Réciproquement, le numérique colonise la vie réelle en s’imposant comme un intermédiaire dans nos tâches quotidiennes : outil unique, il remplace boussoles, livres, calculettes, agendas, etc. Il « dévore le monde », frissonnait des 2011 l’un des pionniers du Web, Marc Andreessen. « avoir le monde en main signifie aussi, automatiquement, être aux mains du monde », tranche également le philosophe italien Maurizio Ferraris.
[…]
Un autre ancien de Google, James Williams, résume ainsi la situation : les algorithmes prédictifs constituent « la forme la plus importante, standardisée et centralisée de contrôle de l’attentíon dans l’histoire de l’humanité ». Sachant que, depuis la première élection de Barack Obama, les algorithmes prédictifs sont utilisés à des fins de marketing politique pour envoyer des messages personnalisés aux électeurs.

Ces techniques tendent également à faire disparaître l’imprévu et 1’inattendu, qui fondent notre subjectivité. Contribuant à faire de nous une armée de clones. C’est, cette fois, l’ex-PDG de Google Eric Schmidt, qui le dit : « Le pouvoir du ciblage grâce à la technologie sera tellement parfait qu’il sera très dur pour les personnes de voir ou de consommer quelque chose qui n’a pas été, d’une certaine manière, taillé sur mesure pour elles. »
[…]
À contre-courant du mouvement de « désintermédiation » ouvert par le numérique, l’algorithme pourrait donc s’imposer comme un nouvel intermédiaire de toute action, par la fenêtre du smartphone. « L’homme devient intégralement transparent, immatériel. La liberté de choisir, la créativité et l’émancipation sont désormais remplacées par l’anticipatíon, la prédiction et la régulation, remarque le journaliste Philippe Vion-Dury. C’est bien plus qu’une révolution numérique, c’est un véritable projet politique qui est à l’œuvre ».

Extraits d’un article d’Erwan Manac’h dans l’hebdomadaire Politis du 23 au 29 novembre 2017.

Sur le même sujet, lire aussi Lecture : numérique vs papier et Siliconisation du monde.

L’école numérique

Cela fait des années que le débat larvé sur le sujet (l’école numérique) travaille le monde enseignant et les spécialistes. Il est pourtant de plus en plus difficile de contester un tel processus tant le numérique suscite de passions, d’enthousiasmes irréfléchis ; il réorganise un peu partout les métiers, les langages, il devient une véritable foi avec ses prophètes qui se pensent comme de courageux avant-gardistes incompris.

Exprimer des doutes sur le bien-fondé de ce processus devient de plus en plus difficile, il vous condamne à passer pour un ringard obscurantiste, un pessimiste congénital, ou simplement un méprisable trouillard qui menace la grandeur du pays et l’avenir de sa jeunesse. Pourtant, le déferlement du processus a de quoi inquiéter et mérite d’être scruté avec soin.

À la rentrée 2016, l’ingénieur Philippe Bihouix et l’enseignante Karine Mauvilly publiaient un essai percutant sur les ravages de l’école numérique (le désastre de l’école numérique). Des collectifs d’enseignants se sont constitués, au sein du groupe Écran Total par exemple qui œuvre à la dénumérisation du monde.
[…]
Au printemps dernier des psychologues et médecins alertaient pourtant sur les risques des écrans pour le développement des jeunes enfants, notamment derrière le docteur Ducanda, médecin en centre de protection maternelle et infantile. De plus en plus sollicitée par les écoles maternelles pour des enfants qui souffrent d’un retard de développement et de divers troubles de la communication, elle lance l’alerte sur les effets désastreux d’une exposition massive des enfants aux écrans depuis la naissance.
Cet appel fut abondamment relayé et suscita de nombreuses réactions, mais au lieu d’initier un véritable débat sur la pertinence des politiques massives de numérisation scolaire, on a surtout assisté a une levée de boucliers pour désamorcer la critique en contestant sa validité scientifique.

Sur ce sujet comme sur beaucoup d’autres, les études sont désormais innombrables et parfaitement contradictoires. Évidemment les entreprises et l’administration vantent des tas d’enquêtes prouvant l’utilité, voire la nécessité de cette numérisation rapide. Mais d’autres montrent que les investissements considérables réalisés dans le domaine du numérique scolaire n’ont dans le meilleur des cas qu’une « incidence mitigée sur la performance des élèves » et qu’aucune amélioration sensible n’est enregistrée sur les performances scolaires (Connectés pour apprendre ?).

Depuis la généralisation des ordinateurs personnels ces vingt dernières années, croyez-vous que le niveau des élèves se soit amélioré ? Par ailleurs peut-on continuer inlassablement de parler du numérique et de ses bienfaits supposés sans penser en même temps ses coûts énergétiques et environnementaux, ses déchets et usines monstres ou des prolétaires en bavent dans des conditions scandaleuses ?

Extrait d’un article de François Jarrige dans le journal La Décroissance de septembre 2017.
Lire aussi Le numérique est bon pour (presque) tous les enfants.

Siliconisation du monde

Après La Vie algorithmique paru en 2015, le philosophe Éric Sadin poursuit son travail d’analyse de la déferlante numérique. Dans La Siliconisation du monde, c’est le tableau d’une colonisation du vivant qu’il dresse.

Je devais donner une conférence à 300 étudiants de l’École supérieure de chimie, physique, électronique de Lyon. Tout était calé, puis une personne de l’école m’a appelé: « On a lu dans l’interview de Libération que vous appelez au refus de Linky et des objets connectés. Vous vous rendez compte, les entreprises qui nous financent sont les mêmes qui soutiennent ces technologies. Ça ne va pas être possible. »
Je leur ai dit: « Mais vous vous moquez de moi ou quoi ? C’est la preuve de ce que j’écris dans mon livre ! Vous allez priver des centaines d’étudiants d’une parole critique parce que vous vous soumettez aux diktats de compagnies privées qui financent votre enseignement ! Vous annulez ma conférence parce que vous avez peur d’une parole contraire dans l’école. Mais honte à vous ! Honte à l’enseignement des écoles d’ingénieurs en France !”
Je ne venais que deux heures dans l’école après je disparaissais. Mais même deux heures c’est trop ! C’est aussi ça la siliconisation du monde. Un formatage où la parole critique n’est plus possible. Il est temps que les sociétés réagissent sinon ces dingos qui veulent arranger le monde avec leur système…

Éric Sadin ne finit pas sa phrase. À la colère se mêle la fatigue due à d’incessantes sollicitations journalistiques liées à la sortie de son bouquin La Siliconisation du monde l’automne dernier. L’ambition du livre : une minutieuse cartographie de ce monde numérique dans lequel nous baignons à la manière d’un fœtus bien calé dans son liquide amniotique. Se considérant comme un lanceur d’alerte, Sadin ne délivre pourtant aucun scoop. Le génie de sa démarche tient à sa façon d’historiciser, d’articuler et de lier entre eux époques, faits et énergies qui nourrissent la poussée exponentielle d’un nouveau capitalisme : le techno-libéralisme.
Un schéma où fondus de technoscience et gouvernements sociaux-1ibéraux s’allient dans le but de soumettre nos vies aux capteurs et autres mouchards électroniques. Un schéma où l’intelligence artificielle est censée nous materner pour le moindre de nos faits et gestes. Un schéma où la vie éternelle serait à portée de clic, selon les psychopathes du transhumanisme. Mais l’approche pourrait être plus triviale : monde du travail, vie privée, relations sociales, sommeil, éducation, santé… La mise en ordre numérique est un nouvel eldorado où la marchandisation du vivant promet à ses zélotes de nouvelles et juteuses rétributions.

Début d’un article de Sébastien Navarro dans CQFD de janvier 2017.

Voir également La siliconisation des esprits sur France-Culture.

Le numérique et l’école

La similarité des arguments à travers les âges est frappante : éveil de l’intérêt des enfants, augmentation de la motivation, interactivité et possibilité d’adapter le rythme de l’enseignement à chaque élève, participation et implication accrues, ouverture de l’école sur le monde, possibilité de suivre les cours des meilleurs profs – hier avec la radio et la télévision, aujourd’hui avec les cours massifs en ligne. Mais les prophéties enthousiastes ont toujours été démenties, les résultats n’ont jamais été à la hauteur des promesses.

Les fabricants d’équipement sont les plus ardents promoteurs, Edison et ses projecteurs de cinéma hier, Microsoft et ses logiciels aujourd’hui. Mais leur lobbying serait insuffisant sans l’appui de promoteurs inlassables du numérique à l’école : élite politique, qui plonge, à quelques exceptions prés, dans l’évidente nécessité de construire une école « moderne » ; théoriciens universitaires, qui préconisent et expliquent aux enseignants du primaire et du secondaire comment faire cours, les incitant à accompagner les évolutions de la société et à « arrêter de résister » ; hiérarchie de l’Éducation nationale, qui assure la mise en œuvre à marche forcée ; certains profs enthousiastes, aussi, qui y croient sincèrement.

Le numérique aurait toutes les qualités – grâce à lui, les élèves vont devenir concentrés, bosseurs, confiants en eux, persévérants, meilleurs. Dans les rapports qui se succèdent, on ne recule pas devant les approximations ou les syllogismes du type « le Danemark réussit à l’école, le Danemark intègre le numérique, alors c’est que le numérique permet de réussir ». Et tant pis s’il y a d’autres facteurs explicatifs dans le système éducatif danois…
En réalité, il n’y a simplement pas de corrélation entre numérisation et performance des élèves : en moyenne, « les pays qui ont consenti d’importants investissements dans les TICE n’ont enregistré aucune amélioration notable des résultats », révèle une enquête de l’OCDE – pourtant furieusement pro-numérique. Au contraire, ceux qui utilisent davantage les TICE ont des résultats plus faibles.
On peut ainsi démonter chaque argument en faveur du numérique. Il motiverait les élèves incapables de se concentrer ? Mais parce qu’on confond motivation pour l’apprentissage et motivation pour l’outil ! Et le manque d’attention des élèves ne vient-il pas, en partie, des usages numériques, de notre « société multitâches » ? Il permettrait une pédagogie active, plus ludique ? Mais l’apprentissage actif lié à la production de contenu et le jeu ne sont pas l’apanage du numérique – la pédagogie Freinet date des années 1920 ! Le numérique offrirait des ressources pédagogiques illimitées : mais a-t-on jamais pointé la « pauvreté » des manuels comme une cause de la crise de l’école ? ‘

Extrait d’un entretien de Philippe Bihouix par le journal La Décroissance (édition de septembre 2016).

Lire également Le numérique est bon pour (presque) tous les enfants.

Lecture : numérique vs papier

Il y a cette doxa : la technologie est neutre. Elle n’est là que pour nous faciliter la vie. Or il est évident que les objets qui nous entourent, et les rapports de production qu’ils induisent, restructurent en profondeur les sociétés et nos existences. Matérialité et textualité (la manière dont est appréhendé et organisé le texte) sont étroitement liés.

On a beaucoup entendu « Ce qui est important, c’est le contenu et pas le contenant. McLuhan, à priori plutôt favorable à ces changements, a pourtant très bien senti les choses dès les années 1960. Selon lui, ce ne sont pas les concepts développés par les médias qui importent, mais les médias en eux-mêmes. La manière dont ces concepts sont diffusés et partagés. Indépendamment de son « contenu », c’est l’existence même du livre en tant que tel, qui induit un certain rapport au texte. Il entraîne un type de lecture: continue, profonde, linéaire, avec un fil conducteur, et nécessite que le lecteur suive la pensée d’un auteur, qu’il lui fasse, à un moment donné, confiance.
Le temps de la lecture est un temps suspendu où l’on s’extrait des sollicitations extérieures, de plus en plus invasives et distrayantes. Il permet de construire une pensée, de s’abandonner à des formes de contemplation, et de développer une intériorité que les médias numériques cherchent sans cesse à détruire.

La principale ressource de la nouvelle économie est notre attention. Partout sont mis en place un tas de dispositifs censés nous accaparer. L’enjeu des industriels du numérique est de faire rentrer le livre dans ces flux et de l’y dissoudre. Comme le réclame, par exemple, l’écrivain François Bon qui a pu affirmer que dans le processus de dématérialisation, il fallait pousser jusqu’à faire disparaître le nom même de « livre ». Il a quelque part raison.
En effet, le livre numérique dans sa forme hypermédia (avec des sons, vidéos, images, hyper- 1iens…), qui dépasse la seule reproduction homothétique de la page, n’a plus grand-chose à voir avec ce que nous entendions jusque-là par livre. La lecture continue et profonde y est rendue extrêmement difficile. Car l’écran est un écosystème de technologies d’interruption qui font que l’on a du mal à se concentrer. Si le livre apaise, l’écran excite et nous surcharge cognitivement : la masse infinie de contenus et la difficulté à se repérer font que l’on a du mal à fixer son attention. Ceci est symptomatique d’un nouveau type de personnalités : des gens agités et réceptifs à tout ce qu’on peut leur proposer, des consommateurs de connexions diverses non disposés a s’impliquer là où ils sont. Perpétuellement ouverts à tout ce qu’on leur propose, mais inaptes à développer un rapport apaisé aux autres et au monde.

Extrait d’un entretien de Cédric Biagini par Sébastien Navarro dans le journal CQFD de septembre 2016

La Mégamachine

Le modèle que Lewis Mumford a proposé de notre système économique et social en tant que Mégamachine fonctionne à l’évidence dans le monde numérique qui se met en place sous nos yeux.
Dans la Mégamachine, le lieu du pouvoir est devenu très complexe, voire très flou. Il s’incarne encore dans des êtres humains, en premier lieu les patrons des très grandes Entreprises – à écrire avec un E majuscule, car elles sont maintenant aussi importantes que les États […].
[…]
Le maître-mot de la gestion cybernétique des êtres humains est devenu « évaluation ». Tout est désormais évalué, pour deux raisons fondamentales. D’abord, les hautes hiérarchies veulent savoir ce qui se passe aux échelons inférieurs, afin de corriger les mouvements, donner des objectifs, etc. Mais la raison principale se trouve ailleurs : l’évaluation est une sorte de contrainte douce, que les salariés vont s’auto-imposer pour des dizaines de bonnes raisons. Ils veulent que leur boîte tourne pour ne pas se retrouver au chômage, être solidaires par rapport à leurs collègues en remplissant bien la tâche qui leur est confiée, etc. Chacun invente ou s’invente ses propres raisons, qui d’ailleurs sont de véritables raisons. L’objectif de triompher des tests de l’évaluation se trouve dès lors dans la ligne de mire de chacun d’entre nous. La Mégamachine semble pouvoir ronronner tranquille.

Cependant, nous entrons dans une ère nouvelle, celle des algorithmes. Désormais, les machines informatiques sont devenues si puissantes que l’on peut en effet rentrer des milliers de données dans des logiciels qui produisent des statistiques, des graphiques, des outils d’aide à la décision, voire des décisions elles-mêmes. Au point qu’une chercheuse, Antoinette Rouvroy, parle de « gouvernementalité algorithmique ». Il est en effet évident, du point de vue de la Mégamachine, qu’il faut éliminer autant que possible les appendices humains, trop humains, que nous sommes. Cela semblant impossible, à part dans les rêves totalitaires des transhumanistes, autant réduire les humains à l’état de rouages. Rien de tel, pour y parvenir, que de les convaincre, par la manière douce encore une fois, que les algorithmes sont mieux placés que nous pour prendre une décision.
La Mégamcahine, ou le nouveau veau d’or.
Sur un plan plus philosophique, ceux qui prétendent diriger cette Mégamachine d’ampleur globale sont en adoration devant ces milliers de données que leurs informaticiens fournissent à des logiciels afin que des algorithmes nous retournent… les décisions à prendre. C’est sans aucun doute suffisant pour amasser des milliards de dollars, mais c’est notoirement insuffisant pour mener l’humanité. Car chaque être humain, à lui seul, est constitué d’une myriade de données, depuis ses pensées politiques jusqu’à ses envies intimes, ses désirs, ses frustrations, ses peines, ses espoirs, etc. Face à ces défis, la Mégamachine se trouve contrainte – elle n’a pas d’autre choix – de modifier notre environnement pour nous forcer à nous modifier nous-mêmes, comme l’avait annoncé Norbert Wiener, l’inventeur de la cybernétique. Telle est l’étape que nous vivons actuellement.

Certes, les motifs de craindre l’extension de la Mégamachine à l’ensemble du globe et à la totalité de nos vies sont réels, et fondés. Dans le même temps pourtant, il apparaît que les contradictions que suscite cette imposition d’un « nouvel âge digital » sont elles aussi criantes.
La réduction des humains à l’état de rouages entraîne des phénomènes de rejet, qui sont d’ordre physiologique, psychologique et social : sentiment d’être « dépassé par les événements », dépression, burn-out, suicide… Ce n’est pas parce que la Mégamachine impose son propre ordre de priorités via ses algorithmes que nous ne devrions plus raisonner selon notre mode à nous : la pensée ne peut être que subversion d’un ordre inhumain. Ne pas sauver ce système qui nous broie devient une priorité politique ; ne pas participer à l’abrutissement généralisé est une manière d’agir en politique. À nous de prendre notre vie en main, de construire notre avenir en tension vers notre émancipation, en refusant les technologies du contrôle (smartphones, par exemple) et en vivant d’ores et déjà « autrement » et mieux ! Comme le disait Bertolt Brecht, s’il ne dépend que de nous que l’oppression demeure, il ne dépend aussi que de nous qu’elle cesse !

Extraits d’un article de Philippe Godard dans le mensuel Les Zindigné(e)s de décembre 2015

Le numérique est bon pour (presque) tous les enfants

Les dirigeants de la Silicon Valley transforment le monde en un environnement totalement technologique, mais se montrent comme parents particulièrement réticents à l’égard de ces applications innovantes, écrit Nick Bilton, journaliste spécialiste de la technologie auprès du journal américain The New York Times. Bilton a en effet constaté que l’élite de la Silicon Valley contrôle de manière stricte l’utilisation de la technologie par leurs enfants.
« Le défunt Steve Jobs a admis à l’époque que ses enfants n’avaient jamais utilisé un iPad, un des grands succès d’Apple », explique Nick Bilton. Jobs faisait également remarquer aussi que l’utilisation de la technologie était particulièrement limitée dans sa maison.
Plus tard, il est apparu que Jobs n’était pas une exception. Dans la famille de Evan Williams, un des fondateurs de Twitter, les enfants n’ont pas non plus de tablettes et en outre, la lecture de livres imprimés est encouragée. Chris Anderson, ancien rédacteur en chef du magazine de technologie Wired, a même admis qu’il ne tolérait pas d’écran d’ordinateur dans la chambre de ses enfants.
« Nous avons constaté en premier les dangers de cette technologie et je ne veux pas que mes enfants puissent être confrontés à ces problèmes », a affirmé Anderson pour justifier ces restrictions.
Bilton dit avoir constaté que la plupart des pionniers de la technologie limitent l’utilisation de gadgets comme les tablettes ou les smartphones par leurs enfants à 30 minutes par jour pendant la semaine, alors que d’autres ne tolèrent l’usage de la technologie que pendant le week-end.
A partir de l’âge de dix ans, les enfants de ces pionniers peuvent, selon le journaliste, utiliser pour la plupart un ordinateur, mais uniquement pour leurs travaux scolaires.
Hannah Rosin, journaliste auprès de The Atlantic, a constaté un phénomène similaire chez les concepteurs d’applications pour enfants. « Là aussi, il a semblé que le divertissement numérique est tabou pendant la semaine », dit-elle.
Les restrictions par rapport à la technologie se reflètent aussi souvent selon les observateurs dans le choix des écoles que les entrepreneurs de Silicon Valley réservent à leurs enfants.
Beaucoup de cadres d’entreprises de Google, Yahoo, Apple et eBay semblent en effet avoir inscrit leurs enfants à la Waldorf School dont la philosophie ne laisse aucune place à la technologie qui selon la direction, représente une menace pour la créativité, le comportement social et la concentration des élèves.

Un article d’Arnaud Lefebvre le 17 septembre 2014 sur le site Express.be.

De l’utopie numérique au choc social

Même les observateurs les plus perspicaces de la crise financière sous-estiment le poids de cette croyance dans l’omnipotence de la technologie. Ainsi le sociologue allemand Wolfgang Streeck explique-t-il qu’au début des années 70, lorsque apparurent les premiers signes de l’effondrement du modèle social issu du compromis d’après-guerre, les dirigeants occidentaux mirent en œuvre trois stratégies pour gagner du temps et maintenir le statu quo : l’inflation, l’endettement des États et, finalement, l’encouragement tacite à l’endettement des particuliers, auquel le secteur privé vend des prêts immobiliers et des crédits à la consommation. Au nombre de ces dispositifs visant à retarder l’inévitable, Streeck ne mentionne pas les technologies de l’information.
Celles-ci créent à la fois de la richesse et des emplois – à condition que chacun se transforme en entrepreneur et apprenne à programmer pour écrire des applications. Parmi les premiers, le gouvernement britannique a concrétisé ce potentiel à l’échelle nationale en tentant de vendre les données de malades aux compagnies d’assurances (mais une vague de protestation populaire a mis un terme à cette initiative), ou les données personnelles d’étudiants aux opérateurs de téléphonie mobile et aux vendeurs de boissons énergisantes. Un récent rapport, financé en partie par Vodafone, affirme que l’on pourrait générer 16,5 milliards de livres (21 milliards d’euros) en aidant les consommateurs à gérer, c’est à dire à vendre, leurs données personnelles.
(…)
Comme l’explique M. Brian Chesky, le président-directeur général d’Airbnb, « le chômage et les inégalités sont au plus haut, mais nous sommes assis sur une mine d’or (…). Nous avons appris à créer nos propres contenus, mais nous pouvons désormais tous créer notre propre emploi et, pourquoi pas, notre propre secteur d’activité ».
(…)
La numérisation de la vie quotidienne combinée à l’avidité déchaînée par la financiarisation laisse présager la transformation de toute chose – notre génome comme notre chambre à coucher – en bien productif.
(…)
Il n’est guère surprenant que les catégories sociales écrasées par le fardeau de l’austérité commencent à convertir leur cuisine en restaurant, leur voiture en taxi et leurs données personnelles en actif financier. Que peuvent-elles faire d’autre ?
Pour la Silicon Valley, nous assistons là au triomphe de l’esprit d’entreprise, grâce au développement spontané d’une technologie détachée de tout contexte historique, et notamment de la crise financière. En réalité, ce désir d’entreprendre est aussi joyeux que celui des désespérés du monde entier qui, pour payer leur loyer, en viennent à se prostituer ou à vendre des organes. Les États tentent parfois d’endiguer ces dérives, mais il leur faut équilibrer le budget. Alors, autant laisser Uber et Airbnb exploiter la « mine d’or » comme bon leur semble. Cette attitude conciliante présente le double avantage d’augmenter les rentrées fiscales et d’aider les citoyens ordinaires à boucler leurs fins de mois.

Extraits d’un article d’Evgeny Morozof dans Le Monde Diplomatique d’août 2014.

Le numérique modifie la lecture

Avec le numérique, il y a une vraie fascination pour la puissance et l’illimité quand bien même cette puissance ne nous est pas utile. Or la culture ne naît pas d’une accumulation. Il ne s’agit pas d’avoir accès à des milliers de livres, mais de les lire vraiment.
À partir du moment où le texte est numérisé, on peut y ajouter des liens, du son, des images et de la vidéo. On entre dans l’hypermédia. On déconstruit le texte et le lecteur ne lit plus du tout de la même manière. Textualité et matérialité sont liées. Les nouvelles pratiques de lecture qui se développent sur écran ne sont pas des modes de lecture approfondie mais sont liées à une forme d’hyperactivité qui fait qu’on papillonne, que l’on scrute mais que l’on ne lit plus vraiment. Le numérique détruit nos capacités à nous concentrer.
Dès 1967, Marshall McLuhan, dans son livre « Pour comprendre les média », utilisait cette fameuse formule « le médium est le message », qui est on ne peut plus juste aujourd’hui. C’est à dire qu’indépendamment même du contenu, c’est la manière dont on accède à lui qui devient déterminante. Or celle qui se développe aujourd’hui favorise le zapping, la lecture superficielle, l’absence de mémorisation, un état d’excitation permanent qui correspond à un nouveau type d’humain perpétuellement insatisfait, versatile, ouvert à tout et en même temps atomisé, incapable d’avoir une véritable intériorité.

Extrait d’un entretien avec Cédric Biagini dans le mensuel CQFD de février 2013.

Le succès du livre numérique

En France, le chiffre d’affaires « officiel » des ventes de téléchargements de fichiers type PDF ou équivalents sur terminaux numériques totalise 1.8 % du marché – représenté par l’ensemble des ventes de l’édition française. C’est déjà fort peu de chose quand on met çà en relation avec le matraquage phénoménal, publicitaire, médiatique et institutionnel, mobilisé pour promouvoir ces téléchargements et les ventes de ces terminaux. Mais le point essentiel et qui permet de vraiment prendre la mesure des choses, c’est que 80 % de ces achats de téléchargements sont le fait des bibliothèques publiques. Bref, le prétendu « livre numérique » représente moins de 0.4 % du marché – hors marché publics – , autrement dit… rien.
Il est également à noter que ces achats publics ne correspondent à aucune demande des lecteurs fréquentant les bibliothèques, et n’y trouvent aucun preneur. Le centre national du livre et les divers organismes de tutelle, ou interprofessionnels, sont très avares de statistiques. Il m’a fallu sérieusement enquêter pour établir le ratio de 80 % d’achats publics pour les téléchargements de fichiers, et de même pour découvrir que les marchés publics représentent globalement 18 % du marché de la librairie. Bien que confirmés par les fonctionnaires du ministère de la Culture, ces ratios ne sont publiés nulle part, et pour cause, ils sont édifiants.
Cependant, ce qui est manifeste, puisque c’est Madame la ministre qui l’affirme, c’est que, si on les laisse faire, les pouvoirs publics ont instruction d’y consacrer une part majeure des budgets initialement – et démocratiquement – attribués au soutien du livre et de la librairie, alors même que tout cela en est l’antithèse destructrice. Les effets désastreux de cette politique sont pour l’instant occultés par le bide total du numérique en dépit de son subventionnement massif. Bide qui s’est encore confirmé en fin d’année, où les ventes de téléchargement ont été quasi nulles.

Extrait de propos de Dominique Mazuet recueillis par Nicolas Norrito dans le journal CQFD de février 2013.