Retour planétaire des forces réactionnaires

Il est difficile de faire abstraction de ses propres angoisses lorsqu’on transcrit la longue liste de dirigeants xénophobes sur un planisphère : tant de pays concernés, si peu de contre-exemples. Qui plus est lorsqu’on y ajoute des Le Pen, Wilders et tant d’autres, pas (encore) parvenus au pouvoir mais qui occupent une place centrale dans leur espace national respectif. […]

Et on n’aura pas tort d’accuser le néolibéralisme… À force de mettre les populations de la planète en compétition pour des boulots de merde, à force d’instrumentaliser un chômage de masse pour contrecarrer toute amélioration des conditions de vie, à force de laisser l’arbitraire économique s’abattre sur la vie de millions de personnes et enlever toute substance au pouvoir politique, à force de transformer l’État en une succursale des intérêts économiques et financiers au détriment du renforcement de la démocratie, le néolibéralisme a assurément joué un rôle majeur. Un argument fondé que seuls les plus ardents thuriféraires libéraux essaient péniblement d’écarter.

Accuser la mondialisation néolibérale ne doit pourtant pas nous faire tomber dans le piège grossier tendu par ceux, nombreux, et de tout bord politique, qui affirment que le clivage structurant du 21ème siècle se situerait désormais entre « la mondialisation » d’un côté, présentée comme inéluctable tant du point de vue de l’horizon qu’elle incarne que des formes qu’elle prend, et le repli national de l’autre. Cette dichotomie est une illusion, comme l’explique le politologue Jean-François Bayart dans une interview pour Lignes d’Attac : « depuis deux siècles, la globalisation repose sur la mondialisation économique et financière, sur l’universalisation de l’État-nation et sur les idéologies de repli identitaire ». […]

Comme le montre ce dossier, l’un des traits communs de ces dirigeants réactionnaires est de prétendre combattre le néolibéralisme tout en intensifiant certaines de ses dimensions : confier les clefs du système financier à d’ex-banquiers d’affaires (issus de Goldman Sachs, notamment), accentuer les droits et facilités donnés aux multinationales pour poursuivre leur prédation sur les ressources naturelles ou bien encore détricoter ce qui reste des politiques sociales. Pour paraphraser Bayart (dans son livre L’impasse national-libérale), le nationalisme est jeté en pâture aux pauvres, pendant qu’on sécurise le libéralisme et les « bienfaits » du productivisme et des marchés globaux pour les riches.

[…]

Longtemps divisées et marginalisées, ces forces conservatrices, suite à un patient travail sur le plan idéologique et sur le terrain, arrivent désormais a présenter un front uni, derrière un champion charismatique et sur la base d’une assise sociale, en mesure de chambouler l’ordre établi. C’est la nouveauté de cette période et le grand danger auquel nous faisons face : que les forces nationalistes et néolibérales s’allient autour d’un agenda commun visant à opérer une revanche sociale contre les pauvres, les minorités, les femmes, etc.
Y compris en les persécutant et en criminalisant toute contestation sociale, au nom de la réaffirmation de l’autorité de l’État.
Les Trump, Poutine, Modi and co peuvent en effet être vus comme la partie émergée d’une réaction conservatrice menée avec minutie par des mouvements de droite et d’extrême-droite. Que visent-ils ? Reconquérir l’hégémonie politique et culturelle qu’ils jugent avoir perdue par les victoires accumulées et la conjonction des mouvements de décolonisation et de démocratisation, des mouvements pour les droits civiques, politiques, sociaux, économiques et culturels, des mouvements féministes, des mouvements écologistes et des mouvements pour les droits des populations indigènes.

Extraits d’un article de Maxime Combes dans Lignes d’attac de juin 2017.

G20 aveuglement idéologique

Le G20 en juillet à Hambourg sera un des premiers rendez-vous internationaux post-Trump et post-Brexit. Il se donne pour but de « construire un monde interconnecté » selon le titre donné à ce sommet. Le document officiel de présentation est en lui-même le résumé d’un aveuglement dramatique.

« Il ne peut y avoir de retour à une ère de pré-globalisation » affirme le document. Au moment où les États-Unis suspendent l’accord de libre-échange avec le Pacifique, où ils remettent en cause de manière unilatérale l’ALENA et érigent un mur face au Mexique, au moment où ils menacent de se retirer de l’OMC et des organismes multilatéraux, une telle affirmation relève de l’incantation et de la croyance aveugle en la religion du marché global.

Aucune des conséquences de la globalisation des quarante dernières années n’est mentionnée. Elles nourrissent pourtant un protectionnisme et un nationalisme agressif et conquérant et conduisent au retour à une ère de pré-globalisation, non pas des années 1960, mais à celle des années 1930.
Et ce ne sont pas la « digitalisation » du monde et sa « connectivité », qualités affichées comme objectifs de ce sommet, qui redonneront des couleurs à une globalisation qui a fracturé les sociétés, affaibli les pouvoirs politiques, détruit des cultures et des territoires, déraciné des millions de personnes se heurtant désormais à des murs infranchissables.

C’est pourquoi ce sommet promet un enfermement mortifère entre un néolibéralisme à prétention multilatérale, qui a bien du mal à se réaliser, et un national-néolibéralisme assumé, prétendant réparer les dégâts de la globalisation économique et financière. […]

Le choc avec le monde réel sera rude. C’est le choc avec le monde des énergies fossiles, celui de Trump et de Poutine, celui aussi de la dénonciation ou de l’oubli de l’Accord de Paris : s’il est juste de s’inquiéter des déclarations du président étasunien cherchant à se dégager de l’Accord de Paris et de la Convention des Nations-unies sur les changements climatiques, comment comprendre l’acceptation par l’Union européenne d’un traité de libre-échange avec le Canada qui ne mentionne pas cet accord climatique et qui, s’agissant des énergies, ne distingue en rien les énergies propres des énergies sales, voire très sales comme celles extraites des sables bitumineux ou du nucléaire ‘?
[…]
Ce sommet sera pour nous l’occasion d’affirmer le refus de la fuite en avant dans la libéralisation économique et financière et des aventures nationalistes, xénophobes et racistes qui ont grandi en son sein. Avec des mouvements sociaux du monde entier, nous y construirons les voies pour une dé-globalisation solidaire et coopérative, pour des alternatives capables de prendre soin des humains et de la Terre.

Extrait d’un article de Geneviève Azam dans Lignes d’attac d’avril 2017.

Le fascisme de la société de consommation

« Je ne voudrais pas vivre ailleurs qu’en Occident, malgré tout ce que l’on peut lui reprocher. Et vous, préféreriez-vous les dictateurs sanguinaires, les religieux fanatiques ou les mafieux sadiques ? Décidément, non, je n’échangerai pas mon Union européenne contre l’Arabie saoudite, le Mexique ou la Corée du Nord !  »
Voilà ce que la critique de fond de notre civilisation déclenche souvent comme réaction. Certes, il y a du vrai là dedans. Et aussi l’idée selon laquelle l’Occident resterait malgré tout démocratique et respectueux des droits de l’homme.

Est-ce si sûr ? Cessons de comparer, décalons notre regard et examinons cela à la loupe. Jean-Claude Michéa a montré que la société occidentale-libérale se considère comme « L’empire du moindre mal », et, faute de mieux, nous devrions nous en contenter, car d’une part les grandes idéologies – la théocratie, le fascisme, le communisme – ont montré leurs limites et leur nocivité, et d’autre part l’émergence de tout nouveau modèle de société – décroissance, écosocialisme ou démocratie écologique – est impensable, puisque « there is still no alternative » (TISNA). Cette opinion courante est l’une des raisons – avec la consommation, le confort et les divertissements – pour lesquelles les populations des pays industrialisés sont hébétées, fatalistes ou même plus ou moins satisfaites de leur sort.
En sortant du bois pour affronter l’oligarchie, sa police et ses tribunaux, on a toujours quelque chose à perdre : son emploi, son logement, sa liberté ou simplement sa tranquillité. Alors, faisons le gros dos, rasons les murs et baissons la tête, peut-être aurons-nous une petite chance de passer entre les mailles du filet, puisque nous sommes les champions de l’individualisme et de l’optimisme irréaliste, ce mécanisme de défense psychologique qui consiste à voir son propre avenir avec des lunettes roses : « Même si les autres tombent dans le trou, moi j’aurai de la chance, je m’en sortirai toujours dans le grand flipper de la vie. »
La possibilité de révolutionner la société s’éloigne d’autant plus…

Il n’y a plus grand monde pour croire et affirmer que nous vivons réellement en démocratie. Les élections sont vues par beaucoup comme son simulacre, la corruption du personnel politique et administratif n’est jamais loin et les thérapies de choc libérales, mises en œuvre contre l’avis des peuples, viennent couronner le tout.
[…] Il y a longtemps que je suis persuadé de la réalité d’un effondrement écologique à moyen terme. Aujourd’hui, une autre conviction s’y est ajoutée : nous nous enfonçons chaque mois (semaine ?) qui passe dans une société de plus en plus totalitaire. Et cela, c’est du court terme !

Les signes se multiplient. Prenons deux exemples. En Belgique, le ministre de l’Intérieur Jan jambon (prononcer « Yambonne ») a l’intention d’enregistrer les empreintes digitales de tous les citoyens sur leur carte d’identité, au nom de la lutte contre le terrorisme. En France, le 23 juillet 2015, le Conseil constitutionnel a, à une large majorité, validé la « loi sur le renseignement » permettant de capter les métadonnées internet de tout citoyen. Ce tournant sécuritaire s’inscrit dans le droit fil du totalitarisme. L’historien Marc Weinstein en donne sa définition : « Le totalitarisme est une tendance moderniste à l’indivision du social sous domination des déterminations objectives (mouvement absolu de la technoscience, de l’État et de l’économie). » Le capitalisme néolibéral y correspond parfaitement.
Les individus sont à la fois atomisés et unifiés, emportés dans un mouvement permanent – éventuellement appelé « Progrès » – vers une fin de l’histoire et la création d’un homme nouveau, jadis sous l’emprise d’un chef charismatique (Hitler, Mussolini, Staline, Mao), aujourd’hui d’un principe directeur, celui de la concurrence comme modèle social total. Le totalitarisme pose l’objectivité, la transcendance et le caractère « naturel » des lois économiques, étatiques et scientifiques, auxquelles nul ne peut prétendre se soustraire. Il recherche la puissance sans limites, nie les valeurs politiques et culturelles subjectivement déterminées. Le temps devient linéaire et quantitatif, l’espace est aboli. La gouvernementalité techno-économique (déterritorialisée) se substitue à la loi souveraine (territorialisée). Les êtres humains deviennent superflus, obsolescents (cf. Günther Anders) dans un monde de non-sens, d’inculture, de barbarie, d’anomie et « d’évaporation de la loi », une « anti-culture industrielle et consumériste », souligne Weinstein.

[…]
Au début des années 1970, Pasolini avait déjà compris que le consumérisme représentait une nouvelle version du fascisme encore plus dangereuse que la précédente mussolinienne : « On peut donc affirmer que la “tolérance” de l’idéologie hédoniste voulue par le nouveau pouvoir est la pire des répressions de toute l’histoire humaine. » Le fascisme d’aujourd’hui se niche ailleurs que dans les gesticulations de ses sbires, en gros dans les plis du néolibéralisme. Manuela Cadelli, présidente de l’Association syndicale des magistrats, a récemment défrayé la chronique dans une carte blanche intitulée « Le néolibéralisme est un fascisme : je prétends que le néolibéralisme est un fascisme car l’économie a proprement assujetti les gouvernements des pays démocratiques mais aussi chaque parcelle de notre réflexion. L’État est maintenant au service de l’économie et de la finance qui le traitent en subordonné et lui commandent jusqu’à la mise en péril du bien commun. » Des libéraux pleins de morgue l’ont attaquée sur la Toile, avec leurs sophismes habituels. Qui peut encore y croire, à part eux ?

Extraits d’un article de Bernard Legros dans La Décroissance de mai 2016.

Le néolibéralisme divise pour mieux régner

Depuis le début de la vague néolibérale toutes les réformes sont présentées comme destinées à réduire les inégalités ou « sauver » notre modèle social. C’est une façon de masquer l’objectif réel, à savoir : réduire le périmètre de l’État social afin d’ouvrir de nouveaux marchés à la concurrence, baisser les impôts des hyper-possédants et « rassurer » les marchés financiers.

Ainsi, le projet politique poursuivi fait l’objet d’un débat biaisé dans la mesure où il se fait passer pour le contraire de ce qu’il est. Mais la ruse grossière ainsi employée ne se limite pas à masquer un projet socialement délétère, elle permet de surcroît de diviser la population pour assurer la domination sans partage des classes supérieures.
En effet, les attaques contre les classes moyennes sont systématiquement présentées comme des mesures de lutte contre les inégalités que subissent les classes plus défavorisées qu’elles. Cela permet de les stigmatiser afin de justifier le siphonnage de leurs ressources en direction des hyper-possédants tout en dressant les classes populaires contre elles.
Bien sûr, lorsque l’on veut s’en prendre aux populations précaires, le même stratagème sera utilisé : on présentera les bénéficiaires des minima sociaux comme étant à la charge des classes moyennes. Ainsi, le bénéfice politique de cet argumentaire est double. Il permet de justifier des mesures permettant le siphonnage des revenus du pays vers le haut de la structure de classe tout en divisant les victimes de ce siphonnage afin de les empêcher de se structurer politiquement pour défendre leurs intérêts communs.

Extrait d’un article du philosophe Laurent Paillard dans le mensuel Les Zindigné(e)s de mai 2015.

Néolibéralisme, discours sécuritaire et médias

Dans Punir les pauvres, le sociologue Loïc Wacquant a montré la relation étroite entre la déréglementation du marché du travail et la politique sécuritaire. Pour résumer à grands traits son travail, on peut retenir qu’il est parti du fait qu’il n’existe aucune corrélation statistique entre le taux d’incarcération et le taux de criminalité (…)

Sur un autre versant de l’espace bourdieusien, la critique des média a également produit nombre de connaissances intéressantes en montrant notamment comment ils sont organisés de façon à interdire l’accès au grand public des idées hétérodoxes et corrélativement, comment ils sont nécessairement monopolisés par les idées reçues et l’idéologie dominante. (…)

Si on en revient à l’intuition lumineuse de Loïc Wacquant, on peut aller plus loin dans la compréhension du moment politique que nous vivons : non seulement nous n’assistons pas à une rencontre fortuite entre le néolibéralisme et le discours sécuritaire puisqu’ils forment un tout, mais en plus, il faut comprendre l’unité de fonctionnement de ce tout avec les médias pour reconstituer complètement le puzzle politique qui nous occupe. (…)

Les médias sont, non plus le quatrième pouvoir, mais le centre du pouvoir. Il suffit de voir qui possède les titres de presse, les radios et les chaînes de télévision (…)

La mise en scène de l’insécurité, par TF1 notamment, n’est pas simplement un moyen de faire de l’audience en misant sur le sensationnalisme, c’est aussi, et même avant tout, un discours politique d’extrême droite sur l’espace public, la société et le rapport à l’autre. On peut ajouter que ce discours est encore plus radical que celui du Front National et que c’est pour cela qu’il a un effet de dédiabolisation quasi mécanique. Il construit jour après jour un espace social atomisé dans lequel autrui est montré essentiellement comme une menace. Or, constituer l’espace public et l’altérité comme des dangers a pour conséquence de supprimer le peuple comme agent politique pour le transformer en ce que Hannah Arendt appelle une masse dans le système totalitaire. (…)

Oui, nous sommes la cible, des ménagères, des êtres voués à rester enfermés, tenus par la crainte et n’ayant d’autre horizon que la consommation, laquelle prescrit une déréglementation du marché du travail nécessaire pour assouvir instantanément les désirs du consommateur devenu roi. Finalement, le discours sécuritaire est l’autre face de la publicité qui a la même fonction : replier l’individu sur ses désirs privés et constituer l’autre comme un obstacle, un objet de jalousie -s’il possède- ou de mépris- s’il ne possède pas- (…)

Extraits d’un article de Laurent Paillard dans Les Zindigné(e)s de janvier 2015.

118 organisations réfutent la thèse d’un réchauffement climatique !

Elle se réunit chaque année pour une conférence annuelle sur las changements climatiques. En 2014, c’est la capitale du toc et du fric, Las Vegas, qui a accueilli l’événement. Un décor symbolique pour l’Institut Heartland qui a invité plus de 400 personnes dans le gigantesque Mandalay Hotel pour trois jours de conférences, de débats et de copieux repas. Basé à Chicago, ce « think tank » néolibéral officie depuis les années 90. À l’époque, son credo était la santé publique et plus particulièrement la défense de l’industrie du tabac. Son président, Joe Bast, n’hésitait pas à claironner que « les liens entre cigarette et cancer sont basés sur de la science de pacotille (junk science) ». Ses principaux mécènes étaient ExxonMobil et l’industrie du tabac. Mais depuis les années 2000, c’est le réchauffement climatique qui les occupe.
La conférence climatique du Heartland est sponsorisée par trente-deux organisations. Moyenne d’âge des invités : 70 ans. Profession : retraités. Signe distinctif : libertariens, imbibés par cette idéologie ultra-libérale qui abhorre l’État et toute forme de régulation.
(…)
Comme dans une pièce de Broadway, le contre-mouvement climatique a ses stars qui tiennent l’affiche mais surtout ses régisseurs, ses techniciens et ses producteurs qui œuvrent dans l’ombre. C’est sur ces derniers que le sociologue Robert Brulle, de l’université Drexel, a travaillé. (…)
Fin 2013, Brulle a dévoilé les financements de 118 organisations majeures qui réfutent la thèse d’un réchauffement climatique. Au total, entre 2003 et 2010, 91 d’entre elles ont reçu 558 millions de dollars. Officiellement, car en réalité, elles auraient disposé de près de 900 millions de dollars. (…)
Jusqu’en 2007, les argentiers classiques du mouvement sceptique s’appelaient ExxonMobil, Chevron ou les frères Koch. Ces deux milliardaires ont fait fortune grâce aux richesses du sous-sol américain et canadien. Ils financent abondamment le Tea Party et ont lâché jusqu’à 500 millions de dollars en 2011 pour renverser, en vain, Obama. Or, d’après Brulle, ils ne font plus de contributions publiques au mouvement des négateurs. Et comme aux États-Unis le donateur peut rester anonyme, une lessiveuse institutionnalisée suffit pour servir d’intermédiaire. C’est ce que fait Donors Trust, une boîte noire qui redistribue des centaines de millions de dollars aux négateurs. « Il est désormais impossible de tracer 75 % des fonds qu’ils reçoivent », assure Brulle.

Extraits d’un article de Laure Noualhat dans Siné mensuel de novembre 2014.

Les économistes médiatiques nous enfument

Ils sont entre 40 et 50 économistes surmédiatisés (sur 3000 ou 4000 économistes en France, scandalisés voire traumatisés par ces pratiques) à s’être transformés en lobbyistes de leurs employeurs privés.Le plus connu d’entre eux, Daniel Cohen, a été embauché par la banque Lazard, LA banque d’affaires du capitalisme de connivence français, qui est au cœur de tous les deals financiers et industriels depuis vingt ans. Il gagnait, en 2011, entre 10 et 20 fois plus que ce qu’il gagne à l’École normale supérieure (ENS) !
Il y a une OPA de la finance sur les milieux intellectuels et c’est un danger. La loi de 2006 a autorisé les grandes universités à créer des fondations et des chaires financées par les grand groupes, comme Loréal, Axa, Total, BNP Paribas, Crédit Agricole…
(…)
Alors que le traitement d’un professeur en fin de carrière avoisine les 5000 euros par mois, les bénéficiaires d’une chaire sénior à l’École d’économie de Toulouse, très liée au privé, ont une rémunération trois à quatre fois supérieure. D’évidence, l’indépendance de la recherche est en danger.
Au cours de mon enquête, j’observe aussi qu’une partie des journalistes est dans ce même système de corruption. Je prends l’exemple d’une grande émission qui est totalement à pensée unique, la pensée unique néolibérale, qui est C dans l’air, d’Yves Calvi. Les seuls économistes invités sont précisément ceux qui siègent au CA des banques, etc. et qui, de fait, médiatisent « l’économie » de leurs clients. Ils sont invités non-stop, partout, dans tous les médias. On ne voit qu’eux pratiquement, on n’entend qu’eux, ils nous expliquent la crise et ses solutions à leur manière, néolibérale. Un scandale. Parmi ceux que l’on entend et voit partout, il y en a qui sont présentés comme économistes alors qu’ils ne le sont même pas, comme Marc Fiorentino qui détenait lui-même une société de placement en Bourse et qui avait fait l’objet de trois sanctions de l’Autorité des marchés financiers.
(…)
La corruption a gagné jusque dans les rangs du PS et une partie du personnel politique a été totalement gangrénée par le camp adverse ! Regardez sur qui s’appuie François Hollande : Jean-Pierre Jouyet dont toutes les convictions sont à droite, qui pense « qu’il faut aller vers davantage de flexibilité et des boulots qui ne sont pas forcément payés au SMIC », dont les réseaux personnels sont des amitiés avec les banquiers d’affaires. Emmanuel Macron, devenu ministre de l’Économie et remplacé en tant que conseiller économique de Hollande par Laurence Boone, membre du Cercle des économiste (l’un des cénacles mondains et parisiens de la pensée unique), chef économiste chez Bank of America Merrill Lynch, puis dans le groupe du milliardaire François Pinault.

Extraits d’un entretien avec Laurent Mauduit dans le journal Siné mensuel d’octobre 2014.

La doxa libérale

Vous teniez tout à l’heure une conférence de presse, et vous avez réclamé des accords entreprise par entreprise, la privatisation des services publics, la flexibilité des salaires… C’est un vrai programme de gouvernement ! Vous êtes candidat à la présidentielle ?
– Non, certainement pas, sourit Jean-Claude Trichet. Ce sont simplement les moyens que, mes collègues et moi-même, croyons importants pour croître plus vite en Europe et créer plus d’emplois.

Ce « technocrate à la française », en effet, n’est pas candidat : aucun prétendant n’oserait se présenter avec pareil programme, aussi ouvertement libéral.
Mais quand on parle de « réformes structurelles »,le relance-t-on, ça ressemble aux plans d’ajustement structurels du FMI dans les années 1980 : libéralisation, déréglementation… Ce programme n’a pas fonctionné en Amérique latine ni en Afrique. Pourquoi est-ce qu’il marcherait aujourd’hui pour la Grèce, pour l’Espagne, pour l’Italie, pour la France ?
Loin de récuser le rapprochement, le président offre une argumentation pour le moins inattendue : le programme du FMI a marché ! Quels sont les pays qui ont remarquablement résisté à la crise ? Ce sont les pays émergents, ce sont les pays d’Amérique latine qui, grâce à leurs réformes structurelles, se sont retrouvés dans une situation de beaucoup plus forte résistance. Nous avons un remarquable comportement de l’Afrique. Il y a des réformes qui permettent aux forces productives de se libérer….
Même l’économiste Milton Friedman, avant son décès, n’osait plus se tenir aussi droit dans ses bottes : le maître à penser des libéraux concédait ainsi, à propos de la crise argentine, que la responsabilité des hommes du Fond monétaire est indéniable.
Et si ce pays s’en tire mieux aujourd’hui, c’est aussi, sans doute, justement, parce qu’il s’est écarté des recommandations du FMI…

Extrait d’un article d’Antoine Dumini initialement publié dans Le Monde Diplomatique de novembre 2011 et republié dans le journal Fakir d’octobre-novembre 2014.

Comment refouler l’ordre marchand ? Avec de l’audace !

Les néolibéraux ont si bien enraciné l’idée qu’il n’y avait pas d’alternative qu’ils en ont persuadé leurs adversaires, au point que ceux-ci en oublient parfois leurs propres propositions…
Rappelons-en quelques-unes en conservant à l’esprit que plus elles semblent ambitieuses aujourd’hui, plus il importe de les acclimater sans tarder. Et sans jamais oublier que leur rudesse éventuelle doit être rapportée à la violence de l’ordre social qu’elles veulent défaire.
Cet ordre, comment le contenir, puis le refouler ? L’extension de la part du secteur non marchand, celle de la gratuité aussi, répondrait d’un coup à ce double objectif.
(…)
Il conviendrait peut-être de définir démocratiquement quelques besoins élémentaires (logement, nourriture, culture, communications, transports), de les faire financer par la collectivité et d’en offrir à tous la satisfaction. Voire, comme le recommande le sociologue Alain Accardo, d’étendre rapidement et continûment le service public jusqu’à la prise en charge gratuite de tous les besoins fondamentaux à mesure de leur évolution historique, ce qui n’est économiquement concevable que moyennant la restitution à la collectivité de toutes les ressources et toutes les richesses servant au travail social et produites par les efforts de tous. Ainsi, plutôt que de solvabiliser la demande en augmentant fortement les salaires, il s’agirait de socialiser l’offre et de garantir à chacun de nouvelles prestations en nature.
(…)
Un tel programme comporterait un triple avantage. Politique : bien que susceptible de réunir une très large coalition sociale, il est irrécupérable par les libéraux ou par l’extême droite. Ecologique : il évite une relance keynésienne qui, en prolongeant le modèle existant, reviendrait à ce qu’une somme d’argent soit injectée dans les comptes en banque pour être redirigée vers la consommation marchande par la police publicitaire (Le plan B n°22, Paris, février-mars 2010). Il privilégie aussi des besoins qui ne seront pas satisfaits par la production d’objets inutiles dans les pays à bas salaires, suivie de leur transport en conteneurs d’un bout à l’autre de la terre. Un avantage démocratique enfin : la définition des priorités collectives (ce qui deviendra gratuit, ce qui ne le sera pas) ne serait plus réservée à des élus, à des actionnaires ou à des mandarins intellectuels issus des mêmes milieux sociaux.
(…)
Le garrot imposé à la collectivité se desserrera d’autant plus vite que celle-ci recouvrera les recerttes fiscales que trente ans de néolibéralisme ont dilapidées. Pas seulement lorsqu’on a remis en cause la progressivité de l’impôt et s’est accomodé de l’extension de la fraude, mais quand on a créé un système tentaculaire dans lequel la moitié du commerce international de biens et de services transite par des paradis fiscaux . Leurs bénéficiaires ne se résument pas à des oligarques russes ou à un ancien ministre français du budget : ils comptent surtout des entreprises aussi dorlotées par l’État (et aussi influentes dans les médias) que Total, Apple, Google, Citigroup ou BNP Paribas.

Quelques extraits d’un long article de Serge Halimi dans Le Monde Diplomatique de septembre 2013.

Dette, protectionisme, lutte des classes, la bataille des idées.

Dans l’aquoibonisme ambiant, je tenais à rappeler çà : qu’on avance. Qu’on a déjà avancé. Jamais aussi vite qu’on le voudrait, évidemment. Mais que de chemin parcouru, en une poignée d’années ! Et je tenais à le rappeler maintenant. Pourquoi maintenant ?

Parce que nous ne sommes pas, pas encore, au cœur de la tempête. Nous vivons comme un palier dans la crise, un temps suspendu. Des choses bougent, dans les têtes, dans les urnes, mais sans fracas pour l’instant, comme en souterrain.

Profitons-en. Que nos armes soient affûtées pour les prochaines secousses. Que nous ne rations pas le coche, cette fois. Car que s’est-il produit, en 2008, après la chute de Lehman Brothers ? Nos adversaires eux-mêmes, les libéraux, déclaraient leur système coupable, pourri, pervers, et promettaient qu’ils ne recommenceraient plus. Ils ont recommencé. Cinq ans plus tard, tel un phénix renaissant de ses cendres, leur système coupable, pourri, pervers, est à nouveau debout. Mais la faute à qui ? Parce qu’ils étaient trop forts ou parce que nous étions trop faibles ? Un boulevard était ouvert, mais nos idées n’étaient pas mûres, et sans force politique pour les porter, et nous avons défilé, par trois fois, par millions, au printemps 2009, avec ce slogan creux, insignifiant : Nous ne paierons pas leur crise.

C’est la mère des batailles, les idées. Si on la perd, ou qu’on ne la mène pas, si les esprits ne sont pas conquis et prêts à conquérir, difficile, derrière, de se lancer dans les luttes sociales, dans l’affrontement électoral – ou alors sur des bases fragiles, étriquées.

Extrait d’un dossier « La bataille des idées » signé François Ruffin dans le journal Fakir n°62 de septembre 2013.