Gauche radicale

Pour moi il n’y a de gauche que radicale. C’est pour ça que je refuse le mot « radical ». Je dis toujours qu’il n’y a pas d’extrême gauche, il n’y a pas d’ultragauche, etc. On ne peut pas être trop à gauche. On ne peut pas être trop pour la justice ou trop pour l’égalité, ça n’a aucun sens. Je pense qu’il n’y a pas de gens d’extrême gauche par exemple. Quand dans les médias un peu mainstream on me dit : vous êtes un intellectuel de gauche radicale, je réponds : pas du tout. On ne peut pas être radicalement à gauche. Donc il y a la gauche, c’est-à-dire l’ensemble des gens qui vont se définir pour la justice sociale, l’égalité et la liberté. Et tout le reste ce sont des espèces de dérivés de la droite. Il y a des nuances de droite mais il n’y a qu’une gauche, qui est l’ensemble des gens qui luttent contre les systèmes de pouvoir.

[…]

Une des forces que la droite a réussi à faire sur la police, c’est de la faire passer pour un corps faible. C’est de définir la police comme un corps vulnérable qu’il faut protéger. Et donc on augmente les lois sur la légitimité de la force, sur l’usage des armes, etc. Le fait que la police se fasse passer pour le corps faible et non pour le corps fort, le corps qui met en danger, ça c’est une révolution symbolique, c’est une transformation de la perception.

Judith Butler le dit très bien dans son texte sur le sionisme, où elle dit : la manière dont fonctionnent les forts aujourd’hui, c’est de se faire passer pour vulnérables. Israël, les États-Unis, la masculinité qui serait mise en danger par le féminisme… vous voyez ? L’opération essentielle du pouvoir aujourd’hui, c’est de faire passer les dominants pour des vulnérables et les dominés pour des gens qui les mettent en danger. Je pense que ce sont des révolutions symboliques très puissantes qui s’opèrent aujourd’hui et contre lesquelles il faut lutter très puissamment.

Et puis il y a quand même une révolution qui a marché, dont je dis qu’il faut beaucoup s’en inspirer, c’est la révolution néolibérale qui a été une révolution symbolique en l’occurrence dans les manières de gérer, de penser l’économie, l’État, etc. Ce qui est très beau c’est de voir que ce sont des gens, notamment Hayek ou Friedman qui ont dit : on n’ira pas dans la rue. On va laisser la rue aux marxistes et on va laisser l’université, les campus, etc. aux gauchistes. Nous, on va infiltrer le centre.
Donc ils ont créé la Société du Mont-Pèlerin. Ils étaient trente. Et ils ont créé pendant vingt ans des banquiers centraux, des économistes, des ministres. Et en vingt ans ils ont changé le monde. C’est-à-dire qu’ils ont eu une pratique de l’infiltration tenace, en laissant les médias et l’espace de la rue à la gauche.
En infiltrant le système et en infiltrant l’État, ils ont transformé les pratiques des gouvernements. Ils ont fait qu’aujourd’hui on a une élite ou une classe dominante qui est dans une hégémonie néolibérale. Je me dis toujours : est-ce qu’on ne devrait pas s’inspirer de cette méthode des vainqueurs ? Je suis maintenant un grand partisan de la pratique de l’infiltration radicale de gauche.

Je dis toujours à mes étudiants (j’ai été prof en droit un moment) : ne devenez pas avocats mais devenez juges si vous êtes anarchistes. Qu’est-ce que ça voudrait dire, pendant vingt ans, de dire : je vais aller au Conseil constitutionnel. Qu’est-ce que ça voudrait dire d’être trotskiste au Conseil constitutionnel ? Qu’est-ce que ça voudrait dire d’avoir des anarchistes ministres de l’Intérieur ? Ça changerait peut-être beaucoup plus les choses qu’aller place de la République faire un pot-au-feu tous les six mois. Et je pense que la pratique de l’infiltration radicale est peut-être l’une des manières par lesquelles on peut régénérer aujourd’hui une gauche active, c’est-à-dire une gauche qui sait que les institutions n’ont pas d’essence. Une Banque centrale, ça peut faire une politique très à gauche ou faire une politique très à droite. La police, ça peut être un corps très positif ou être un corps très négatif. Il n’y a pas d’essence des institutions, il y a des gens qui les font fonctionner. Est-ce qu’on ne devrait pas infiltrer les institutions comme les néolibéraux l’ont fait ?

Extraits des réponses de Geoffroy de Lagasnerie aux questions posées par Daniel Mermet sur la radio Là-bas.org le 3 août 2018.

Les démagogues

La Décroissance : Il semble que les démagogues dominent plus que jamais la scène politique et médiatique.

Chris Hedges : L’élection de Trump, ainsi que la popularité croissante des démagogues d’extrême-droite en Europe, sont les symptômes d’un système politique détraqué et d’une culture de masse qui célèbre les aspects les plus dépravés de la nature humaine – la cupidité, le culte du pouvoir, la soif de célébrité, un penchant pour la manipulation d’autrui, la malhonnêteté, une absence de remords et une effrayante pathologie dans laquelle la réalité est ignorée. Trump est le produit de notre monde de fuite du réel et de divertissement permanent. Il incarne le bouleversement des valeurs dans la société de consommation, qui a abouti à un énorme narcissisme et à l’abandon du bien commun.

La Décroissance : l’élection de Donald Trump est pour vous la conséquence de la trahison des élites progressistes, Obama en tête. Sommes-nous condamnés en tant que citoyens à choisir entre la peste et le choléra ?

Chris Hedges : Oui. C’est la décision prise par les élites du Parti démocrate de se vendre au pouvoir des entreprises et de trahir leur base traditionnelle qui nous a donné Trump. Les élites formées dans les grandes écoles, au service des entreprises, ont mené le brutal assaut néolibéral à l’encontre des travailleurs pauvres. Maintenant, elles commencent à le payer. Leur duplicité – qu’incarnent des politiciens comme Bill et Hillary Clinton et Barack Obama – a fonctionné pendant des décennies.
Ces élites, provenant pour beaucoup des universités privées de la côte Est des États-Unis, l’Ivy League, avait la bouche pleine du vocabulaire des valeurs – la civilité, l’ouverture, la condamnation du racisme et de l’intolérance, une préoccupation pour la classe moyenne – tout en donnant un coup de couteau dans le dos de la classe inférieure, au profit de ses maîtres capitalistes. Ce jeu est en train de prendre fin ici et en Europe.

Il y a des dizaines de millions d’Américains, en particulier les Blancs de la classe inférieure, qui sont légitimement furieux de ce qui leur a été fait, à leurs familles et à leurs communautés. Ils se sont levés pour rejeter le modèle néolibéral et le politiquement correct que leur ont imposés les élites sorties des grandes écoles, des deux partis : les Blancs de la classe inférieure sont en train de se rallier à un fascisme américain.

Ces Américains aspirent à une sorte de liberté : une liberté de haïr. Ils veulent la liberté d’exalter la violence et la culture des armes à feu. Ils veulent la liberté d’avoir des ennemis, de s’en prendre physiquement aux musulmans, aux travailleurs sans papier, aux Afro-américains, aux homosexuels et à tous ceux qui osent critiquer leur cryptofascisme. Ils veulent la liberté de ridiculiser et de rejeter les intellectuels, les idées, la science et la culture. Ces sentiments sont engendrés par l’effondrement de l’État libéral.

Les élites du Parti démocrate, dont Barack Obama, ont orchestré cet assaut néolibéral. Ils incarnent la fourberie des élites formées dans les grandes écoles, celles qui parlent le langage du « je comprends la douleur des gens ordinaires », qui brandissent la bible du politiquement correct, tout en vendant les pauvres et la classe ouvrière au pouvoir des entreprises. Cette hypocrisie a fonctionné pendant environ trente ans. Elle ne fonctionne plus. Et nous allons tous payer pour leur vénalité et leur duplicité.

Début d’un entretien avec Chris Hedges dans le mensuel La Décroissance de mars 2017.

L’économie dite hétérodoxe

Au lendemain du crash financier de 2008, des voix dissonantes ont surgi de là où on ne les attendait pas vraiment : des étudiants en économie qui conseilleront les élites de demain (…) À l’université de Manchester, le collectif Post-crash economics society a simplement fait le constat des limites du modèle néolibéral et réclame des cours d’économie dite hétérodoxe.
(…)
Alors qu’une majorité croissante de la population s’enfonce toujours plus loin dans la précarité, le top-1000 des Britaniques les plus riches a vu sa fortune doubler au cours des cinq dernières années.
(…)
Le collectif Post-crash economics society de l’université de Manchester, formé en 2012 et rassemblant une quinzaine d’étudiants en économie, s’est lancé dans une bataille académique pour réclamer une alternative à la soupe libérale de leurs professeurs. On s’est aperçu que quelque chose manquait. Par exemple, nos professeurs étaient incapables d’expliquer le crash ou évitaient de répondre quand on les questionnait là-dessus.
(…)
Ce qui manque, c’est une pluralité dans les théories, une approche multidisciplinaire et une réflexivité politique
(…)

Ha joon chang

Dans un reportage de la BBC diffusé début décembre, un économiste légèrement hétérodoxe de la prestigieuse université de Cambridge, Ha-Joon Chang, confiait au journaliste : Vos collègues disent à vos élèves que vous êtes un excentrique. Ils ferment vos cours, ce qui m’est arrivé au prétexte que je ne publie pas d’articles dans des revues académiques de référence. Et quand des gens comme moi vendent des livres à plus d’un million d’exemplaires, ils répondent qu’on ne peut pas se fier aux masses ignorantes. Le même Ha-Joon Chang affirmait dans son livre Deux ou trois choses que l’on ne vous dit jamais sur le capitalisme (Le Seuil 2012) : 95 % de la science économique est du bon sens que l’on a compliqué !

Extraits d’un article d’Emmanuel Sanséau dans le journal CQFD de février 2015.