Humain ?

« Humain comme les autres ». Nicolas Dupont-Aignan a livré sa conception de l’aide aux migrants : les nourrir, les réconforter… et les expulser, car ce n’est pas en donnant une couverture à la frontière italienne « qu’on va régler le problème en Afrique », a-t-il expliqué avec cynisme.

Ils sont des milliers à ne pas se sentir « humains » à la mode du président de Debout la France. De Nice à Calais, de Bayonne à Briançon, de Saint-Étienne à Nantes, le mouvement s’amplifie de ces anonymes dont la conscience se révolte : insupportable de renvoyer à leur détresse ces humains « comme eux » dont ils ont croisé la route.

Cédric Herrou, l’agriculteur de la Roya, poursuivi pour « délit » d’hospitalité et de solidarité, a donné un jour un visage à ces nouveaux Justes. Certes, ils ne prennent pas les mêmes risques que ceux qui cachaient des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, et revendiquent un comportement « banal ». Mais, à leur manière, au nom de la morale et de l’éthique, ils expriment une position politique essentielle en se démenant pour aider des congénères qui ont bravé mille périls.

Cette France fraternelle dit ce qu’est « faire société » aujourd`hui, finalité de toute politique qui se respecte et que bafoue la barbarie montante des États sécuritaires. Parce que notre société ne commence pas à la frontière italienne, et qu’il devient de plus en plus inique de dénier une vraie solidarité à celles et ceux chez qui nous avons généreusement légué l’interminable héritage de la colonisation, les lois ravageuses de la mondialisation et désormais la crise climatique.

Article de Patrick Piro dans l’hebdomadaire Politis du 08 février 2018.

Accueil des migrants

Rédaction de Siné Mensuel : Macron critique le rôle des associations, il répond même à une tribune de Jean-Marie Le Clézio qui l’avait pourtant soutenu lors de la présidentielle : « Il faut se garder des faux bons sentiments. »
Damien Carême : Je trouve ça scandaleux, pitoyable. Que le chef de l’État ose dire ça, ou accuser les associations ! Il est là pour assurer la cohésion nationale. Or il joue l’éclatement de cette cohésion. Si les associations n`avaient pas été là, la France serait la honte de l’Europe, voire du monde entier.
L’État doit apprendre à travailler avec le monde associatif, avec les ONG, pour repérer, rechercher les solutions qui peuvent marcher. On y a tous intérêt…
– Son « mauvais génie », c’est Gérard Collomb ?
– J’ai vu le ministre de l’Intérieur au mois de septembre, je ne veux plus le voir. Pendant trois quarts d’heure, il ne m’a parlé que de répression. Il voulait même passer un accord avec la Libye ! Avant même que les documents ne sortent sur la torture dans ce pays, tous ceux qui sont sur le terrain le savaient. Les ONG le savaient, même moi, je le savais. Il suffisait de rencontrer des migrants passés par ce pays ! On ne peut pas construire de politique d’immigration avec des mecs dans des ministères qui ne bougent pas leurs fesses de leur bureau !
[…]
Rédaction de Siné Mensuel : L’argumentaire de Macron distinguant les bons migrants, réfugiés, et les mauvais, économiques, semble fonctionner ! Vous faites ce tri ?
Damien Carême : Bien sûr que non ! S’ils quittent leur pays, leurs attaches, leur histoire, leur culture, tout ce qu’ils ont, ce n’est pas par plaisir ! Qu’ils fuient le terrorisme ou la famine…
– Ce discours est-il audible dans l’opinion ?
– Oui, quand on explique. Depuis plus d’un an j’interviens un peu partout en France, devant des salles pleines de gens qui se demandent comment on peut faire. Ils refusent de trier les « bons » et les « mauvais ». Qui est-on pour se permettre de juger ? Quand la population se trouve au contact des réfugiés. son point de vue évolue. Au moment de l’ouverture des centres d’accueil et d’orientation (CAO), il y a moins de deux ans. L’État a dû forcer la main de quelques villes qui n’y étaient pas favorables, et s’était engagé à les fermer le 31 mars. Finalement, ce sont les maires qui ont demandé aux préfets de poursuivre. Parce qu’il s’y est joué des solidarités qui n’existaient pas avant. Sur les 500 centres ouverts, pas une ville où ça se soit mal passé.
– Pourtant, nous avons été abreuvés d’images de manifestations hostiles.
– L’univers médiatique entretient ce fantasme. Aujourd’hui, la presse en continu envoie une équipe qui va rester une heure. On diffuse du spectaculaire. Mais je n’ai jamais vu un reportage de fond qui racontait les interactions entre population accueillante et population accueillie. Rencontrer des gens. Voir les solidarités, cela demande du temps et les médias ne le prennent pas.

Extraits d’un entretien entre la rédaction de Siné Mensuel et Damien Carême, maire de Grande-Synthe, dans Siné mensuel de février 2018.

Migrants et réfugiés

[…] que dire des gendarmes qui, aujourd’hui, arrachent les couvertures des migrants de Calais ou lacèrent les tentes des pauvres bougres qui s’entassent dans le quartier de la Chapelle à Paris ? Ou encore de ceux qui aspergent de gaz poivre ces jeunes réfugiés pendant leur sommeil, comme cela fut dénoncé cet été par Human Rights Watch ?

Je n’ai évidemment aucune envie de disculper les auteurs directs de ces actes. Mais, pour autant, on ne peut ignorer qu’ils agissent sur ordre. Ordre du ministre de l’Intérieur, assurément. Ordre de l’Élysée, sans doute. Qu’importe la précision des consignes. Il est probable qu’elles restent assez vagues dans la définition du mode opératoire.
Il suffit qu’elles disent l’essentiel : tout faire pour pourrir la vie de ces pauvres gens, les livrer aux intempéries, aggraver leurs souffrances jusqu’à les contraindre à rejoindre des centres d’hébergement où la répression administrative pourra désormais prendre le relais. Car ces actes barbares, comme la traque de ces voyageurs à l’agonie repoussés sur les sentiers enneigés des Alpes, sont l’extrémité d’une politique.

Cette politique, nous en connaissons maintenant les replis les plus inavouables. Un décret récent a par exemple transformé les centres d’hébergement d’urgence en véritables traquenards. Là où il n’était question que de donner le gîte à des êtres en perdition, la police peut aujourd’hui faire irruption à tout instant. Si bien que la chasse aux migrants ne connaît plus ni trêve ni refuge.

Au Moyen Âge, au moins, les églises jouaient ce rôle salvateur. Le Hugo de Notre-Dame de Paris notait que « toute justice humaine expirait au seuil » de la cathédrale. Les pires repris de justice pouvaient y trouver asile. Plus rien de tel n’existe à présent. Pas même pour des jeunes gens qui, eux, sont les victimes d’un monde de plus ne plus inégalitaire.

[…]

Au vrai, le gouvernement veut faire du chiffre. On expulsera plus cette année que l’année précédente et moins que l’année prochaine. Le tout s’appuie sur une doctrine infiniment discutable : la distinction qu’Emmanuel Macron a plusieurs fois réaffirmée entre « réfugiés » et « migrants économiques ». Les premiers, qui fuient la guerre, auraient quelque chance d’être accueillis ; les seconds, qui ne sont que des « crève-la-faim », sont condamnés à être chassés hors de nos frontières.

Comme si la famine et la grande misère étaient des phénomènes naturels. Et comme si ces migrants étaient coupables du mal qui les accable. De l’avis de tous les spécialistes, et de tous les militants associatifs qui luttent pour remettre un peu d’humanité au milieu de cette déchéance morale, la politique de MM. Macron et Collomb est la pire que l’on ait vue dans notre pays.

[…] Il ne rudoie pas comme Sarkozy. Il n’éructe pas comme Valls. Macron a la répression « douce » aux oreilles du téléspectateur. Mais sur le terrain, c’est autre chose. On aurait tort de croire qu’il s’agit seulement du sort de Soudanais, d’Érythréens, d’Afghans, ou de Syriens. « France, d’abord », comme dirait Donald Trump. C’est toute une société qui se dessine sous nos yeux. La nôtre. […]

Extraits de l’éditorial de Denis Sieffert dans l’hebdomadaire Politis du 21 décembre 2017.

Racisme social

Comment se fait-il, ai-je demandé à mon savant ami Bergeret, que nous Français qui, dans les années 1970 encore, avions la réputation d’aimer le genre humain, d’être attentifs au sort des plus pauvres, de lutter contre les inégalités et les discriminations, etc., nous tendions de plus en plus vers des prises de position hostiles aux classes populaires voire expressément racistes ?

Ces années-là, m’a-t-il répondu, c’était une époque qui voyait monter en puissance, grâce à quelques lustres de croissance économique, de nouvelles classes moyennes prenant leurs fantasmes pour la réalité. Les gens de notre génération, eux au moins, se souvenaient que leur jeunesse avait été profondément marquée par huit années d’une guerre coloniale atroce, en Algérie, pour ne rien dire de celle d’Indochine, au cours desquelles, avec la bénédiction de gouvernants socialistes, on avait vu refleurir dans les populations françaises, comme aux plus beaux jours du vichysme, des courants fascistes et racistes, ravis d’aller en toute légalité « casser du niakoué et du bougnoule ».

Racisme social

Mais ce qui devrait retenir davantage l’attention, au-delà du racisme anti-maghrébin, c’est ce dont il est un des ingrédients les plus pernicieux et qu’il a pour effet de masquer, délibérément ou non : à savoir le racisme social. Celui-ci est inhérent à tout système de domination et d’exploitation et il s’aggrave à la mesure des crises du capitalisme mondial. À cette racine essentielle il faut ajouter d’autres causes déterminantes. […]

Les classes moyennes

Avant nos sociologues actuels, divers observateurs du social en ont bien appréhendé les propriétés caractéristiques. Il suffit pour s’en convaincre de lire les pages dans lesquelles des auteurs aussi différents que Thomas More, D.H. Lawrence ou Paul Nizan, ont dépeint les classes moyennes de leur époque : ils y pointent le fait qu’à cause de leur position en porte-à-faux dans l’espace social, entre deux chaises pour ainsi dire, les petites-bourgeoisies sont irrésistiblement poussées à une servilité empressée envers des classes supérieures érigées en modèle prestigieux, et au mépris envers des classes inférieures transformées en repoussoirs.
Il s’agit là d’un mécanisme psychosociologique imparable, qui façonne profondément les rapports sociaux de domination. Pour se rassurer sur la supériorité de sa position, pour garder bonne conscience et estime de soi, il faut impérativement au petit-bourgeois quelqu’un sous ses pieds.

Les boucs émissaires

Après la seconde guerre mondiale, il est devenu de plus en plus délicat, en France, et plus largement en Europe, de piétiner le populo. L’ouvrier et le paysan avaient acquis des lettres de noblesse au prix du sang. Le juif avait été suffisamment persécuté. L’immigré européen se laissait gentiment exploiter. Quant à l’arabe, il était tellement discret dans ses bidonvilles que personne, en dehors de l’Abbé Pierre, n’y pensait plus. Et puis il ne votait pas.
[…]
La grande bourgeoisie s’en tira en invitant la petite à s’enrôler massivement dans la nouvelle croisade lancée par les Américains contre l’Antéchrist communiste. […]
Et puis patatras, plus de communiste, ou si peu, si inoffensifs, si social-démocratisés […]
La providence a pourvu aux besoins du Capital mondialisé en remettant en mouvement des hordes de migrants […]

Extraits de la chronique d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance d’octobre 2016.

Un vieux truc démodé qui s’appelle l’hospitalité

Février 1939. Deux adolescents franchissent séparément les Pyrénées après des jours de marche sous les bombardements. Elle, parmi les civils, lui, avec l’Armée vaincue. Ils ont faim, ils ont froid, ils ont peur, et pas idée de ce qui les attend. Ils auraient plus peur encore s’ils savaient.
Au moment où ils passent la frontière, ils cessent d’être des gens. Ils deviennent des indésirables, comme les qualifient Daladier et la presse de droite, déchaînée. Ils pressentent que ceux qui les méprisent auront bientôt à subir des humiliations similaires face à Hitler dont personne n’ignore les ambitions. Mais pour l’heure, parqués dans ce que plus tard on appellera Hot Spots, des barbelés sur les plages glaciales, ils en sont à survivre.
Ils retournent en Espagne quelques mois plus tard. Ces deux ados sont mes parents.
Encore quelques années et la dictature les contraint à quitter l’Espagne de nouveau. Je suis la fille, ô combien fière, de ces réfugiés à répétition. Résistants. Survivants. Exilés à vie et citoyens exemplaires.

Aujourd’hui, soixante-seize ans plus tard, mes parents ont disparu, exile ultime. Les indésirables qu’ils furent présentèrent un jour le même aspect pathétique, désolant, inquiétant, que ceux qu’aujourd’hui la presse appelle migrants.

Aujourd’hui, d’aucuns, qui n’ont jamais entendu une bombe exploser, qui ont toujours su qu’ils allaient dormir dans leur lit le soir, qui ont toujours mangé à leur faim, installés dans leur certitude et la tiédeur de leurs foyers, estiment que les réfugiés devraient rester chez eux.

Les migrants, saute-frontière, clandestins, suspects, désignés coupables avant même d’être arrivés, sont juste des gens. Comme vous et moi. Parmi eux, la proportion habituelle de cools et de teigneux, de cons et de futés, de généreux et de pingres, de marrants et d’austères. Un groupe humain, quoi. Plutôt plus courageux que la moyenne. À qui nous devons, par principe intangible, un vieux truc démodé qui s’appelle l’hospitalité.

Bienvenue aux migrants.

Article d’Isabelle Alonso dans Siné mensuel d’octobre 2015.

Le business des migrants

… à Lampedusa les centres d’accueil des migrants sont gérés par des sociétés privées, sur délégation de l’État, sociétés qui emportent depuis des années les appels d’offres et sur lesquelles la mafia a la mainmise.
Chaque migrant rapporte 30 euros par jour, ils sont des milliers. Un mafieux mis sur écoute confiait que ce business est plus rentable et moins dangereux que celui de la drogue, hommes et femmes fournissant ensuite une main-d’œuvre docile dans les champs, sur les chantiers ou sur les trottoirs.
Passeurs et mafieux ne font cependant que profiter, pour leurs trafics, d’une politique européenne qui non seulement ne se soucie pas des conditions dans lesquelles s’effectuent les déplacements de la misère et de la peur, mais suscite elle-même ces déplacements en soutenant des régimes corrompus ou despotiques, et en organisant l’économie de l’Afrique exclusivement selon ses propres intérêts (cf. l’accord de partenariat économique de 2013, qui interdit aux pays africains signataires de taxer les produits importés de l’UE, mettant l’agriculture vivrière locale en concurrence avec l’agriculture européenne).
C’est ainsi que l’on fabrique des migrants dont beaucoup arriveront finalement à se faufiler chez nous car nous les demandons. Ils ne viendraient pas ici s’ils ne savaient pas qu’ils y trouveront du travail. Clandestin, ultra-précaire et sous-payé, certes, mais c’est toujours mieux que le cachot, la gamelle vide ou la tombe.

Extrait d’un article de Jean-Marie Laclavetine dans le journal Siné mensuel de mai 2015