Libéralisation du marché agricole

En cinquante ans, la France a perdu plus de trois millions de paysans. Et chaque semaine, deux cents fermes mettent la clé sous la porte. Depuis la libéralisation du marché agricole planétaire lancée dans les années 1990, la course à la productivité fait des ravages, éliminant brutalement ceux qui ne parviennent (ou ne veulent) pas s’adapter aux injonctions du système agro-industriel. D’où un phénomène de concentration massif, qui voit les riches agro-businessmen, nouveaux seigneurs des campagnes, accaparer les terres agricoles et les fermes.

L’agriculture répond à notre besoin primaire le plus élémentaire : se nourrir. En ce sens, elle est la tête de pont d’un capitalisme toujours plus empressé à nous déposséder de nos moyens de subsistance. Après la privatisation des terres à partir du XVIIIe siècle, l’exode rural et la mécanisation des campagnes, puis le culte du progrès technique et de la productivité à outrance
durant les Trente Glorieuses, l’agriculture est entrée dans une nouvelle phase d’industrialisation.
Macron ne s’y trompait guère quand, lors de la traditionnelle visite présidentielle au Salon de l’agriculture le 24 février, il déclarait : « L’agricuIture française est une terre de conquête. »

De « conquête » et d’argent, surtout : pour les acteurs de l’agro-industrie, il y a un sacré paquet de blé à la clé. Avec la privatisation du vivant via la certification des semences ou grâce aux OGM. Avec la normalisation des pratiques agricoles en procédures industrielles. Et avec la robotisation.
Pour les agriculteurs, par contre, ces « conquêtes » sont d’abord synonymes de précarisation des conditions de travail : en 2017, 30% des agriculteurs français gagnaient moins de 354 € par mois – ils n’étaient que 18% dans cette situation en 2014…

Cette industrialisation à marche forcée se traduit dans nos campagnes par un désastre social sans précédent. Les agriculteurs se retrouvent englués dans des logiques d’endettement, provoquées par la nécessité d’investir en permanence pour rester compétitif. Ils sont aussi soumis à des contrôles administratifs de plus en plus intrusifs. Et stigmatisés comme des « ploucs » maltraitant leurs
animaux. Bref, les paysans français vont mal : deux d’entre eux se suicident chaque jour (soit trois fois plus que pour les autres professions).

En ce qui concerne l’environnement, le tableau n’est guère plus reluisant : malgré les incantations étatiques louant l’agro-écologie, la consommation de pesticides ne cesse de croître (+25% entre 2009 et 2014). L’été 2017 a ainsi connu un nouveau record de prolifération des algues vertes, à cause de l’agriculture intensive bretonne. Et les empires agroalimentaires n’hésitent pas à mettre en danger la santé des consommateurs pour sauvegarder leurs marges bénéficiaires – la récente contamination à la salmonelle de produits infantiles de Lactalis en est une parfaite illustration.

Extrait d’un article de Mickaël Correia dans CQFD de mars 2018.

Deux poids deux mesures pour les syndicats agricoles

Pour beaucoup d’entre nous, l’autonomie du paysan n’est plus qu’un rêve […] Les acteurs de l’agro-industrie s’emparent maintenant du cœur même de notre métier : la production, ont déclaré le 17 juin dernier les neuf militants de la Confédération paysanne à l’issue des six heures du procès en appel. Leur tort ? Deux actions d’occupation et de démontage sur le site de la ferme-usine des 1000 vaches dans la Somme en septembre 2013 et mai 2014.

Ce projet porté par Michel Ramery, riche entrepreneur du BTP, consiste à élever des centaines de vaches nourries par des robots pour valoriser leur bouse en biogaz, opération plus rentable que la vente de leur lait. Les syndicalistes paysans y voient un pas de plus dans l’industrialisation de l’agriculture et dans la dépossession de leur métier par l’agro-business.
Le palais de justice d’Amiens les a condamnés en octobre dernier pour recel et dégradations sur bien d’autrui commis en réunion et refus de soumission au prélèvement biologique. Le jugement en appel, lui, sera rendu le 16 septembre prochain et les neuf d’Amiens encourent entre 2 et 5 mois de prison avec sursis et diverses amendes dont 250 000 euros de dommage et intérêts.

Alors que leur action était avant tout symbolique (quelques pièces de la salle de traite ont été dévissées puis remises en main propre au ministre de l’agriculture), il a été démontré par les autorités le 9 juin dernier que la ferme-usine était dans l’illégalité. Près de 800 vaches, au lieu des 500 actuellement autorisées, ont été décomptées et sont l’objet de conditions d’élevage catastrophiques. Quant aux membres de la FNSEA (le syndicat productiviste et majoritaire) qui ont saccagé et incendié en septembre dernier les bâtiments de la Sécurité sociale des agriculteurs du Finistère, ils n’ont toujours pas été inculpés…

Article de Mickaël Correia paru dans le journal CQFD de juillet-août 2015.