Antisionisme

Finkielkraut est considéré en France comme un philosophe, profond et original ; dans les pays anglosaxons, des personnages comme lui ou BHL seraient relégué au rang de parleurs dans des programmes de l’après-midi, entre l’éleveur de serpents à sonnette et la femme qui a trouvé l’amour en entrant chez les bénédictines.

Finkielkraut est tout au plus un publiciste réactionnaire qui a fait son fonds de commerce en instrumentalisant les accusations d’antisémitisme pour salir les meilleurs (Morin, Mermet, Siné). Cela dit, les attaques antisémites dont il a été l’objet dans une des manifestations des gilets jaunes sont inadmissíbles et doivent être condamnées sans équivoque. De telles attaques salissent les gilets jaunes.

Les rares slogans antisémites entendus dans les rassemblements des gilets jaunes ont fourni l’occasion à certains politiciens français de relancer une campagne visant à pénaliser non pas les propos racistes et donc aussi antisémites (ils le sont déjà dans plusieurs lois), mais ce qu’ils appellent des propos antisionistes.
Le député Sylvain Maillard vient de proposer un projet de loi dans ce sens, et affirme : « On a le droit de critiquer le gouvernement israélien, mais pas de remettre en question le droit de l’État [d’Israël] d’exister. Personne ne remet en question le droit à l’existence de la France ou de l’Allemagne. »

Doublement faux : contrairement à la France ou à l’Allemagne, l’État d’Israël est le produit d’une colonisation, et nombreux ont été les États colonialistes dont on a refusé la légitimité (la Rhodésie ou l’Afrique du Sud, pour ne donner que deux exemples). De même que l’existence ne fait pas le droit, la non-existence ne signifie pas l’absence du droit à exister, comme l’ont montré le sort de dizaines d’États colonisés qui sont devenus souverains.

Deuxième erreur : l’antisionisme est originellement une idéologie juive et pas une invention d’islamo-gauchistes. Quand, au tournant du XXe siècle, le sionisme a vu le jour, l’immense majorité
des Juifs s’y étaient opposés : les religieux pour des raisons théologiques, le mouvement ouvrier juif (en particulier le Bund) par socialisme… et les Juifs bourgeois d’Europe occidentale par peur de perdre leurs droits civiques.

Extrait d’un article de Michel Warschawski dans Siné mensuel de mars 2019.

Lire aussi Antisionisme et antisémitisme de Denis Sieffert.

Judéocide

Le 24 avril, on commémorait en Israël la journée du judéocide nazi. Je rejette depuis toujours le concept de Shoah et lui préfère celui de judéocide. Shoah signifie, en hébreu, catastrophe, tout comme le mot arabe Nakba. Ni le judéocide nazi, ni le massacre des Arméniens ou des Tutsi, ni l’expulsion des Arabes de Palestine ne sont des catastrophes naturelles, tels un tsunami ou l’éruption d’un volcan. Il s’agit de crimes perpétrés par des êtres humains qui en portent donc la responsabilité.

Le judéocide nazi est l’expression extrême du racisme anti-juif, l’antisémitisme. Comme toute autre forme de racisme, il doit être totalement rejeté et farouchement combattu, quels qu’en soient les acteurs ou les motivations, y compris la bêtise ou l’ignorance. Ce qui n’est pas le cas du gouvernement israélien actuel et de certains de ses soutiens dans les médias français. Pour ceux-ci, comme l’écrivait il y a quelques années mon ami Sergio Yahni, directeur actuel du Centre d’information alternative de Jérusalem, il en est de l’antisémitisme comme du cholestérol : il y a un mauvais et un bon, nécessaire pour notre équilibre biologique.

Aux yeux de Nétanyahou ou de Lieberman, l’antisémitisme notoire de l’entourage proche de leur copain Trump n’est pas un vrai problème. Interrogé sur les déclarations négationnistes de Steve Bannon, que d’aucuns considèrent comme le plus proche conseiller du président étatsunien, Lieberman avait répondu par un clin d’œil complice. Imaginons un instant Barack Obama ou un de ses proches faire une déclaration négationniste : tout le lobby pro-israélien aurait été mobilisé pour lancer une procédure d’empeachment !

Mais Bannon ainsi que ses comparses du Altright et du KKK sont nos amis et l’antisémitisme de nos amis est le bon antisémitisme, qui mérite tout au plus un clin d’œil comme on en fait lorsqu’un gamin commet une petite bêtise…

Cette tolérance envers des positionnements antisémites de personnes considérées comme « nos amis » n’est pas nouvelle : cela a été le cas avec les généraux de la dictature argentine, envers Richard Nixon ou, plus récemment, envers certains dirigeants politiques d’extrême droite en Europe.

À l’opposé, toute critique de la politique israélienne sera taxée d’antisémite, voire de pro-nazie : souvenons-nous de la campagne menée entre 2001 et 2004 par les agences de propagande israéliennes et le Crif en France contre Daniel Mermet, Edgar Morin, notre copain Bob et bien d’autres progressistes irréprochables dans leur lutte antiraciste parce qu’ils avaient osé critiquer les massacres commis par l’armée israélienne lors de la reconquête des territoires occupés à partir de 2001 : aucun mot n’était trop fort pour les salir et leur coller à la peau cette tache infamante. Je le sais par expérience, c’est l’accusation d’antisémitisme qui leur était la plus intolérable, la seule qui leur était douloureuse.

Gardons la tête haute : nous – Daniel, Bob et son équipe, Edgar Morin, les militant.e.s français de la solidarité avec les Palestiniens dans les villes et les banlieues, et nous aussi, les anticolonialistes israéliens – n’avons jamais failli dans notre antiracisme, quelles qu’en soient les victimes. Ce n’est pas le cas de ceux qui ferment les yeux sur les « errements » de leurs amis, uniquement parce qu’ils sont les ennemis des musulmans.

Article de Michel Warschawski dans Siné mensuel de mai 2017.

La guerre contre le terrorisme

Le Premier ministre israélien lui-même n’a pu cacher le plaisir qu’il ressentait face à ce qu’il percevait comme une leçon, certes tragique et intolérable, que la France venait de recevoir en se félicitant qu’elle doive maintenant prendre pleinement sa place dans la croisade globale contre la menace islamiste. Et de se précipiter d’offrir ses services et son savoir-faire aux agences de sécurité françaises pour mener à bien la guerre globale, préventive et permanente contre le terrorisme. C’est très culotté, surtout ces dernières semaines, car Israël est confronté à une longue série d’attaques à l’arme blanche de la part de jeunes adolescents face auxquels tout le savoir-faire dont se vante Nétanyayou est inefficace. Depuis des années, le sentiment d’insécurité n’avait jamais été aussi fort à Jérusalem et même à Tel-Aviv, pourtant loin de la ligne de front : les rues se vident le soir, les marchés tournent à cinquante pour cent, certains centres commerciaux de Jérusalem sont déserts.

Israël n’est pas plus capable d’empêcher ces attaques que la France d’empêcher certains de ses citoyens de rejoindre Daech et de commettre des attentats meurtriers car nos dirigeants, à Paris comme à Tel-Aviv, s’obstinent à fermer les yeux sur les terreaux respectifs sur lesquels poussent ces phénomènes : la frustration et l’atteinte à la dignité. Dans un cas comme dans l’autre, ces jeunes ont le sentiment de n’avoir plus rien à perdre et, plutôt que de vivre dans l’humiliation permanente, préfèrent mourir en martyrs. Et qu’on ne s’y trompe pas, l’indignation soi-disant unanime que nous rapportent les médias est un trompe-l’œil : très nombreux sont les jeunes exclus qui se reconnaissent dans ces actions. Dans une rencontre avec des étudiants palestiniens de l’Université de Bethléem, une jeune femme, chrétienne à en juger par le crucifix qu’elle arborait, me disait : « Si j’étais plus courageuse, moi aussi je prendrais un couteau pour attaquer un soldat ou un colon, car ce que provoquent ces attaques, c’est une peur généralisée dans votre société. Il était temps que la peur change de camp ! »

Si nétanyahou était capable de faire un véritable bilan de ce qui est un échec patent, il dirait à Hollande que même les meilleurs services de sécurité du monde resteront impuissants face à la rage que provoque la recherche de respect et de dignité.

Extrait d’un article de Michel Warschawski dans Siné mensuel de décembre 2015.