Méritocratie

Depuis de nombreuses années, l’équipe lausannoise du Centre international de recherches sur l’anarchie * tente d’actualiser la théorie et les pratiques du refus de parvenir nées au début du XXième siècle. Au-delà des seuls appels à déserter le système et des comportements d’esquive individuels, il s’agit de participer à une émancipation de la société tout entière.
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Les fausses promesses de la méritocratie

Mais, après la Seconde Guerre mondiale, le boom des Trente Glorieuses comme la mise en œuvre du programme de démocratisation scolaire vont donner une nouvelle vigueur à l’idéologie méritocratique selon laquelle l’ascension sociale est ouverte à tous à condition d’y travailler chacun d’arrache-pied. Jusque-là, comme le rappelle Anne Steiner, « l’alphabétisation et la scolarisation n’avaient pas pour but d’assurer à chacun des chances de mobilité sociale, mais de faire de tous les enfants français, quelle que soit leur profession future, des républicains et des patriotes capables d’exercer leurs droits civiques, […] pourvus des capacités intellectuelles minimales exigées par l’évolution du travail industriel. » Dès la fin des années 1960, la tertiarisation de l’économie est grosse consommatrice de cadres et de professions intermédiaires tandis que la condition ouvrière commence à se dégrader.
Anne Steiner ajoute: « Et c’est ainsi que l’idéologie méritocratique s’est imposée à tous ! Une idéologie qui justifie l’inégalité des places au nom d’une prétendue égalité des chances. Une idéologie qui renforce la légitimité des dominants et désarme les dominés. »
Enfants et adolescents rencontrant des difficultés à obtenir le sésame du diplôme sont alors renvoyés à leur échec personnel dans la quête de parvenir que leurs parents ont conçue pour eux. […] c’est l’entrée dans un chômage de masse au cours des années 1980 qui viendra porter l’estocade finale au mythe méritocratique.

Le refus de parvenir aujourd’hui

Dans les sociétés actuelles, le désir de parvenir à tout prix est à la fois omniprésent – et renforcé par certains usages d’internet – et âprement combattu ou simplement moqué par des individus comme des collectifs qui entendent privilégier la solidarité, l’entraide, le partage, les biens communs. Ce qui oblige, d’après les membres du CIRA Lausanne, à redéfinir le refus de parvenir : « On pourrait reprocher à l’expression de concerner uniquement les personnes qui ont la possibilité de parvenir, donc d’être une préoccupation de privilégiés. Même si j ‘admets l’importance de contextualiser (dans une société pyramidale, tout le monde n’a pas les mêmes chances de « réussir »), j’aurais envie d’élargir la portée du refus de parvenir. Je le vois comme une sorte de cadre éthique en vertu duquel on s’efforce de ne pas rechercher une position de domination ou de ne pas utiliser celle-ci au détriment des autres. Vu sous cet angle, tout le monde peut s’approprier ce principe, quelle que soit la position occupée dans la société. Même au plus bas de l’échelle sociale, il s’agirait par exemple de ne pas reporter ses frustrations sur des personnes encore plus mal loties et, fondamentalement, de ne pas chercher à devenir calife à la place du calife si un jour on en avait la possibilité. »

Extraits d’un article d’Iffik Le Guen dans le journal CQFD d’avril 2016.

* Toutes les citations sont tirées de « Refuser de parvenir; idées et pratiques » Éditions Nada, paru en avril 2016.

Méritocratie et libéralisme

Le libéralisme a sur la contribution productive des individus un discours parfaitement lénifiant. Du moment que la démocratie est libérale, les talents seraient récompensés au mieux. Ainsi les patrons du CAC 40 « méritent »-ils les millions qui leur sont versés. Et çà ne concerne pas que le privé le journal « Capital » préconisait récemment de réduire le nombre de profs tout en augmentant leur traitement salarial : tout pour les « méritants », et la porte pour les « non-talentueux ». Bref, tout pour les directeurs, leaders éclairés qui sauvent le monde tous les jours et reçoivent en contrepartie si peu de reconnaissance de la part de ceux qui bénéficient de leurs illustres services.
Cette perspective occulte évidemment une grande partie des faits. Elle ne dit pas qu’en tirant ainsi la couverture à eux c’est toute une population qui se retrouve mise à nu par les grands timoniers. Elle ne dit pas non plus comment le « mérite » est mesuré, ni par qui. Le souci est que ceux qui mesurent sont souvent les mêmes que ceux qui finissent en haut du classement. Les stratégies sont nombreuses pour que ce pouvoir n’échappe pas à ceux qui en bénéficient, comme le montrait déjà Pierre Bourdieu dès les années soixante, au moyen d’enquêtes qui ont fait date, telles que « Les héritiers » (avec Jean-Claude Passeron, 1964) ou, un peu plus tard, « La distinction » (1979). Alors que le premier montre comment l’institution scolaire bénéficie avant tout à celle et ceux qui sont les plus riches en « capital scolaire », le second explique comment les modes de vie marquent l’appartenance à une classe sociale.

Extrait d’un article de Fabrice Flipo dans le journal La décroissance de décembre 2013