les gilets jaunes vus par les média

Dans la nuit du 26 décembre, une vingtaine de gilets jaunes se postent à la sortie de l’imprimerie de Ouest-France, au sud de Nantes, pour bloquer l’acheminement du quotidien régional.
Quelques jours plus tard, c’est le parvis du siège de BFM-TV qui est le théâtre des protestations de manifestants parisiens, de même que France Télévisions.

Ces actions, qui ne sont pas à mettre sur le même plan que les agressions regrettables de journalistes sur le terrain, sont de plus en plus répandues dans le cadre des mobilisations sociales. Elles expriment combien la question des médias est devenue un enjeu politique pour celles et ceux qui luttent, et qui sont intimement touchés par le mépris de classe de nombreux représentants des
grandes rédactions à leur égard ; mais qui sont aussi révoltés par les informations biaisées qui défigurent les mobilisations auxquelles ils participent. Et pour cause…

Malgré l’importance accordée au traitement du mouvement des gilets jaunes, les médias dominants ont largement pris parti contre les mobilisations et pour la « résolution » du conflit selon les lignes tracées par le gouvernement. Un activisme mené tambour battant par les chefferies éditoriales, qui ne saurait se confondre avec le travail des journalistes de terrain, précaires, pigistes, qui en subissent les conséquences.

D’abord curieux à l’égard d’un mouvement qu’ils pensaient pouvoir résumer à une simple « jacquerie fiscale » (p. 5), les éditocrates ont été gagnés par la panique face à une mobilisation durable, populaire, et mettant en péril la stabilité du gouvernement (p. 7). Devenus dès lors parties prenantes dans le conflit, éditorialistes et commentateurs ont cherché des « solutions » avec des interlocuteurs à leur image, quitte à promouvoir la visibilité publique de « porte-parole » rejetés par les gilets jaunes eux-mêmes (p. 18).
Ils se sont fait les juges d’un « dialogue social » fabriqué de toutes pièces en direct des plateaux télévisés, n’hésitant pas à traquer les « faux gilets jaunes » ou à définir le périmètre acceptable des revendications « légitimes » (p. 11).

Ce journalisme de maintien de l’ordre a franchi un cap suite aux manifestations parisiennes : sommations à ne pas aller manifester (p. 25), surenchère sécuritaire (p. 21), omniprésence d’experts et de représentants des forces de l’ordre, condamnations unilatérales des dérives des manifestants et silence sur les violences policières (p. 23)… c’est toute la panoplie du « journalisme de préfecture » qui a été mobilisée dans le traitement médiatique des mobilisations (p. 12).

Noyée sous l’information spectaculaire et le commentaire policier, l’enquête sociale est devenue une exception dans le paysage médiatique. Pis : certaines publications jugées « irresponsables » par les grands pontes de la profession ont été démontées en règle, sans que ces derniers ne s’inquiètent de l’esprit de censure véhiculé par leurs indignations (p. 28).

Toutes ces dérives, doublées d’attaques gouvernementales contre la liberté d’informer et de violences policières contre les journalistes qui l’exercent, nous mettent face à une urgence démocratique : celle de nous emparer de la question du fonctionnement des médias, c’est-à-dire de leur critique radicale et des propositions qui visent à le transformer.
C’est la raison de l’appel que notre association a lancé fin décembre (p. 16), et dont nous espérons qu’il portera ses fruits en 2019 grâce à des mobilisations multiples et victorieuses.

Édito-Sommaire de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed de janvier-mars 2019.

Cirque médiatique

Pas une semaine ne passe sans que le cirque médiatique ne charrie son lot de « clashes », de « dérapages » et autres « bad buzz », selon le vocabulaire désormais consacré, tant ce type d’épisodes l’alimentent et le font vivre, comme le mois de septembre l’a encore montré au gré des « polémiques » Zemmour, Campion ou Bastié.
Dans leur course à la provocation et à la surenchère, les animateurs-producteurs, indifférents à ce qui se dit sur leurs plateaux, se préoccupent d’abord de capter l’audience. Le groupe Bolloré ne s’y trompe pas, lui qui a capitalisé sur les dernières outrances d’Éric Zemmour en feuilletonnant la polémique jusqu’à plus soif sur les différentes chaînes en sa possession (C8, CNews, CStar et Canal+), comme le signalait Arrêt sur images.

La financiarisation du paysage médiatique, son extrême concentration et la concurrence inter-médias qui en résulte expliquent, en partie, la circulation circulaire de ces polémiques à répétition.
Pour arracher quelques dixièmes de points d’audimat et capter les intérêts publicitaires associés, les médias dominants commentent en boucle ce qui se dit chez le voisin, en invitant un Zemmour à présenter son dernier ouvrage (16 invitations entre le 7 et le 23 sept.) voire en consacrant des émissions entières à ses « dérapages » en compagnie de « dérapeurs » de la même trempe ou… de lui-même.

Le formatage des émissions de télé – service public comme secteur privé – repose sur les mêmes ressorts : de faux débats, surchargés en invités et fondés sur le principe d’échanges « vifs », nécessitant un vivier de « bons clients médiatiques », disponibles à toute heure pour s’exprimer sur n’importe quel sujet, avec une prime au « franc-parler ».

Cadrant particulièrement bien avec ce portrait-robot, une poignée de professionnels de la polémique représentant un nuancier de la droite réactionnaire et extrême se répartissent les fauteuils à la télévision et à la radio : Charlotte d’Ornellas (Valeurs actuelles) a son rond de serviette dans « 28 minutes » sur Arte, dans « L’heure des pros » sur CNews, et est régulièrement invitée chez Ardisson, ou Gilles William Goldnadel (Valeurs actuelles, Le Figarovox) est chroniqueur permanent. Ivan Rioufol (Le Figaro) et Élisabeth Lévy (Causeur) bénéficient eux aussi des faveurs de Pascal Praud ou de David Pujadas sur LCI, comme Jean-Claude Dassier (Valeurs actuelles), régulièrement invité par Laurence Ferrari sur CNews. Éric Brunet quant à lui anime des émissions sur RMC et BFM-TV, tandis que Charles Consigny, ex-« grande gueule », est désormais confortablement installé chaque samedi chez Ruquier (France 2).

Face à un tel système, répondre par la censure individuelle semble vain : selon quels critères ? Qui pour décider ? Et pour quels effets? Le problème n’est pas ce que ces idéologues pensent ou disent, mais leur surreprésentation
dans les grands médias (en plus de leurs médias respectifs) pour venir commenter l’actualité sous l’étiquette trompeuse de simples « chroniqueurs » ou « éditorialistes ».
Une surreprésentation qui nourrit la dépolitisation de la politique au profit du sensationnalisme d’une part, et, d’autre part, la promotion des thèmes chers à l’extrême droite (sécurité, identité nationale, immigration, islam) dont les plateaux « discutent » en restreignant le périmètre des réponses qui y sont apportées. Et surtout sans qu’il soit possible de remettre en cause le cadrage même de ces thèmes, )à fortiori pour leur substituer d’autres questions, notamment sociales.

Tant que cet ordre médiatique ne sera pas radicalement remis en cause et donc posé comme une question politique, on aura beau sortir tous les Zemmour qu’on voudra par la porte, d’autres reviendront instantanément par la fenêtre.

Édito de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed de octobre-décembre 2018.

L’éditocratie

Non répertoriée dans les catégories professionnelles de l’INSEE, l’éditocratie existe bel et bien : c’est un ensemble à bords flous, mais relativement stable, qui englobe quelques dizaines de personnages reconnaissables aux fonctions qu’ils remplissent : éditorialistes, chroniqueurs, intervieweurs (toutes fonctions à mettre également au féminin), ils ont en commun d’être des professionnels du commentaire.

[…]

Formés à la politique en version Science Po, ils ressassent une vulgate électoraliste (puisque c’est aux élections que se réduit pour eux la question démocratique) et privilégient les affrontements partisans et les compétitions politiciennes, au détriment des enjeux sociaux des projets et des programmes. Journalistes politiciens, ils sont, surtout par temps préélectoral (c’est-à-dire
pratiquement en permanence), flanqués de sondologues (qui lisent dans les entrailles des sondages tout ce qui leur passe par la tête) et de communicants (qui « décryptent » les postures, les « petites phrases » et les jeux de rôle). Ils ont tous quelque chose d’Alain Duhamel, le grand ancêtre de Jean-Michel Aphatie (RTL, puis Europe 1, puis France info) et de quelques autres. Ce sont des pourvoyeurs de politique dépolitisée.

Férus d’économie (orthodoxe donc libérale), ils rêvent que le marché pense pour nous et se chargent de parler pour lui. Quelques mots de leur langue automatique résument cette « pensée » révélée : « la dette » (et non son origine et sa finalité), « les chiffres du chômage » (et non la vie des chômeurs), « le coût du travail » (et non les surcoûts des profits), les « charges sociales » (plutôt que les « cotisations sociales »), les « impôts » (plutôt que leur usage). Ils ont tous quelque chose de François Lenglet (France 2), de Dominique Seux (France Inter) ou de Nicolas Doze (BFM-Tv). Ce sont des zélateurs d’économie désocialisée.

Ces drones filment le monde vu d’en haut et délèguent aux journalistes « ordinaires » les enquêtes que l’on dit « de terrain », notamment sur les questions sociales qu’ils résolvent en puisant dans la réserve de prêt-à-penser dont ils sont eux-mêmes les fournisseurs. […]

[…]Au sommet de la corporation trônent les éditocrates-éditorialistes, commentateurs polyvalents qui, non contents de cumuler les fonctions des précédents, dispensent à tout propos leurs leçons. Dans la presse d’opinion (mais quelle presse ne l’est pas ?), les directeurs de rédaction ou leurs auxiliaires impriment leur marque à la marque dont ils défendent un peu partout les couleurs : Arnaud Leparmentier pour Le Monde, Christophe Barbier pour L’Express, Franz-Olivier Giesbert pour Le Point, Yves Thréard pour Le Figaro et quelques autres décorent un pluralisme anémié.

Adversaires mais complices, les éditocrates en chef sont des adeptes du journalisme de fréquentation qui scelle leur appartenance au cercle des dominants (qui se baptisent eux-mêmes comme « l’élite »). Non contents, pour certains d’entre eux, de partager dîners en ville, croisières et vacances, ils s’honorent de se retrouver au sein d’un club – Le Siècle – qui réunit des politiques de presque tous horizons, des hauts fonctionnaires, des industriels et des banquiers, et qui accueille les éditocrates les mieux cotés : en toute discrétion puisque aucune information ne sort de leurs rencontres… […]

Extraits d’un article de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed (octobre-décembre 2017).

Pluralisme des médias

[…] Un tel aveuglement face au déficit réel de pluralisme, aux effets délétères des leçons de pédagogie matraquées par des éditorialistes persuadés d’être des éclaireurs du peuple, et aux erreurs répétées des grands médias en quête de scoops et de « buzz », en dit malheureusement long… Les tauliers du débat public ont en réalité une lourde part de responsabilité dans les phénomènes qu’ils prétendent dénoncer, voire même combattre. A fortiori lorsqu’ils entendent réduire le débat public à une confrontation entre les « idéologues » (ceux qui prétendent que les choses pourraient être autrement) et les « réalistes » (eux-mêmes, qui savent ce qu’est le monde et donc ce qu’il ne peut pas être).
Pour citer à nouveau Frédéric Lordon et son article « Politique post-vérité ou journalisme post-politique ? »; « Trump a menti, nous avons vérifié, nous sommes irréprochables. Malheureusement non. C’est qu’un Trump puisse débouler dans le paysage dont vous êtes coupables. Vous êtes coupables de ce qu’un Trump n’advient que lorsque les organes de la post-politique ont cru pouvoir tenir trop longtemps le couvercle sur la marmite politique. »

Certes, les médias ne sont pas toujours les principaux responsables des phénomènes qu’ils prétendent combattre. Mais comment pourraient-ils s’y opposer lorsque les causes de leur développement leur échappent ? La récente séance d’auto-critique médiatique dissimule mal une volonté de défendre coûte que coûte les « grands médias » traditionnels et de neutraliser, sous couvert d’une tolérance vis-à-vis de la critique, toute critique radicale du paysage médiatique et de son fonctionnement. Les quelques « réformes » envisagées, qu’il s’agisse d’un moindre appétit pour les sondages, d’une meilleure prise en compte du « terrain » ou de la fin de la focalisation sur la politique politicienne pour mieux écouter la « colère » des « vraies gens », quand bien même elles ne seraient pas que des vœux pieux, ne changeront pas grand-chose à la donne médiatique et au rejet de plus en plus marqué du petit monde des grands médias par le peuple qu’ils prétendent rencontrer et éduquer. D’autant que l’on est en droit de douter qu’ils tiennent vraiment leurs maigres engagements.

Loin de nous, évidemment, l’idée de donner raison à Donald Trump ou à certaines critiques, souvent venues de la droite la plus conservatrice et de rejeter en bloc, pour des raisons étroitement politiques, « les » médias et « les » journalistes. Mais force est de constater que les critiques, radicales, venues d’Acrimed et du pôle auquel nous appartenons ne sont pas prises en compte, quand elles ne sont pas tournées en dérision. Pourtant, ces critiques, souvent polémiques, mais toujours aussi rigoureuses que possible, ne cessent d’aborder et de prendre à la racine… – les problèmes que certains semblent redécouvrir à chaque accident de l’industrie médiatique : l’overdose de sondages et de sondologie, la prime au journalisme de commentaire au détriment du journalisme d’enquête, l’absence flagrante de pluralisme avec une éditocratie qui se partage l’essentiel des émissions ou pages de « débat », les logiques de concurrence et d’audimat qui favorisent la production d’une information low-cost et sa « circulation circulaire », etc.

Non, « les » médias et « les » journalistes ne sont pas à eux seuls responsables de phénomènes politiques et sociaux d’ampleur. Mais il est pour le moins regrettable – et c’est un euphémisme – de constater que ceux qui prétendent accepter, quand ils ne peuvent pas faire autrement, de se remettre en cause, entendent garder le monopole de la critique en choisissant eux-mêmes les questions autorisées. Les mêmes excluent du débat public les propositions de transformation des médias qui ne se résignent pas à un statu quo timidement aménagé.
Ces prétentions et ces exclusives sont d’autant moins acceptables qu’elles font souvent fi de critiques venues de l’intérieur même de la profession : les critiques de journalistes de plus en plus précarisés et de moins en moins en capacité d’exercer sérieusement leur travail. Ces critiques émanent de journalistes qui ne manquent pas, comme cela a été le cas au cours des derniers mois, de tenter de rappeler à l’ordre leur hiérarchie, voire leurs actionnaires, car ils n’ont pas, contrairement à ces derniers, fait le deuil de la vocation première du journalisme : informer.

Derniers paragraphes d’un dossier de Médiacritique(s) de janvier 2017, magazine trimestriel d’Acrimed