Barrage à l’extrême droite ?

Un peu plus d’un an après l’élection de Macron, il est temps, comme on dit, de mettre les poings sur la gueule et la barre aux taiseux.
Vous vouliez faire barrage à l’extrême droite ? Vous avez la droite extrême.
Vous vouliez un langage de vérité ? Vous avez un tartuffe vulgaire qui se complait dans une obscène duplicité.
Vous vouliez un pouvoir exemplaire ? Vous avez un chef de clan provocateur qui s’enorgueillit de sa propre turpitude. Un adolescent attardé qui se tripote le zizi présidentiel (face caméra) avec les produits dérivés de l’Élysée.

Vous étiez ses électeurs ? Vous êtes désormais ses complices. Honteux, taiseux, vous abritant lâchement derrière la répétition obsessionnelle, écœurante, des éléments de langage du chef. Des mots qui ne veulent rien dire mais qui brisent tout.
De vous, on pourrait dire que vous n’êtes rien. Mais, en même temps, vous êtes presque tout parce que, précisément, vous ne faites ni ne dites rien. Englués dans un confort morbide, vous contemplez
en silence le spectacle de votre funeste inconséquence. Je vous hais.

Les barbares des premiers temps dépeçaient les corps, éviscéraient les chairs et les brandissaient en trophée : ils avaient la cruauté ostentatoire et assumée. Votre barbarie est plus moderne et plus sournoise, c’est la « barbarie de la réflexion », pour parler comme Vico. Elle se pare d’une prétendue rationalité pour écarter l’essence de ce qui fait notre humanité.
Vous chantiez les louanges de l’élu ? Vous êtes devenus les chantres obscurs de la dés-humanité qui s’avance. Et chaque matin se teinte toujours davantage de brun.

Article « coup de gueule » de Pierre Concialdi dans Siné mensuel d’octobre 2018.

Démocratie entre parenthèses

Je prenais un café, ce matin, au Bourbon, le bistro à côté, avec des ex-Marcheurs. Des déçus du macronisme. […] Quand je les écoute, s’ils sont amers, c’est parce que, durant la campagne, on leur causait de « community », d’ « horizontalité », de « co-working », d’intelligence collective. Et ce baratin tranche, en effet, avec son (Macron) exercice solitaire, vertical, du pouvoir.

[…]

Il a cette phrase, dedans (entretien de Macron à la NRF) : « J’assume totalement la verticalité du pouvoir. » Dans la foulée, il dit « haïr l’exercice consistant à expliquer les leviers d’une décision ». Il s’agace un peu devant le temps consacré à la « délibération », c’est à dire au débat démocratique : « Il faut faire attention qu’il ne devienne pas de l’indéterminé. Le délibératif est une phase transitoire. »
Même le libéral L’Opinion commente : « Cet entretien s’inscrit dans la vision monarchique… »

[…]

Dans un entretien à l’hebdomadaire Le 1, dans le numéro de juillet 2015, il expliquait déjà « qu’il y a dans le processus démocratique et dans son fonctionnement un absent. Dans la politique française, cet absent est la figure du Roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort ».
N’avouait-il pas non plus, dans un entretien à Paris-Match à la veille de la Présidentielle que « le moment que nous vivons à quelque chose de napoléonien » ? – « La raison pourquoi la plupart des
gouvernements de la Terre sont despotiques, c’est que cela se fait tout seul… »
Eh oui, Macron se voit, manifestement, comme un homme-providentiel : « Je ne suis que l’émanation du peuple français pour le romanesque », confie-t-il toujours à la NRF.
Avec une mission grandiose : nous faire « sortir de l’insignifiance », nous faire « renouer avec un souffle plus profond », nous faire entrer « dans une nouvelle aventure où le tragique s’invite » !
Quand on est « en marche », il faut toujours un guide, un duce… Nous l’avons trouvé.

[…]

Vous savez, c’est devenu un tic, chez les élites, médiatiques ou politiques, de dénoncer le « populisme ». Depuis une dizaine d’années, au moins. Je me souviens de l’éditorial de Serge July dans Libération, le 29 mai 2005, après la victoire du « Non » au Traité constitutionnel européen : « une épidémie de populisme ».
Après ce jour, après ces 55 %, c’est ancré, c’est marqué : leur projet, « la concurrence libre et non faussée », les peuples, le nôtre en tout cas, n’en veulent pas. Leur projet est démocratiquement mort. Cela ne signifie pas qu’il est mort tout court : il suffit de contourner la démocratie.
Je cite souvent un rapport, publié en 1975, de la Commission trilatérale – qui rassemble les élites japonaise, américaine, européenne.

Ce texte était intitulé Crisis of Democracy, Crise de la démocratie. Ou plutôt, « Crise de démocratie ».
Parce que le problème, là, d’après ces experts, c’est qu’on avait trop de démocratie. Il fallait, bon, peut-être pas s’en débarrasser, mais calmer tout ça. Samuel Huntington, l’inventeur du
« choc des civilisations », énonçait ainsi : « Ce qui est nécessaire est un degré plus grand de modération dans la démocratie. (…) Le bon fonctionnement d’un système politique démocratique requiert habituellement une certaine mesure d’apathie et de non-engagement d’une partie des individus et des groupes. »

Les élites, aujourd’hui, poussent le bouchon plus loin que cette seule « apathie politique« . Dans son livre, L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie !, le journaliste Hervé Kempf a collecté un paquet de citations, éclairantes, sur cette « démocratie formelle » qui vire à la « dictature informelle » : Christophe Barbier, rédacteur en chef de L’Express, recommande un nouveau traité européen, mais puisque « les peuples ne valideront jamais un tel traité (…), un putsch légitime est nécessaire ».
James Lovelock, scientifique influent : « Face à la crise écologique, il peut être nécessaire de mettre la démocratie de côté pour un moment. »
Georges Steiner, essayiste : « Il est concevable que la solution dans les grandes crises économiques soit une solution à la chinoise, technocratique. Que nous évoluions vers un despotisme libéral. Ce n’est pas un oxymore.
Il reviendra peut-être à des despotismes technologiques d’affronter les grandes crises qui dépassent les systèmes libéraux traditionnels. »

Extraits d’un long article de François Ruffin dans le journal Fakir de juillet-août 2018.

Patron-voyou

Même le tribunal l’admet, désormais : leur patron-voyou « a volontairement fait plonger Ecopla ».
Mais oû était, à l’époque, le ministre censé les protéger ?

« Nicholl Food Packaging, pour éponger ses dettes ailleurs qu’en Isère, a volontairement fait plonger Ecopla.
C’est écrit, noir sur blanc. Et ce n’est pas un tract militant. C’est le jugement du tribunal des prud’hommes de Grenoble, rendu le 27 avril dernier.

[…]

À Saint-Vincent-de-Mercuze, en Isère, les Ecopla ciselaient des barquettes en alu depuis des décennies, et avec un carnet de commandes bien rempli. Mais au printemps 2012, on croisait
Christophe à Grenoble, à la Bourse du Travail : « On a fait appel à un expert-comptable, et c’est lui qui a découvert que six millions d’euros étaient partis en Angleterre. Ils ont sucé notre trésorerie. Ils nous ont mis dans le rouge. » A l’époque. « Ils », c’étaient des fonds anglo-saxons. Puis l’usine fut revendue au « Chinois », Jerry Ren, un actionnaire sino-australien.
En janvier 2015, on recroisait Christophe : « C’est le déclin complet. Le stock de métal diminue. Le Chinois ne paie plus l’Urssaf… » Face à la cata annoncée, Christophe et la centaine de salariés (à peu près, de mémoire) avaient fait des pieds et des mains. Tout essayé. Frappé à toutes les portes. Dont la nôtre. Dont, aussi, évidemment, le ministère de l’Économie.

Des lettres lui sont adressées. Par les ouvriers, directement. Par le député socialiste de l’Isère, Pierre Ribeaud. Par le président du Conseil régional Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez. Par les dirigeants de la filière France-Aluminium. Par la sénatrice communiste de l’Isère, Annie David.

[…]

Mais rien n’est venu. Aucune « mesure », ni « concrète », ni « rapide ». Pas même des réponses de courtoisie. Le ministre de l’Économie est resté aux abonnées absents.

[…]

Cent fois, comme ministre, il aurait pu intervenir. Sauver ce fleuron. Mais il n’avait pas bougé le petit doigt. Pourquoi ? on s’était demandé.
Parce que, pour lui, même voyous, les patrons ont toujours raison. Les ouvriers doivent rester ouvriers, ne pas se mêler des affaires sérieuses de l’entreprise… et encore moins prétendre la diriger !
Parce que, l’industrie, de toute façon, pour lui, C’est un truc du passé, dépassé. La France comme start-up nation.

Parce que, aussi, il n’avait pas la tête à ça. On le devinait. Sauver une centaine de familles, bof. « Ministre de l’Économie », il ne l’était que sur le papier, déjà tout à ses ambitions présidentielles…
C’était un soupçon, une intuition.
C’est désormais un fait avéré.

Extraits d’un article de François Ruffin et Cyril Pocréaux dans le journal Fakir de juillet-août 2018.

Le roi Macron

Ubu froid

« Je ne suis que l’émanation du goût du peuple français pour le romanesque » (Emmanuel Macron dans la Nouvelle revue Française)

C’est entendu : la pratique du pouvoir rend fou, mégalo, idiot, malfaisant et carrément laid. Cela s’est tant vérifié au cours de l’histoire récente que notre capacité à encaisser les pires sorties médiatiques s’en est trouvée solidement renforcée. Il arrive pourtant que l’on tombe sur une déclaration tellement absurde qu’elle suscite l’étonnement, voire la sidération. Ainsi de cette sortie du Président des lisses, expliquant que le peuple français l’aurait choisi pour sa dimension « romanesque ». Et de tartiner longuement et ô combien platement sur son amour des Lettres (poussiéreuses, de préférence).

Au-delà des questions évidentes que suscite cette déclaration – a-t-il fumé la moquette élyséenne ? Est-il un agent provocateur à la solde du Zbeulistan (*) ? –, elle a le mérite d’illustrer l’absolue déconnexion entre les élites au pouvoir et leurs supposés administrés. Macron se voit comme un personnage « romanesque » alors même que le moindre comptoir de PMU ou pilier de grève tombera d’accord sur un point : ce gonze est par définition un robot sans âme, l’archétype du technocrate libéral vidé de toute substance humaine, marionnette sautillant dans le néant. Comme l’a dit Sarkozy : « Macron, c’est moi en mieux ». Comprendre : en pire.

« Les Français sont malheureux quand la politique se réduit au technique, voire devient politicarde », a ajouté l’enflé, ses chevilles si gonflées qu’elles empiètent visiblement sur son cortex frontal. « Ils aiment qu’il y ait une histoire. J’en suis la preuve vivante ! » Face à un aveuglement si éclatant, qu’illustre largement la politique répressive et antisociale de cet Ubu froid, grandit l’espoir d’un plantage en bonne et due forme. L’histoire en cours, n’en déplaise à sa seigneurie, est bien du côté de la rue, de cette révolte qui couve à tous les coins de l’Hexagone, des amphis au bocage, des manifs aux occupations.

On balancera donc aux ordures sans hésiter son mauvais roman national, politicard et faussement « disruptif », peuplé d’un jargon imbitable, pour se focaliser sur la seule littérature qui vaille, celle qui n’a pas abdiqué toute prétention en matière d’imaginaire et se nourrit d’étincelles. Notre pavé dans sa mare croupie.

(*) Zbeulistan : pays du « zbeul », coqueluche linguistique des insurgés de Tolbiac (entre autres), dont on serait bien en peine de fournir une définition. Disons que cela renvoie à une effervescence révoltée, emplie d’étincelles et d’envolées éthylo-bakouniennes. Mantra : « Sweet dreams are made of zbeul ».

Édito du mensuel CQFD de mai 2018.

Macron Super-menteur !

Il se veut pourfendeur des fake news et des contrevérités, mais n’arrête pas de les aligner : droit international, réforme de l’Impôt de solidarité sur la fortune (ISF), de la Contribution sociale généralisée (CSG), de la taxe d’habitation, dotations aux petites communes, etc, etc. En quatre heures d’entretien audiovisuel, Emmanuel Macron a fait un festival. Le président biaise et ment, les « fact-checkers » fact-checkent. Sans aucune leçon à tirer ? Un coup de sang de notre chasseur de faux :
Entre TF1 d’un côté et BFMTV-RMC-Mediapart de l’autre, Emmanuel Macron a accordé les 12 et 15 avril près de quatre heures d’entretien à des médias au cours desquelles chacun a pu l’entendre parler :

1) de la légitimité des frappes occidentales en Syrie,

« Nous sommes intervenus dans un cadre très précis, et je veux le dire à nos concitoyens. Un : dans le cadre strict, justement, de cette légitimité internationale… [1] »

2) de la réforme de l’Impôt de solidarité sur la fortune,

« Donc c’est pas de l’injustice, c’est une politique d’investissement [2] »
« Mais on a enlevé l’impôt sur la fortune pour tout ce qui était investi dans l’économie ! [3] »

3) des entrepreneurs qui ont fui l’Impôt de solidarité sur la fortune,

« Nous avions des centaines de milliers d’entrepreneurs qui vendaient leur entreprise et qui, parce qu’on les taxait à l’impôt sur la fortune, alors même qu’ils voulaient réinvestir dans le pays, s’en allaient. [4] »

4) mais aussi, de la hausse de la Contribution sociale généralisée pour les retraités,

« Oui, on leur a demandé un effort, mais pour pouvoir, justement, réussir à baisser les cotisations sociales salariales de tous les travailleurs de France [5] ! »

5) des exonérations de la taxe d’habitation,

« La taxe d’habitation, aujourd’hui, il y a déjà près du tiers de la population qui est exonérée, les plus modestes ne la paient pas. [6] »

6) des économies demandées à l’hôpital public,

« Il n’y aura pas d’économies sur l’hôpital dans le quinquennat, je vous rassure. [7] »

7) des dotations financières aux petites communes,

« Pour la première fois – je m’étais engagé à le faire – toutes les petites communes, TOUTES, elles ont eu leurs dotations maintenues. Donc faut pas raconter non plus des carabistouilles à nos concitoyens, hein [8] ! »

8) des classes rurales qui seront ouvertes à la rentrée,

« À la rentrée prochaine, on aura 32 000 élèves en moins qui rentrent en CP, 32 000 ! On peut pas faire comme si de rien n’était. Et pourtant, on va ouvrir près de 5 000 classes. On va en ouvrir un peu plus de 3 000 pour dédoubler dans les zones les plus difficiles, dont certaines sont à la campagne, hein ! Il y a des classes dites en Zone d’Éducation Prioritaire, qui sont ici dans l’Orne en semi-rural. Mais on va ouvrir 1 000 classes dans le rural [9] ! »

9) des élèves de CM2 qui ne savent ni lire, ni écrire,

« Quand on a un cinquième des gens qui ne savent pas lire, ou écrire, ou compter en CM2, on ne peut pas prétendre après aller au bout. [10] »

10) on l’a enfin entendu sur la réforme du droit d’asile,

Edwy Plenel — « Vous faites que le demandeur d’asile sera devant un écran, au lieu d’être dans une relation humaine avec la personne qui jugera de son sort.

Emmanuel Macron — Ce que vous dites est faux.

Edwy Plenel — Non c’est vrai.

Emmanuel Macron — Le demandeur d’asile sera toujours d’abord face à un fonctionnaire de préfecture, puis face à l’OFII et l’OFPRA. Ce ne sera jamais un écran, c’est faux ! [11] »

Alors, est-ce que :

1) Les occidentaux avaient toute la légitimité pour frapper en Syrie ?

Et bien non, c’est faux. Les États-Unis, le Royaume-Uni et la France n’ont opéré dans aucun « cadre strict », comme l’a dit Emmanuel Macron, et en vertu d’aucune « légitimité internationale ». Europe 1 l’a expliqué : les trois pays n’avaient pas de mandat de l’ONU [12].
2) La réforme de l’Impôt de solidarité sur la fortune a-t-elle consisté à sortir de l’impôt sur la fortune ce qui était investi dans l’économie ?

Et bien non, c’est faux. France 2 en a fait un « Œil du 20 heures » : les yachts et les voitures de luxe ne sont plus taxés. Et il n’y a rien qui oblige les imposés à l’Impôt de solidarité sur la fortune d’hier à investir aujourd’hui dans l’économie [13].
3) Y avait-il, avant cette réforme, « des centaines de milliers d’entrepreneurs » qui s’en allaient du fait de l’Impôt de solidarité sur la fortune ?

Et bien non, c’est faux. France 2 les a comptés aussi : ils n’ont été « que » 8 114, en dix ans, selon un rapport de Bercy [14].
4) La hausse de la Contribution sociale généralisée imposée aux retraités a-t-elle été décidée pour pouvoir baisser les cotisations salariales de « tous les travailleurs de France » ?

Et bien non, c’est faux. Les Décodeurs du Monde ont fait le tri : la baisse ne concernent ni les fonctionnaires, ni un quart des travailleurs indépendants [15].
5) Y a-t-il déjà « presque un tiers des contribuables qui ne paient pas la taxe d’habitation » ?

Et bien non, c’est faux. 15 % seulement des ménages ne la paient pas. C’est le quotidien dijonnais Le Bien public qui a retrouvé le chiffre dans une étude de l’OFCE, l’Office français des conjonctures économiques [16].
6) « Il n’y aura pas d’économies sur l’hôpital durant le quinquennat » ?

Et bien non, c’est toujours faux. RMC l’a noté : d’ores et déjà, si le dernier budget de la santé est en hausse de 2 %, il ne parvient pas à couvrir la hausse des charges programmées – une hausse de 4 % –, ce qui oblige les établissements à réduire leur personnel [17].
7) « Toutes les petites communes ont vu leur dotation maintenue » ?

Et bien non, c’est faux. Là, plusieurs médias, en avalanche, ont tiqué : si l’enveloppe globale des dotations est stable, dans le détail, 22 000 communes verront la leur baisser [18]. C’est aussi l’Association des maires de France qui le dit [19].
8) On va, à la prochaine rentrée, « ouvrir 1 000 classes dans le rural » ?

Et bien non, c’est encore faux. Il y en aurait plutôt 200 à 250 en moins, d’après les chiffres de l’Éducation nationale que Le Monde a retrouvés [20].
9) Un cinquième des élèves ne savent-ils ni lire ni écrire au CM2 ?

Et bien non, c’est toujours faux. Le Monde, encore lui, a fait le distingo : les chiffres d’Emmanuel Macron ne portent pas sur la capacité des élèves à lire ou à écrire. Mais sur des compétences qu’il leur est demandé de maîtriser comme savoir « dégager le thème d’un texte, repérer dans un texte des informations explicites, inférer des informations nouvelles ». C’est-à-dire des compétences qui vont au-delà de la lecture [21].
10) Était-il faux, de la part d’Edwy Plenel, de dire qu’un demandeur d’asile pouvait se retrouver devant un écran lors du traitement de sa demande ?

Et bien non, c’était vrai ! Ou plutôt, Emmanuel Macron avait une fois de plus faux de dire que c’était faux. Et Europe 1 a eu raison de noter que si le demandeur d’asile pouvait s’opposer à ce mode d’examen de sa demande, le projet de loi du gouvernement réformant le droit d’asile, lui, voulait lui imposer [22].

Alors où est le malaise, me direz-vous ? Il n’est pas tant dans l’incroyable capacité d’Emmanuel Macron à faire usage de faux. Nous avions déjà repéré – souvenez-vous – en février 2017 la capacité du candidat à l’élection présidentielle à « oublier » sa propre signature au bas d’un décret qui autorisait l’exploitation de sables sous-marins en Bretagne – ce qu’il niait [23]…

Non, le malaise ne provient pas tant de cette capacité phénoménale. Il vient de ce que nous, chasseurs de faux – et au-delà de nous, la presse en général –, avons tellement le nez sur le guidon, sommes tellement à l’affût de la proie, c’est-à-dire de l’erreur, du mensonge ou de l’approximation, que nous en perdons de vue l’essentiel.

Et c’est quoi l’essentiel ? Et bien qu’un chef d’État, le président de la République française, peut aujourd’hui asséner contrevérités sur contrevérités, des erreurs ou des mensonges, et que cela n’émeut plus personne. Pas un mot dans les journaux, les sites, les radios, les télévisions, pour s’indigner de cette multitude de faux. Non, juste un renvoi, dans chaque média, au factchecking quotidien : la routine ! Le Monde renvoie même pour plus d’exhaustivité à la compilation très bien faite des étudiants de l’école de journalisme de Tours, qui ont recensé les vérités et contrevérités présidentielles [24].

Et bien, moi, voyez-vous, je ne m’y résous pas.

Les automobilistes voient les points de leur permis diminuer à mesure qu’ils font des erreurs, les chômeurs sont blacklistés s’ils oublient de s’actualiser : un président d’une république non bananière devrait finir par être éjecté au troisième mensonge à ses administrés.

Notes :

[1] Emmanuel Macron, BFMTV-RMC-Mediapart, 15 avril 2018.
[2] Emmanuel Macron, TF1, 12 avril 2018.
[3] Emmanuel Macron, BFMTV-RMC-Mediapart, 15 avril 2018.
[4] Emmanuel Macron, BFMTV-RMC-Mediapart, 15 avril 2018.
[5] Emmanuel Macron, BFMTV-RMC-Mediapart, 15 avril 2018.
[6] Emmanuel Macron, TF1, 12 avril 2018.
[7] Emmanuel Macron, BFMTV-RMC-Mediapart, 15 avril 2018.
[8] Emmanuel Macron, TF1, 12 avril 2018.
[9] Emmanuel Macron, TF1, 12 avril 2018.
[10] Emmanuel Macron, BFMTV-RMC-Mediapart, 15 avril 2018.
[11] Emmanuel Macron, BFMTV-RMC-Mediapart, 15 avril 2018.
[12] Géraldine Woessner, « Emmanuel Macron s’est-il arrangé avec la vérité lors de son interview ? », Europe 1, 16 avril 2018.
[13] L’Œil du 20h, « ISF : les « carabistouilles » d’Emmanuel Macron », France 2, 16 avril 2018.
[14] L’Œil du 20h, « ISF : les « carabistouilles » d’Emmanuel Macron », France 2, 16 avril 2018.
[15] Adrien Sénécat, « ISF, pouvoir d’achat, SNCF : les arguments discutables d’Emmanuel Macron », Le Monde, 15 avril 2018.
[16] Pierre Madec et Mathieu Plane, « Évaluation de la réforme de la taxe d’habitation d’Emmanuel Macron », Policy Brief, Office français des conjonctures économiques et Sciences Po Paris, 26 juin 2017.
[17] Marie Dupin, « Erreurs, imprécisions et annonces : le « fact-checking » de l’interview d’Emmanuel Macron », RMC, 16 avril 2018.
[18] Laura Thouny, « La « carabistouille » d’Emmanuel Macron sur les collectivités locales », L’Obs, 12 avril 2018.
[19] « Emmanuel Macron défend ses réformes », Maire Info, 13 avril 2018.
[20] Samuel Laurent, Anne-Aël Durand et Adrien Sénécat, « ISF, retraités, SNCF…, les « carabistouilles » d’Emmanuel Macron sur TF1 », Le Monde, 13 avril 2018.
[21] Adrien Sénécat, « ISF, pouvoir d’achat, SNCF : les arguments discutables d’Emmanuel Macron », Le Monde, 15 avril 2018.
[22] Géraldine Woessner, « Emmanuel Macron s’est-il arrangé avec la vérité lors de son interview ? », Europe 1, 16 avril 2018.
[23] Là-bas si j’y suis, « Macron en marche vers la post-vérité », 2 février 2017.
[24] Factoscope 2017-2022, « Le Récap’ du vrai et du faux de la semaine », le blog de l’école publique de journalisme de Tours, 20 avril 2018.

Chronique du 03 mai 2018 de Jean-Michel Dumay sur la-bas.org.

Macron spécule

Emmanuel Macron spécule sur une opinion publique lasse des conservatismes et de l’immobilisme. Depuis huit mois, il parvient avec un certain bonheur à incarner le « mouvement ». Sa chance est de venir après une drôle de dynastie : un « roi fainéant », un matamore et un tartuffe se sont succédé à l’Élysée… La question est de savoir si la société est à ce point avide de changement qu’elle est prête à tout accepter. C’est le grand défi des syndicats que de montrer dans quelle sorte de changement veut nous entraîner Emmanuel Macron. L’enjeu, on l’a dit, c’est l’affaiblissement des corps intermédiaires, et la relégation de la représentation parlementaire, court-circuitée par les ordonnances. Et c’est la liquidation de l’idée même de service public.

La réforme proposée par Jean-Cyril Spinetta est vertébrée par deux principes exclusifs : la rentabilité et la concurrence. D’où une privatisation rampante dans un secteur d’activité qui s’apparente à ce qu’on appelle un monopole naturel. Autrement dit, qui ne peut s’accommoder ni de la concurrence ni de la recherche de profits. Tout opérateur privé arrivant sur ce marché aura en effet tendance à s’emparer des segments les plus rentables en délaissant les autres (l’entretien du réseau par exemple), et à se payer sur la bête, en l’occurrence l’usager, pour réaliser ses profits.

Au cœur du conflit qui se profile, il y a évidemment le statut des cheminots, qui correspond exactement à ces notions de monopole naturel et de service public. L’offensive gouvernementale est malsaine en ce qu’elle cherche à diviser nos concitoyens. On l’a bien vu lorsqu’au Salon de l’agriculture Emmanuel Macron a opposé la situation des cheminots au sort des agriculteurs privés de retraites.

Aujourd’hui, apparemment, ce discours démagogique fonctionne : 69 % des Français seraient favorables à la suppression du statut. A-t-on conscience que des opérateurs privés se comporteront ici
comme ailleurs, en pratiquant la mise en concurrence salariale, la précarisation, et feront de la condition des futurs cheminots une variable d’ajustement budgétaire. Ce qui n’est rassurant pour personne. En attendant, beaucoup de commentateurs tombent en pâmoison devant le sens tactique de Macron.
La Blitz Kríeg engagée par l’exécutif force leur admiration. Mais les enjeux ont une tout autre dimension. Aux syndicats et à la gauche politique d’en convaincre une opinion gavée de discours gestionnaires.

Seconde moitié de l’éditorial de Denis Sieffert dans l’hebdomadaire Politis du 01 mars 2018.

Migrants et réfugiés

[…] que dire des gendarmes qui, aujourd’hui, arrachent les couvertures des migrants de Calais ou lacèrent les tentes des pauvres bougres qui s’entassent dans le quartier de la Chapelle à Paris ? Ou encore de ceux qui aspergent de gaz poivre ces jeunes réfugiés pendant leur sommeil, comme cela fut dénoncé cet été par Human Rights Watch ?

Je n’ai évidemment aucune envie de disculper les auteurs directs de ces actes. Mais, pour autant, on ne peut ignorer qu’ils agissent sur ordre. Ordre du ministre de l’Intérieur, assurément. Ordre de l’Élysée, sans doute. Qu’importe la précision des consignes. Il est probable qu’elles restent assez vagues dans la définition du mode opératoire.
Il suffit qu’elles disent l’essentiel : tout faire pour pourrir la vie de ces pauvres gens, les livrer aux intempéries, aggraver leurs souffrances jusqu’à les contraindre à rejoindre des centres d’hébergement où la répression administrative pourra désormais prendre le relais. Car ces actes barbares, comme la traque de ces voyageurs à l’agonie repoussés sur les sentiers enneigés des Alpes, sont l’extrémité d’une politique.

Cette politique, nous en connaissons maintenant les replis les plus inavouables. Un décret récent a par exemple transformé les centres d’hébergement d’urgence en véritables traquenards. Là où il n’était question que de donner le gîte à des êtres en perdition, la police peut aujourd’hui faire irruption à tout instant. Si bien que la chasse aux migrants ne connaît plus ni trêve ni refuge.

Au Moyen Âge, au moins, les églises jouaient ce rôle salvateur. Le Hugo de Notre-Dame de Paris notait que « toute justice humaine expirait au seuil » de la cathédrale. Les pires repris de justice pouvaient y trouver asile. Plus rien de tel n’existe à présent. Pas même pour des jeunes gens qui, eux, sont les victimes d’un monde de plus ne plus inégalitaire.

[…]

Au vrai, le gouvernement veut faire du chiffre. On expulsera plus cette année que l’année précédente et moins que l’année prochaine. Le tout s’appuie sur une doctrine infiniment discutable : la distinction qu’Emmanuel Macron a plusieurs fois réaffirmée entre « réfugiés » et « migrants économiques ». Les premiers, qui fuient la guerre, auraient quelque chance d’être accueillis ; les seconds, qui ne sont que des « crève-la-faim », sont condamnés à être chassés hors de nos frontières.

Comme si la famine et la grande misère étaient des phénomènes naturels. Et comme si ces migrants étaient coupables du mal qui les accable. De l’avis de tous les spécialistes, et de tous les militants associatifs qui luttent pour remettre un peu d’humanité au milieu de cette déchéance morale, la politique de MM. Macron et Collomb est la pire que l’on ait vue dans notre pays.

[…] Il ne rudoie pas comme Sarkozy. Il n’éructe pas comme Valls. Macron a la répression « douce » aux oreilles du téléspectateur. Mais sur le terrain, c’est autre chose. On aurait tort de croire qu’il s’agit seulement du sort de Soudanais, d’Érythréens, d’Afghans, ou de Syriens. « France, d’abord », comme dirait Donald Trump. C’est toute une société qui se dessine sous nos yeux. La nôtre. […]

Extraits de l’éditorial de Denis Sieffert dans l’hebdomadaire Politis du 21 décembre 2017.

La bourgeoisie au pouvoir

[…] le taux d’abstention, de bulletins blancs ou nuls aux législatives, mais aussi la présence du Front national comme marche-pied pour Macron à la présidentielle, ou encore la mise sur un piédestal du futur président par une large partie des médias dominants pendant toute la campagne sont autant d’arguments à faire valoir plus largement pour refuser toute légitimité au président et à son gouvernement. […]

En bref, Macron a clairement été élu à la faveur d’un concours de circonstances et non par adhésion des travailleurs et des travailleuses à son programme. Plus fondamentalement, Macron a annexé l’espace politique hier convoité par Bayrou comme par Valls, où la bourgeoisie dans son ensemble, qu’elle soit de tradition social-démocrate ou libérale-conservatrice, peut se retrouver et constituer une force peu menacée par l’alternance.

Avec Macron, la bourgeoisie peut enfin échapper aux querelles intestines stériles qui l’empêchent de saper totalement les intérêts des classes populaires, et instaurer un paradis libéral où les dominants pourront s’enrichir encore plus sur le dos des plus modestes. C’est une autre raison de refuser toute légitimité à ce Président et ce gouvernement faits par et pour les catégories dominantes de la société. La composition sociologique du groupe de la République en marche à l’Assemblée, comme celle de son électorat, renforce cette idée d’une annexion du pouvoir politique par la bourgeoisie.

Le contenu des réformes voulues est certes encore flou, mais pas assez pour qu’on ne voie pas que, en effet, il sert les intérêts des capitalistes. En claironnant vouloir rapprocher les négociations du « terrain » de l’entreprise, en donnant priorité à l’accord d’entreprise sur l’accord de branche ou le Code du travail, le gouvernement entend surtout rendre les négociations plus difficiles pour les syndicats et les salarié.es, en situation de faiblesse sur ce « terrain » où le patron est roi.

Le plafonnement des dommages-intérêts pour licenciement abusif a également pour but de rendre les salarié.es dociles, puisque susceptible de se faire éjecter pour n’importe quelle raison, à n’importe quel moment, leur employeur n’ayant au pire qu’à s’acquitter d’une obole dont le montant maximum est déterminé à l’avance (et qui peut donc être prévu par une simple ligne sur un livre de compte).

Extraits d’un article de Vincent dans Alternative Libertaire de juillet-août 2017.

Macron

Macron - Affiche Lecanuet 1965
Nouveau ? Il copie Jean Lecanuet, candidat en 1965, un « homme neuf », même dentition, même programme, même slogan, « la France en marche ». Très pro-Europe, très atlantiste, très amerloque, juste après l’assassinat de John F. Kennedy, « Demain Jean Lecanuet » fut la première campagne « à l’américaine » face à l’énorme stature de De Gaulle (qui fut reconduit).
« Partis politiques dépassés, souffle, nouveau, modernisation » : dans cette archive de 1965, Jean Lecanuet parle déjà le Macron, celui que BFM qualifie d’ « iconoclaste » :

Énarque, banquier d’affaire, conseiller de François Hollande, ministre de l’Économie, militant de l’uberisation la plus sauvage, Macron n’a pas grand chose du « progressiste » qu’il affirme être en braillant – de façon hilarante, c’est vrai – dans ses meetings.
Et c’est encore moins une « Révolution », comme l’affirme le titre de son livre.
Rien d’iconoclaste, donc, rien de nouveau, bien au contraire, c’est juste une bonne grosse stratégie pour tenter de maintenir l’ordre des choses comme elles sont.
Stratégie classique des conservateurs et de l’oligarchie, faire mine de changer pour surtout que rien ne change.

Caméléon, manche à air, ni droite ni gauche, bien au contraire, tout est dans tout et réciproquement, on ratisse large avec une véhémence creuse, un vrai modèle pour les écoles de commerce et de management.
Pour mieux comprendre, on peut voir quels sont les soutiens du jeune Macron : un jeune soutenu par d’autres jeunes comme Bernard Kouchner, Daniel Cohn-Bendit ou Alain Minc, le plagiaire qui s’est toujours trompé, mais aussi Jacques Attali, Bernard Arnault, Erik Orsenna, Jacques Séguéla, Pierre Gattaz ou Jean-Hervé Lorenzi, du Cercle des économistes, expert familier des médias, membre du directoire du Groupe Edmond de Rothschild France, ancien employeur de Macron.
Sans oublier le soutien des propriétaires des grands médias comme Pierre Bergé et Xavier Niel (groupe Le Monde, l’Obs) ou encore Bolloré de Canal+.

Un article publié sur le site Là-bas.org

Pauvre entrepreneur

Macron, ce Kerviel qui boursicote en politique, voudrait qu’on s’attendrisse sur le sort des patrons, sans doute pour justifier tous les cadeaux que leur fait la loi Travail de Mme El Khomri. « La vie d’un entrepreneur est bien souvent plus dure que celle d’un salarié, il ne faut pas l’oublier. Il peut tout perdre, lui. Et il a moins de garanties » (BFM-TV en janvier 2016). La grande solitude du calcul égoïste, présentée d’habitude comme un héroïsme de yuppie, nous revient là, tel un renvoi acide après un repas trop riche, sous forme de jérémiades.

« L’entrepreneur se dit : est-ce que j’ai le droit de me tromper ? » Ce à quoi tout humain normalement constitué, qu’il appartienne à une communauté paysanne d’un pays du Sud ou à une coopérative ouvrière, pourrait répondre par cette évidence : on réfléchit mieux à plusieurs et les risques partagés sont moins lourds à porter… à condition de partager aussi le fruit du labeur !

« Est-ce que si ça va mal demain, je pourrai m’adapter ? », s’émeut Macron, toujours dans la peau du pauvre patron. Et grâce à sa roublarde inversion, on découvre qu’il n’y a pas pire inadapté que l’antisocial paradigmatique qu’on s’évertue à donner en exemple aux travailleurs : leur chef. Qui souffre. « Quand on peut s’organiser de manière plus souple, on peut s’adapter », geint encore le ministre. Et là, on se pince : le jeune loup de la finance socialiste vient d’avouer tout haut ce que les ferrailleurs, les RSAstes débrouillards, les trimardeurs au black et autres aventuriers de l’activité informelle mettent en pratique tout bas. Fallait le dire !

Article de Bruno Le Dantec dans le journal CQFD d’avril 2016.