Interdit de protester contre la mort de Rémi Fraisse !

J’abdique!, a déclaré le parquet en ouverture du procès contre la personne qui était suspectée d’être directrice de publication du site d’information toulousain Iaata, et qui risquait 5 ans de prison et 40 000 euros d’amende pour un compte rendu de manif publié en ligne.
Le procès n’aura même pas eu lieu, les accusateurs ayant plié devant les conclusions envoyées par la défense avant l’audience. Une belle déculottée pour des magistrats aussi impulsifs que vindicatifs, qui voulaient par cette attaque intimider celles et ceux qui protestent contre les violences policières et la mort de Rémi Fraisse.
Cette tentative de procès aura au moins renforcé la solidarité envers les médias libres. Vive les enfants de Cayenne !

Article paru dans le journal CQFD de juillet-août 2015.

Plus d’information sur ce non-procès dans l’article Tout ça pour ça ! bref compte rendu du procès de 1 74 09 99 etc.

Défendre la liberté de dire et de penser

Attentats contre Charlie Hebdo et l’Hypercasher

CQFD : Quatre mois après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hypercasher, les débats qui traversent la société française sont-ils à la hauteur des massacres qui ont eu lieu ? Est-ce qu’on est obligé d’être Fourest, Plenel ou Todd ?
Edwy Plenel : Ce ne sont pas les noms que vous citez qui donnent une réponse politique aux événements de janvier. Une bataille était ouverte dès ce jour-là : quelle serait la réponse à ce choc, à ces passions, à ces émotions ? Quatre mois après, nous l’avons : le pouvoir actuel a transformé janvier 2015 en septembre 2001.
Il a reproduit la politique des États-unis sous la présidence Bush. Il nous a mis en guerre alors que nous sommes face à une question de police. Il nous a dit « ayez peur, je m’occupe du reste », nous dépossédant – jusqu’à la loi dite de renseignement qui est une loi de surveillance et d’atteinte aux libertés. Le vrai problème est celui-là.
Dans ce cadre s’expriment des publicistes, avec plus ou moins de pertinence, dont chacun peut juger. Mais la vrai question est celle-ci : après les attentats, va-t-on rester fidèle à la mémoire des victimes, c’est à dire défendre la liberté de dire, de penser, d’agir, de s’engager, d’être différent, d’être dissident, de penser contre, d’être subversif, d’être critique ? Ou sommes-nous censés être Charlie à la manière de Manuel Valls, de Bernard Cazeneuve ?

Pédagogie vs diabolisation

CQFD : On vous a reproché votre intervention dans l’Essonne avec Tariq Ramadan. Est-ce qu’il est un des interlocuteurs avec lesquels on peut travailler ?
Edwy Plenel : La diabolisation de Tariq Ramadan est délirante. Elle a été, entre autres, faite par Caroline Fourest, dont le livre, Frère Tariq, compte des dizaines d’erreurs factuelles. En réalité, Tariq Ramadan vient du mouvement altermondialiste, de l’engagement social à gauche et internationaliste et, dans l’univers de la religion, il se bat sur ce terrain des causes communes, avec sa langue, son histoire.
Ce soir-là, il a fait la pédagogie de la conscience critique au sein de l’islam et n’a pas du tout tenu un discours conservateur, réactionnaire ou identitaire.
Quant à moi, j’ai fait applaudir Jaurès et la République. Qu’importe, on lui tombe dessus avec des attaques insensées, et les gens qui me traitent « d’islamiste » ne se donnent même pas la peine de venir m’écouter. Ils sauraient que je parle aussi du problème que les lieux saints de l’islam soient en Arabie saoudite une monarchie obscurantiste qui est, hélas ! Le premier allié de nos gouvernants dans la bataille contre l’État islamique. Alors que l’Arabie saoudite a le même code pénal que l’État islamique et que l’idéologie de l’État islamique s’enracine dans le wahhabisme saoudien.

Extrait d’un entretien entre Edwy Plenel et la rédaction du journal Siné mensuel dans le numéro de juin 2015.

Les journalistes sont-ils Charlie ?

Non, Mesdames et Messieurs les journalistes de cour, vous n’êtes pas Charlie. Loin s’en faut. Seule une toute petite partie de votre corporation, que d’ailleurs vous détestez cordialement et que vous ostracisez, peut se réclamer de cette liberté de la presse dont vous vous gargarisez. Dans votre très grande majorité, loin d’être des héros de la liberté, vous êtes de simples commis au service des employeurs capitalistes qui vous tiennent en laisse.
(…)
De fait, si la gent journalistique était moins domestiquée intellectuellement et moralement, elle pourrait s’ériger légitimement en force de critique sociale capable de prendre en toutes circonstances des risques pour la défense des valeurs démocratique. Mais le combat démocratique tel qu’elle l’entend, c’est celui de la défense prioritaire des médiocres intérêts des élites auquelles elle se pique d’appartenir et de l’ordre établi. Ce combat à courte vue aveugle la plupart des journalistes et les empêche de comprendre ce qu’une poignée de bons esprits parmi eux a compris depuis longtemps : que ce qui vient de se passer à Charlie Hebdo n’est qu’un épisode dans une longue série d’horreurs et de crimes dont la racine principale doit être cherchée, à travers de nombreuses médiations, dans l’inextinguible soif de profits et la frénésie de domination qui ont animé pendant des siècles les politiques des puissances capitalistes occidentales envers le reste du monde… y compris envers leurs propres concitoyens.

La même logique meurtrière, celle de la rentabilisation à outrance du Capital, qui a conduit à exterminer des peuples entiers dans des colonies lointaines, conduit aujourd’hui encore à laisser crever à petit feu, dans le chaudron des ghettos urbains de nos métropoles, des populations déshéritées dont l’immense majorité fait ce que les prolétaires de nos Républiques successives n’ont cessé de faire depuis des générations : saliver devant la vitrine clinquante que nos média exposent en permanence à leur convoitise, et se demander pourquoi, dans une République soi-disant Une et Indivisible, ladite vitrine divise si radicalement, si inflexiblement, si injustement, le monde en maîtres et en serviteurs, et de combien de souffrances et d’humiliations encore ils devront expier la faute d’être nés pauvres et différents, du mauvais coté de la vitrine, de la rocade, de l »histoire, de la vie.

Extraits d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance de février 2015.

La laïcité, oui mais.

Une question,quand même, nous taraude : est-ce qu’on va enfin faire disparaître du vocabulaire politique et intellectuel le sale mot de laïcard intégriste ? Est-ce qu’on va enfin arrêter d’inventer de savantes circonvolutions sémantiques pour qualifier pareillement les assassins et leurs victimes ?
Ces dernières années, nous nous sommes sentis un peu seuls, à tenter de repousser à coup de crayon les saloperies franches et les finasserie pseudo intellectuelles qu’on nous jetait au visage, et au visage de nos amis qui défendaient fermement la laïcité : islamophobes, christianophobes, provocateurs, irresponsables, jeteurs d’huile sur le feu, racistes, vous-l’avez-bien-cherché… Oui, nous condamnons le terrorisme, mais. Oui, menacer de mort des dessinateurs, ce n’est pas bien, mais. Oui, incendier un journal, c’est mal, mais.
(…)
Nous allons espérer qu’à partir de ce 7 janvier 2015 la défense ferme de la laïcité va aller de soi pour tout le monde, qu’on va enfin cesser, par posture, par calcul électoral ou par lâcheté , de légitimer ou même de tolérer le communautarisme et le relativisme culturel, qui n’ouvrent la voie qu’à une seule chose : le totalitarisme religieux. Oui, le conflit israélo-palestinien est une réalité, oui, la géopolitique internationale est une succession de manœuvres et de coups fourrés, oui, la situation sociale des, comme on dit, population d’origine musulmane en France est profondément injuste, oui, le racisme et les discriminations doivent être combattus sans relâche.

Il existe heureusement plusieurs outils pour tenter de résoudre ces graves problèmes, mais ils sont tous inopérants s’il en manque un : la laïcité. Pas la laïcité positive, pas la laïcité inclusive, pas la laïcité-je-ne-sais-quoi, la laïcité point final. Elle seule permet, parce qu’elle prône l’universalisme des droits, l’exercice de l’égalité, de la liberté, de la fraternité, de la sororité. Elle seule permet la pleine liberté de conscience, liberté que nient, plus ou moins ouvertement selon leur positionnement marketing, toutes les religions dès lors qu’elles quittent le terrain de la stricte intimité pour descendre sur le terrain politique. Elle seule permet, ironiquement, aux croyants, et aux autres, de vivre en paix. Tous ceux qui prétendent défendre les musulmans en acceptant le discours totalitaire religieux défendent en fait leurs bourreaux. Les premières victimes du fascisme islamique, ce sont les musulmans.

Extraits d’un article de Gérard Biard dans Charlie Hebdo du 14 janvier 2015.