NégaWatt

C’est un secret de Polichinelle… En tant qu’entreprise vendant de l’électricité atomique, EDF, criblée de dettes, survit dans son parc délabré en limite de la faillite. Même si la présentation soignée de l’état de ses finances apparaît moins préoccupante que celle d’Aréva, après Fukushima, il n’y a plus d’illusion possible sur l’avenir du fleuron national.
[…]
Alors changement de décor, en tant qu’entreprise possédant potentiellement des milliards de kilowatts heure futurs, EDF dans sa friche industrielle et plus particulièrement ses actionnaires peuvent sereinement tabler sur un avenir radieux, assuré jusqu’à la fin du siècle. Par le jeu des tribunaux arbitraux, de nouveaux comportements prédateurs ont vu le jour sur les États… Mais en définitive les victimes ce sont nous.
C’est ce que nous apprennent les tractations politico-financières avec les actionnaires pour rendre possible la fermeture de la centrale de Fessenheim. Des « manque-à-gagner » se sont négociés au prix fort et la facture sera calculée au prorata du prix futur du Mégawatt heure… Les estimations, même les plus raisonnables, se chiffrent en milliards.

[…] on doit au physicien américain, Amory Lovins, le concept de Négawatt. Ce vieil expert en énergie, fondateur du Rocky Mountain Institute en 1982 et anti-nucléaire convaincu, avait été frappé, comme beaucoup de ses contemporains, par l’invraisemblable gabegie d’énergie du système économique et technique étatsunien. Dès les années soixante, il pouvait chiffrer pour son pays, le gisement potentiel de NégaWatt. Le calcul en révélait des milliers de milliards.
De quoi s’agit-il ? Les NégaWatt sont les kilowatts heure qu’il serait tout simplement inutile de produire si une réelle volonté politique orientait l’économie vers la sobriété et l’efficience énergétique…
[…]
En France, il y a une association d’experts en énergie qui depuis le début les années 2000 propose un scénario NégaWatt associant sobriété, efficience énergétique et déploiement des énergies renouvelables.
[…]
Bien évidemment ces milliards de Négawatt utilement retirés de l’économie réelle ne coûtent pas un kopeck, mais dans la fameuse économie dématérialisée ultralibérale des transnationales, de nouveaux négawatt ont vu le jour et se négocient aujourd’hui à prix d’or.

Le cas allemand et les Neo-Négawatt de Vattenfall

Décidément l’imposture internationale de l’énergie atomique s’est inscrite dans la durée. Elle concerne non seulement les domaines techniques, sanitaires et environnementaux bien connus, mais s’ajoutent les procédures juridiques et financières.
En 2011, après la catastrophe de Fukushima, l’État Allemand a pris la sage décision de sortir le pays de la menace nucléaire. Mais ce fut sans compter la voracité économique des transnationales impliquées dans cette industrie. C’est la qu’apparaissent les nouveaux NégaWatt virtuels, qui ne seront ni produits ni consommés, mais que les acteurs du secteur souhaitent facturer à la collectivité.
[…]
Ces calculs sordides de la nouvelle économie, faisant fi de la santé et sûreté publique, se font sur la base des mégawattheures que les fermetures empêcheront de produire et de vendre…

Les NégaWatt de Fenssenhien

Coté tractation financière rien n’avait fuité ou presque. Coté politique politicienne, l’affaire de Fessenheim refaisait surface avec la nouvelle échéance présidentielle.
[…]
Côté mécano français, à la veille du scrutin, EDF avait encore une fois décroché le jackpot de son État, actionnaire principal, avec un décret en trompe l’œil de fermeture conditionnelle.
[…]
Le montage des tractations financières de fermeture de Fessenheim réserve en effet quelques surprises de taille, entre autre chose la durée de vie de la centrale sur laquelle se font les calculs de dédommagements des actionnaires.
[…]
Si sur le plan technique, selon l’ASN, le gendarme de Saint-Tropez du nucléaire, la prolongation de la durée de vie des réacteurs jusqu’à 60 ans n’est toujours pas acquise, il semble qu’il en va différemment dans l’économie dématérialisée du marché dé-régularisé de l’énergie.
Entrée en fonction en 1978, la centrale de Fessenheim aurait dû fermer trente ans plus tard, en 2008. Mais c’était sans compter sur une généreuse bonification générale du parc nucléaire tricolore. Ainsi la date de 2041 apparaît dans les calculs sur les néo-négawatt facturée aux contribuables français. Pour la centrale de Fessenheim cela fait une retraite virtuelle à 65 ans.
Surprise de taille, en effet, c’est sur cette base que s’établissent les négociations de fermeture de Fessenheim. Trente-trois ans en plus d’activité, c’est autant de négawatts dans la corbeille des négociations !
[…]
Derrière le projet de prolongation de la durée de vie des réacteurs jusqu’à 60 ans et plus se cache l’une des plus grosses arnaques de la 5ème République.

Extraits d’un article de Jean-Marc Sérékian dans Les Zindigné(e)s de mai-juin 2017.

Revenu universel

Le débat qui divise aujourd’hui les gauches et l’écologie au sujet d’un revenu universel me semble un vrai/faux débat qui n’existe que dans la mesure où nous ne poussons pas assez loin la remise en cause des logiques mortifères du capitalisme et du productiviste.

Méfions-nous par exemple des fausses oppositions : il y a autant d’adeptes de la réduction du temps de travail (retour à la retraite à 60 ans, 32 heures) parmi les défenseurs que chez les adversaires du revenu universel. Nous sommes également nombreux parmi les adeptes d’un socle social émancipatoire à reconnaître que le travail constitue un élément important de la construction de soi […]

L’avantage d’un revenu universel, au maximum démonétarisé bien sûr, est de reconnaître la droit à chacun d’accéder à un certain nombre de biens et de services permettant de vivre bien, qu’il s’agisse de la gratuité de l’école, des soins, de l’eau vitale, des transports en commun urbains, de la restauration scolaire et pourquoi pas sociale, des services culturels ou funéraires, du logement social, d’un bouclier énergétique, etc. Cette liste n’eut en rien limitative, il ne s’agit surtout pas de faire de ce revenu universel un revenu de survie, une trappe à pauvreté, […]

À titre exploratoire nous avons proposé de retenir un nouveau paradigme qui est celui de la gratuité du bon usage face au renchérissement ou à l’interdiction du mésusage. Précisons que n’existe pas de définition « scientifique » (au sens d’objective) et encore moins moraliste de ce qui serait le bon ou le mauvais usage.
Le seul arbitrage possible est là encore de nature politique. C’est apprendre ensemble à différencier les usages : pourquoi payer ainsi son eau le même prix pour faire son ménage ou remplir sa piscine privée ? Nous devons garantir le libre-accès à 1’eau vitale et renchérir le reste. Ce qui vaut pour l’eau vaut pour d’autres biens et services.
Les centaines d’expériences en cours prouvent en effet qu’il ne s’agit jamais de rendre gratuits les produits et services existants mais d’utiliser le passage à la gratuité pour repenser socialement, écologiquement, démocratiquement l’ensemble des biens et services.

Un revenu démonétarisé permet non seulement de faire davantage société mais de faire monde car il oblige à se poser sans cesse les questions de l’uti1ité et du sens. Choisir de donner un revenu démonétarisé c’est commencer non seulement à démonétariser mais à démarchandiser, et même à déséconomiser, nos sociétés, c’est donc, selon le vieux slogan écologiste, prôner le pouvoir de vivre avant le pouvoir d’achat.

Extraits de l’éditorial de Paul Ariès dans le journal Les Zindigné(e)s de janvier-février 2017.

COP Business

[…] Mais cette liste de mesures (de la COP 22), au reste peu lisible pour les profanes que nous sommes, ne doit pas être prise pour autre chose que ce qu’elle est : à savoir un prêche débité par une poignée de technocrates éclairés à destination des fidèles de la religion du développement durable. Car ce thème du « réchauffement climatique », reconverti récemment en « changement climatique », pour cause de problème d’indice de confiance sur les données thermométriques, constitue la victoire la plus éclatante du « green business capitalisto-croissanciste », autre appellation possible du « développement durable ».

Pour bien comprendre les rouages de cette affaire, il convient, dans un premier temps, de remonter à l’année 1988 avec la création du GIEC sous la houlette conjointe de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher et sous le chapeau du financement onusien. Le premier rapport de cet organisme-clef, publié en 1990, posait déjà les fondements d’une nouvelle forme de capitalisme, alimenté non plus avec l’argent du consommateur, mais avec celui des fonds publics, c’est à dire un capitalisme de connivence, dit capitalisme vert.
En effet les leaders politiques des pays développés, en tant que fidèles VRP de l’oligarchie industrielle mondiale, ont rapidement compris le parti qu’ils pouvaient tirer d’une alerte institutionnelle sur le climat. Outre le fait qu’ils phagocytaient le mouvement écologiste naissant, ils y voyaient la possibilité d’instaurer un système commercial gagnant/gagnant avec sa bénédiction.
Ce système allait consister, ni plus ni moins, à gagner de l’argent à la fois en polluant et en dépolluant, le tout sans ralentir le moins du monde la machine capitaliste croissanciste, puisqu’elle bénéficierait du label développement durable, désormais adoubé par les environnementalistes les plus initialement réfractaires.

Le protocole de Kyoto parachevait cette affaire en 1997 et devenait le bras armé de cette nouvelle entreprise planétaire. Il fut ratifié par 182 pays sur un total de 192 pays indépendants et consacrait la main mise sur le climat de l’International Carbon Business dont le pape mondial était (et est toujours) Al Gore, et dont les archevêques français sont Jean-Marc Jancovici (côté ombre) et Nicolas Hulot (côté lumière).

S’appuyant sur les thèses du GIEC, c’est à dire d’une équipe pléthorique de technocrates désireux d’asseoir une notoriété hégémonique sur la planète du savoir, ce protocole présente concrètement le double avantage pour les leaders politiques représentants de l’oligarchie industrielle mondiale, de pouvoir s’octroyer un certificat de sauveur de la planète après avoir eux même contribué à la mettre en danger, tout en créant un juteux dispositif de racket fiscal habilement ficelé pour leur profit et celui de leurs amis. C’est une nouvelle version de la recette du pompier pyromane, avec un fond de sauce relevé au capitalisme et un assaisonnement subtil à l’écologisme.

Extrait d’un article de Christian Laurut dans le journal Les Zindigné(e)s de décembre 2016.

Travail et libertés

[…] Gorz reprend à Marx l’énoncé selon lequel la liberté et la « vraie vie » se situent en dehors du travail. À partir de là, il est évident que « le seul moyen de vivre mieux, c’est de travailler moins ».

D’où la constante revendication ouvrière de la RTT, mais qui correspond aussi à une tendance lourde du capitalisme : l’économie de travail obtenue par l’accroissement incessant de la productivité (en 1900, on travaillait 5000 heures par an ; en 2013, 1537). Si pour Gorz la RTT est aujourd’hui un outil de transformation sociale, c’est parce qu’elle libère les capacités productives que les individus ont développées grâce à l’émergence de ce que Marx appelait l’intelligence collective (general intellect), c’est-à-dire les savoir-faire aujourd’hui étayés sur la maîtrise des TIC.
En se les appropriant, le capitalisme, que l’on peut dès lors qualifier de « cognitif », en a fait le principal facteur de production. Il s’agit donc de se les ré-approprier. On s’acheminerait ainsi vers une « société de l’intelligence », axée sur une sorte de « communisme du savoir ».

Les Zindigné(e)s : J’aimerais revenir sur la question épineuse du revenu social garanti que Gorz défend. Y a-t-il un rapport avec ce que vous venez de dire?

Willy Gianinazzi : Oui, nous sommes dans la même perspective du temps libéré. Le revenu social garanti, ou revenu d’existence, aurait pour but d’assurer aux individus les moyens matériels d’une transition vers d’autres modes de produire hors marché la richesse.
On ne serait plus contraint de travailler pour avoir un revenu, mais on aurait un revenu pour œuvrer sans contrainte.

Les Zindigné(e)s : Mais la pensée de Gorz semble évoluer vers la défense de la gratuité…

Willy Gianinazzi : À la fin de sa vie, Gorz radicalise un peu plus sa réflexion, influencé par la nouvelle critique marxiste du capitalisme que mènent Robert Kurz, Moishe Postone ou Anselm Jappe. Il se convainc que le revenu d’existence, qu’il continue cependant de défendre comme principe, pose problème parce qu’il prend la forme d’un versement monétaire qui rive les bénéficiaires à la consommation de marchandises. Il faudrait donc que cette allocation puisse s’exprimer autrement. Par exemple, en monnaies locales. Ou même, finit-il par penser, sous la forme d’échanges et de services gratuits que permettrait le développement des « biens communs ».

Les Zindigné(e)s :J’aime beaucoup chez Gorz l’idée que la sortie du capitalisme a déjà commencé. Il existerait donc un déjà-là, ce qui n’est pas sans conséquence sur la stratégie émancipatrice.

Willy Gianinazzi : Le capitalisme est fondé sur l’exploitation du travail. Or, les profits extraits de la production réelle de marchandises et de services sont beaucoup plus faibles que les rentes de monopole et les bénéfices provenant des produits financiers. C’est en ce sens que le dépassement du capitalisme a commencé. Mais de nouvelles façons de produire et de vivre sont encore très embryonnaires. Ce sont elles qu’il faut impulser à travers la RTT (qui devrait prendre à mon sens la forme du temps partiel choisi) et le revenu d’existence.

Extrait d’un entretien avec Willy Gianinazzi (qui vient de faire publier André Gorz, une vie) dans Les Zindigné(e)s de novembre 2016.

Dominants économiques

Depuis que le communisme, dernier modèle social qui s’opposait à leur hégémonie, s’est effondré, les dominants économiques sont en passe de conquérir le reste du monde. Leur vecteur de domination, l’argent, est devenu le principal voire l’unique marqueur de classe. A l’instar des dominants religieux et de territoire sous l’Ancien Régime, les dominants économiques façonnent aujourd’hui le monde selon la vision qu’ils en ont : un gigantesque marché planétaire, une économie ouverte mondialisée et dérégulée où tout, inerte ou vivant, se vend et s’achète.
Publicité et marketing commandent à chacun de consommer, encore et encore, dans le même temps la capacité à consommer démontre la richesse des individus, donc leur statut social, les enfermant dans un cercle infernal. Le travail est promu car il est au centre du système : il permet de produire, de gérer et de valoriser la production, créant la valeur captée par la classe dominante.

Les problèmes environnementaux découlant de l’utilisation toujours plus importante des ressources de la planète sont démontrés mais ne trouvent pas de résolution : car pour l’élite, accepter de reconsidérer la croissance et la production, ces deux clefs de voûte de notre ordre social, signifierait remettre en cause cet ordre social, et avec lui sa position dominante.

Dans la société primitive originelle, l’individu voyait ses intérêts propres satisfaits, mais devait également respecter ceux de la communauté sous peine de perdre ses soutiens et être déchu de son rang. L’apparition de la domination de champ fit disparaître cette réciprocité : les classes dominantes peuvent faire prévaloir leurs intérêts sur l’intérêt général sans risque direct pour leur position sociale. Les conséquences sont ces ravages sociaux et environnementaux que nous connaissons aujourd’hui.

La politique est, à son origine, une discipline noble, puisqu’elle élabore les lois s’harmonisant le mieux à la vie de ceux qui les décident – le peuple dans le cas d’une démocratie. Par sa fonction régulatrice, la loi est théoriquement supérieure à tout ce qui touche à la Cité : l’économie, le social, l’organisation politique….
Pour contrer cette prépondérance de l’intérêt individuel sur l’intérêt général, et parce qu’un dominant ne redoute rien de plus que perdre son statut, instaurer dans notre démocratie la possibilité de déchoir de ses fonctions un élu lorsque ses mandants estimeraient qu’il ne répond pas à l’intérêt général serait un premier pas dans la régulation des processus de domination. Réguler plutôt qu’empêcher, car l’humain ne peut échapper à sa nature.

Dernière partie d’un article de Jonas Eval publié dans Les Zindigné(e)s d’octobre 2016.

Peur et insécurité sociale

Les raisons d’avoir peur sont multiples. […] Ainsi, cela fait près de quatre décennies que l’insécurité sociale progresse dans notre pays, comme chez nos voisins européens du reste. L’emploi et les revenus sont de plus en plus souvent précaires, le taux de chômage réel de la population n’a jamais été aussi élevé, le nombre de nos concitoyens vivant sous le seuil de pauvreté augmente chaque année.
[…] Et l’anxiété est cousine de la résignation. Demain sera forcément plus sombre : par exemple, personne ne croit vraiment que la loi « travail » va améliorer le sort de la plupart des salariés.
Les attentats perpétrés en France par les « fous d’Allah » ont donc bon dos en ce sens qu’ils interviennent au sein d’une société en proie au doute quant à la quiétude nécessaire à son épanouissement. Ils offrent cependant l’occasion de mettre en place le cadre de contention d’une société toujours susceptible de ne plus accepter la soumission au néolibéralisme économique que l’on attend d’elle.

Les plus précaires des précaires sont les premiers visés par le durcissement de la gestion sécuritaire de la question sociale. Ainsi, l’on constate depuis quelques semaines un usage croissant et quotidien de la violence verbale et physique de la police à l’égard des migrants. Le 22 juillet, le démantèlement du dernier camp qui s’était formé aux abords du métro Jaurès dans le 19e arrondissement de Paris a donné lieu à des charges policières aveugles à coup de gaz lacrymogènes. Dans la nuit du dimanche 31 juillet, les forces de l’ordre n’ont pas hésité à charger brutalement et à matraquer indistinctement ces déshérités, dont une vingtaine de femmes et d’enfants, pour les empêcher d’installer un nouveau campement.
La brutalité policière semble devenue la réponse commune à diverses franges de la société. Elle existe depuis longtemps désormais dans les quartiers populaires […] Les manifestants des « mouvements sociaux » en font également largement les frais lorsqu’ils se heurtent à des policiers qui frappent, gazent, matraquent, blessent et mutilent.

Les exemples font florès : opposants à la loi El Khomri, zadistes de Notre-Dame-des-Landes, contre-manifestants lors de la COP 21 à Paris en novembre 2015, mort de Rémi Fraisse à Civens en octobre 2014, éborgnés au flash-ball ici ou là. Les conflits du travail sont eux aussi l’occasion désormais d’une répression inédite : condamnation à des peines de prison ferme pour neuf salariés de Goodyear l’an dernier, validation en août dernier par Myriam El Khomri, Ministre du Travail, de la procédure de licenciement frappant Vincent Martinez, délégué CGT d’Air France (affaire dite de « la chemise ») Alors même que l’Inspection du travail avait refusé ce licenciement.
Ce « maintien de l’ordre » plus que musclé sonne comme autant d’avertissements lancés à l’adresse de tout citoyen à qui pourrait venir l’envie de s’opposer aux criantes injustices du temps, à l’arbitraire honteux frappant les plus faibles, aux délirants projets d’infrastructures destructeurs de l’environnement, aux reculs sociaux contenus par des lois adoptées sans vote parlementaire. […]
Face aux attentats « islamiques » leur manque de sérénité est patent. Ils agissent dans la seule urgence, loin de la réflexion et de l’apaisement des esprits que réclame la survenue de l’inédite barbarie. Cet affolement révèle un fait : l’impuissance du Gouvernement à soulager quelque peu la crise économique et sociale n’a d’égal que la puissance sans cesse renforcée des arsenaux policier et judiciaire. Une compensation dramatique à laquelle la Droite et le Front National surenchérissent forcément. Incontestablement, le manque de sérénité des gouvernants et la surenchère de leurs opposants sont communicatifs et aggravent ainsi la dérive anxiogène de notre société.
[…] En instrumentalisant le sentiment de peur – qu’ils contribuent à alimenter – au lieu de chercher à résoudre la crise économique et sociale, nos dirigeants – qui tous comptes faits ne dirigent plus grand-chose – ne font que nourrir l’animosité, pour ne pas dire la haine, envers des catégories sociales supposées ennemies de l’intérieur. La « Garde nationale » ou les milices d’autodéfense auront du pain sur la planche. Décidément, la peur a un sale air, un air de déjà vu, un air qu’il serait préférable de ne pas rejouer.

Extraits d’un article de Yann Fievet dans le mensuel Les Zindigné(e)s de septembre 2016.

Développement extractiviste

Le mirage du développement durable

Développement durable, éco-efficience, croissance verte, green new deal, etc., – la novlangue regorge d’oxymores anxiolytiques. L’un des derniers en date, la « dématérialisation de la croissance », laisse même entendre que l’économie mondiale peut croître plus vite en consommant moins de matières.

Multiplier les pains (et les poissons) ex nibilo est un rêve occidental vieux comme la Bible, et l’enthousiasme généré par les gadgets comme l’imprimante 3D, dont on attend qu’ils fabriquent tout ou presque à partir de presque rien, montre qu’il n’a rien perdu de sa force.

Les organisations internationales qui promeuvent l’objectif de dématérialisation assurent d’ailleurs qu’au cours du siècle dernier l’humanité a déjà fait une bonne partie du chemin. Il est facile de se laisser convaincre. Après une première « révolution » Internet au tournant des années 2000, voilà qu’aujourd’hui le tout- numérique, le tout-mobile, le tout-sans-fil nous donnent effectivement l’illusion de flotter dans l’éther. Pourtant, il n’en est rien : le constat est erroné et la promesse mensongère.

L’amélioration de l’efficacité matérielle et énergétique (économies de matières et d’énergie par unité de production effectivement constatées au cours du siècle dernier) n’a pas fait baisser la consommation globale. Sur la période de 1900 a 2005, alors que la population a quadruplé, l’extraction des matériaux de construction a été multipliée par 54, celle de minerais métalliques et industriels par 27, celle des combustibles fossiles par 12 et celle de la biomasse – “ressource » la plus directement utilisée pour couvrir les besoins de base, notamment alimentaires – par 3,6 « seulement ».
Entre « effet rebond » et exploitation de ressources nouvelles (pétrole, uranium, divers « petits métaux »…) qui s’additionnent à celles qu’on extrayait déjà auparavant (charbon, métaux industriels traditionnels, ressources agricoles…), le seul changement structurel observable au niveau mondial a été le passage d’une « économie organique », essentiellement basée sur la consommation de la biomasse, à une « économie minérale » , de plus en plus dépendante des minerais et des hydrocarbures.

Extraire de plus en plus de tout

Ni le poids du secteur tertiaire dans une économie donnée, ni la technologisation de nos occupations quotidiennes ne signifient que l’économie mondiale s’élève au-dessus de la matière. Un email parvient peut-être en une dizaine de secondes à l’autre bout du monde, mais à la différence d’un pigeon voyageur ou d’un postier à pied ou à cheval, il le fait grâce à des infrastructures et des machines complexes, impossibles à édifier et à maintenir sans apports considérables de matières premières et d’énergie.

[…] la grande majorité des « services » produits à l’échelle industrielle (qui nécessitent de nombreux supports physiques) sont arrimées aux ressources naturelles de la même façon que l’industrie lourde. Les performances dématérialisatrices de tel ou tel pays (généralement occidental) masquent le plus souvent la délocalisation des industries gourmandes en ressources dans des pays tiers (généralement du Sud).
Enfin, le déploiement à grande échelle des technologies supposément « vertes », qui cristallisent tous les espoirs, ne fera, dans le meilleur des cas, que déplacer la pression extractive sur de nouvelles ressources : les méga-parcs éoliens, les méga-stations solaires, les méga-centrales géothermiques ou a biomasse, les centrales nucléaires, les installations industrielles permettant de capter et de stocker le CO2 ou de recycler les matières usagées (moyennant de gros volumes d’énergie), les dispositifs d’efficacité énergétique dans le secteur du bâtiment (qui reposent sur l’électronique et donc sur des métaux), etc., ne sauront être conçus et répliqués en masse par la seule force du Saint-Esprit.

« Les matières premières sont essentielles au fonctionnement durable des sociétés modernes », proclame une communication de la Commission européenne, contredisant les chantres de la dématérialisation.

Extrait d’un article d’Anna Bednik, économiste, dans le mensuel Les Zindigné(e)s de juin 2016.

Nos gouvernants et le Panama

[…] Qui peut croire sérieusement que notre Gouvernement va demander à la Justice d’enquêter à propos des neuf-cents sociétés écrans ouvertes au Panama par la Société Générale ces dernières années ?
Pour la forme, on fera semblant d’exiger de la banque, compromise ailleurs du reste, comme la plupart de ses « consœurs », de s’expliquer sur cette opacité organisée. Pour apaiser l’opinion, déjà tellement désabusée, on inquiétera un peu plus Jerôme Cahuzac ou les époux Balkany dont d’autres turpitudes financières sont entre les mains de la justice.
Quelques autres malheureux contribuables trop grossièrement dissimulés par des conseillers financiers moins professionnels feront les frais de la nécessité de ne pas toucher à l’essentiel. Un essentiel qui dépasse allègrement le Panama. L’économie réelle est désormais trop associée, parfois par mégarde, souvent par consentement, aux canaux de l’économie souterraine pour pouvoir s’en défaire sans dommages.
La crise financière mondiale de 2007-2008 était l’occasion d’une reprise en main de la finance par les États. L’occasion ne fut pas saisie. Pire, après avoir renfloué les banques, afin qu’elles survivent à la crise qu’elles avaient elles-mêmes provoquée, les États les laissèrent poursuivre et même amplifier les pratiques coupables du passé. Et l’on s’étonne de la crainte forte qu’une nouvelle crise financière, plus grave encore, n’éclate bientôt ?

Un édifiant précédent fait forcément douter du désir de l’Europe de s’emparer sérieusement de l’affaire du Panama. En 2014, l’enquête « LuxLeaks » a révélé que les multinationales ne payaient quasiment aucun impôt en Europe, grâce à leurs filiales installées au Luxembourg. Il ne se passa rien ! Il aurait fallu poser une question qui fâche : pourquoi autant de firmes multinationales disposaient-elles de filiales au Luxembourg, pays a l’économie modeste à l’échelle de l’Europe ? Tout simplement parce qu’elles y étaient accueillies depuis des années à des conditions plus que favorables et en partie occultes. Voila un pays membre de l’Union Européenne qui organisait l’évasion fiscale des firmes de ses voisins – et du reste du monde – sans barguigner, mais en donnant régulièrement des leçons de rigueur budgétaire aux « mauvais élèves de l’Europe ».
Qui dirigeait le paradisiaque Luxembourg à cette époque récente ? M. Jean-Claude Juncker soi-même, devenu depuis Président de la Commission Européenne, fonction dont il s’acquitte sans une once de faiblesse comme on a pu le constater à l’occasion du traitement intransigeant de « la crise grecque ». En fait, il s’est bien produit quelque chose lors du dévoilement de cet autre pot-aux-roses : le lanceur d’alerte Antoine Deltour qui a révélé l’inavouable secret « LuxLeaks » a été immédiatement poursuivi par la Justice et va bientôt être jugé pour son… crime citoyen. Il ne fait pas bon affronter le système, briser son omerta. On salue parfois en haut-lieu le courage des lanceurs d’alerte pour éviter surtout de les doter d’un statut de protection. […]

Extrait d’un article de Yann Fievet dans le mensuel Les Zindigné(e)s de mai 2016.

L’ubérisation cache sexe de la marchandisation

L’ubérisation avance masquée en se présentant comme une économie collaborative (le capitalisme a toujours aimé voler nos propres mots) qui consisterait à augmenter l’utilisation de certains biens en les « partageant » avec d’autres. […]
Cette nouvelle économie dite collaborative permettrait de donner de quoi vivre mais aussi des raisons de vivre aux 212 millions de Sans-emploi (+ 34 millions depuis 2007) car, comme le clame Macron, il serait plus facile de trouver un client qu’un patron (sic). Cette pseudo économie collaborative se veut super sociale (re-création de lien social) et super écolo (économie de proximité et partage, ou recyclage des produits usuels). Les plateformes collaboratives proposent donc de changer la vie, de se passer d’intermédiaires selon le principe coopératifs et d’assurer la transition écologique.

La réalité est moins reluisante puisque cette nouvelle étape du capitalisme étend davantage encore la sphère de la marchandise et pousse chacun d’entre nous à fonctionner comme une entreprise maximisant son profit et minimisant ses coûts. Les études d’opinion montrent que l’enfer est bien pavé des plus belles intentions. Exit la solidarité et les projets d’une transformation écosocialiste de la société : 77 % des « clients » expliquent que c’est une façon d’augmenter leur niveau de vie, 66 % de trouver de bonnes affaires, 55 % de payer moins cher, 50 % de consommer mieux. Cette pseudo économie collaborative n’est d’ailleurs pas spécifiquement juvénile sauf pour certains services comme le covoiturage payant qui a remplacé les bon vieux stop et les sites de covoiturage gratuits aujourd’hui menacés de disparition (avec toujours la même argutie que le caractère marchand sécuriserait la transaction).

Cette pseudo économie collaborative n’est même pas le bon vieux système D des milieux populaires (qu’elle menace même en réduisant les produits autrefois donnés à Emmaüs mais qui peuvent désormais être vendus grâce a des plateforme Internet). Chacun devient un peu marchand et considère sa vie comme un capital à valoriser. Les adeptes de cette nouvelle économie appartiennent aux classes aisées (les ménages avec plus de 6000 euros mensuel selon le rapport au gouvernement), aux couches moyennes, aux bobos pseudo écolos mais vrais libéraux-libertaires… Cette discrimination sociale n’est ni accidentelle ni provisoire car cette pseudo économie collaborative est à l’opposé des véritables modes/styles de vie populaires puisqu’elle suppose de posséder des objets à louer, des logements suffisants, des espaces de stockage, une épargne proposable sur un site collaboratif, mais elle requiert aussi des prédispositions commerciales, un rapport à l’argent anti-populaire par excellence. Les milieux populaires pratiquent l’entraide et le(contre)don mais bien peu le marché. Les milieux populaires seront bien les grands perdants de l’ubérisation rampante !
Les penseurs de cette pseudo économie collaborative ont même inventé un nouveau gros mot pour dire cette extension du capitalisme au sein de nos vies : nous serions toutes et tous des « prosommateurs » (mi-consommateurs mi-producteurs), reléguant ainsi définitivement la lutte des classes au musée des antiquités. Au souci collectif, au projet de société succèdent le chacun pour soi et 1’égoïsme absolu. […]
Le capitalisme a trouvé comment accroître la soumission volontaire à la seule logique marchande. Cette économie collaborative fait de chacun à chaque instant un homo œconomicus n’ayant en tête que la maximisation de son profit et la minimisation de ses coûts. […]
Les libéraux qui cherchaient depuis des années la solution royale pour assécher les finances publiques ont trouvé une nouvelle recette avec l’économie collaborative! L’ubérisation dans le domaine du tourisme représente en Espagne un manque à gagner fiscal du tiers des recettes du fait de la non-perception des taxes de séjour. […]

Extrait de l’éditorial de Paul Ariès dans Les Zindigné(e)s d’avril 2016

Besoins névrotiques

Par la publicité, le capitalisme vise à inciter à la consommation infinie des masses, afin de tenter de satisfaire deux besoins névrotiques principaux : celui d’être reconnu et celui de posséder. Ces besoins sont engendrés par la peur de ne pas être aimé et d’être faible.

Les élites capitalistes cherchent le pouvoir maximum par le biais de l’accumulation du capital, tandis qu’elles poussent les masses à la possession sans fin. Mais ces dernières, comme pour les élites économiques et politiques, sont aussi dépendantes du besoin de reconnaissance. La valeur centrale de la société capitaliste est le pouvoir par l’accumulation du capital, c’est à dire le culte de la marchandise pour les masses et le pouvoir économique pour les élites, grâce à la propriété privée des moyens de production. Ce dernier étant le principe fondateur du capitalisme permettant le pouvoir adémocratique des élites économiques sur la société politique, donc sur le social et l’écologie. […]

Consommer et posséder vise aussi à compenser un manque d’estime de soi. Le sociologue Veblen Thorstein qualifie de « consommation ostentatoire » l’acte de consommer pour se sentir exister par le regard des autres, qu’on imagine envieux et admiratif. Le consommateur cherche à montrer aux autres, ou à lui-même, que s’il possède certains biens, c’est parce qu’il dispose d’un capital économique ou culturel important. Par conséquent, il attend des autres une reconnaissance sociale de sa puissance économique ou de sa distinction culturelle. En effet, le besoin de consommer pour paraître vise à compenser des carences identitaires. Le besoin de reconnaissance sociale repose sur un manque d’estime de soi, donc un besoin d’être aimé pour sa force, qui repose sur la peur d’être faible et de ne pas être aimé suffisamment.

Le besoin de possession et d’accumulation est quasiment illimité chez certains milliardaires, qui accumulent plus qu’ils ne pourront jamais consommer ou dépenser. Car le ressort profond de leurs besoins réside sur une volonté de puissance qui s’exerce par la quantité de la consommation et de possession d’entreprises, la détention d’un très gros compte en banque, des plus gros revenus possibles par rapport aux autres élites économiques et politiques. Ce besoin de puissance est lui-même le signe d’un complexe d’infériorité explique le psychanalyste Alfred Adler, donc d’une peur d’assumer sa part de fragilité. […] La sécurité matérielle relève des besoins essentiels physiologiques (de se nourrir et de se loger), mais aussi de posséder des technologies puissantes et multiples. Ces dernières visent à être en capacité de faire face à tous les besoins et problèmes éventuels, grâce à des instruments, à la technologie (automobile, ordinateur, outillage), mais aussi le besoin névrotique de connaissance.

Ce dernier relève de la peur de ne pas maîtriser par incompréhension, et conduit notamment à des achats compulsifs et infinis de livres que le consommateur n’aura jamais le temps de lire. Plus le consommateur possède d’instruments, plus il peut maîtriser le monde qui l’entoure, plus il se sent fort. Moins il en possède, plus il craint d’être fragile, donc plus il craint l’insécurité, l’impuissance économique, donc la peur d’être faible. […]

À la différence des populations ne parvenant pas à se nourrir à leur faim, le besoin de possession repose surtout, pour les classes moyennes, sur une peur de manquer plus fantasmée que réelle. Le fait de posséder des richesses, des biens à profusion, rassure les personnes qui se sentent éternellement en danger de tomber un jour dans la précarité économique. […]

La simplicité volontaire vise ainsi à se détacher de la peur de manquer. Les membres du mouvement pour la « simplicité volontaire » apprennent à vivre heureux avec de faibles moyens, grâce à des joies et des activités simples.

Extraits d’un article de Thierry Brugvin dans le journal Les Zindigné(e)s de mars 2016.