La loi du marché généralisée par la force

Depuis les mobilisations contre la loi El Khomri de 2016, l’État français a fait des usages disproportionnés de la violence contre les mouvements sociaux. Inflexible sur le plan des réformes, il utilise la force pour contenir toutes les protestations. Au point de promulguer tout un arsenal de mesures juridiques liberticides. S’inscrivant dans la dévalorisation libérale des lois.
Le libéralisme met en œuvre des politiques qui sapent « l’État-providence » au nom de la « concurrence libre et mm faussée ». Mais, en raison des résistances de la société et de ce qui demeure des mouvements populaires, il fait un usage de la force qui est sans précédent depuis plusieurs décennies, n’hésitant pas à mettre la santé voire la vie de manifestants ou de grévistes en danger, par l’utilisation d’armes de répression officiellement non létales mais aux conséquences souvent dramatiques, par des pratiques policières sans commune mesure avec les risques que font peser ces mouvements sur l’État.

Les images d’acharnement de policiers sur des manifestants à terre, d’usage systématique de gaz lacrymogènes, les propagandes ministérielles qui les couvrent en les déniant impliquent aujourd’hui d’être prudent quand on se rend à de nombreuses manifestations. Les gilets jaunes en savent quelque chose […]

Peu a peu, la justice du libéralisme politique, c’est-à-dire la séparation des pouvoirs, la protection judiciaire des biens et des personnes, la garantie publique de l’indépendance individuelle, s’efface au profit de la surveillance, de la restriction des libertés, de la concentration des pouvoirs. Avec toutes les conséquences en termes d’arrestations arbitraires, d’exercice du pouvoir indifférent aux lois, d’atteintes aux droits de s’exprimer et d’agir librement.

Les ambitions néo-libérales ont peu a voir avec le libéralisme et la limitation du pouvoir, sa soumission à des règles absolues, la préservation des libertés.
Il s’agit de soumettre l’ensemble de la société à l’impératif de l’appropriation privée, de la concurrence et de la production du profit. Tout ce qui s’efforce de limiter cet impératif doit être
empêché, c’est-a-dire vidé de toute influence déterminante. C’est pour cela que les mouvements sociaux contestataires et même majoritaires dans les soutiens qu’ils reçoivent de la population sont empêchés par la violence policière, par les propagandes politiques et médiatiques, par l’organisation néo-libérale du monde, les traités de libre-échange, les tribunaux d’arbitrage privés. Toute alternative est criminalisée dès lors qu’elle s’efforce de faire bouger les lignes, parce qu’elle se heurte à la manière dont le monde est organisé et dont le système libéral a gravé ses lois économiques dans le marbre. […]

Le néo-libéralisme est en rupture avec les préoccupations sociales du libéralisme classique, soucieux de libertés individuelles, mais aussi d’appartenance de chacun à la société, de hiérarchies des valeurs (ne seraient-ce qu’esthétiques), contre le confusionnisme contemporain du « tout se vaut » dès lors que tout est évaluable à l’aune de la production du profit. Dans le modèle néo-libéral imposant sa marque partout, rien n’existe en dehors du marché, l’être humain s’apparente a un entrepreneur de lui-même et est pleinement responsable de son destin.

C’est pourquoi toute volonté de définir la société autrement que comme la rencontre entre des vendeurs et des acheteurs, par exemple en interdisant le travail le dimanche ou le travail (des femmes) la nuit, est-elle synonyme d’un ordre moral désuet, porteur de danger pour la liberté économique conçue comme liberté d’entreprendre, alors même que le travailleur se contente de vendre ce qui est la seule chose à sa disposition, comme nous l’a appris Marx, sa force de travail, contre les moyens de sa subsistance […]

Des lors, l’État n’a aucune vocation à disparaître, mais à restreindre ses interventions à ses fonctions régaliennes, la justice, la police, l’armée, les sapeurs-pompiers, les finances publiques et
les infrastructures, et donc à abandonner l’enseignement, les transports, la santé, la poste, ou à les privatiser. L’Europe a servi à généraliser ce changement politique en rupture avec les politiques sociales produites par le XXe siècle. En effet, la Commission européenne émet des directives qui rendent obligatoires pour les États membres l’ouverture à la concurrence de tous ces services.

Cet abandon fait que la loi du marché et donc la rentabilité deviennent le critère dominant. Dans ce contexte, les résistances, les appels à la solidarité, à légalité, à la justice sociale
restent non seulement lettres mortes mais doivent être écartées si elles constituent des obstacles à la marchandisation généralisée du monde et de la société. Les lois elles-mêmes, en
imposant des limites à l’action politique, en faisant persister des états antérieurs de l’organisation de la société, s`opposent partiellement au libéralisme. C’est la raison pour laquelle il convient de les suspendre en attendant de les réformer complètement.

Extraits d’un article de Florent Bussy, philosophe, dans la revue Les Zindigné(e)s de janvier-mars 2020.

Bernard de Mandeville – La fable des abeilles

Ce petit texte (12 pages), qui a été soigneusement occulté au grand public a été publié en 1714 avec le texte le plus connu de Mandeville, « La fable des abeilles« .
C’est vraiment le début du règne du divin Marché et du capitalisme.
La Fable… diffuse la maxime selon laquelle : « Les vices privés font la vertu publique ».
Ce qui veut dire qu’il faut laisser aller les pulsions, notamment d’avidité, à leur finalité pour que de la richesse se crée chez quelques-uns avant qu’elle ne ruisselle ensuite sur les autres. Ce texte, puisqu’il encourage explicitement les vices (tout est bon pour s’enrichir), a été considéré comme diabolique et a été condamné par le grand Jury du Middlesex en 1725, puis mis à l’index et brûlé par le Bourreau sur la place de Paris en 1745.

[…]Pour que cette « morale » passe sans qu’elle provoque de soulèvements, il faut faire en sorte que les individus se tiennent tranquilles. C’est là qu’intervient l’ « art de gouverner » mis au point par Mandeville, Si l’on veut que les hommes, égoïstes par nature, se tiennent tranquilles, il faut les amener, dit-il, à modérer leurs appétences. Avant, dans les anciens régimes, il y avait le joug et la servitude forcée. Mais depuis la révolution anglaise de 1689 qui a posé les fondements de la démocratie, c’est la « ruse » qu’il faut employer. En effet, aucun argument raisonnable ne saurait persuader les hommes de suivre la moindre recommandation de modération. Pour qu’ils consentent à obéir aux lois, il ne reste donc – rançon de leur égoïsme – qu’à les « payer ».

Mais, comme ils sont nombreux et qu’il n’y aurait jamais assez d’argent pour tous les rémunérer, il faut les dédommager avec une monnaie… qui ne coûte rien – sinon un peu de vent. C’est en effet « en parole » qu’on peut les payer, avec des flatteries célébrant l’étendue de leur entendement, leur merveilleux désintéressement personnel, leur noble souci de la chose publique. Cette façon de circonvenir les hommes, utilisant le phantasme de leur vertu, constitue, pour Mandeville, l’essence du Politique, le cœur de l’économie politique en démocratie. Seule cette politique de la flatterie est susceptible de pouvoir faire vivre les hommes ensemble par la modération de leurs appétences.

Il en résulte deux classes, au sens plus psychologique que sociologique du terme. Un petit nombre auprès de qui cette politique n’est pas efficace composent une classe d’individus courant sans cesse derrière les jouissances immédiates et ne pensant qu’à leurs avantages personnels : c’est la classe dangereuse composée des bandits, des voleurs, des proxénètes, des prostituées, des mendiants, des trafiquants… Mais cette petite classe vile d’irréductibles est fort utile car elle agit comme un répulsif qui permet en regard la création d’une large classe vertueuse composée de créatures qui se targuent d’avoir réussi la ou les autres ont échoué.

Nous voici avec deux classes. C’est là où le génie de Mandeville s’exprime. Il montre que cette manipulation politique n’a qu’un but : créer une troisième classe, invisibilisée, composée des « pires d’entre tous les hommes », qui se caractérisent de « faire semblant d’obéir à la loi » dans un double but : profiter du prestige des vertueux et, surtout, tenir tout le monde tranquille afin d’en tirer tous les bénéfices possibles.

Ceux de cette troisième classe simulent l’abnégation (en parlant comme ceux de la classe vertueuse) et dissimulent leurs penchants (qui les rattachent à la classe vile) en prônant le bien public.
Ils forment donc cette troisième classe d’ambitieux qui récoltent tous les bénéfices, qui font tourner les affaires et qui, grâce à leur double jeu, peuvent gouverner avec facilité. Il leur suffit en effet de prêcher l’esprit de dévouement au bien public pour mieux contraindre à l’abnégation et à l’honnêteté tous les autres en les faisant au besoin bêler de concert contre la corruption – ce qui permet de les faire ainsi travailler à leur service afin de récolter tranquillement les fruits de leur labeur.

Extrait d’un entretien du philosophe Dany-Robert Dufour (Baise ton prochain – une histoire souterraine du capitalisme) dans la revue Les Zindigné(e)s de octobre-décembre 2019.

Jadot et l’écologie

La candidature Jadot a bien été celle de la réhabilitation du monde de l’entreprise, c’est-à-dire de la grande entreprise, c’est-à-dire du capitalisme et partant du productivisme, comme acteur principal de la transition écologique, non plus seulement aux côtés, mais au-dessus, des autres acteurs…
C’est pourquoi Jadot a fait attention durant toute sa campagne à citer toujours l’entreprise au rang des forces écologistes…
Le risque est, bien sûr, d’entretenir une double illusion, celle selon laquelle l’écologie serait soluble dans le capitalisme, et, celle selon laquelle les solutions serait largement du côté des nouvelles technologies, y compris financières…
Ce nouveau positionnement des écologistes est responsable d’une dépolitisation des enjeux, c’est-à-dire d’un renoncement à mener, à la fois, la lutte des classes et la bataille des idées, on ne sauvera pas la planète avec les entreprises du CAC 40 mais contre elles et contre les « solutions » qu’elles représentent. Pour le dire simplement, il n’existe pas de bon anthropocène, ni de bons « Grands projets industriels »…

Cette réhabilitation de l’économie de marché et de la libre-entreprise s’est accompagnée en effet d’autres mutations idéologiques : Jadot se dit, désormais, favorable à l’innovation (sous entendre technoscientifique), alors que l’écologie oppose traditionnellement créativité sociale et innovation. Ces glissements successifs ne s’expliquent pas seulement par les besoins de l’électoralisme, de s’attacher les classes moyennes. Les raisons en sont d’abord théoriques donc plus profondes.

Nous ne pourrons résister à cette dérive de la pensée écolo qu’en réveillant les gauches, en renouvelant leur langage, ce qui ne passe pas par le fait de mettre son drapeau dans sa poche, de cacher d’où nous venons et où nous allons, mais en redéfinissant un projet émancipateur à la hauteur des urgences. C’est pourquoi j’ai personnellement signé l’appel pour un Big Bang à gauche, car je sens comment la division actuelle, combien l’absence de grand projet fondé notamment sur la gratuité, risque de conduire à une nouvelle défaite en 2020. J’ai envie de dire que les prochaines élections municipales doivent être les élections du siècle en matière d’écologie. Il n’est pas trop tard même s’il est minuit moins quelques minutes.

Fin d’un article de Paul Ariès dans la revue Les Zindigné(e)s d’avril-juin 2019.

Désillusion et complotisme

Venons-en à ce qui fait encore sens, autorité, dans notre société. Nous reprenons ici ce que disait Gérard Mendel dans Pour décoloniser l’enfant : « L’Autorité n’est pas une valeur. Elle n’est qu’un consensus social ». Lorsque ce consensus éclate, comme ce qui est l’évidence désormais, alors, il n’y a plus que de la désillusion. Mais quelle valeur, alors ? « Est Valeur à notre sens seulement ce que la progression du déconditionnement à l’Autorité a permis d’asseoir collectivement ».

Comme le dit Mendel, il pourrait émerger une autorité qui fasse sens, à la condition expresse qu’elle soit « assise collectivement » par des individus ou des collectifs « déconditionnés à l’Autorité »,
donc autonomes et non hétéronomes. C’est cette expérience-là que l’on peut tenter dans des groupes de formation ou dans les écoles, à la condition bien entendu de le vouloir et de s’en donner les moyens – qui sont très simples et ne demandent rien d’autre qu’une volonté d’abolir le rapport de pouvoir.

Donc, il est encore possible d’agir en politique de manière autonome et contre un État totalitaire-libéral. Mais ce n’est pas cette option qui est majoritairement choisie par les individus. Ceux qui attendaient encore quelque chose de l’État, comme une instruction de qualité, un diplôme valable, un emploi à durée indéterminée, ou encore une place dans la hiérarchie sociale, tombent dans la désillusion.

Rien de ce conte de fées républicain n’est vrai. L’idée d’un complot omniprésent et destructeur surgit comme une évidence. Le complotisme s’installe dans les têtes, et il n’est pas facile de l’en extirper. Car l’autre résultat de la désillusion généralisée, outre la montée en puissance du complotisme, est d’aboutir sans coup férir au renoncement en politique.

Le complotisme est un renoncement d’envergure, car il est « pensé », et pas de n’importe quelle manière : le complotisme est la vision pseudo-politique qui annule toute pensée rebelle et tout espoir d’émancipation. Le complotisme est une politique du vide en actes ; elle est juste la pièce encore manquante dans l’engrenage de la dépolitisation de masse mis en mouvement depuis un demi-siècle, en réponse peut-être à la montée des contestations en 1968, en Europe, en Amérique et jusqu’en Asie (même si parfois la contestation revêtait un aspect des plus réactionnaires et totalitaires, comme en Chine).

C’est sans doute un mouvement de l’Histoire que de refouler la politique dans des sphères obscures, et de mettre sur le devant de la scène, soit la religion, soit le complotisme, soit toute idée qui tient les masses le plus loin possible du lieu de leur émancipation. Lutter contre le complotisme aujourd’hui n’a de sens que si nous combattons aussi la désillusion généralisée, dont il n’est qu’un avatar – au sens propre : il en « descend », et il en est le fruit empoisonné.

Fin d’un article de Philippe Godard, auteur de Croire ou pas aux complots, dans la revue Les Zindigné(e)s d’avril-juin 2019.

Sciences économiques et changement climatique

Sciences économiques

Nicholas Stern est un économiste britannique hautement galonné, d’envergure internationale avec le titre respectable de Professeur à la London School of Economics – « LES » pour les initiés.
Ancien employé de la Banque mondiale et tout juste anobli par sa très gracieuse majesté la reine d’Angleterre, rien ne laissait prévoir qu’en 2006 il puisse se faire remarquer en traitant le sujet brûlant du moment.

PIB et réchauffement climatique

On ignore pourquoi, en cette année, le gouvernement ultra-réactionnaire et néolibéral de Tony Blair eut l’idée de lui commander une dissertation difficile sur le thème du PIB et du réchauffement climatique. Il est vrai qu’en cette décennie 2000, la chronique était climatique, animée par les négociations au finish pour l’entrée en vigueur du Protocole de Kyoto.
Mais elle l’était tout aussi bien par la furie des gaz de schiste aux États-Unis ; en Europe, l’Angleterre affairiste à l’odeur alléchée s’apprêtait, elle aussi, à dérouler le tapis rouge devant les compagnies pétrolières et, si nécessaire, à donner de la matraque sur les populations potentiellement impactées par le « fracking » ou fracturation hydraulique.

Chassé-croisé au pays d’Adam Smith, alors que Tony Blair avait converti le Labour Party au thatchérisme, son illustre conseiller économique Nicholas Stern décida, on ne sait pas pourquoi, de convertir les économistes à l’écologie ou du moins à la climatologie.
Le chargé d’étude s’acquitta de sa tâche avec brio et fit sensation. Il sorti de l’ombre et devint célèbre avec un énorme rapport de près de 700 pages : The « Stern Review on the Economics of Climate Change« .

[…]

Dogmes

Ainsi, pour la première fois dans l’histoire de la spécialité, un économiste orthodoxe réputé, Lord Stern, transgressait dans un rapport officiel au gouvernement britannique les dogmes de l’économie et de l’idéologie libérale. La croissance du PIB pouvait être affectée par les dégradations rapides de la planète et la main invisible ne pourrait rien faire pour sauver la situation. Hérésie mortelle, une action concertée des États à l’échelle de la planète s’imposait. Un comble au pays d’Adam Smith.

Le rapport fit l’effet d’une bombe dans le microcosme des économistes et bien évidemment les rares personnes gardiennes du temple et des dogmes qui firent l’effort de lire l’énorme pavé traîtreusement lancé par un Lord dans la marre des sciences économiques s’empressèrent de crier à l’imposture méthodologique, choisie à dessein pour noircir le tableau. Pourtant, Nicholas Stern dans sa savante démarche comptable restait dans les clous de l’orthodoxie.

Obscurantisme

Il était donc irréprochable et même méritoire en tant qu’économiste puisqu’en définitive il sortait sa spécialité de l’ornière obscurantiste où elle s’enfonçait depuis le triomphe du néolibéralisme. Et, cerise sur le gâteau, son rapport sauvait la face des « sciences économiques » qui, en cette décennie 2000, ne pouvaient plus faire l’impasse sur la menace du dérèglement climatique sans se décrédibiliser à jamais.

En cette première année d’entrée en vigueur du Protocole de Kyoto, les (vrais) scientifiques des sciences de la Terre étaient au plus haut point préoccupés par l’état de la planète et de l’atmosphère ; comment les économistes pouvaient-ils encore prétendre à un statut de science à part entière en continuant à ignorer la triste réalité du monde ? Après la déchéance des scientifiques climatosceptiques, démasqués à la solde des pétroliers, les économistes n’avaient pas d’autre choix que de se remettre à la page.

[…]

L’idée même que le PIB puisse être égratigné et cesser de croître était effectivement hétérodoxe et a pu être vécu comme une haute trahison dans le microcosme de la science économique. « Donnez pour sauver le PIB ! », tel était le message sacrilège du rapport Stern face à la doxa néolibérale dominante ; la main invisible était mise au rancart […]

PIB mortifère

Si le travail de Sir Nicolas Stern fut une tentative pour inciter les États à l’action, il ne disait pas ce qu’il fallait faire en dehors d’investir une part minime du PIB dans la lutte contre le dérèglement climatique pour sauver la croissance de ce même PIB. C’est en cela que Nicolas Stern reste un économiste orthodoxe malgré les cris outrés de certains de ses collègues.
Mais aujourd’hui, une douzaine d’années après et à la veille de 2020, tout ce bruitage académique d’experts économiques paraît bien désuet. […]

Extraits d’un article de Jean-Marc Sérékian dans la revue Les Zindigné(e)s de février 2019.

Nutrition mondiale

Dès à présent, le réchauffement climatique accroît encore les périodes de sécheresse et donc la baisse de la production agricole dans les pays les plus chauds. Or, il est prévu que la température mondiale moyenne se renforce pour atteindre de 4 à 6°C en 2100. […]

En 2017, selon le rapport sur la nutrition mondiale, sur 7 milliards d’humains dans le monde, 2 milliards de personnes souffraient de carences en micronutriments essentiels, comme le fer, la vitamine A ou l’iode, 815 millions de personnes se couchent le ventre vide, soit plus d’une personne sur 8. Il y a donc une augmentation quantitative par rapport aux 777 millions de personnes recensées en 2015. […]

L’augmentation de la population mondiale a un impact sur la malnutrition, cependant, certains agronomes, estiment que la quantité de nourriture disponible dans le monde est suffisante pour nourrir l’humanité même si elle atteint 11 milliards d’individus. Or, selon le WWF sur les 9 frontières écologiques à ne pas franchir, 4 sont déjà dépassées : le phosphore et l’azote, le CO2, la biodiversité, l’usage des sols avec la déforestation.
[…]

Le développement des agrocarburants contribue à affamer les plus malnutris. Un rapport confidentiel de la Banque mondiale, obtenu par le Guardian, affirme que Don Mitchell, un économiste réputé de la Banque mondiale, « a calculé le prix d’un panier de denrées entre janvier 2002 et février 2008 et mesuré une hausse globale de 140 %. Prenant en compte la « chaîne des conséquences », Mitchell estime que sur les 140 % d’accroissement, 35 % sont imputables à la hausse des prix de l’énergie, des engrais et à la faiblesse du dollar, et 75 % aux agrocarburants.

En 2016, Grain recense « 491 accaparements de terres, portant sur 30 millions d’hectares dans 78 pays. Grâce aux mouvements sociaux, la croissance a ralenti depuis 2012, néanmoins, le problème continue de s’amplifier ». Ce qui accroît encore le nombre de paysans sans terre.

Extraits d’un article de Thierry Brugvin dans la revue Les Zindigné(e)s de septembre 2018.

Médecine occidentale

[…] quand je parle de médecine occidentale, il est d’abord question d’une médecine chimique qui est pilotée par une démarche et une pensée sous la dépendance du capitalisme et finalement de l’ultralibéralisme, qui sont le fruit de la domination du monde par un fonctionnement impérialiste de l’occident.
C’est ce que certains ont aussi appelé une médecine coloniale parce qu’elle a colonisé le monde et détruit de nombreuses formes de médecines traditionnelles.
Cette médecine qui est la cousine de l’agriculture conventionnelle, présente, comme elle, les mêmes limites : une efficacité très contestable, des coûts exorbitants de plus en plus largement au delà de nos moyens, des pollutions toujours plus insupportables et des effets indésirables qui ne justifient en rien les quelques progrès qu’elle ne cesse de mettre en avant.

Comme dans l’exemple de l’automobile, les progrès annoncés, notamment sur la longévité qui s’est indubitablement accrue, sont davantage la conséquence de certains progrès techniques, d’une meilleure hygiène, d’une alimentation correcte, d’une réduction de l’accidentologie et d’un confort, plutôt que d’une meilleure compréhension de la vie et des processus morbides.
Certains médicaments, comme les antibiotiques ont certainement permis de sauver de nombreuses vies mais, dans le même temps, comme leur nom le suggère, s’opposant à la vie, ils montrent l’erreur
dans laquelle se fourvoie la médecine conventionnelle.

Nous ne devons pas perdre de vue que, dans notre corps, le nombre de cellules non humaines est dix fois plus important que celui de nos propres cellules et que celles-ci sont essentielles à notre
survie. Les organismes vivants supérieurs, comme tous les mammifères, sont le produit d’une coévolution avec les bactéries et les virus. Depuis l’origine, ces micro-organismes nous ont « aidés » à nous développer et à construire notre immunité. Chaque fois, qu’il y a une infection isolée ou un phénomène épidémique, nous devons comprendre qu’il n’y a aucune volonté de nous détruire individuellement ou collectivement. Ce sont, à chaque fois, des déséquilibres physiques, alimentaires, émotionnels, sociaux ou écologiques qui permettent l’émergence de ces phénomènes.

Vouloir éradiquer ces agents que l’on qualifie de pathogènes consisterait à tuer tous les facteurs au prétexte qu’ils sont parfois porteurs de mauvaises nouvelles. Depuis plusieurs décennies, des médecins ont tenté d’exprimer des points de vue divergents qui ont tous été contestés et finalement recalés. Cela avait commencé de façon plus brutale avec l’élimination physique des guérisseurs des campagnes, d’ailleurs souvent des femmes, qu’il était facile d’accuser de sorcellerie. L’Église se sentant menacée dans son pouvoir temporel ne pouvait accepter cette perte de maîtrise sur le savoir et sur le contrôle des individus.

Plus tard, la position extrêmement religieuse de Pasteur a gagné la bataille et c’est finalement l’idée d’un homme naturellement parfait, puisque d’essence divine, qui s`est imposée. La maladie, œuvre du Malin, devait être combattue de façon à éradiquer tous les agents qui en seraient à l’origine comme autant de démons ou de légions infernales. Les Tissot, Béchamps ou Dubos et leurs contributions à une juste compréhension de la vie et de la santé ont été oubliés. Actuellement, si ce ne sont plus des convictions religieuses ni surtout des volontés de pouvoir qui motivent ces
exclusions, ce sont les enjeux financiers qui pilotent la médecine.

On constate ainsi que se soigner coûte de plus en plus cher pour très peu de résultats probants. En effet, comme je l’ai déjà indiqué, les résultats apparemment favorables sur l’amélioration de la santé sont surtout dus à des aspects périphériques et non à des progrès strictement médicaux. Et si, ces progrès ont pu, pendant un temps, faire croire à une amélioration, l’augmentation de la consommation médicale montre qu’il n’en est rien. Une amélioration des conditions de santé devrait, en toute logique, conduire à une diminution de l’intervention médicale.
Or, au contraire, on constate que tout est fait, à travers la publicité, l’intervention des médias, et les impositions gouvernementales pour augmenter encore ces consommations de médicaments et de soins médicaux (lire aussi Vaccins : Semblant de démocratie). Le résultat le plus visible est que si la longévité reste importante, elle est, malgré tout, en légère baisse et, surtout, un autre indicateur est beaucoup plus inquiétant. L’espérance de vie en bonne santé est en recul constant. Les malades de longue durée sont de plus en plus nombreux et de plus en plus jeunes ce qui, malgré le drame que cela représente, constitue une aubaine pour le secteur économique de la médecine.

Extrait d’un article de Christian Portal, porte-parole du collectif ACECOMED, dans le trimestriel Les Zindigné(e)s de juin 2018.

Loi travail et domination

Heureusement, Macron veille sur les femmes. Il va demander à ce que la Légion d’honneur soit retirée à Weinstein. Les violeurs tremblent.
Peut-être les femmes auront-elles droit à un numéro vert, voire a une loi impuissante. On en oublierait qu’en signant les ordonnances des lois Travail quelques jours plus tôt, c’est un véritable permis de violer qu’il a offert aux dominants en milieu professionnel.

C’est une occasion de se souvenir de quoi il en va dans les lois républicaines, à savoir de la lutte contre toutes les inégalités au bout desquelles il y a la domination masculine et son expression radicalisée : la violence sexuelle. En affaiblissant la loi au profit du contrat signé au plus près des intérêts du dominant, Macron leur a livré les salariés pieds et poings liés. Sous prétexte « d’efficacité économique », euphémisme désignant dans les faits la surexploitation des travailleurs – il n’y a pas d’autre moyen d’augmenter les profits, dans la mesure où c’est le travail qui produit la richesse -, il a voulu les rendre plus dociles, de manière à ce qu’i1s acceptent tout pour garder leur poste.

Mais il n’y a pas d’exploitation sans domination. Macron n’a donc pas hésite à balayer tout ce qui permettait aux dominés de se protéger collectivement. Il y avait beaucoup de femmes dans les manifestations. Elles savent ce que cette loi va leur coûter.

Seule une droite ultraconservatrice peut avoir l’idée de plafonner les indemnités qu’un employeur délinquant doit payer s’il est condamné aux prud’hommes. Il ne s’agit pas de protéger les employeurs pour des licenciements considérés par la loi comme légitimes, pour des raisons économiques ou une faute grave de l’employé. La loi est déjà suffisamment généreuse avec les patrons
en la matière. Non, il s’agit de favoriser l’arbitraire du dominant. Avec cette mesure, on dépasse de très loin la question de « l’efficacité économique ». Il s’agit de permettre au dominant professionnel de savoir combien il lui en coûtera de licencier quelqu’un ou quelqu’une sans motif avouable.

[…] Comme le remarque l’Association européenne contre les Violences faites aux Femmes au Travail, depuis quatre ans, les protections des femmes contre les licenciements liés au harcèlement sexuel ont été détricotées par les gouvernements successifs. Les ordonnances
Macron aggravent donc la situation. […]

Social versus sociétal

Les répercussions de l’affaire Weinstein et les contorsions idéologiques qu’elle produit illustrent et confirment le hold-up politique déjà perpétré par Hollande, consistant à dissocier les questions sociales et les questions dites « sociétales ». Cela permet de mener une politique de droite tout en apparaissant de gauche. C’est finalement le sens profond du « en même temps » macronien. D’un côté, on casse l’État social en le paupérisant. Cela va de la politique de santé à celle de l’éducation, en passant par la justice. On diminue les droits sociaux. On casse le droit du travail. De l’autre, on proclame l’égalité des sexes. (C’est le cache-misère « sociétal » qui masque le fait que les femmes sont les premières victimes, pas les seules néanmoins, des politiques antisociales mises en place.
Plus on produit de l’inégalité réelle, plus on proclame de l’égalité symbolique. On fait semblant de lutter contre les effets « en même temps » que l’on aggrave les causes. On ne peut pas être plus cynique.

Il faut donc rappeler que l’égalité est une et indivisible. Il n’est pas possible que des êtres soient inégaux socialement tout en étant « en même temps » égaux d’un point de vue « sociétal ». On voit par la qu’il faut en conclure que le concept de « sociétalité » est une fiction idéologique destinée à masquer la dérive droitière de ce que l’on appelait naguère la « gauche caviar ». Elle sert à se
faire passer pour humaniste lorsque, s’étant enrichi, on ne veut plus partager. Dire que l’homme est un être « sociétal » n’a strictement aucun sens, puisque cela consiste à nier les effets de la différenciation sociale. Ce n’est pas comme cela que l’on peut les combattre lorsqu’ils sont néfastes.

Extraits d’un article de Laurent Paillard, philosophe, dans le trimestriel Les Zindigné(e)s de juin 2018.

Réforme de l’éducation

[…]En résumé. voici ses objectifs : faire des économies, l’objectif n’est donc pas pédagogique mais comptable. Accentuer la concurrence entre établissements afin de préparer la privatisation de l’école et pour commencer, aggraver la fuite des élèves vers le privé sous contrat. Agrandir le marché de l’éducation extra-scolaire. Ouvrir un marché du supérieur en raréfiant l’offre de formation et assurer la position dominante des formations les plus prestigieuses en leur permettant de sélectionner encore davantage leur public payant.

Epilogue

Afin de faire croire à l’urgence de réformer le bac, le Lycée et l’accès au supérieur, le gouvernement a exagéré les dysfonctionnement d’APB et a menti sur sa nature. Seuls 4000 bacheliers ont été privés d”un accès au supérieur sur 600 000. Ce sont principalement des bac pro qui n’ont pas eu accès au BTS de leur choix. Bien que la plate-forme APB soit critiquable par ailleurs, on ne peut pas lui imputer le manque de places dans le supérieur. Par exemple, on ne peut pas la rendre responsable du fait qu’il y a 150 000 étudiants de plus pour 10 000 postes d’enseignants de moins dans le
supérieur. Il aurait été plus simple et plus honnête de créer 4000 places en BTS et les réserver aux titulaires d’un bac professionnel (pour un pays de 66 millions d”habitants avec un PIB dépassant les 2000 milliards d’Euro, ce n’est pas un effort énorme, surtout lorsque les entreprises ont besoin d’une main d’œuvre formée).

Il en va de même pour le tirage au sort, inacceptable en effet, mais qui n’a concerné que 3000 lycéens. De la même manière, afin de fragiliser l’université, le gouvernement a déformé la réalité du taux de réussite dans le supérieur. Certes, un tiers des étudiants seulement termine avec succès sa première année. Mais c’est en partie en raison d’un numerus clausus absurde dans certaines filières (par exemple en médecine alors que la France manque de médecins) et cela ne tient pas compte du fait que beaucoup d’étudiants se réorientent avec succès. A tel point que le taux d’étudiants qui sortent du supérieur avec un diplôme est de 80%. C’est le plus élevé de l`OCDE!
Dans une approche respectueuse de la jeunesse, le tâtonnement en début d’étude doit être accompagné, c’est pour certains un passage obligé de la construction de soi. Vouloir mettre les jeunes
étudiants à toute force dans une case dont ils ne peuvent sortir relève d’une vision comptable, catastrophique d’un point de vue éducatif.

Nous avons le temps de réfléchir, il existe des problèmes, mais il n’y a pas urgence à sacrifier une génération qui a déjà été déstabilisée par la réforme du collège en lui imposant une nouvelle réforme mal conçue à marche forcée. Une étude menée au Québec concernant la réforme de l’éducation de 2010 a en effet montré que l’investissement imposé aux enseignants pour s’adapter à une réforme avait des effets négatifs sur les élèves, indépendamment de la qualité de la réforme.

Vous voulez vraiment favoriser l’égalité à l’école M. Blanquer ? Commencez par donner une place à l’université à tous les lycéens. Utilisez les moyens des CPGE pour faire des classes de remise à niveau pour les plus faibles. Repoussez la sélection à l’entrée des grandes écoles au niveau licence.
Rétablissez la séparation des pouvoirs académiques en libérant les corps d’inspections de la tutelle des Rectorats afin qu’ils donnent des instructions aux correcteurs des examens fondées sur des exigences pédagogiques plutôt que des exigences comptables (donner le bac pour que les élèves ne coûtent pas cher en redoublant).
En effet, il est insupportable de constater que ce sont les mêmes (Blanquer en tête), qui font pression depuis des années sur les examinateurs du bac pour qu’ils baissent leur niveau d’exigence, qui aujourd’hui versent des larmes de crocodile sur le niveau.

Ce sont aussi eux qui ont privé l’école des moyens nécessaires. Vous pouvez aussi militer pour une baisse des écarts de revenus entre les Français, l’école ne faisant que reproduire les inégalités, on ne peut pas l’accuser de les créer. Vous pouvez aussi réduire le nombre maximum d’élèves par classe. Vous pouvez faire une carte scolaire qui garantisse une réelle mixité sociale. Vous pouvez enfin nationaliser les lycées privés qui empêchent, par leur existence, la carte scolaire de jouer pleinement son rôle, en plus de constituer une atteinte à la laïcité… Il y a donc beaucoup à faire, mais pas cette réforme bâclée.

Dernière partie d’un long article de Laurent Paillard dans le trimestriel Les Zindigné(e)s de mars 2018.

Les classes des élites

[…] Les classes des élites économiques et des pouvoirs publics disposent d’intérêts économiques communs. Ce principe fonctionne dans les systèmes capitalistes, mais aussi dans les autres systèmes, qu’ils soient communistes, socialistes, fascistes, monarchique… […]

Michel et Monique Pinçon-Charlot montrent qu`à la différence de la majorité des classes populaires, les classes sociales économiquement élevées ont une conscience de classe forte, elles connaissent leurs intérêts communs, les défendent et s’entraident fortement pour défendre leurs acquis et leurs intérêts de classe…
La classe sociale des élites des pouvoirs publics (élus, ministres, directeurs de la haute fonction publique…) ne dispose pas majoritairement de la propriété des moyens de production, mais lorsque ces membres possèdent des revenus ou un patrimoine financier suffisant, ils peuvent acheter des actions. Ces dernières leurs confèrent une partie de la propriété des moyens de production et les placent, dans ce cas en partie dans la classe patronale. Cependant, certains présidents élus aux commandes de leur pays, se rangent quant à eux, clairement dans la classe patronale, […]

La classe des élites des pouvoirs publics appartient très majoritairement aux classes socio-économiques élevées. Ses membres disposent beaucoup plus hauts salaires que la classe moyenne. Il possède aussi généralement, un patrimoine supérieur à cette dernière, dès le début de leur carrière politique ou publique (pour les bureaucrates), du fait de leurs classes socio-économiques d’origine, qui est généralement élevées. Il y a très peu d’élus nationaux issus de la classe moyenne, encore moins de classe prolétaire et ils sont encore plus rares. parmi les élites des pouvoirs publics. Il existe toujours quelques exceptions, qui permettent aux classes des élites de masquer ce déterminisme de classe […]

La dépendance psychique au pouvoir et à ses symboles unit les classes des élites économiques et des pouvoirs publics. En effet, l’appartenance à une classe sociale ne se limite pas au critère économique, il porte aussi sur le niveau hiérarchique. L’appartenance à la classe des élites des pouvoirs publics suppose de disposer d’un poste au sommet de la « classe régnante » et d’être en capacité d’exercer une certaine influence. Pour conserver ce pouvoir, il faut non seulement une connivence idéologique avec la classe des élites économiques capitalistes, mais il faut ressentir un besoin de nature psychologique de ne pas perdre ce pouvoir, ou même de l’accroître. […]

Il s’avère donc difficile d’accéder à la classe des élites des pouvoirs publics, en tant qu’élue ou bureaucrate, en servant prioritairement l’intérêt général des classes moyennes et populaires, avant l’intérêt des classes dominantes… Car dans ce cas, cet individu sera perçu comme hors norme et va donc détonner. La classe des élites aura donc tendance à la mettre de côté et par conséquent il descendra dans la hiérarchie, si tant est qu’il soit déjà parvenu à se hisser jusqu’à ce niveau.

Extraits d’un article de Thierry Brugvin dans Les Zindigné(e)s de décembre 2017.

Sur le même sujet : La technocratie, nouvelle classe dominante et La classe moyenne soutient les riches.