Droit de manifester et identitaire

En fonction de l’air du temps, le pouvoir peut consentir à certains salariés l’exercice de leur droit de manifester sans les battre ou les mutiler. Le LBD a été de rigueur à propos des retraites et le sera demain pour ceux qui, n’étant pas des « Renault », ne bénéficieront pas de la conjoncture protectrice liée au télescopage entre l’affaire Ghosn, le prêt d’État et la destruction d’emplois.

Les manifestations de solidarité avec « les sans papiers » ne sont, elles, jamais légitimes, et sont réprimées systématiquement. Conclusion : travailleurs dans la mouise, songez peut-être à vous défendre mais ne vous trompez pas d’ennemis ! Le pouvoir fera tout son possible pour orienter vos revendications sociales vers l’affrontement identitaire.

On sait qu’a l’occasion du « grand débat national » élaboré contre les « Gilets jaunes », le pouvoir avait cherché à créer un abcès de fixation sur l’identité française. Plus avantageux pour lui sans doute que l’analyse par les victimes de la répartition des richesses entre le capital et le travail ou des conditions de vie dans les zones de relégation extra-urbaines.
Ne pouvant y parvenir, il a glissé quelques questions fourbes dans le chapitre démocratie et citoyenneté :

« 29. Pensez-vous qu’il faille instaurer des contreparties aux différentes allocations de solidarité ? Si oui, lesquelles ?
30. Que pensez-vous de la situation de l’immigration en France aujourd’hui et de la politique migratoire ? Quels sont, selon vous, les critères à mettre en place pour définir la politique migratoire ?
31. En matière d’immigration, une fois nos obligations d’asile remplies, souhaitez-vous que nous puissions nous fixer des objectifs annuels définis par le
Parlement ? »

De l’aspect moralisateur – déjà fort douteux – sur le poids de la solidarité, on passe comme s’il y avait une relation logique à l’immigration. Si l’opinion constate que le libre marché interdit une vie digne à certains « nationaux », il faut l’inciter prestement à voir ailleurs pour stigmatiser
les mauvais pauvres et surtout les étrangers, cause de nos malheurs.

On comprend pourquoi Cédric Herrou est de nouveau, quelques jours après sa relaxe en appel à Lyon, l’objet de l’acharnement de la justice. Le Parquet général – qui ne semble pas avoir beaucoup d’affaires importantes a traiter – nie que ce militant humanitaire a exercé son droit (confirmé par le Conseil
constitutionnel) en aidant autrui, « dans un but humanitaire, sans considération de la régularité de son séjour sur le territoire national ». L’avocate de C. Herrou constate qu’ « il est très rare que le Parquet général fasse un pourvoi devant la Cour de cassation, surtout dans une affaire où elle s’est déjà prononcée après saisine du Conseil constitutionnel ».

Extrait d’un article dans la revue Les Zindigné(e)s de avril-juin 2020.

L’ombre de la Montagne d’or

Le projet minier Espérance, de par sa taille et l’arrachage de milliers d`arbres, n’est pas sans rappeler celui de la compagnie de la Montagne d’or, symbole de tous les refus. Porté par
les sociétés canadienne et russe Columbus Gold et Nordgold, inscrit dans 190 km2 de concession, la Montagne d’or prévoit une fosse de 2,5 km de long, 500 m de large et 400 m de profondeur, un déboisement de 1 515 hectares, l’utilisation de 57 000 tonnes d’explosifs et de 46 000 tonnes de cyanure pour obtenir 7 tonnes du métal précieux par an pendant douze ans.

Situé à l’ouest du pays, à 120 km de Saint-Laurent-du-Maroni, entre deux réserves biologiques intégrales (à un peu moins de 500 mètres de l’une d’elles), le projet de la Montagne d’0r est actuellement à l’arrêt, mais les péripéties et contradictions qui l’entourent incitent à la plus grande vigilance.
Alors ministre de l’Économie et des Finances de François Hollande, Emmanuel Macron se rendait, le 21 août 2015, sur le site de la Montagne d’or où il affirmait : « Cet industriel est un des fers de lance de la mine responsable. »
Dès lors, le futur candidat à la présidence, à la suite de son prédécesseur Arnaud Montebourg, encourageait l’extraction minière avec l’appui de son « conseiller spécial » Jacques Attali qui siégeait au Comité consultatif de la Columbus Gold. L’opposition s’organisait rapidement avec la constitution du collectif Or de question, le 14 juillet 2016, qui dénonçait la Montagne d’0r dans un courrier du 4 décembre adressé au président de la République, comme « le plus grand danger social et environnemental pour la Guyane ».
En septembre 2017, WWF France (World Wildlife Fund) diffusait une étude, « Montagne d’or, an mirage économique ?« , qui évaluait à 420 millions d’euros le montant des subventions publiques attendues.

Extrait d’un article de Eva Lacoste dans la revue Les Zindigné(e)s de avril-juin 2020.

La loi du marché généralisée par la force

Depuis les mobilisations contre la loi El Khomri de 2016, l’État français a fait des usages disproportionnés de la violence contre les mouvements sociaux. Inflexible sur le plan des réformes, il utilise la force pour contenir toutes les protestations. Au point de promulguer tout un arsenal de mesures juridiques liberticides. S’inscrivant dans la dévalorisation libérale des lois.
Le libéralisme met en œuvre des politiques qui sapent « l’État-providence » au nom de la « concurrence libre et mm faussée ». Mais, en raison des résistances de la société et de ce qui demeure des mouvements populaires, il fait un usage de la force qui est sans précédent depuis plusieurs décennies, n’hésitant pas à mettre la santé voire la vie de manifestants ou de grévistes en danger, par l’utilisation d’armes de répression officiellement non létales mais aux conséquences souvent dramatiques, par des pratiques policières sans commune mesure avec les risques que font peser ces mouvements sur l’État.

Les images d’acharnement de policiers sur des manifestants à terre, d’usage systématique de gaz lacrymogènes, les propagandes ministérielles qui les couvrent en les déniant impliquent aujourd’hui d’être prudent quand on se rend à de nombreuses manifestations. Les gilets jaunes en savent quelque chose […]

Peu a peu, la justice du libéralisme politique, c’est-à-dire la séparation des pouvoirs, la protection judiciaire des biens et des personnes, la garantie publique de l’indépendance individuelle, s’efface au profit de la surveillance, de la restriction des libertés, de la concentration des pouvoirs. Avec toutes les conséquences en termes d’arrestations arbitraires, d’exercice du pouvoir indifférent aux lois, d’atteintes aux droits de s’exprimer et d’agir librement.

Les ambitions néo-libérales ont peu a voir avec le libéralisme et la limitation du pouvoir, sa soumission à des règles absolues, la préservation des libertés.
Il s’agit de soumettre l’ensemble de la société à l’impératif de l’appropriation privée, de la concurrence et de la production du profit. Tout ce qui s’efforce de limiter cet impératif doit être
empêché, c’est-a-dire vidé de toute influence déterminante. C’est pour cela que les mouvements sociaux contestataires et même majoritaires dans les soutiens qu’ils reçoivent de la population sont empêchés par la violence policière, par les propagandes politiques et médiatiques, par l’organisation néo-libérale du monde, les traités de libre-échange, les tribunaux d’arbitrage privés. Toute alternative est criminalisée dès lors qu’elle s’efforce de faire bouger les lignes, parce qu’elle se heurte à la manière dont le monde est organisé et dont le système libéral a gravé ses lois économiques dans le marbre. […]

Le néo-libéralisme est en rupture avec les préoccupations sociales du libéralisme classique, soucieux de libertés individuelles, mais aussi d’appartenance de chacun à la société, de hiérarchies des valeurs (ne seraient-ce qu’esthétiques), contre le confusionnisme contemporain du « tout se vaut » dès lors que tout est évaluable à l’aune de la production du profit. Dans le modèle néo-libéral imposant sa marque partout, rien n’existe en dehors du marché, l’être humain s’apparente a un entrepreneur de lui-même et est pleinement responsable de son destin.

C’est pourquoi toute volonté de définir la société autrement que comme la rencontre entre des vendeurs et des acheteurs, par exemple en interdisant le travail le dimanche ou le travail (des femmes) la nuit, est-elle synonyme d’un ordre moral désuet, porteur de danger pour la liberté économique conçue comme liberté d’entreprendre, alors même que le travailleur se contente de vendre ce qui est la seule chose à sa disposition, comme nous l’a appris Marx, sa force de travail, contre les moyens de sa subsistance […]

Des lors, l’État n’a aucune vocation à disparaître, mais à restreindre ses interventions à ses fonctions régaliennes, la justice, la police, l’armée, les sapeurs-pompiers, les finances publiques et
les infrastructures, et donc à abandonner l’enseignement, les transports, la santé, la poste, ou à les privatiser. L’Europe a servi à généraliser ce changement politique en rupture avec les politiques sociales produites par le XXe siècle. En effet, la Commission européenne émet des directives qui rendent obligatoires pour les États membres l’ouverture à la concurrence de tous ces services.

Cet abandon fait que la loi du marché et donc la rentabilité deviennent le critère dominant. Dans ce contexte, les résistances, les appels à la solidarité, à légalité, à la justice sociale
restent non seulement lettres mortes mais doivent être écartées si elles constituent des obstacles à la marchandisation généralisée du monde et de la société. Les lois elles-mêmes, en
imposant des limites à l’action politique, en faisant persister des états antérieurs de l’organisation de la société, s`opposent partiellement au libéralisme. C’est la raison pour laquelle il convient de les suspendre en attendant de les réformer complètement.

Extraits d’un article de Florent Bussy, philosophe, dans la revue Les Zindigné(e)s de janvier-mars 2020.

Bernard de Mandeville – La fable des abeilles

Ce petit texte (12 pages), qui a été soigneusement occulté au grand public a été publié en 1714 avec le texte le plus connu de Mandeville, La fable des abeilles.
C’est vraiment le début du règne du divin Marché et du capitalisme.
La Fable… diffuse la maxime selon laquelle : « Les vices privés font la vertu publique ».
Ce qui veut dire qu’il faut laisser aller les pulsions, notamment d’avidité, à leur finalité pour que de la richesse se crée chez quelques-uns avant qu’elle ne ruisselle ensuite sur les autres. Ce texte, puisqu’il encourage explicitement les vices (tout est bon pour s’enrichir), a été considéré comme diabolique et a été condamné par le grand Jury du Middlesex en 1725, puis mis à l’index et brûlé par le Bourreau sur la place de Paris en 1745.

[…]Pour que cette « morale » passe sans qu’elle provoque de soulèvements, il faut faire en sorte que les individus se tiennent tranquilles. C’est là qu’intervient l’ « art de gouverner » mis au point par Mandeville, Si l’on veut que les hommes, égoïstes par nature, se tiennent tranquilles, il faut les amener, dit-il, à modérer leurs appétences. Avant, dans les anciens régimes, il y avait le joug et la servitude forcée. Mais depuis la révolution anglaise de 1689 qui a posé les fondements de la démocratie, c’est la « ruse » qu’il faut employer. En effet, aucun argument raisonnable ne saurait persuader les hommes de suivre la moindre recommandation de modération. Pour qu’ils consentent à obéir aux lois, il ne reste donc – rançon de leur égoïsme – qu’à les « payer ».

Mais, comme ils sont nombreux et qu’il n’y aurait jamais assez d’argent pour tous les rémunérer, il faut les dédommager avec une monnaie… qui ne coûte rien – sinon un peu de vent. C’est en effet « en parole » qu’on peut les payer, avec des flatteries célébrant l’étendue de leur entendement, leur merveilleux désintéressement personnel, leur noble souci de la chose publique. Cette façon de circonvenir les hommes, utilisant le phantasme de leur vertu, constitue, pour Mandeville, l’essence du Politique, le cœur de l’économie politique en démocratie. Seule cette politique de la flatterie est susceptible de pouvoir faire vivre les hommes ensemble par la modération de leurs appétences.

Il en résulte deux classes, au sens plus psychologique que sociologique du terme. Un petit nombre auprès de qui cette politique n’est pas efficace composent une classe d’individus courant sans cesse derrière les jouissances immédiates et ne pensant qu’à leurs avantages personnels : c’est la classe dangereuse composée des bandits, des voleurs, des proxénètes, des prostituées, des mendiants, des trafiquants… Mais cette petite classe vile d’irréductibles est fort utile car elle agit comme un répulsif qui permet en regard la création d’une large classe vertueuse composée de créatures qui se targuent d’avoir réussi la ou les autres ont échoué.

Nous voici avec deux classes. C’est là où le génie de Mandeville s’exprime. Il montre que cette manipulation politique n’a qu’un but : créer une troisième classe, invisibilisée, composée des « pires d’entre tous les hommes », qui se caractérisent de « faire semblant d’obéir à la loi » dans un double but : profiter du prestige des vertueux et, surtout, tenir tout le monde tranquille afin d’en tirer tous les bénéfices possibles.

Ceux de cette troisième classe simulent l’abnégation (en parlant comme ceux de la classe vertueuse) et dissimulent leurs penchants (qui les rattachent à la classe vile) en prônant le bien public.
Ils forment donc cette troisième classe d’ambitieux qui récoltent tous les bénéfices, qui font tourner les affaires et qui, grâce à leur double jeu, peuvent gouverner avec facilité. Il leur suffit en effet de prêcher l’esprit de dévouement au bien public pour mieux contraindre à l’abnégation et à l’honnêteté tous les autres en les faisant au besoin bêler de concert contre la corruption – ce qui permet de les faire ainsi travailler à leur service afin de récolter tranquillement les fruits de leur labeur.

Extrait d’un entretien du philosophe Dany-Robert Dufour (Baise ton prochain – une histoire souterraine du capitalisme) dans la revue Les Zindigné(e)s de octobre-décembre 2019.

Jadot et l’écologie

La candidature Jadot a bien été celle de la réhabilitation du monde de l’entreprise, c’est-à-dire de la grande entreprise, c’est-à-dire du capitalisme et partant du productivisme, comme acteur principal de la transition écologique, non plus seulement aux côtés, mais au-dessus, des autres acteurs…
C’est pourquoi Jadot a fait attention durant toute sa campagne à citer toujours l’entreprise au rang des forces écologistes…
Le risque est, bien sûr, d’entretenir une double illusion, celle selon laquelle l’écologie serait soluble dans le capitalisme, et, celle selon laquelle les solutions serait largement du côté des nouvelles technologies, y compris financières…
Ce nouveau positionnement des écologistes est responsable d’une dépolitisation des enjeux, c’est-à-dire d’un renoncement à mener, à la fois, la lutte des classes et la bataille des idées, on ne sauvera pas la planète avec les entreprises du CAC 40 mais contre elles et contre les « solutions » qu’elles représentent. Pour le dire simplement, il n’existe pas de bon anthropocène, ni de bons « Grands projets industriels »…

Cette réhabilitation de l’économie de marché et de la libre-entreprise s’est accompagnée en effet d’autres mutations idéologiques : Jadot se dit, désormais, favorable à l’innovation (sous entendre technoscientifique), alors que l’écologie oppose traditionnellement créativité sociale et innovation. Ces glissements successifs ne s’expliquent pas seulement par les besoins de l’électoralisme, de s’attacher les classes moyennes. Les raisons en sont d’abord théoriques donc plus profondes.

Nous ne pourrons résister à cette dérive de la pensée écolo qu’en réveillant les gauches, en renouvelant leur langage, ce qui ne passe pas par le fait de mettre son drapeau dans sa poche, de cacher d’où nous venons et où nous allons, mais en redéfinissant un projet émancipateur à la hauteur des urgences. C’est pourquoi j’ai personnellement signé l’appel pour un Big Bang à gauche, car je sens comment la division actuelle, combien l’absence de grand projet fondé notamment sur la gratuité, risque de conduire à une nouvelle défaite en 2020. J’ai envie de dire que les prochaines élections municipales doivent être les élections du siècle en matière d’écologie. Il n’est pas trop tard même s’il est minuit moins quelques minutes.

Fin d’un article de Paul Ariès dans la revue Les Zindigné(e)s d’avril-juin 2019.

Désillusion et complotisme

Venons-en à ce qui fait encore sens, autorité, dans notre société. Nous reprenons ici ce que disait Gérard Mendel dans Pour décoloniser l’enfant : « L’Autorité n’est pas une valeur. Elle n’est qu’un consensus social ». Lorsque ce consensus éclate, comme ce qui est l’évidence désormais, alors, il n’y a plus que de la désillusion. Mais quelle valeur, alors ? « Est Valeur à notre sens seulement ce que la progression du déconditionnement à l’Autorité a permis d’asseoir collectivement ».

Comme le dit Mendel, il pourrait émerger une autorité qui fasse sens, à la condition expresse qu’elle soit « assise collectivement » par des individus ou des collectifs « déconditionnés à l’Autorité »,
donc autonomes et non hétéronomes. C’est cette expérience-là que l’on peut tenter dans des groupes de formation ou dans les écoles, à la condition bien entendu de le vouloir et de s’en donner les moyens – qui sont très simples et ne demandent rien d’autre qu’une volonté d’abolir le rapport de pouvoir.

Donc, il est encore possible d’agir en politique de manière autonome et contre un État totalitaire-libéral. Mais ce n’est pas cette option qui est majoritairement choisie par les individus. Ceux qui attendaient encore quelque chose de l’État, comme une instruction de qualité, un diplôme valable, un emploi à durée indéterminée, ou encore une place dans la hiérarchie sociale, tombent dans la désillusion.

Rien de ce conte de fées républicain n’est vrai. L’idée d’un complot omniprésent et destructeur surgit comme une évidence. Le complotisme s’installe dans les têtes, et il n’est pas facile de l’en extirper. Car l’autre résultat de la désillusion généralisée, outre la montée en puissance du complotisme, est d’aboutir sans coup férir au renoncement en politique.

Le complotisme est un renoncement d’envergure, car il est « pensé », et pas de n’importe quelle manière : le complotisme est la vision pseudo-politique qui annule toute pensée rebelle et tout espoir d’émancipation. Le complotisme est une politique du vide en actes ; elle est juste la pièce encore manquante dans l’engrenage de la dépolitisation de masse mis en mouvement depuis un demi-siècle, en réponse peut-être à la montée des contestations en 1968, en Europe, en Amérique et jusqu’en Asie (même si parfois la contestation revêtait un aspect des plus réactionnaires et totalitaires, comme en Chine).

C’est sans doute un mouvement de l’Histoire que de refouler la politique dans des sphères obscures, et de mettre sur le devant de la scène, soit la religion, soit le complotisme, soit toute idée qui tient les masses le plus loin possible du lieu de leur émancipation. Lutter contre le complotisme aujourd’hui n’a de sens que si nous combattons aussi la désillusion généralisée, dont il n’est qu’un avatar – au sens propre : il en « descend », et il en est le fruit empoisonné.

Fin d’un article de Philippe Godard, auteur de Croire ou pas aux complots, dans la revue Les Zindigné(e)s d’avril-juin 2019.

Sciences économiques et changement climatique

Sciences économiques

Nicholas Stern est un économiste britannique hautement galonné, d’envergure internationale avec le titre respectable de Professeur à la London School of Economics – « LES » pour les initiés.
Ancien employé de la Banque mondiale et tout juste anobli par sa très gracieuse majesté la reine d’Angleterre, rien ne laissait prévoir qu’en 2006 il puisse se faire remarquer en traitant le sujet brûlant du moment.

PIB et réchauffement climatique

On ignore pourquoi, en cette année, le gouvernement ultra-réactionnaire et néolibéral de Tony Blair eut l’idée de lui commander une dissertation difficile sur le thème du PIB et du réchauffement climatique. Il est vrai qu’en cette décennie 2000, la chronique était climatique, animée par les négociations au finish pour l’entrée en vigueur du Protocole de Kyoto.
Mais elle l’était tout aussi bien par la furie des gaz de schiste aux États-Unis ; en Europe, l’Angleterre affairiste à l’odeur alléchée s’apprêtait, elle aussi, à dérouler le tapis rouge devant les compagnies pétrolières et, si nécessaire, à donner de la matraque sur les populations potentiellement impactées par le « fracking » ou fracturation hydraulique.

Chassé-croisé au pays d’Adam Smith, alors que Tony Blair avait converti le Labour Party au thatchérisme, son illustre conseiller économique Nicholas Stern décida, on ne sait pas pourquoi, de convertir les économistes à l’écologie ou du moins à la climatologie.
Le chargé d’étude s’acquitta de sa tâche avec brio et fit sensation. Il sorti de l’ombre et devint célèbre avec un énorme rapport de près de 700 pages : The « Stern Review on the Economics of Climate Change« .

[…]

Dogmes

Ainsi, pour la première fois dans l’histoire de la spécialité, un économiste orthodoxe réputé, Lord Stern, transgressait dans un rapport officiel au gouvernement britannique les dogmes de l’économie et de l’idéologie libérale. La croissance du PIB pouvait être affectée par les dégradations rapides de la planète et la main invisible ne pourrait rien faire pour sauver la situation. Hérésie mortelle, une action concertée des États à l’échelle de la planète s’imposait. Un comble au pays d’Adam Smith.

Le rapport fit l’effet d’une bombe dans le microcosme des économistes et bien évidemment les rares personnes gardiennes du temple et des dogmes qui firent l’effort de lire l’énorme pavé traîtreusement lancé par un Lord dans la marre des sciences économiques s’empressèrent de crier à l’imposture méthodologique, choisie à dessein pour noircir le tableau. Pourtant, Nicholas Stern dans sa savante démarche comptable restait dans les clous de l’orthodoxie.

Obscurantisme

Il était donc irréprochable et même méritoire en tant qu’économiste puisqu’en définitive il sortait sa spécialité de l’ornière obscurantiste où elle s’enfonçait depuis le triomphe du néolibéralisme. Et, cerise sur le gâteau, son rapport sauvait la face des « sciences économiques » qui, en cette décennie 2000, ne pouvaient plus faire l’impasse sur la menace du dérèglement climatique sans se décrédibiliser à jamais.

En cette première année d’entrée en vigueur du Protocole de Kyoto, les (vrais) scientifiques des sciences de la Terre étaient au plus haut point préoccupés par l’état de la planète et de l’atmosphère ; comment les économistes pouvaient-ils encore prétendre à un statut de science à part entière en continuant à ignorer la triste réalité du monde ? Après la déchéance des scientifiques climatosceptiques, démasqués à la solde des pétroliers, les économistes n’avaient pas d’autre choix que de se remettre à la page.

[…]

L’idée même que le PIB puisse être égratigné et cesser de croître était effectivement hétérodoxe et a pu être vécu comme une haute trahison dans le microcosme de la science économique. « Donnez pour sauver le PIB ! », tel était le message sacrilège du rapport Stern face à la doxa néolibérale dominante ; la main invisible était mise au rancart […]

PIB mortifère

Si le travail de Sir Nicolas Stern fut une tentative pour inciter les États à l’action, il ne disait pas ce qu’il fallait faire en dehors d’investir une part minime du PIB dans la lutte contre le dérèglement climatique pour sauver la croissance de ce même PIB. C’est en cela que Nicolas Stern reste un économiste orthodoxe malgré les cris outrés de certains de ses collègues.
Mais aujourd’hui, une douzaine d’années après et à la veille de 2020, tout ce bruitage académique d’experts économiques paraît bien désuet. […]

Extraits d’un article de Jean-Marc Sérékian dans la revue Les Zindigné(e)s de février 2019.

Nutrition mondiale

Dès à présent, le réchauffement climatique accroît encore les périodes de sécheresse et donc la baisse de la production agricole dans les pays les plus chauds. Or, il est prévu que la température mondiale moyenne se renforce pour atteindre de 4 à 6°C en 2100. […]

En 2017, selon le rapport sur la nutrition mondiale, sur 7 milliards d’humains dans le monde, 2 milliards de personnes souffraient de carences en micronutriments essentiels, comme le fer, la vitamine A ou l’iode, 815 millions de personnes se couchent le ventre vide, soit plus d’une personne sur 8. Il y a donc une augmentation quantitative par rapport aux 777 millions de personnes recensées en 2015. […]

L’augmentation de la population mondiale a un impact sur la malnutrition, cependant, certains agronomes, estiment que la quantité de nourriture disponible dans le monde est suffisante pour nourrir l’humanité même si elle atteint 11 milliards d’individus. Or, selon le WWF sur les 9 frontières écologiques à ne pas franchir, 4 sont déjà dépassées : le phosphore et l’azote, le CO2, la biodiversité, l’usage des sols avec la déforestation.
[…]

Le développement des agrocarburants contribue à affamer les plus malnutris. Un rapport confidentiel de la Banque mondiale, obtenu par le Guardian, affirme que Don Mitchell, un économiste réputé de la Banque mondiale, « a calculé le prix d’un panier de denrées entre janvier 2002 et février 2008 et mesuré une hausse globale de 140 %. Prenant en compte la « chaîne des conséquences », Mitchell estime que sur les 140 % d’accroissement, 35 % sont imputables à la hausse des prix de l’énergie, des engrais et à la faiblesse du dollar, et 75 % aux agrocarburants.

En 2016, Grain recense « 491 accaparements de terres, portant sur 30 millions d’hectares dans 78 pays. Grâce aux mouvements sociaux, la croissance a ralenti depuis 2012, néanmoins, le problème continue de s’amplifier ». Ce qui accroît encore le nombre de paysans sans terre.

Extraits d’un article de Thierry Brugvin dans la revue Les Zindigné(e)s de septembre 2018.

Médecine occidentale

[…] quand je parle de médecine occidentale, il est d’abord question d’une médecine chimique qui est pilotée par une démarche et une pensée sous la dépendance du capitalisme et finalement de l’ultralibéralisme, qui sont le fruit de la domination du monde par un fonctionnement impérialiste de l’occident.
C’est ce que certains ont aussi appelé une médecine coloniale parce qu’elle a colonisé le monde et détruit de nombreuses formes de médecines traditionnelles.
Cette médecine qui est la cousine de l’agriculture conventionnelle, présente, comme elle, les mêmes limites : une efficacité très contestable, des coûts exorbitants de plus en plus largement au delà de nos moyens, des pollutions toujours plus insupportables et des effets indésirables qui ne justifient en rien les quelques progrès qu’elle ne cesse de mettre en avant.

Comme dans l’exemple de l’automobile, les progrès annoncés, notamment sur la longévité qui s’est indubitablement accrue, sont davantage la conséquence de certains progrès techniques, d’une meilleure hygiène, d’une alimentation correcte, d’une réduction de l’accidentologie et d’un confort, plutôt que d’une meilleure compréhension de la vie et des processus morbides.
Certains médicaments, comme les antibiotiques ont certainement permis de sauver de nombreuses vies mais, dans le même temps, comme leur nom le suggère, s’opposant à la vie, ils montrent l’erreur
dans laquelle se fourvoie la médecine conventionnelle.

Nous ne devons pas perdre de vue que, dans notre corps, le nombre de cellules non humaines est dix fois plus important que celui de nos propres cellules et que celles-ci sont essentielles à notre
survie. Les organismes vivants supérieurs, comme tous les mammifères, sont le produit d’une coévolution avec les bactéries et les virus. Depuis l’origine, ces micro-organismes nous ont « aidés » à nous développer et à construire notre immunité. Chaque fois, qu’il y a une infection isolée ou un phénomène épidémique, nous devons comprendre qu’il n’y a aucune volonté de nous détruire individuellement ou collectivement. Ce sont, à chaque fois, des déséquilibres physiques, alimentaires, émotionnels, sociaux ou écologiques qui permettent l’émergence de ces phénomènes.

Vouloir éradiquer ces agents que l’on qualifie de pathogènes consisterait à tuer tous les facteurs au prétexte qu’ils sont parfois porteurs de mauvaises nouvelles. Depuis plusieurs décennies, des médecins ont tenté d’exprimer des points de vue divergents qui ont tous été contestés et finalement recalés. Cela avait commencé de façon plus brutale avec l’élimination physique des guérisseurs des campagnes, d’ailleurs souvent des femmes, qu’il était facile d’accuser de sorcellerie. L’Église se sentant menacée dans son pouvoir temporel ne pouvait accepter cette perte de maîtrise sur le savoir et sur le contrôle des individus.

Plus tard, la position extrêmement religieuse de Pasteur a gagné la bataille et c’est finalement l’idée d’un homme naturellement parfait, puisque d’essence divine, qui s`est imposée. La maladie, œuvre du Malin, devait être combattue de façon à éradiquer tous les agents qui en seraient à l’origine comme autant de démons ou de légions infernales. Les Tissot, Béchamps ou Dubos et leurs contributions à une juste compréhension de la vie et de la santé ont été oubliés. Actuellement, si ce ne sont plus des convictions religieuses ni surtout des volontés de pouvoir qui motivent ces
exclusions, ce sont les enjeux financiers qui pilotent la médecine.

On constate ainsi que se soigner coûte de plus en plus cher pour très peu de résultats probants. En effet, comme je l’ai déjà indiqué, les résultats apparemment favorables sur l’amélioration de la santé sont surtout dus à des aspects périphériques et non à des progrès strictement médicaux. Et si, ces progrès ont pu, pendant un temps, faire croire à une amélioration, l’augmentation de la consommation médicale montre qu’il n’en est rien. Une amélioration des conditions de santé devrait, en toute logique, conduire à une diminution de l’intervention médicale.
Or, au contraire, on constate que tout est fait, à travers la publicité, l’intervention des médias, et les impositions gouvernementales pour augmenter encore ces consommations de médicaments et de soins médicaux (lire aussi Vaccins : Semblant de démocratie). Le résultat le plus visible est que si la longévité reste importante, elle est, malgré tout, en légère baisse et, surtout, un autre indicateur est beaucoup plus inquiétant. L’espérance de vie en bonne santé est en recul constant. Les malades de longue durée sont de plus en plus nombreux et de plus en plus jeunes ce qui, malgré le drame que cela représente, constitue une aubaine pour le secteur économique de la médecine.

Extrait d’un article de Christian Portal, porte-parole du collectif ACECOMED, dans le trimestriel Les Zindigné(e)s de juin 2018.

Loi travail et domination

Heureusement, Macron veille sur les femmes. Il va demander à ce que la Légion d’honneur soit retirée à Weinstein. Les violeurs tremblent.
Peut-être les femmes auront-elles droit à un numéro vert, voire a une loi impuissante. On en oublierait qu’en signant les ordonnances des lois Travail quelques jours plus tôt, c’est un véritable permis de violer qu’il a offert aux dominants en milieu professionnel.

C’est une occasion de se souvenir de quoi il en va dans les lois républicaines, à savoir de la lutte contre toutes les inégalités au bout desquelles il y a la domination masculine et son expression radicalisée : la violence sexuelle. En affaiblissant la loi au profit du contrat signé au plus près des intérêts du dominant, Macron leur a livré les salariés pieds et poings liés. Sous prétexte « d’efficacité économique », euphémisme désignant dans les faits la surexploitation des travailleurs – il n’y a pas d’autre moyen d’augmenter les profits, dans la mesure où c’est le travail qui produit la richesse -, il a voulu les rendre plus dociles, de manière à ce qu’i1s acceptent tout pour garder leur poste.

Mais il n’y a pas d’exploitation sans domination. Macron n’a donc pas hésite à balayer tout ce qui permettait aux dominés de se protéger collectivement. Il y avait beaucoup de femmes dans les manifestations. Elles savent ce que cette loi va leur coûter.

Seule une droite ultraconservatrice peut avoir l’idée de plafonner les indemnités qu’un employeur délinquant doit payer s’il est condamné aux prud’hommes. Il ne s’agit pas de protéger les employeurs pour des licenciements considérés par la loi comme légitimes, pour des raisons économiques ou une faute grave de l’employé. La loi est déjà suffisamment généreuse avec les patrons
en la matière. Non, il s’agit de favoriser l’arbitraire du dominant. Avec cette mesure, on dépasse de très loin la question de « l’efficacité économique ». Il s’agit de permettre au dominant professionnel de savoir combien il lui en coûtera de licencier quelqu’un ou quelqu’une sans motif avouable.

[…] Comme le remarque l’Association européenne contre les Violences faites aux Femmes au Travail, depuis quatre ans, les protections des femmes contre les licenciements liés au harcèlement sexuel ont été détricotées par les gouvernements successifs. Les ordonnances
Macron aggravent donc la situation. […]

Social versus sociétal

Les répercussions de l’affaire Weinstein et les contorsions idéologiques qu’elle produit illustrent et confirment le hold-up politique déjà perpétré par Hollande, consistant à dissocier les questions sociales et les questions dites « sociétales ». Cela permet de mener une politique de droite tout en apparaissant de gauche. C’est finalement le sens profond du « en même temps » macronien. D’un côté, on casse l’État social en le paupérisant. Cela va de la politique de santé à celle de l’éducation, en passant par la justice. On diminue les droits sociaux. On casse le droit du travail. De l’autre, on proclame l’égalité des sexes. (C’est le cache-misère « sociétal » qui masque le fait que les femmes sont les premières victimes, pas les seules néanmoins, des politiques antisociales mises en place.
Plus on produit de l’inégalité réelle, plus on proclame de l’égalité symbolique. On fait semblant de lutter contre les effets « en même temps » que l’on aggrave les causes. On ne peut pas être plus cynique.

Il faut donc rappeler que l’égalité est une et indivisible. Il n’est pas possible que des êtres soient inégaux socialement tout en étant « en même temps » égaux d’un point de vue « sociétal ». On voit par la qu’il faut en conclure que le concept de « sociétalité » est une fiction idéologique destinée à masquer la dérive droitière de ce que l’on appelait naguère la « gauche caviar ». Elle sert à se
faire passer pour humaniste lorsque, s’étant enrichi, on ne veut plus partager. Dire que l’homme est un être « sociétal » n’a strictement aucun sens, puisque cela consiste à nier les effets de la différenciation sociale. Ce n’est pas comme cela que l’on peut les combattre lorsqu’ils sont néfastes.

Extraits d’un article de Laurent Paillard, philosophe, dans le trimestriel Les Zindigné(e)s de juin 2018.