Intégration à la française

Comparer l’intégration des diverses vagues d’immigration a toujours été un jeu très prisé des commentateurs. Dans les années 1950, les démographes s’amusaient à mesurer le « degré d’assimilabilité » des étrangers ; après la guerre, les experts vantaient les mérites des Nordiques au détriment des Européens du bassin méditerranéen.

[…]

Cette mise en scène de l’histoire conjugue deux présupposés. Le premier consiste à penser que les étrangers s’intégraient plus aisément et plus rapidement hier qu’aujourd’hui. Mais nombre de chercheurs mettent en avant la permanence des mécanismes d’exclusion (sociale, urbaine, symbolique) et de préjugés frappant les personnes d’origine étrangère. Brutaux, sales, voleurs d’emplois, agents de l’extérieur : les italiens, les Polonais, les Portugais, les Espagnols durent aussi en passer par là, et, bien que de culture chrétienne, on les trouvait trop religieux, superstitieux, mystiques.

Le rejet a parfois duré plusieurs décennies. Apparu dans le dernier quart du XIXème siècle, le racisme anti-Italiens ne s’est véritablement éteint qu’après la seconde guerre mondiale.

Selon le second présupposé, moins souvent discuté, les immigrés européens auraient été plus enclins à « s’assimiler » pour embrasser pleinement la culture française. Rien n’est plus faux. Chaque génération d’immigrés a eu le souci de préserver son identité d’origine et de la transmettre à ses enfants ; chaque génération a été traversée par des clivages entre ceux qui voulaient s’assimiler et ceux qui restaient attachés à leurs particularismes.

À la fin du XIXe siècle, il n’était pas rare que les Italiens renvoient leurs enfants au pays jusqu’à l’âge de 12 ans, avant de les faire revenir en France. À Paris, Montreuil, Marseille, Nice ou Nogent-sur-Marne, certains quartiers regorgeaient de boutiques de produits transalpins, de cafés-hôtels qui accueillaient les nouveaux arrivants, de bars où les exilés se retrouvaient pour écouter de l’accordéon, instrument alors typiquement italien. Grâce à la loi du 1er juillet 1901, les Italiens ont pu cultiver cet entre-soi en fondant des dizaines d’associations culturelles, sportives, récréatives, de bienfaisance réservées à leurs compatriotes. Pour Satisfaire l’état civil – qui imposait alors de choisir des noms du calendrier français -, les immigrés appelaient certes leurs enfants Albert et Marie, mais, dès la sortie de l’école, tout le monde les appelait Alberto et Maria.

[…]

Les Polonais arrivés après la première guerre mondiale entendaient encore davantage préserver leur « polonité ». Ils se mariaient entre eux, refusaient toute naturalisation, interdisaient à leurs enfants de parler français à la maison. Certaines villes du Pas-de-Calais comptaient deux clubs de football : le premier pour les Polonais, le second pour les Français et les autres étrangers. Lors des grandes fêtes religieuses, durant l’entre-deux-guerre : les membres de la communauté en costumes traditionnels, défilaient en chantant (antiques, ce qui ne manquait pas de déplaire à la population locale.

[…]

(« l’intégration à la française ») a été le résultat de contacts et d’échanges quotidiens entre les populations minoritaires et leur milieu d’insertion, c’est-à-dire le plus souvent un milieu urbain, populaire, ouvrier.
L’histoire a largement balisé les sentiers de cette intégration : le travail, à une époque où la solidarité ouvrière, le sentiment d’appartenance professionnelle et la conscience de classe étaient vifs ; le service militaire et les deux guerres mondiales, qui réunirent sous le même drapeau Français et descendants d’étrangers ; l’école, alors lieu d’acclimatation à la culture dominante et outil d’ascension sociale; l’Église catholique, qui tentait de s’attirer les fidèles étrangers en leur proposant patronage et services de bienfaisance ; les luttes sociales et le militantisme au sein des organisations de gauche, quand le Parti communiste français, la Confédération générale du travail et leurs associations satellites (Secours populaire français, Union des femmes françaises, Tourisme et travail…) servaient d’activeurs d’intégration ; la ville populaire ancienne, qui offrait une certaine mixité sociale et ethnique.

Des demandes profondément sociales

La plupart de ces sentiers sont aujourd’hui barrés. Dans un contexte de chômage de masse et de concurrence généralisée au sein des classes populaires, le travail joue désormais un rôle de division plutôt que de rapprochement. Les bancs des églises sont désertés, les organisations progressistes vidées de leurs adhérents, et les banlieues populaires connaissent une ségrégation socio-ethnique toujours plus importante, qui se répercute sur l’école à travers la carte scolaire.

Faire de l’origine des descendants d’immigrés l’unique source de leurs « problèmes d’intégration » conduit à négliger le contexte social de cette intégration. Et à transformer en questions identitaires des demandes qui sont pour la plupart profondément sociales.

Extraits d’un article de Benoît Bréville dans le numéro d’août-septembre de la revue Le Monde diplomatique – Manière de voir.

La mouvance néonazie en Allemagne

Une cellule néonazie, des meurtres en série, une police qui regarde ailleurs : tels sont les ingrédients d’un drame qui hante l’Allemagne depuis le début des années 2000.
Instruit de 2013 à 2018 à Munich, le procès a révélé par ses carences mêmes les ambiguïtés des services de sécurité ainsi que de l’institution judiciaire vis-à-vis de la violence d’extrême droite.

[…]

Ce cas illustre les zones d’ombre entourant l’action des offices régionaux et fédéral du Verfassungsschutz et de leur bonne trentaine d’agents et d’informateurs placés auprès du trio du NSU (10). Certains policiers consciencieux s’en étaient d’ailleurs plaints très tôt : tout au long de l’année 2001, le commissaire Sven Wunderlich constate et critique, à plusieurs reprises par voie orale et par voie écrite, les entraves pratiquées par le Verfassungsschutz du Land de Thuringe empêchant que les trois fugitifs soient retrouvés.

Pourtant, lors du procès à Munich, les magistrats ont refusé de considérer tout indice ou preuve concernant les implications de divers collaborateurs du Verfassungsschutz dans les crimes du NSU.

[…]

Professeur émérite de science politique à l’Université libre de Berlin et spécialiste du NSU, Hans-Joachim Funke a été entendu par plusieurs commissions parlementaires. Ses recherches montrent
que, après la disparition de la République démocratique allemande (RDA), le Verfassungsschutz a largement contribué à la création des réseaux néonazis dans les nouveaux Länder : de nombreux dirigeants et membres de cette mouvance étaient rémunérés comme informateurs par les agences et soustraits aux enquêtes pénales.

La récente découverte d’un réseau d’officiers, de policiers, d’agents du Verfassungsschutz, de magistrats et d’autres fonctionnaires qui fantasment sur un coup d’État et l’exécution des opposants de gauche montre que le ver est profondément installé dans le fruit.

[…]

Cette mobilisation culmine en mai 2017 avec un rassemblement de trois mille personnes à Cologne. Le jury populaire baptisé « Dissoudre le complexe NSU : nous accusons » y réunit pendant cinq jours
les personnalités et collectifs critiques du déroulement de l’enquête en présence de plusieurs avocats des parties civiles.
Estimant que ni les juges de Munich ni les commissions parlementaires ne feraient la lumière ni ne rendraient la justice, les participants rédigent alors des actes d’accusation contre une centaine de personnes : non seulement des néonazis et d’autres individus impliqués dans l’organisation et l’exécution des crimes, mais aussi des policiers, procureurs, journalistes et politiciens qui, entre 1999 et 2011, ont interverti coupables et familles des victimes et contribué à disculper les milieux d’extrême droite.

[…]

Pour spectaculaire et médiatisé qu’il ait été, le procès de Munich n’avait au fond rien d’exceptionnel. Il a rempli le rôle qui incombe à la poursuite pénale : dépolitiser des problèmes sociaux en se braquant sur des phénomènes de déviance, de criminalité et de culpabilité individuelles.

Extraits d’un article de Massimo Perinelli et Christopher Pollmann dans Le Monde diplomatique de juillet 2019.

Public, privé, idées reçues

La liste des champions nationaux français qui ont émergé durant les « trente glorieuses » suffit pourtant à démentir le mythe libéral d’une industrie sans État. Ariane, Airbus, les trains Corail, le train à grande vitesse (TGV, le programme électronucléaire, la couverture téléphonique nationale attestent l’efficacité d’un État stratège et dirigiste, qui n’a pas hésité à recourir à la nationalisation, à la planification, à la commande publique et au protectionnisme pour reconstruire et moderniser le pays (même si cela s’est traduit par des dégâts écologiques dont les pouvoirs
publics ont tardé à prendre la mesure).

Certes, certains projets ont échoué. Le plan Calcul, le Concorde, le Minitel sont souvent mis en avant par les détracteurs du « colbertisme technologique ». L’économiste Jacques Sapir montre toutefois que même ces déboires se caractérisent par leurs retombées positives en matière d’apprentissage. Fiasco commercial, le transport supersonique a permis la « diflusion des savoirs et des équipements dans l’industrie aéronautique française », un phénomène « essentiel pour le succès ultérieur du programme Airbus ».

« L’innovation vient toujours du privé »
Encombré par la bureaucratie et la léthargie des fonctionnaires, l’État est incapable d’aiguillonner ce que l’économiste Joseph Schumpeter appelle l ‘ « esprit animal » des créateurs. Seul le marché peut faire émerger les innovateurs et leur donner les moyens de s’épanouir Faut-ils s’étonner que la Silicon Valley ne soit pas une branche du gouvernement américain ?
Le récit mythifié de l’esprit pionnier des entrepreneurs californiens omet une réalité : le secteur privé ne s’est jamais chargé d’investir dans des recherches coûteuses aux débouchés incertains.

L’économiste Mariana Mazzucato a montré que les plus importantes innovations technologiques de ces dernières décennies ont été rendues possibles grâce au financement actif de l’État : Internet a été subventionné par une agence du ministère de la défense américain (Defense Advanced Research Projects Agency, Darpa) ; le Global Positioning System (GPS), par le programme militaire Navstar ; l’affichage à écran tactile, par deux subventions de la Central Intelligence Agency (CIA) et de la Fondation nationale pour la science (NSP) attribuées à deux chercheurs de l’université du Delaware ; et l’algorithme de Google, par la NSF.

Dans l’industrie pharmaceutique, « 75 % des nouvelles entités moléculaires prioritaires sont en fait financées par d’ennuyeux et kafkaïens laboratoires publics. Certes, les « Big Pharma »
investissent aussi dans l’innovation, mais surtout dans la partie marketing, explique-t-elle. Comme Pfizer et récemment Amgen, elles dépensent plus pour racheter leurs actions afin d’en augmenter
le cours que dans leur recherche et développement ».
Si les start-up et le capital-risque jouent un rôle important, ils arrivent dans un second temps, quinze ou vingt ans après que les pouvoirs publics ont fourni le plus gros du financement et assumé le plus gros du risque.

Extrait d’un article de Laura Raim dans Le Monde diplomatique de juillet 2019.

La solidarité, l’assurance et la charité

[…] la solidarité se distingue aussi bien de l’assurance que de la charité.
À la différence de l’assurance privée, […] un régime de solidarité repose sur l’appartenance à une communauté, qu’elle soit nationale, professionnelle ou familiale. Les membres de cette communauté qui sont à un moment donné les plus fortunés, ou les moins exposés au risque, contribuent davantage que les moins fortunés ou les plus exposés, mais tous ont les mêmes droits.
À la différence de la charité (ou de son avatar contemporain, le care), la solidarité ne divise donc pas le monde entre ceux qui donnent et ceux qui reçoivent : tous doivent contribuer au régime selon leurs capacités, et tous ont le droit d’en bénéficier selon leurs besoins.
Expression de l’égale dignité des êtres humains, l’organisation de la solidarité est un frein à l’extension de la logique marchande à toutes les activités humaines.
C’est pourquoi elle est depuis plus de trente ans la cible privilégiée des politiques néolibérales.

[…] dès 1994, la banque mondiale avait clairement fixé aux systèmes de retraite un nouveau cap : convertir les cotisations en valeurs mobilières abondant les marchés financiers.
En Europe, où l’attachement des populations à la sécurité sociale est fort, la réalisation de ce programme a suivi une voie indirecte.
Plutôt que de s’en prendre directement à ces régimes, on a sapéleurs bases financières, en rompant le lien entre le devoir d’y contribuer et le droit d’en bénéficier.
Et l’on a pratiqué ce que le conseiller d’État Didier Tabuteau appelle « une politique du salami », qui consiste à « découper en fines tranches l’assurance maladie obligatoire, pour permettre son absorption, progressive et tolérée, par les organismes de protection complémentaire ».

Cette rupture est particulièrement nette au niveau de l’Union européenne. […] depuis près de vingt ans, la Cour de justice envisage les législations sociales et fiscales des États membres comme des « produits » en concurrence sur un marché européen des normes.
Elle autorise les grandes entreprises à choisir la plus économique et à se soustraire aux devoirs inhérents au principe de solidarité nationale. Les directives européennes, à l’exemple de celle régissant le détachement des travailleurs, vont dans ce sens.
Dans le même temps, la Cour de justice invoque la libre circulation pour étendre le cercle des bénéficiaires de la solidarité nationale à des personnes qui ne participent pas à son financement.
[…] en encourageant la fuite des cotisants et en imposant la prise en charge des non-cotisants, le droit européen brise le lien entre droits et devoirs de solidarité ; il prépare un monde où ne subsisteront plus que l’assurance et l’assistance, le marché et la charité.

Extraits d’un article d’Alain Supiot dans Le Monde diplomatique – Manière de voir d’octobre-novembre 2018.

L’agriculture mondialisée

Un spectre hante l’agriculture mondialisée : la mémoire du goût. Lois, normes, directives, principe de précaution, étiquetage, contraintes sanitaires… l’appareil de surveillance et de punition mis en place à la demande des géants de l’agrobusiness semble avoir pour vocation de l’éradiquer. On songe à une repartie du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, car c’est bien un « brave new world » que préparent les laborantins fous qui rêvent de fermes à 1000 vaches ou d’é1evages à 850 000 poulets : « Shakespeare est interdit parce qu ‘il est vieux. Ici, nous n’avons pas l’emploi des vieilles choses. – Même si elles sont belles ? – Surtout si elles sont belles. La beauté attire, et nous ne voulons pas que l’on soit attiré par les vieilles choses. Nous voulons qu ‘on aime les neuves. » Les adeptes des biotechnologies se méfient des produits agricoles qui ont du goût. Ils n’ont pas besoin de 1’énoncer pour qu’on les entende : ils ne veulent pas que l’on soit attiré par la production artisanale, ils veulent qu’on aime l’industrielle.

L’inventaire de la catastrophe en cours que détaille Isabelle Saporta ne lui vaudra pas beaucoup plus d’amis que sa précédente enquête, Vino Business (Albin Michel, 2014), qui avait suscité des pressions, des menaces et même un dépôt de plainte. Que ce soit dans le monde du vin, du lait ou de la viande, les multinationales de 1’agroalimentaire savent que la guerre du goût se mène d’abord avec des « manipulateurs de symboles », pour reprendre une expression de Jeremy Rifkin : avocats, lobbyistes, négociateurs de contrats, gens de presse. Les grands patrons qui s’offrent un château bordelais ou une marque champenoise aiment parfois jouer les bucoliques en bottes de pêche ou en gilet de chasse. Mais ils ne perdent pas leur temps à « patuler avec Tityre (1) » quand un paysan les contrarie. Ils envoient les juristes.

La logique mise au jour par Saporta dans « Foutez-nous la paix ! » est celle de l’écrasement (2). Les partisans d’une agriculture hyper-intensive et hyper-intégrée ne supportent pas les producteurs d’agneaux de pré salé, de canards gras, de fromage de Laguiole, de porc noir de Bigorre ou de vin sans levures synthétiques et sans soufre. Le savant travail de ces passionnés leur donne mauvaise conscience. Pour en comprendre les raisons, on retiendra la précieuse distinction qu’établit le sociologue américain Richard Sennett entre l`éthique de l`artisanat et la logique industrielle dans « Ce que sait la main. La culture de l’artisanat » (Albin Michel, 2009).

On pourra également se souvenir de ce qu’expliquait le regretté Marcel Lapierre, vigneron d’exception établi à Villié-Morgon, dans le Beaujolais, qui a entraîné toute une génération d’artisans français à refuser les vins gonflés, standardisés, bodybuildés pour imposer des vins libres, vivants et naturels : « Si les grosses firmes agro-industrielles veulent voir disparaître les gens qui produisent du poulet, du fromage ou du vin de qualité, ce n’est pas pour les 3 % que cela représente sur un marché de l’alimentation qu ‘elles contrôlent entièrement. C ‘est pour effacer la mémoire du goût. »

(1) Hommage à Virgile, cette expression, empruntée au poète Tristan Derème, désigne le plaisir que connaissent les humains dans la paix des champs.
(2) Isabelle Saporta, Foutez-nous la paix ! , Albin Michel, Paris, 2016, 336 pages, 19,80 euros.

Extrait d’un article de Sébastien Lapaque dans Le Monde diplomatique d’avril 2016.

Jusqu’où peut-on laisser faire le marché ?

Michael Sandel, professeur de droit à Harvard, s’est penché sur l’économie des passe-droits accordés aux individus, moyennant finance, à tous les moments de l’existence. Nous n’avons pas vraiment eu de débat sur la question, remarque-t-il. Jusqu’où peut-on laisser faire le marché ? Jusqu’où sert-il le bien public, à partir de quand l’érode-t-il ?
Aujourd’hui, on peut payer pour couper la file dans de nombreux lieux, comme les parcs d’attractions. Sur les autoroutes de Minéapolis, Seattle, San Diego et d’autres métropoles congestionnées des États-unis, on peut payer son accès à la voie rapide, à des tarifs qui fluctuent selon l’état du trafic. La possibilité d’acheter des privilèges s’est même étendue… à la prison : dans le comté de Santa Barbara, en Califormie, un détenu peut obtenir une cellule plus confortable pour 90 dollars par nuit.

Sandel relève également de nouvelles manières de gagner de l’argent pour les individus : servir de cobaye humain pour l’industrie pharmaceutique (autour de 7500 dollards, parfois davantage si le traitement est handicapant ou si des complications surviennent) ou louer ses services à des entreprises de mercenariat opérant au proche-Orient (1000 dollars par jour).

Dans cet inventaire de la marchandisation post-moderne, la démonstration prend un tour nouveau quand le juriste repère une transaction qui bafoue l’idéal démocratique américain. Elle a lieu tous les jours au Capitole de Washington. Les audiences du Congrès sont publiques, mais la queue pour y assister est interminable, à la grande frustration des lobbyistes. Des compagnies recrutent donc des gens pour faire la queue à leur place, moyennant rétribution. Ces individus, affirme Sandel, seraient en grande majorité des sans domicile fixe. Tout le monde devrait pourtant avoir un accès égal aux institutions, objecte-t-il.

La valeur que la société de marché met le plus en danger, selon lui, est la communality, le sens de la vie collective. Lui-même a grandi à Minneapolis au milieu des années 1960, et il était fan des Twins, l’équipe de base-ball de la ville. Au stade, toutes les places coûtaient à peu près le même prix : 3,50 dollars pour la tribune d’honneur, 1 dollar pour une place en virage. Patrons et employés faisaient la queue pour manger les mêmes hot-dogs et boire les mêmes bières sans bulles. Quand il pleuvait, tout le monde était trempé… Tout cela est terminé. Si vous allez dans les stades, aujourd’hui, il y a des espaces réservés, vitrés, où les privilégiés s’isolent du reste du monde. Ce n’est plus le même mélange des classes. Ce n’est plus la même queue pour les toilettes. Quand il pleut, certains ne sont pas mouillés. De plus en plus, ajoute-t-il, les gens fortunés et les gens modestes vivent des vies séparées, vont à l’école et font leurs courses sans se croiser.

Extrait d’un article de Maxime Robin dans Le Monde diplomatique de septembre 2015.

La doxa libérale

Vous teniez tout à l’heure une conférence de presse, et vous avez réclamé des accords entreprise par entreprise, la privatisation des services publics, la flexibilité des salaires… C’est un vrai programme de gouvernement ! Vous êtes candidat à la présidentielle ?
– Non, certainement pas, sourit Jean-Claude Trichet. Ce sont simplement les moyens que, mes collègues et moi-même, croyons importants pour croître plus vite en Europe et créer plus d’emplois.

Ce « technocrate à la française », en effet, n’est pas candidat : aucun prétendant n’oserait se présenter avec pareil programme, aussi ouvertement libéral.
Mais quand on parle de « réformes structurelles »,le relance-t-on, ça ressemble aux plans d’ajustement structurels du FMI dans les années 1980 : libéralisation, déréglementation… Ce programme n’a pas fonctionné en Amérique latine ni en Afrique. Pourquoi est-ce qu’il marcherait aujourd’hui pour la Grèce, pour l’Espagne, pour l’Italie, pour la France ?
Loin de récuser le rapprochement, le président offre une argumentation pour le moins inattendue : le programme du FMI a marché ! Quels sont les pays qui ont remarquablement résisté à la crise ? Ce sont les pays émergents, ce sont les pays d’Amérique latine qui, grâce à leurs réformes structurelles, se sont retrouvés dans une situation de beaucoup plus forte résistance. Nous avons un remarquable comportement de l’Afrique. Il y a des réformes qui permettent aux forces productives de se libérer….
Même l’économiste Milton Friedman, avant son décès, n’osait plus se tenir aussi droit dans ses bottes : le maître à penser des libéraux concédait ainsi, à propos de la crise argentine, que la responsabilité des hommes du Fond monétaire est indéniable.
Et si ce pays s’en tire mieux aujourd’hui, c’est aussi, sans doute, justement, parce qu’il s’est écarté des recommandations du FMI…

Extrait d’un article d’Antoine Dumini initialement publié dans Le Monde Diplomatique de novembre 2011 et republié dans le journal Fakir d’octobre-novembre 2014.

Comment refouler l’ordre marchand ? Avec de l’audace !

Les néolibéraux ont si bien enraciné l’idée qu’il n’y avait pas d’alternative qu’ils en ont persuadé leurs adversaires, au point que ceux-ci en oublient parfois leurs propres propositions…
Rappelons-en quelques-unes en conservant à l’esprit que plus elles semblent ambitieuses aujourd’hui, plus il importe de les acclimater sans tarder. Et sans jamais oublier que leur rudesse éventuelle doit être rapportée à la violence de l’ordre social qu’elles veulent défaire.
Cet ordre, comment le contenir, puis le refouler ? L’extension de la part du secteur non marchand, celle de la gratuité aussi, répondrait d’un coup à ce double objectif.
(…)
Il conviendrait peut-être de définir démocratiquement quelques besoins élémentaires (logement, nourriture, culture, communications, transports), de les faire financer par la collectivité et d’en offrir à tous la satisfaction. Voire, comme le recommande le sociologue Alain Accardo, d’étendre rapidement et continûment le service public jusqu’à la prise en charge gratuite de tous les besoins fondamentaux à mesure de leur évolution historique, ce qui n’est économiquement concevable que moyennant la restitution à la collectivité de toutes les ressources et toutes les richesses servant au travail social et produites par les efforts de tous. Ainsi, plutôt que de solvabiliser la demande en augmentant fortement les salaires, il s’agirait de socialiser l’offre et de garantir à chacun de nouvelles prestations en nature.
(…)
Un tel programme comporterait un triple avantage. Politique : bien que susceptible de réunir une très large coalition sociale, il est irrécupérable par les libéraux ou par l’extême droite. Ecologique : il évite une relance keynésienne qui, en prolongeant le modèle existant, reviendrait à ce qu’une somme d’argent soit injectée dans les comptes en banque pour être redirigée vers la consommation marchande par la police publicitaire (Le plan B n°22, Paris, février-mars 2010). Il privilégie aussi des besoins qui ne seront pas satisfaits par la production d’objets inutiles dans les pays à bas salaires, suivie de leur transport en conteneurs d’un bout à l’autre de la terre. Un avantage démocratique enfin : la définition des priorités collectives (ce qui deviendra gratuit, ce qui ne le sera pas) ne serait plus réservée à des élus, à des actionnaires ou à des mandarins intellectuels issus des mêmes milieux sociaux.
(…)
Le garrot imposé à la collectivité se desserrera d’autant plus vite que celle-ci recouvrera les recerttes fiscales que trente ans de néolibéralisme ont dilapidées. Pas seulement lorsqu’on a remis en cause la progressivité de l’impôt et s’est accomodé de l’extension de la fraude, mais quand on a créé un système tentaculaire dans lequel la moitié du commerce international de biens et de services transite par des paradis fiscaux . Leurs bénéficiaires ne se résument pas à des oligarques russes ou à un ancien ministre français du budget : ils comptent surtout des entreprises aussi dorlotées par l’État (et aussi influentes dans les médias) que Total, Apple, Google, Citigroup ou BNP Paribas.

Quelques extraits d’un long article de Serge Halimi dans Le Monde Diplomatique de septembre 2013.