Loi travail et domination

Heureusement, Macron veille sur les femmes. Il va demander à ce que la Légion d’honneur soit retirée à Weinstein. Les violeurs tremblent.
Peut-être les femmes auront-elles droit à un numéro vert, voire a une loi impuissante. On en oublierait qu’en signant les ordonnances des lois Travail quelques jours plus tôt, c’est un véritable permis de violer qu’il a offert aux dominants en milieu professionnel.

C’est une occasion de se souvenir de quoi il en va dans les lois républicaines, à savoir de la lutte contre toutes les inégalités au bout desquelles il y a la domination masculine et son expression radicalisée : la violence sexuelle. En affaiblissant la loi au profit du contrat signé au plus près des intérêts du dominant, Macron leur a livré les salariés pieds et poings liés. Sous prétexte « d’efficacité économique », euphémisme désignant dans les faits la surexploitation des travailleurs – il n’y a pas d’autre moyen d’augmenter les profits, dans la mesure où c’est le travail qui produit la richesse -, il a voulu les rendre plus dociles, de manière à ce qu’i1s acceptent tout pour garder leur poste.

Mais il n’y a pas d’exploitation sans domination. Macron n’a donc pas hésite à balayer tout ce qui permettait aux dominés de se protéger collectivement. Il y avait beaucoup de femmes dans les manifestations. Elles savent ce que cette loi va leur coûter.

Seule une droite ultraconservatrice peut avoir l’idée de plafonner les indemnités qu’un employeur délinquant doit payer s’il est condamné aux prud’hommes. Il ne s’agit pas de protéger les employeurs pour des licenciements considérés par la loi comme légitimes, pour des raisons économiques ou une faute grave de l’employé. La loi est déjà suffisamment généreuse avec les patrons
en la matière. Non, il s’agit de favoriser l’arbitraire du dominant. Avec cette mesure, on dépasse de très loin la question de « l’efficacité économique ». Il s’agit de permettre au dominant professionnel de savoir combien il lui en coûtera de licencier quelqu’un ou quelqu’une sans motif avouable.

[…] Comme le remarque l’Association européenne contre les Violences faites aux Femmes au Travail, depuis quatre ans, les protections des femmes contre les licenciements liés au harcèlement sexuel ont été détricotées par les gouvernements successifs. Les ordonnances
Macron aggravent donc la situation. […]

Social versus sociétal

Les répercussions de l’affaire Weinstein et les contorsions idéologiques qu’elle produit illustrent et confirment le hold-up politique déjà perpétré par Hollande, consistant à dissocier les questions sociales et les questions dites « sociétales ». Cela permet de mener une politique de droite tout en apparaissant de gauche. C’est finalement le sens profond du « en même temps » macronien. D’un côté, on casse l’État social en le paupérisant. Cela va de la politique de santé à celle de l’éducation, en passant par la justice. On diminue les droits sociaux. On casse le droit du travail. De l’autre, on proclame l’égalité des sexes. (C’est le cache-misère « sociétal » qui masque le fait que les femmes sont les premières victimes, pas les seules néanmoins, des politiques antisociales mises en place.
Plus on produit de l’inégalité réelle, plus on proclame de l’égalité symbolique. On fait semblant de lutter contre les effets « en même temps » que l’on aggrave les causes. On ne peut pas être plus cynique.

Il faut donc rappeler que l’égalité est une et indivisible. Il n’est pas possible que des êtres soient inégaux socialement tout en étant « en même temps » égaux d’un point de vue « sociétal ». On voit par la qu’il faut en conclure que le concept de « sociétalité » est une fiction idéologique destinée à masquer la dérive droitière de ce que l’on appelait naguère la « gauche caviar ». Elle sert à se
faire passer pour humaniste lorsque, s’étant enrichi, on ne veut plus partager. Dire que l’homme est un être « sociétal » n’a strictement aucun sens, puisque cela consiste à nier les effets de la différenciation sociale. Ce n’est pas comme cela que l’on peut les combattre lorsqu’ils sont néfastes.

Extraits d’un article de Laurent Paillard, philosophe, dans le trimestriel Les Zindigné(e)s de juin 2018.

Réforme de l’éducation

[…]En résumé. voici ses objectifs : faire des économies, l’objectif n’est donc pas pédagogique mais comptable. Accentuer la concurrence entre établissements afin de préparer la privatisation de l’école et pour commencer, aggraver la fuite des élèves vers le privé sous contrat. Agrandir le marché de l’éducation extra-scolaire. Ouvrir un marché du supérieur en raréfiant l’offre de formation et assurer la position dominante des formations les plus prestigieuses en leur permettant de sélectionner encore davantage leur public payant.

Epilogue

Afin de faire croire à l’urgence de réformer le bac, le Lycée et l’accès au supérieur, le gouvernement a exagéré les dysfonctionnement d’APB et a menti sur sa nature. Seuls 4000 bacheliers ont été privés d”un accès au supérieur sur 600 000. Ce sont principalement des bac pro qui n’ont pas eu accès au BTS de leur choix. Bien que la plate-forme APB soit critiquable par ailleurs, on ne peut pas lui imputer le manque de places dans le supérieur. Par exemple, on ne peut pas la rendre responsable du fait qu’il y a 150 000 étudiants de plus pour 10 000 postes d’enseignants de moins dans le
supérieur. Il aurait été plus simple et plus honnête de créer 4000 places en BTS et les réserver aux titulaires d’un bac professionnel (pour un pays de 66 millions d”habitants avec un PIB dépassant les 2000 milliards d’Euro, ce n’est pas un effort énorme, surtout lorsque les entreprises ont besoin d’une main d’œuvre formée).

Il en va de même pour le tirage au sort, inacceptable en effet, mais qui n’a concerné que 3000 lycéens. De la même manière, afin de fragiliser l’université, le gouvernement a déformé la réalité du taux de réussite dans le supérieur. Certes, un tiers des étudiants seulement termine avec succès sa première année. Mais c’est en partie en raison d’un numerus clausus absurde dans certaines filières (par exemple en médecine alors que la France manque de médecins) et cela ne tient pas compte du fait que beaucoup d’étudiants se réorientent avec succès. A tel point que le taux d’étudiants qui sortent du supérieur avec un diplôme est de 80%. C’est le plus élevé de l`OCDE!
Dans une approche respectueuse de la jeunesse, le tâtonnement en début d’étude doit être accompagné, c’est pour certains un passage obligé de la construction de soi. Vouloir mettre les jeunes
étudiants à toute force dans une case dont ils ne peuvent sortir relève d’une vision comptable, catastrophique d’un point de vue éducatif.

Nous avons le temps de réfléchir, il existe des problèmes, mais il n’y a pas urgence à sacrifier une génération qui a déjà été déstabilisée par la réforme du collège en lui imposant une nouvelle réforme mal conçue à marche forcée. Une étude menée au Québec concernant la réforme de l’éducation de 2010 a en effet montré que l’investissement imposé aux enseignants pour s’adapter à une réforme avait des effets négatifs sur les élèves, indépendamment de la qualité de la réforme.

Vous voulez vraiment favoriser l’égalité à l’école M. Blanquer ? Commencez par donner une place à l’université à tous les lycéens. Utilisez les moyens des CPGE pour faire des classes de remise à niveau pour les plus faibles. Repoussez la sélection à l’entrée des grandes écoles au niveau licence.
Rétablissez la séparation des pouvoirs académiques en libérant les corps d’inspections de la tutelle des Rectorats afin qu’ils donnent des instructions aux correcteurs des examens fondées sur des exigences pédagogiques plutôt que des exigences comptables (donner le bac pour que les élèves ne coûtent pas cher en redoublant).
En effet, il est insupportable de constater que ce sont les mêmes (Blanquer en tête), qui font pression depuis des années sur les examinateurs du bac pour qu’ils baissent leur niveau d’exigence, qui aujourd’hui versent des larmes de crocodile sur le niveau.

Ce sont aussi eux qui ont privé l’école des moyens nécessaires. Vous pouvez aussi militer pour une baisse des écarts de revenus entre les Français, l’école ne faisant que reproduire les inégalités, on ne peut pas l’accuser de les créer. Vous pouvez aussi réduire le nombre maximum d’élèves par classe. Vous pouvez faire une carte scolaire qui garantisse une réelle mixité sociale. Vous pouvez enfin nationaliser les lycées privés qui empêchent, par leur existence, la carte scolaire de jouer pleinement son rôle, en plus de constituer une atteinte à la laïcité… Il y a donc beaucoup à faire, mais pas cette réforme bâclée.

Dernière partie d’un long article de Laurent Paillard dans le trimestriel Les Zindigné(e)s de mars 2018.

Remplacer la lutte des classes par la lutte des races

Pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, il faut admettre que la montée de l’intégrisme national et celle de l’intégrisme religieux sont les deux faces d’une même force centrifuge qui délite le corps social. Ajoutons que celle-ci trouve une bonne part de sa dynamique dans le développement de la précarisation liée au management néolibéral – qui a pour but d’isoler les travailleurs et de les empêcher de faire valoir collectivement leurs droits dans la lutte des classes.
Cela déconstruit le schème de vision sociale des difficultés rencontrées par les individus en le rendant inopérant en pratique dans la vie professionnelle. Pour faire court, on peut résumer la situation des Français au travail de la façon suivante : elle est de plus en plus vécue dans le sentiment que le travail est soit un lieu de concurrence de tous contre tous, soit ce dont on est exclu. C’est de moins en moins une activité dans laquelle l’individu œuvre pour apporter sa contribution à la société.
Dans une telle situation, il est difficile de mener des luttes collectives, et donc de se donner des sentiments d’appartenance à un groupe autre que le sentiment national. Ce sentiment devient excluant lorsque la précarité, ajoutée à la pression du discours du clergé politico-médiatique, substitue jusqu’à la nausée le regard raciste au regard social en mettant au centre de tous les débats la question de l’immigration, finalement très secondaire au regard du chômage, de la précarité, de la pollution, de la destruction des droits sociaux, tel que le droit à la retraite ou à la santé, etc.
Dans ce cadre, il n’y a rien d’étonnant à ce que les dominés parmi les dominés, à savoir la fraction la plus précaire de ceux qu’on appelle à tort des immigrés, puisque la plupart d’entre eux sont nés en France, adoptent le schème de division dominant de la société et l’adaptent à leur vécu. En effet, dans leurs rapports avec la police et plus généralement avec les services publics, dans leur rapport au travail, l’expérience quotidienne de l’exclusion leur montre qu’ils ne sont pas français comme les autres. Ils doivent sans cesse montrer qu’ils « méritent » leur nationalité, donner des gages et rassurer. C’est par exemple le fait d’être soumis a des contrôles d’identité au faciès en permanence, ou d’avoir à manifester « en tant que musulman » sa réprobation lorsqu’il y a des attentats. Tout cela les oblige à se positionner « en tant que musulmans », même lorsqu’ils ne le sont pas, et non « en tant que Français ». Ce sont des démarches visant à faire sentir à ceux qui en sont l’objet qu’ils ne sont pas français de plein droit. C’est une façon de les soumettre en permanence au devoir de justifier leur présence en France et montrer patte blanche.
Face à cette exclusion de fait, ceux qui sont considérés éternellement comme des Français de second rang n’ont que le choix entre la soumission, qui s’exprime par l’hypercorrection, ou la révolte. Dans le second cas, comme le montre le sociologue Abdelmalek Sayad dans « La Double Absence », ils adoptent un comportement typique des dominés en revendiquant ce qui les stigmatise, c’est-à-dire en reprenant à leur compte la manière dont ils sont nommés. C’est ainsi que l’exclusion dont ils sont victimes les amène à se revendiquer d’une autre communauté que la communauté nationale. Les belles âmes qui exhortent le plus le reste de la population à les rejeter ont alors beau jeu d’inverser l’ordre des causes en affirmant que ces Français « ne veulent pas s’intégrer ».

Extrait d’un article de Laurent Paillard publié dans Les Zindigné(e)s de février 2016.

Le néolibéralisme divise pour mieux régner

Depuis le début de la vague néolibérale toutes les réformes sont présentées comme destinées à réduire les inégalités ou « sauver » notre modèle social. C’est une façon de masquer l’objectif réel, à savoir : réduire le périmètre de l’État social afin d’ouvrir de nouveaux marchés à la concurrence, baisser les impôts des hyper-possédants et « rassurer » les marchés financiers.

Ainsi, le projet politique poursuivi fait l’objet d’un débat biaisé dans la mesure où il se fait passer pour le contraire de ce qu’il est. Mais la ruse grossière ainsi employée ne se limite pas à masquer un projet socialement délétère, elle permet de surcroît de diviser la population pour assurer la domination sans partage des classes supérieures.
En effet, les attaques contre les classes moyennes sont systématiquement présentées comme des mesures de lutte contre les inégalités que subissent les classes plus défavorisées qu’elles. Cela permet de les stigmatiser afin de justifier le siphonnage de leurs ressources en direction des hyper-possédants tout en dressant les classes populaires contre elles.
Bien sûr, lorsque l’on veut s’en prendre aux populations précaires, le même stratagème sera utilisé : on présentera les bénéficiaires des minima sociaux comme étant à la charge des classes moyennes. Ainsi, le bénéfice politique de cet argumentaire est double. Il permet de justifier des mesures permettant le siphonnage des revenus du pays vers le haut de la structure de classe tout en divisant les victimes de ce siphonnage afin de les empêcher de se structurer politiquement pour défendre leurs intérêts communs.

Extrait d’un article du philosophe Laurent Paillard dans le mensuel Les Zindigné(e)s de mai 2015.

Néolibéralisme, discours sécuritaire et médias

Dans Punir les pauvres, le sociologue Loïc Wacquant a montré la relation étroite entre la déréglementation du marché du travail et la politique sécuritaire. Pour résumer à grands traits son travail, on peut retenir qu’il est parti du fait qu’il n’existe aucune corrélation statistique entre le taux d’incarcération et le taux de criminalité (…)

Sur un autre versant de l’espace bourdieusien, la critique des média a également produit nombre de connaissances intéressantes en montrant notamment comment ils sont organisés de façon à interdire l’accès au grand public des idées hétérodoxes et corrélativement, comment ils sont nécessairement monopolisés par les idées reçues et l’idéologie dominante. (…)

Si on en revient à l’intuition lumineuse de Loïc Wacquant, on peut aller plus loin dans la compréhension du moment politique que nous vivons : non seulement nous n’assistons pas à une rencontre fortuite entre le néolibéralisme et le discours sécuritaire puisqu’ils forment un tout, mais en plus, il faut comprendre l’unité de fonctionnement de ce tout avec les médias pour reconstituer complètement le puzzle politique qui nous occupe. (…)

Les médias sont, non plus le quatrième pouvoir, mais le centre du pouvoir. Il suffit de voir qui possède les titres de presse, les radios et les chaînes de télévision (…)

La mise en scène de l’insécurité, par TF1 notamment, n’est pas simplement un moyen de faire de l’audience en misant sur le sensationnalisme, c’est aussi, et même avant tout, un discours politique d’extrême droite sur l’espace public, la société et le rapport à l’autre. On peut ajouter que ce discours est encore plus radical que celui du Front National et que c’est pour cela qu’il a un effet de dédiabolisation quasi mécanique. Il construit jour après jour un espace social atomisé dans lequel autrui est montré essentiellement comme une menace. Or, constituer l’espace public et l’altérité comme des dangers a pour conséquence de supprimer le peuple comme agent politique pour le transformer en ce que Hannah Arendt appelle une masse dans le système totalitaire. (…)

Oui, nous sommes la cible, des ménagères, des êtres voués à rester enfermés, tenus par la crainte et n’ayant d’autre horizon que la consommation, laquelle prescrit une déréglementation du marché du travail nécessaire pour assouvir instantanément les désirs du consommateur devenu roi. Finalement, le discours sécuritaire est l’autre face de la publicité qui a la même fonction : replier l’individu sur ses désirs privés et constituer l’autre comme un obstacle, un objet de jalousie -s’il possède- ou de mépris- s’il ne possède pas- (…)

Extraits d’un article de Laurent Paillard dans Les Zindigné(e)s de janvier 2015.