La publicité, bras armé de la société de consommation

Pendant que des résistants armés d’un pot de peinture sont poursuivis en justice, la pub, cette lessiveuse de cerveaux, devient de plus en plus intrusive, agressive, oppressante. Faut-il rappeler à quoi sert ce bras armé de la société de consommation ? À entretenir le culte de l’envie, créer sans cesse de nouveaux besoins, fabriquer du rêve, imposer la jouissance sans entrave par « un grand lessivage de la conscience collective », conformer aux marques, faire acheter, acheter et encore acheter. Ce n’est pas nous qui le disons, mais Jacques Séguéla lui-même, le plus célèbre publicitaire de France, « fomentateur d’imaginaire » qui a pénétré nos consciences :

« La publicité en un demi-siècle a tout envahi, nos télés et nos journaux, nos rues et nos routes, nos stades et nos théâtres. Désormais pas un pas sans pub. Maîtres d’école de nos enfants, ils passent huit cents heures face à leur professeur et mille devant leur petit écran, fascinés par nos spots, elle est aussi maître à vivre. Comme il est des maîtres à penser. Elle influence nos comportements ou plutôt elle les surprend pour mieux les amplifier.
Meilleure à zoomer sur l’humeur du temps qu’à réinventer le monde, elle crée les modes de vie avec une telle force de persuasion qu’elle nous modèle sans le vouloir, sans le savoir.
Désormais, on peut la craindre ou la mépriser, qu’importe, elle s’est imposée, clef du système de consommation, indispensable à toute survie économique. » (Jacques Séguéla, Pub story. L’histoire mondiale de la publicité en 65 campagnes.)

Lui, le missionnaire qui s’est toujours efforcé de « convertir les foules au Coca-Cola », de « fabriquer de l’imaginaire à la chaîne », selon lequel une affiche publicitaire « n’a pas le temps de séduire, elle doit violer », pour mieux « laisser des traces » dans les têtes des passants, lui agit dans l’impunité la plus totale et est même consulté sur tout et n’importe quoi dans les médias.
L’oracle Séguéla et toutes les cohortes de violeurs-publicitaires peuvent mener librement leur campagne d’endoctrinement au service de l’engloutissement des marchandises et de la croissance, ils ne sont jamais poursuivis. Et si la justice se préoccupait de santé publique ? Alors ce ne serait pas ceux qui luttent contre la publicité qui se trouveraient sur le banc des accusés, mais ceux qui la font. Pour viol des imaginaires en bande organisée et flagrant délit de lobotomie.

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance de juin 2015.

Pétition contre la publicité à l’école

Les grandes entreprises vont sauver la planète…

Sous couvert d’écologie, des grandes entreprises (Bolloré, Euro RSCG, Havas, Carrefour, Hase, etc.) financent l’association de Madame Maud Fontenoy, la “Maud Fontenoy Foundation”. Les thèses de Madame Maud Fontenoy trouvent un large écho dans les grands médias : soutien du nucléaire, du gaz de schiste, des OGM ou de la croissance. Ces thèses vont directement à l’encontre de tout ce qui a été depuis toujours défendu par les écologistes. Madame Maud Fontenoy revendique elle-même « un message différent sur l’écologie » (France 2, 3-4-2015). L’un de ses livres, on ne peut plus clairement intitulé Ras-le-bol des écolos, a été qualifié de « manifeste éco-capitaliste » par l’association Action Critique Médias (Acrimed, 3-3-2014). Des personnalités médiatiques de sensibilités diverses telles que Natacha Polony, Aymeric Caron ou encore le journaliste écologiste Hervé Kempf, ont dénoncé publiquement ce qu’ils considèrent comme une imposture (France 2, 12-4-2014, Reporterre, 26-3-2015). En effet, le discours développé par Madame Maud Fontenoy vise à cautionner l’idée selon laquelle l’idéologie productiviste et consumériste et la protection de la nature seraient compatibles. On comprend tout l’intérêt de grandes entreprises à financer une telle vision de l’écologie.

Derrière un discours présenté comme « non idéologique », « non partisan », Madame Maud Fontenoy professe son idéologie libérale. Elle est une proche de l’UMP dont elle a été candidate aux élections régionales en Île-de-France derrière Jean-François Copé. Elle fut ensuite un ardent soutien de la dernière campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy.

Les grandes entreprises font leur publicité à l’école…

Aujourd’hui, avec ses « kits pédagogiques », c’est à l’intérieur même de l’éducation nationale que s’immisce insidieusement la “Maud Fontenoy Foundation”. Ces tentatives d’infiltration des établissement scolaires par des grandes entreprises, par l’intermédiaire de fondations, ne sont pas nouvelles. Des associations de protection de l’enfance ou de lutte contre la publicité les dénoncent depuis longtemps. Nous vous rappelons que dès 1936 l’Assemblée nationale a proclamé l’interdiction absolue de toute publicité à l’école. Ce principe protecteur de l’enfance a été sans cesse réaffirmé, témoignant ainsi de l’existence d’un véritable consensus national sur cette question. Nous vous rappelons le devoir de neutralité de l’école. La “Maud Fontenoy Foundation” et ses sponsors n’y font pas exception. Ils n’ont rien à faire dans les établissements scolaires. Nous vous demandons leur exclusion immédiate des écoles, collèges et lycées.

Pétition lancée par le journal La Décroissance en mai 2015.

Lutter contre l’atomisation de la société

La société ça n’existe pas disait Margaret Thatcher. Pour le libéral économique (de droite) et le libéral culturel (de gauche), la société est constituée d’un simple agrégat d’individualités. Tout ce qui fait sens commun est compris comme une entrave insupportable à sa liberté. Il doit être déconstruit pour maximiser les intérêts de chacun. Il ne s’agit plus de trouver un équilibre entre le je et le nous, mais de faire triompher le premier du second. L’autre n’est plus mon prochain sans qui je ne peux vivre, mais un concurrent contre lequel je suis en compétition. L’engagement cède la place au contrat. Résultat : chacun s’isole, la société s’atomise, se brutalise et se déshumanise. Le numérique vient démultiplier ce phénomène. C’est aussi cela la société de croissance, de l’illimité, où on communique sans se parler. Comment renverser la vapeur, aller vers le moins de biens, plus de liens ?

Michel Onfray : (…) Vouloir revivifier l’espace public, stimuler l’entraide, cela conduit à remettre radicalement en cause le mode de développement des pays riches, l’organisation du travail et le développement de la précarité, l’hyper-mobilité, le développement technologique, l’urbanisme, l’aménagement du territoire, la grande distribution… C’est une révolution douce qui ne doit pas attendre la solution des hommes politiques ou des experts, mais des actions citoyennes concertées. Je crois beaucoup plus au pouvoir des consommateurs qu’à celui des gens de partis. La grande distribution n’a pas peur de Le Pen, de Mélenchon ou du PCF, mais elle a peur du consommateur qui se mettrait en tête de boycotter tel ou tel produit, telle ou telle grande surface car ses actions tomberaient immédiatement en bourse. Et il n’y a que ça qui lui fasse peur. Je ne cesse de répéter La Boétie : Soyez résolus de ne plus servir, et vous voilà libres.

Marie-France Hirigoyen : (…) Aujourd’hui on voit apparaître des façons de travailler différentes. Je vois de plus en plus de jeunes ou de vieux, mis de coté dans le monde de l’entreprise hyper performant, qui ont envie de travailler en coopération, en se mettant ensemble pour échanger leur savoir. L’idée n’est pas d’amasser plus d’argent, de biens, mais de travailler à un rythme qui convient, pour faire des activités qui ont du sens, avec du lien réel. Au niveau individuel, des personnes réagissent et veulent se réapproprier leur vie. Il y a une demande très forte de ralentir, de récupérer un rythme qui permet de nouer des relations et de partager, d’aller vers quelque chose qui a du sens, plutôt que de conforter un système capitaliste qui s’emballe et qui va peut-être finir par exploser.

Dominique Barbier : (…) Il y aurait des solutions pour résister à l’atomisation, mais il faut reconnaître que le temps presse ! Je suis par exemple favorable à un travail civique obligatoire pour que chaque citoyen donne de lui, physiquement, à la cité. Si chacun devait cette gabelle à la cité, cela créerait une communauté de liens et renforcerait la fidélité, l’engagement à l’égard d’autrui et le respect de nos murs, qui est aussi respect de soi ! Une autre priorité, serait de supprimer la possibilité pour les banques de profit de se réalimenter via l’État ou leurs clients. Si elles prennent des risques, elles les assument. (…)
Il y a trop d’État, dans notre France jacobine ! Cet excès d’État, fait que nous avons tendance à dire il n’y a qu’à, il faut qu’on et à ne pas chercher des solutions à notre échelle. L’échelon d’une province est intéressant. On pourrait récupérer l’argent, fixer une limite territoriale d’utilisation de la monnaie, qui servirait directement à ceux qui produisent les richesses. Ces mesures auraient une incidence immédiate : c’est la fin de la banque classique, des politiciens classiques, de la puissance de l’argent qui nivelle tout.

Extraits d’un article du journal La Décroissance d’avril 2015.

Guerre de classe

La fin de la croissance ne conduit pas à la fin du capitalisme. Au contraire, la crise dans laquelle nous sommes englués depuis des années permet d’accélérer l’offensive libérale. De privatiser en masse, de marchandiser tous les secteurs de l’existence, de soumettre l’ensemble des activités humaines à la sacro-sainte loi de la Rentabilité, de s’attaquer à la protection sociale, à la solidarité, de précariser, flexibiliser. Assurances maladie à vendre. Retraites par capitalisation à vendre. Ports à vendre. États à dépecer, services publics à brader.
Et les mêmes qui font aujourd’hui le constat de la croissance zéro, après avoir soutenu la foi en une croissance éternelle, appellent à nous asservir toujours davantage à l’économie. Que ce soit sous la plume de Michel Sapin ou d’un éditorialiste des Échos, le programme est clairement annoncé : tailler dans les dépenses publiques, dans la masse salariale des fonctionnaires, démanteler la sécurité sociale, alléger les charges (novlangue pour cotisations sociales) des entreprises.
C’est ce que met en œuvre le Parti socialiste (et ce depuis trente ans, n’en déplaise aux pleureuses qui menacent de fronder), sous la bénédiction du Medef. La nouvelle loi Macron pour la croissance et la servilité ne fait que renforcer cette logique. Déréglementations, attaques contre le code du travail, ouverture des commerces le dimanche, la nuit, politique de classe au service du capital. De choc de compétitivité en choc de simplification, les producteurs-consommateurs sont appelés à se mobiliser pour la cause du Redressement. Et demain peut-être, notre PIB augmentera de 0.2 %.
(…)
Patrick Artus appelle à pousser plus loin cette thérapie du choc : une fois fait le constat de la grande stagnation, le membre du conseil d’analyse économique auprès du Premier ministre ordonne de plier un peu plus les rouages de l’économie que nous sommes aux exigences des entreprises.
Les ressources humaines bien formées et mobiles dans tous les sens du terme contribuent non seulement à augmenter la productivité du travail mais aussi à stimuler l’innovation, écrit-il avec sa comparse Marie-Paule Virard.
Chacun doit s’adapter, être flexible, échine souple et nuque inclinée, se former aux nouvelles technologie, acquérir les compétences nécessaires pour développer son employabilité. Pour que le capital humain, source majeure de croissance et de compétitivité, turbine à plein rendement, il faudra en finir avec le CDI, retarder l’âge de départ en retraite, diminuer le SMIC. Pas de pitié pour les gueux.

Du haut de sa tour de bureaux, le chef économiste de Natixis reconnaît que ce qu’il préconise risque d’être impopulaire… Et effectivement, on imagine mal le sexagénaire ventripotent quitter le gratte-ciel de sa banque pour s’aventurer hors du périph et aller face aux prolos leur annoncer ceci : La croissance est finie mes braves, nous diminuons vos salaires, nous cassons vos CDI, nous vous licencierons plus facilement. Va falloir travailler plus et être mobiles, feignasses.

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance de mars 2015.

La civilisation du progrès vu par Gandhi

L’Inde n’a pas été écrasée par les Anglais mais par la civilisation du progrès : ainsi s’exprime le jeune Gandhi dans son ouvrage Hind Swaraj, écrit en 1909. Pour décoloniser son pays, le célèbre disciple de Tolstoï appelle à ne plus imiter le modèle de développement européen, à refuser une pseudo-civilisation qui dé-civilise, un progrès anti-progrès qui rend les hommes esclaves de l’économie. Chasser les colons par la terreur est une voie sans issue, estime l’apôtre de la non-violence : les Indiens ne pourront se libérer que quand ils choisiront de s’autolimiter, de refuser la course à la puissance, de rejeter ce vaste marché que l’Empire Britannique aimerait étendre sur le monde entier. L’autonomie politique exige une maîtrise de soi, une discipline individuelle et collective allant jusqu’à la désobéissance civile. C’est par la tempérance, l’entraide, le travail manuel, la reconquête de savoir-faire (incarnée notamment par le rouet) que les Indiens pourront préserver leur société millénaire et leur indépendance paysanne, contre l’urbanisation, l’enfermement dans des usines, l’asservissement à de nouveaux besoins, la modernisation à marche forcée et la soumission aux machines.

Extrait d’un article paru dans le journal La Décroissance de février 2015.

Les journalistes sont-ils Charlie ?

Non, Mesdames et Messieurs les journalistes de cour, vous n’êtes pas Charlie. Loin s’en faut. Seule une toute petite partie de votre corporation, que d’ailleurs vous détestez cordialement et que vous ostracisez, peut se réclamer de cette liberté de la presse dont vous vous gargarisez. Dans votre très grande majorité, loin d’être des héros de la liberté, vous êtes de simples commis au service des employeurs capitalistes qui vous tiennent en laisse.
(…)
De fait, si la gent journalistique était moins domestiquée intellectuellement et moralement, elle pourrait s’ériger légitimement en force de critique sociale capable de prendre en toutes circonstances des risques pour la défense des valeurs démocratique. Mais le combat démocratique tel qu’elle l’entend, c’est celui de la défense prioritaire des médiocres intérêts des élites auquelles elle se pique d’appartenir et de l’ordre établi. Ce combat à courte vue aveugle la plupart des journalistes et les empêche de comprendre ce qu’une poignée de bons esprits parmi eux a compris depuis longtemps : que ce qui vient de se passer à Charlie Hebdo n’est qu’un épisode dans une longue série d’horreurs et de crimes dont la racine principale doit être cherchée, à travers de nombreuses médiations, dans l’inextinguible soif de profits et la frénésie de domination qui ont animé pendant des siècles les politiques des puissances capitalistes occidentales envers le reste du monde… y compris envers leurs propres concitoyens.

La même logique meurtrière, celle de la rentabilisation à outrance du Capital, qui a conduit à exterminer des peuples entiers dans des colonies lointaines, conduit aujourd’hui encore à laisser crever à petit feu, dans le chaudron des ghettos urbains de nos métropoles, des populations déshéritées dont l’immense majorité fait ce que les prolétaires de nos Républiques successives n’ont cessé de faire depuis des générations : saliver devant la vitrine clinquante que nos média exposent en permanence à leur convoitise, et se demander pourquoi, dans une République soi-disant Une et Indivisible, ladite vitrine divise si radicalement, si inflexiblement, si injustement, le monde en maîtres et en serviteurs, et de combien de souffrances et d’humiliations encore ils devront expier la faute d’être nés pauvres et différents, du mauvais coté de la vitrine, de la rocade, de l »histoire, de la vie.

Extraits d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance de février 2015.

Bernard Maris et la croissance

Si Bernard Maris n’était pas à proprement parler un théoricien de la décroissance, il n’a jamais manqué de montrer son soutien à ces thèses. Le 23 mai 2007 sur France Inter, il affirmait : Les économies d’énergies, qui sont le plus gros gisement d’énergies dont disposent les pays riches, sont très créatrices d’emplois. Les économies d’énergie sont une mine pour la construction de logements. Finalement, l’énergie de demain, c’est l’économie d’énergie. Autrement dit : la décroissance crée des emplois. Tenant un discours ici totalement à contre-courant de ses confrères, il dénonçait le piège d’une décroissance amalgamée à la récession : La récession qui s’annonce n’est pas une forme de décroissance. Car la décroissance voulue par certains est une notion solidaire et équitable. (France Inter, 14-10-2008.)

Comme Albert Jacquard, l’adhésion de Bernard Maris à la décroissance se faisait sans les pincettes que prennent les pseudo-contestataires savants hautains et autres gourous new age qui se pincent le nez devant un terme si négatif : Je me raccroche au courant écologiste décroissant. Après la guerre, le libéralisme a triomphé en proposant un mode de gestion de la violence fondé sur le libre-échange : on ferait du commerce au lieu de faire la guerre.
Socialistes et communistes proposaient un autre contrat, fondé sur le partage, mais toujours avec l’abondance matérielle en ligne de mire. Il faut maintenant aller vers une abondance spirituelle, avec un contrat fondé sur l’intelligence et la recherche. Mais le socialisme reste pris dans le maelstrom productiviste.
(Libération, 7-11-2012.) Conclusion de l’économiste : La croissance infinie dans un monde fini est une absurdité. Il faut que nous organisions nos économies autrement (Charlie Hebdo, 2-7-2014.)

Extraits d’un article de Vincent Cheynet dans le journal La Décroissance de février 2015.

Matérialisme et bonheur

La décroissance : Dans votre livre The High Price of Materialism, vous montrez que les personnes matérialistes sont souvent plus anxieuses, narcissiques et ont une plus faible estime de soi que celles qui sont plus détachées des valeurs matérielles. La course à la consommation est-elle pathologique ?
Tim Kasser : C’est ce que les études indiquent clairement. Depuis que j’ai écrit ce livre il y a 12 ans, de nouvelles preuves se sont accumulées et montrent de manière claire, cohérente et fiable qu’il y a une relation négative entre le niveau de bien-être et le degré d’adhésion des gens aux messages de la société de consommation.

Comment la publicité exploite-t-elle nos insatisfactions ?

Le principal objectif de la publicité est de nous convaincre d’acheter, et la plupart des annonceurs utilisent toutes les techniques qu’ils peuvent mobiliser pour manipuler les gens dans cette direction. Parfois, ils essaient de nous convaincre que grâce à l’achat, nous serons aimés, libres, compétents, puissants, beaux, que nous nous sentirons en sécurité, etc. Ils essaient de capitaliser sur la diversité des besoins et des désirs qui sont présents chez chacun de nous, et de les modeler pour les diriger sur l’achat et la consommation. Souvent, les publicitaires envoient aussi un message qui nous dénigre : ils nous disent que si nous ne possédons pas le produit qu’ils essaient de nous vendre, nous resterions en quelque sorte inaccomplis, inadéquat. J’encourage les lecteurs à passer une journée à vraiment analyser les pubs qu’ils voient, à les remettre en cause et à se demander : Comment les publicitaires essaient-ils de me manipuler ? Cet exercice est très instructif.

Selon vous, la société de consommation détruit-elle l’empathie en produisant des individus égocentriques ?

Les travaux scientifiques montrent clairement que plus les gens sont obsédés par la poursuite de buts matérialistes, plus leurs relations sociales sont mauvaises et moins ils sont susceptibles de traiter les autres de manière « humaine ». Par exemple, des études ont montré que quand les gens font des objectifs matérialistes une priorité, ils entretiennent des relations sociales plus courtes, plus conflictuelles, ils ont moins d’empathie et sont plus égocentriques, ils se comportent de manière plus compétitive et moins coopérative, et sont plus hostiles à l’égard des autres. Ce manque d’empathie s’étend, au-delà des relations avec son entourage, à la façon dont les gens traitent l’écosphère. Des recherches ont précisément établi que le matérialisme était lié à une moindre préoccupation pour l’environnement et aboutissait finalement à des modes de vie destructeurs de l’écosystème.

Dans les pays riches où augmente la consommation d’antidépresseurs, nous semblons malheureux d’une existence vide de sens. Pensez-vous que nous sommes en pleine crise existentielle ?

À certains égards, oui. Pour moi, les « crises existentielles » se produisent lorsque les gens commencent à remettre en question la façon dont ils vivent, lorsqu’ils se demandent si leur existence leur correspond vraiment et s’ils font ce qui est réellement important à faire au cours de la seule et unique vie que nous sommes sûr d’avoir. J’ai l’impression que les gens acceptent souvent les représentations culturelles selon lesquelles ce qui est important dans une vie, c’est d’accumuler des richesses, de posséder beaucoup de biens, d’avoir un statut élevé, de se conformer à la « bonne » image. Mais cela nous conduit sur une trajectoire de vie qui, au mieux, procure des satisfactions de court terme et, au pire, nous distrait de ce qui est vraiment important et qui apporte un plus grand bien-être : l’amour et l’amitié, l’épanouissement de nos propres facultés, l’accomplissement de nos aspirations et l’effort de contribuer à rendre meilleur le monde qui nous entoure. Je pense qu’il est très difficile pour les gens de pointer du doigt la société de consommation, de réaliser qu’elle est à la source de ce genre de crise ; pourtant c’est sans aucun doute en elle que réside une grande partie du problème.

Extait d’un entretien entre les journalistes de La décroissance et Tim Kasser dans le journal La Décroissance de décembre 2014.

Gentil colibri inoffensif

De nombreux livres annoncent d’un air badin l’avènement d’une révolution, paisible et silencieuse. (…) « la prochaine révolution a déjà commencé ». De quoi s’agit-il ? D’un énième slogan publicitaire tonitruant qui annonce la mise sur le marché d’un nouveau téléphone portable ? Non, d’un « mouvement de fond » dans « une France qui se réinvente par le bas ». De projets citoyens qui multiplient « les chemins vers une société conviviale, démocratique et soutenable ». D’oasis d’humanité qui font naître « un monde coopératif, démocratique, partageur et respectueux de la nature ». (…)
Ce genre de propos enjoués fait fureur ces dernières années, porté par un indéniable engouement éditorial. De nombreux ouvrages, documentaires, articles de presse sortent pour célébrer ces « petites révolutions » locales.(…)

Dans la crise existentielle que nous traversons, nous cherchons des branches auxquelles nous raccrocher, quelques belles histoires pour mieux dormir la nuit et ne pas nous enfoncer dans le désespoir mortifère. Cette recherche est louable, car il faut être sacrément blindé pour ne pas sombrer quand s’amoncellent les mauvaises nouvelles, quand le monde tel que nous l’avons connu se défait sous nos pieds, quand nos certitudes se dérobent, quand toutes les illusions de croissance infinie, d’avenir radieux, de plein emploi et de bonheur par la consommation s’effondrent lamentablement. Alors que l’économie a modelé les rapports sociaux, influencé notre propre état d’esprit et que l’hédonisme marchand a été érigé en idéal par une publicité qui imprègne chacun depuis l’enfance, leur faillite ne peuvent que déstabiliser et désemparer. (…)

La moitié des français se voient déjà contraints de restreindre leur consommation. Mais la désaccoutumance se fait dans la douleur ; le Credoc nous apprend ainsi qu’une écrasante majorité a l’impression d’être en manque : « En 2013, 70 % des Français choisiraient plus d’argent s’ils avaient à choisir entre plus de temps libre ou plus d’argent. Ce taux n’a jamais été aussi élevé en 17 ans. »

Quand plus des deux tiers de la population aspirent encore et toujours à travailler plus pour gagner plus pour consommer plus, il paraît pour le moins hasardeux d’affirmer, comme le fait Bénédicte Manier, que nous sommes entrés dans une ère « post-matérialiste » et de « post-consommation » faite de simplicité, de coopération, de créativité, de bien-être, d’autonomie, en dehors du tout-marchand. (…)

Prétendre qu’aujourd’hui une partie des classes moyennes, avec comme figure de proue les soi-disant « créatifs culturels », a « pris du recul vis-à-vis de la société de consommation », et que beaucoup sont devenus des « non-consommateurs », c’est adapter la réalité à ses rêves. Non, nous sommes loin d’avoir pris collectivement le chemin de la sobriété heureuse, alors que l’Agence internationale de l’énergie montre que les privilégiés des pays riches consomment au contraire toujours plus d’énergie pour alimenter leurs modes de vie.

De même, s’enthousiasmer devant l’essor de l’agriculture urbaine alors qu’elle reste anecdotique et que la moindre rupture des flux de marchandises se traduirait en quelques jours par une famine dans les métropole sous perfusion, c’est se voiler la face. De même quand on s’extasie devant l’installation d’un maraîcher bio alors que dans le même temps la paysannerie est décimée. De même quand on se réjouit de voir se diffuser un mouvement comme slow food alors que dans le même temps 87 % des enfants sont tellement habitués à la nourriture industrielle qu’ils ne savent pas reconnaître une betterave. De même quand on estime que 200 000 personnes qui viennent prendre un panier à l’Amap fomentent une révolution alors que dans le même temps 98 % de la population va faire ses courses en supermarché. (…)

Le discours qui se contente de la dimension localo-locale trouve vite ses limites et peut parfaitement s’intégrer dans l’idéologie libérale dominante, si bien narrée par Olivier Le Naire : « Paradoxalement, le changement collectif, la solidarité procéderaient donc de l’addition d’une multitude de choix individuels, et non plus d’un élan national… » Thatcher n’aurait pas dit mieux. Il n’y a plus de société, seulement des individus qui font des petits gestes. Des agents qui s’ajustent sur un marché. Une juxtaposition de comportements atomisés. Ce n’est pas un hasard si la rhétorique de Pierre Rabhi rencontre un tel succès à la fois dans les rangs d’écolos sincères, mais aussi auprès de têtes couronnées comme la princesse de Polignac, de publicitaires comme Séguéla ou de libéraux trans-humanistes comme Attali, qui tous l’écoutent avec bienveillance. (…)

Ce modèle de la société du « bottom-up » où toute « évolution positive » doit émerger d’en bas, où l’économie prime et où le politique est désavoué, convient parfaitement au capitalisme, (…)
Il est temps de négativer. De s’opposer à la grande communion lénifiante. De prendre position dans l’arène politique, de porter ses idées dans l’espace public, d’instiller du conflit dans le consensus mou et de rappeler qu’une société est faite de tensions, d’intérêts divergents, de rapports de force. Car l’affable colibri ne suffira pas à corriger la trajectoire mal embarquée que deux siècles de croissance nourrie aux énergies fossiles nous a fait prendre. Pierre Rabhi le reconnaît lui-même : les petites gouttes que le gentil piaf dépose avec son bec n’y font rien, à la fin la forêt brûle.

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans La Décroissance de novembre 2014.

Enfant à vendre

« Il ne faut pas reculer d’un millimètre dans ce combat contre la marchandisation du corps. On ne peut pas acheter le ventre d’une femme et un enfant. Reconnaître les enfants nés d’une mère porteuse à l’état civil, c’est dire que cet achat est acceptable. Le désir d’enfant, je le comprends, poursuit l’ex-secrétaire nationale du PCF. Il existe une réponse légale, c’est l’adoption.
La GPA « éthique », je n’y crois pas. Cela veut seulement dire que le contrat de la mère porteuse est bien rédigé et qu’on sait exactement combien elle va gagner. »
C’est ce que plaide la députée GDR (gauche démocrate et républicaine) Marie-George Buffet, ex secrétaire nationale du parti communiste français (Le Figaro, 4 septembre 2014).
Encore une ultra-archi réactionnaire de la « manif pour tous » qui n’a pas compris que le bébé est une marchandise comme les autres.

Article du journal La Décroissance d’octobre 2014.