Bernard Maris et la croissance

Si Bernard Maris n’était pas à proprement parler un théoricien de la décroissance, il n’a jamais manqué de montrer son soutien à ces thèses. Le 23 mai 2007 sur France Inter, il affirmait : Les économies d’énergies, qui sont le plus gros gisement d’énergies dont disposent les pays riches, sont très créatrices d’emplois. Les économies d’énergie sont une mine pour la construction de logements. Finalement, l’énergie de demain, c’est l’économie d’énergie. Autrement dit : la décroissance crée des emplois. Tenant un discours ici totalement à contre-courant de ses confrères, il dénonçait le piège d’une décroissance amalgamée à la récession : La récession qui s’annonce n’est pas une forme de décroissance. Car la décroissance voulue par certains est une notion solidaire et équitable. (France Inter, 14-10-2008.)

Comme Albert Jacquard, l’adhésion de Bernard Maris à la décroissance se faisait sans les pincettes que prennent les pseudo-contestataires savants hautains et autres gourous new age qui se pincent le nez devant un terme si négatif : Je me raccroche au courant écologiste décroissant. Après la guerre, le libéralisme a triomphé en proposant un mode de gestion de la violence fondé sur le libre-échange : on ferait du commerce au lieu de faire la guerre.
Socialistes et communistes proposaient un autre contrat, fondé sur le partage, mais toujours avec l’abondance matérielle en ligne de mire. Il faut maintenant aller vers une abondance spirituelle, avec un contrat fondé sur l’intelligence et la recherche. Mais le socialisme reste pris dans le maelstrom productiviste.
(Libération, 7-11-2012.) Conclusion de l’économiste : La croissance infinie dans un monde fini est une absurdité. Il faut que nous organisions nos économies autrement (Charlie Hebdo, 2-7-2014.)

Extraits d’un article de Vincent Cheynet dans le journal La Décroissance de février 2015.

Matérialisme et bonheur

La décroissance : Dans votre livre The High Price of Materialism, vous montrez que les personnes matérialistes sont souvent plus anxieuses, narcissiques et ont une plus faible estime de soi que celles qui sont plus détachées des valeurs matérielles. La course à la consommation est-elle pathologique ?
Tim Kasser : C’est ce que les études indiquent clairement. Depuis que j’ai écrit ce livre il y a 12 ans, de nouvelles preuves se sont accumulées et montrent de manière claire, cohérente et fiable qu’il y a une relation négative entre le niveau de bien-être et le degré d’adhésion des gens aux messages de la société de consommation.

Comment la publicité exploite-t-elle nos insatisfactions ?

Le principal objectif de la publicité est de nous convaincre d’acheter, et la plupart des annonceurs utilisent toutes les techniques qu’ils peuvent mobiliser pour manipuler les gens dans cette direction. Parfois, ils essaient de nous convaincre que grâce à l’achat, nous serons aimés, libres, compétents, puissants, beaux, que nous nous sentirons en sécurité, etc. Ils essaient de capitaliser sur la diversité des besoins et des désirs qui sont présents chez chacun de nous, et de les modeler pour les diriger sur l’achat et la consommation. Souvent, les publicitaires envoient aussi un message qui nous dénigre : ils nous disent que si nous ne possédons pas le produit qu’ils essaient de nous vendre, nous resterions en quelque sorte inaccomplis, inadéquat. J’encourage les lecteurs à passer une journée à vraiment analyser les pubs qu’ils voient, à les remettre en cause et à se demander : Comment les publicitaires essaient-ils de me manipuler ? Cet exercice est très instructif.

Selon vous, la société de consommation détruit-elle l’empathie en produisant des individus égocentriques ?

Les travaux scientifiques montrent clairement que plus les gens sont obsédés par la poursuite de buts matérialistes, plus leurs relations sociales sont mauvaises et moins ils sont susceptibles de traiter les autres de manière « humaine ». Par exemple, des études ont montré que quand les gens font des objectifs matérialistes une priorité, ils entretiennent des relations sociales plus courtes, plus conflictuelles, ils ont moins d’empathie et sont plus égocentriques, ils se comportent de manière plus compétitive et moins coopérative, et sont plus hostiles à l’égard des autres. Ce manque d’empathie s’étend, au-delà des relations avec son entourage, à la façon dont les gens traitent l’écosphère. Des recherches ont précisément établi que le matérialisme était lié à une moindre préoccupation pour l’environnement et aboutissait finalement à des modes de vie destructeurs de l’écosystème.

Dans les pays riches où augmente la consommation d’antidépresseurs, nous semblons malheureux d’une existence vide de sens. Pensez-vous que nous sommes en pleine crise existentielle ?

À certains égards, oui. Pour moi, les « crises existentielles » se produisent lorsque les gens commencent à remettre en question la façon dont ils vivent, lorsqu’ils se demandent si leur existence leur correspond vraiment et s’ils font ce qui est réellement important à faire au cours de la seule et unique vie que nous sommes sûr d’avoir. J’ai l’impression que les gens acceptent souvent les représentations culturelles selon lesquelles ce qui est important dans une vie, c’est d’accumuler des richesses, de posséder beaucoup de biens, d’avoir un statut élevé, de se conformer à la « bonne » image. Mais cela nous conduit sur une trajectoire de vie qui, au mieux, procure des satisfactions de court terme et, au pire, nous distrait de ce qui est vraiment important et qui apporte un plus grand bien-être : l’amour et l’amitié, l’épanouissement de nos propres facultés, l’accomplissement de nos aspirations et l’effort de contribuer à rendre meilleur le monde qui nous entoure. Je pense qu’il est très difficile pour les gens de pointer du doigt la société de consommation, de réaliser qu’elle est à la source de ce genre de crise ; pourtant c’est sans aucun doute en elle que réside une grande partie du problème.

Extait d’un entretien entre les journalistes de La décroissance et Tim Kasser dans le journal La Décroissance de décembre 2014.

Gentil colibri inoffensif

De nombreux livres annoncent d’un air badin l’avènement d’une révolution, paisible et silencieuse. (…) « la prochaine révolution a déjà commencé ». De quoi s’agit-il ? D’un énième slogan publicitaire tonitruant qui annonce la mise sur le marché d’un nouveau téléphone portable ? Non, d’un « mouvement de fond » dans « une France qui se réinvente par le bas ». De projets citoyens qui multiplient « les chemins vers une société conviviale, démocratique et soutenable ». D’oasis d’humanité qui font naître « un monde coopératif, démocratique, partageur et respectueux de la nature ». (…)
Ce genre de propos enjoués fait fureur ces dernières années, porté par un indéniable engouement éditorial. De nombreux ouvrages, documentaires, articles de presse sortent pour célébrer ces « petites révolutions » locales.(…)

Dans la crise existentielle que nous traversons, nous cherchons des branches auxquelles nous raccrocher, quelques belles histoires pour mieux dormir la nuit et ne pas nous enfoncer dans le désespoir mortifère. Cette recherche est louable, car il faut être sacrément blindé pour ne pas sombrer quand s’amoncellent les mauvaises nouvelles, quand le monde tel que nous l’avons connu se défait sous nos pieds, quand nos certitudes se dérobent, quand toutes les illusions de croissance infinie, d’avenir radieux, de plein emploi et de bonheur par la consommation s’effondrent lamentablement. Alors que l’économie a modelé les rapports sociaux, influencé notre propre état d’esprit et que l’hédonisme marchand a été érigé en idéal par une publicité qui imprègne chacun depuis l’enfance, leur faillite ne peuvent que déstabiliser et désemparer. (…)

La moitié des français se voient déjà contraints de restreindre leur consommation. Mais la désaccoutumance se fait dans la douleur ; le Credoc nous apprend ainsi qu’une écrasante majorité a l’impression d’être en manque : « En 2013, 70 % des Français choisiraient plus d’argent s’ils avaient à choisir entre plus de temps libre ou plus d’argent. Ce taux n’a jamais été aussi élevé en 17 ans. »

Quand plus des deux tiers de la population aspirent encore et toujours à travailler plus pour gagner plus pour consommer plus, il paraît pour le moins hasardeux d’affirmer, comme le fait Bénédicte Manier, que nous sommes entrés dans une ère « post-matérialiste » et de « post-consommation » faite de simplicité, de coopération, de créativité, de bien-être, d’autonomie, en dehors du tout-marchand. (…)

Prétendre qu’aujourd’hui une partie des classes moyennes, avec comme figure de proue les soi-disant « créatifs culturels », a « pris du recul vis-à-vis de la société de consommation », et que beaucoup sont devenus des « non-consommateurs », c’est adapter la réalité à ses rêves. Non, nous sommes loin d’avoir pris collectivement le chemin de la sobriété heureuse, alors que l’Agence internationale de l’énergie montre que les privilégiés des pays riches consomment au contraire toujours plus d’énergie pour alimenter leurs modes de vie.

De même, s’enthousiasmer devant l’essor de l’agriculture urbaine alors qu’elle reste anecdotique et que la moindre rupture des flux de marchandises se traduirait en quelques jours par une famine dans les métropole sous perfusion, c’est se voiler la face. De même quand on s’extasie devant l’installation d’un maraîcher bio alors que dans le même temps la paysannerie est décimée. De même quand on se réjouit de voir se diffuser un mouvement comme slow food alors que dans le même temps 87 % des enfants sont tellement habitués à la nourriture industrielle qu’ils ne savent pas reconnaître une betterave. De même quand on estime que 200 000 personnes qui viennent prendre un panier à l’Amap fomentent une révolution alors que dans le même temps 98 % de la population va faire ses courses en supermarché. (…)

Le discours qui se contente de la dimension localo-locale trouve vite ses limites et peut parfaitement s’intégrer dans l’idéologie libérale dominante, si bien narrée par Olivier Le Naire : « Paradoxalement, le changement collectif, la solidarité procéderaient donc de l’addition d’une multitude de choix individuels, et non plus d’un élan national… » Thatcher n’aurait pas dit mieux. Il n’y a plus de société, seulement des individus qui font des petits gestes. Des agents qui s’ajustent sur un marché. Une juxtaposition de comportements atomisés. Ce n’est pas un hasard si la rhétorique de Pierre Rabhi rencontre un tel succès à la fois dans les rangs d’écolos sincères, mais aussi auprès de têtes couronnées comme la princesse de Polignac, de publicitaires comme Séguéla ou de libéraux trans-humanistes comme Attali, qui tous l’écoutent avec bienveillance. (…)

Ce modèle de la société du « bottom-up » où toute « évolution positive » doit émerger d’en bas, où l’économie prime et où le politique est désavoué, convient parfaitement au capitalisme, (…)
Il est temps de négativer. De s’opposer à la grande communion lénifiante. De prendre position dans l’arène politique, de porter ses idées dans l’espace public, d’instiller du conflit dans le consensus mou et de rappeler qu’une société est faite de tensions, d’intérêts divergents, de rapports de force. Car l’affable colibri ne suffira pas à corriger la trajectoire mal embarquée que deux siècles de croissance nourrie aux énergies fossiles nous a fait prendre. Pierre Rabhi le reconnaît lui-même : les petites gouttes que le gentil piaf dépose avec son bec n’y font rien, à la fin la forêt brûle.

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans La Décroissance de novembre 2014.

Enfant à vendre

« Il ne faut pas reculer d’un millimètre dans ce combat contre la marchandisation du corps. On ne peut pas acheter le ventre d’une femme et un enfant. Reconnaître les enfants nés d’une mère porteuse à l’état civil, c’est dire que cet achat est acceptable. Le désir d’enfant, je le comprends, poursuit l’ex-secrétaire nationale du PCF. Il existe une réponse légale, c’est l’adoption.
La GPA « éthique », je n’y crois pas. Cela veut seulement dire que le contrat de la mère porteuse est bien rédigé et qu’on sait exactement combien elle va gagner. »
C’est ce que plaide la députée GDR (gauche démocrate et républicaine) Marie-George Buffet, ex secrétaire nationale du parti communiste français (Le Figaro, 4 septembre 2014).
Encore une ultra-archi réactionnaire de la « manif pour tous » qui n’a pas compris que le bébé est une marchandise comme les autres.

Article du journal La Décroissance d’octobre 2014.

Maintenir les foules dans l’angoisse et la soumission

Devant la raréfaction des ressources naturelles, l’effondrement de la biodiversité, le dérèglement climatique et autres joyeusetés, les écologistes ne cessent d’alerter depuis plus de quarante ans sur la perspective d’un effondrement généralisé. Les oiseaux de mauvais augure sont aujourd’hui rejoints par les institutions internationales, dont les rapports sur les impasses de la croissance sont de plus en plus accablants. Mais rien n’y fait. Nous poursuivons obstinément notre marche en avant, œillères sur les cotés. Ultime bouée restant aux plus optimistes des alarmistes : la « pédagogie des catastrophes ».
(…)
Les Cassandre type Club de Rome ont été raillées dans un premier temps, par les gardiens du capitalisme comme par les communistes de Marchais. Aujourd’hui les prévisions les plus sombres sont officiellement admises, de rapports du Giec en sommets de la Terre. Mais le business continue, as usual. La concentration de dioxyde de carbone dans l’atmosphère dépasse déjà des seuils fatidiques et nous dirigent droit vers un réchauffement aux conséquences dramatiques ? On persiste gaiement à brûler du pétrole, à ouvrir des mines de charbon. On exploite des gaz de schiste, on dévaste l’Alberta pour racler des sables bitumineux, on espère que la fonte de l’Arctique permettra d’exploiter de nouveaux puits et d’ouvrir de nouvelles voies commerciales, on cultive des agrocarburants, on tord la Terre-éponge jusqu’à la dernière goutte.
(…)
Quant à la « crise » économique actuelle, dont on ne vit que les prémisses, suscite-t-elle une remise en cause radicale ? Voit-on les économistes cloués au pilori ? Au contraire, leur emprise est toujours plus totale. L’indicateur sacré qu’est le PIB reste omniprésent. À l’unisson, les partis entretiennent les « espoirs chimériques » de la croissance, à base de relance ou de chocs de compétitivité. Et les consommateurs frustrés réclament du pouvoir d’achat. L’essayiste Naomi Klein a montré, dans son livre « La stratégie du choc » paru en 2008, comment le libéralisme avançait en profitant des désastres, situations d’effroi qui annihilent les résistances. Ses analyses ont été confirmées depuis : dans toute l’Europe les privatisations s’accélèrent, les services publics sont démantelés, le droit du travail est attaqué, la sécurité sociale malmenée, pendant qu’explosent les inégalités, la précarité et le chômage. S’il y a bien une pédagogie des catastrophes, elle est utilisée par les gouvernements pour maintenir les foules dans l’angoisse et la soumission.

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans le mensuel La Décroissance de septembre 2014.

Personne ne souhaite votre bonheur

Ce qui est étonnant chez cet ex-ministre de l’Éducation (Luc Ferry, passionné d’automobiles de sport), c’est que si, pour lui, « there is no alternative »,comme dirait son mentor Margaret Thatcher, il lui arrive que quelques éclairs de lucidité lui fassent percevoir les impasses de la société de consommation : « Plus vous avez une vie intérieure riche, plus vous êtes structurés par des valeurs non seulement morales, mais culturelles et spirituelles stables et fortes, moins vous éprouvez le besoin de consommer à tous propos », écrit-il par exemple page 12 (dans son livre « L’innovation destructrice »).
Pour lutter contre ce frein à la croissance, le philosophe donne la solution aux lecteurs du figaro : la « désublimation répressive ». Un moyen employé par les publicitaires consistant à déconstruire les valeurs traditionnelles, « (là où est la « désublimation ») pour que nous, et surtout nos enfants, nous puissions entrer dans la logique infinie de l’hyper-consommation de masse (là est la « répression »). »
En effet, comme le rappelle Octave, le héros publicitaire du célèbre livre de Frédéric Beigbeder 99 francs : « Dans ma profession, personne ne souhaite votre bonheur, parce que les gens heureux ne consomment pas. Votre souffrance dope le commerce. » Le métier des employés de la philosophe médiatique et propriétaire de l’agence de pub Publicis, Élisabeth Badinter, est donc d’abord de rendre les gens malheureux ; il s’agit de créer un vide que le publicitaire proposera ensuite de venir combler par la consommation. Bien sûr, c’est de la publicité que vivent les journalistes des grands médias qui célèbrent les essais libéraux et écolophobes de l’héritière de Marcel Bleusten-Blanchet, fondateur de Publicis.
Luc Ferry et consorts sont donc d’autant plus coupables qu’ils décrivent par le menu la déréliction où nous envoie la société de consommation.
Mais pour le philosophe du Figaro, il faut nous résigner, nous soumettre : la remise en cause du capitalisme, du productivisme et des voitures de sport est impossible sauf à nous envoyer droit au goulag. Il ne resterait donc que deux paramètres sur lesquels jouer : le premier étant « la piste démographique. Nous sommes trop nombreux et nous sommes surtout trop nombreux dans le système capitaliste » (p. 62). Ce qui prouve à nouveau que l’on peut parfaitement être écolophobe ET malthusien. Ensuite la nouveauté qui innove le Progrès car : « Je pense que l’innovation sauvera le monde » (p. 62). C’est bien connu : la science pervertie en religion fanatique permettra de nous affranchir des lois de la biophysique.

Extraits d’un article de Vincent Cheynet dans le journal La Décroissance de juillet-août 2014.

Réchauffement climatique ?

Dans les années 1970, les précurseurs de l’écologie politique étaient fréquemment accusés d’être « catastrophistes » et de jouer aux Cassandre. Mais aujourd’hui, leurs alertes sur la destruction accélérée de la biosphère se trouvent validées par les rapports émanant des institutions internationales les plus capitalistes qui soient.
Ce n’est plus un obscur journal indépendant comme « La gueule ouverte » qui annonce la fin du monde ; ce sont le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), la banque mondiale, l’ONU, l’Agence internationale de l’énergie, l’Organisation mondiale de la santé… Peu suspectes d’anti-productivisme forcené, ces vénérables autorités font virer leurs voyants au rouge. Année après année, des milliers de pages de plus en plus pessimistes rejoignent les bureaux des décideurs politiques, qui continuent à ne jurer que par la relance de l’économie et le redressement destructif.
(…)
Dans son rapport « Turn down the heat », la banque mondiale appelle elle aussi à tout faire pour limiter le réchauffement climatique en dessous de 2°.
(…)
La banque reconnaît qu’il y a un risque d’insécurité alimentaire, de surmortalité, de déplacements massifs de populations, d’écroulement d’institutions, de défaillances d’États, de systèmes de santé, d’infrastructures techniques nécessaires à notre subsistance (comme les réseaux d’eau, d’électricité)… Et voilà que cette agence de l’ONU, vouée depuis sa fondation au Développement infini, reconnaît que la pression croissante sur l’écosystème planétaire est en train « d’approcher des limites critiques ». Et voilà que la perspective même d’un effondrement de civilisation n’est plus esquivée.
Une étude retentissante financée par la NASA l’a récemment annoncé en ayant recours à des modélisations mathématiques : les niveaux actuels de surconsommation de ressources et d’inégalités galopantes conduisent au chaos. Même l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) reconnaît que l’écart entre riches et pauvres, qui continue à se creuser, est toujours plus insoutenable. Pour éviter l’effondrement, le rapport des mathématiciens financé par la NASA appelle à réduire le prélèvement de ressources naturelles, à mettre fin à l’inégalité, à partager, sans croire que les gains d’efficacité apportés par la technologie puissent nous sauver : le « progrès » technique s’est au contraire toujours accompagné d’une extraction croissante de ressources.

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance de juin 2014.

Les sciences et le modernisme créent à la fois les poisons et les remèdes

Le développement technoscientifique fonctionne toujours comme un puissant mécanisme de dépossession. En prétendant faire passer sous sa coupe l’ensemble des domaines de la vie (le social, l’humain, la nature, le travail, le politique, etc.), la science rend obsolètes les façons les plus simples de se nourrir, de communiquer, de se déplacer, d’habiter, etc. Cette colonisation et cette destruction du quotidien par les technosciences se révèle être le meilleur vecteur d’imposition de modes de vie « modernes », et de notre intégration – via la force ou face au risque de marginalisation – dans des macro-systèmes techniques incontrôlables.
Après avoir ravagé l’environnement, détruit et artificialisé la nature, les technosciences servent aussi de plus en plus à prédire l’heure exacte des catastrophes et des cancers qu’elles produisent, à gérer les déchets, « dépolluer » et « compenser » les morts, à tenter de recréer la nature disparue et de contrôler leurs créatures artificielles… Tout cela contribuant bien sûr directement à la croissance !

Extrait d’un entretien de Céline Pessis dans le journal La décroissance d’avril 2014.
Céline Pessis vient de publier « Survivre et vivre aux éditions « L’échappée ».

Des mensonges habilement transformés en évidences…

La thèse du ruissellement a été attaquée par des économistes comme Joseph Stiglitz. Cette thèse soutient que si les riches s’enrichissent, il y aura des retombées sur les pauvres. Elle a été notamment avancée par les conservateurs américains, pour ne pas taxer les riches. John Kennedy disait en son temps que « la marée montante soulève tous les bateaux » : si le flot de richesses monte, même les petits rafiots s’élèvent… Mais les idées évoluent. Aujourd’hui, la thèse du ruissellement peut être considérée comme condamnée. Je ne connais aucun économiste sérieux qui la soutienne, ce qui est une avancée. En particulier le PNUD, le Programme des Nations Unies pour le Développement, reconnaît que la croissance ne suffit pas à supprimer la pauvreté, qu’elle n’est pas « inclusive ».
(…)
Si on délocalise l’industrie et détruit de l’emploi dans nos pays, c’est bien parce qu’il y a des pays pauvres qui, avec des salariés exploités, produisent à un prix inférieur. Les inégalités entre pays se traduisent par des problèmes dans notre quotidien.
(…)
Dès l’enfance, nous sommes drogués à la consommation. Une étude américaine montre que les premiers mots prononcés par un bébé sont des noms de marque… On nous inculque sans cesse que l’on est plus heureux avec plus d’objets. Il faudrait diffuser d’autres discours, qui mettent en doute ce genre d’évidence.
(…)
La montée de l’individualisme contemporain et de la concurrence à tout crin a été soulevée par de nombreux travaux. Même dans l’éducation nationale, il y a une grande concurrence dans les écoles, chacun doit se débrouiller pour obtenir de bons diplômes, la notion de travail en commun a du plomb dans l’aile. Certes, il ne faut pas condamner en bloc l’individualisme, qui a aussi permis de libérer les individus de la pression de la communauté, du groupe, parfois très prégnante dans les société rurales. Mais on a besoin de recréer d’autres formes de solidarité. Quand les inégalités sont fortes, on en vient à considérer ceux qui sont dans la misère comme différents, habitués à leur condition : ainsi on légitime l’inégalité, et on peut dormir tranquille sans se remettre en question.

Interview de la sociologue Marie Duru-Bellat, dans le journal La décroissance de mai 2014.
Marie Duru-Bellat vient de publier « Pour une planète équitable. L’urgence d’une justice globale ».

Capitalisme et démocratie

À l’automne 2013, le GIEC, le groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, annonçait que la hausse moyenne de la température terrestre pourrait atteindre 5 degrés d’ici 2100. Notre système nous conduit donc tout droit à une catastrophe écologique.

Et même s’il n’en était rien notre monde est de toute façon à repenser, car profondément injuste. Ne citons à cet égard qu’un seul chiffre : 1 % d’ultra-riches dans le monde détiennent 50 % du patrimoine mondial. Selon l’ONU, pour éradiquer la faim dans le monde, il faudrait seulement 40 milliards de dollards par an. On nous dit que l’on ne sait pas où trouver cet argent. Pourtant, le budget militaire mondial est de 1 200 milliards de dollards par an et le budget publicitaire, de 500 milliards de dollards par an. Cherchez l’erreur.

Par ailleurs, passer sa vie à travailler pour rembourser des crédits, est-ce cela qui rend heureux ? Dans le monde, trois salariés sur quatre avouent ne pas trouver de sens à leur travail… Leur unique motivation est l’accès à la consommation que celui-ci leur permet. Et lorsque l’on parle de travail, encore faut-il rappeler qu’il y a dans le monde 200 millions de chômeurs et 1.5 milliard de travailleurs pauvres (2 dollards US par jour)…

Notre système échoue donc complètement sur un plan écologique, social et même économique. Et pourtant on nous ressasse les oreilles avec la « croissance » comme « moteur du progrès ». Comment en sommes-nous arrivés là ? Au XVIe siècle, Montaigne définissait le progrès comme « un chemin vers la vertu ». C’est au XIXe siècle que le philosophe anglais Herbert Spencer, par ailleurs ingénieur des chemins de fer, va faire rimer progrès avec capitalisme. Ainsi, en 1882, l’américain Andrew Carnegie, créateur du trust de l’acier, invite Spencer à New York et organise un banquet en son honneur. Les capitalistes de la côte est font un triomphe à celui que l’on considère comme le père d’une « théodicée du capitalisme sauvage ».

Alors, sommes-nous condamnés à rester esclaves de ce « capitalisme sauvage » ? Pour se libérer, encore faut-il déclarer qu’une situation est insupportable afin de pouvoir se révolter. C’est ce qu’on fait les descendants des Mayas, dans l’État du Chiapas, au sud du Mexique, le 1er janvier 1994. Cette date est celle de l’entrée en vigueur de l’Alena, l’Accord de libre-échange nord-américain. Pour les indiens mayas, l’Alena fait partie de la « quatrième guerre mondiale » qui, en soumettant les peuples et les États à la logique néolibérale, tend à les détruire. C’est pourquoi ils se sont constitués en une Armée zapatiste de libération nationale (EZLN), afin de réclamer la démocratie, la justice et la liberté. Ils vivent aujourd’hui selon les règles d’une démocratie directe radicale. Et nous, que que faisons-nous en Occident ?

Texte de Florence Leray dans le journal La décroissance de mars 2014.