La marche macabre du cyber-capitalisme

L’ordinateur serait un outil d’émancipation. En se connectant à internet, les individus se mettraient à coopérer et à échanger de pair à pair. La société civile s’organiserait de manière horizontale pour abolir les hiérarchies et dépasser l’État. L’économie deviendrait « collaborative », « participative », « distribuée ». Les machines travailleraient à notre place et nous permettraient de sortir du salariat… Ces lieux communs retentissent un peu partout ces derniers temps. Mais derrière se cache une réalité tout autre : l’accélération du libéralisme, de la précarisation et de la marchandisation, la soumission à la technologie. Dans ce cyber-capitalisme, le réseau informatique ambitionne de devenir LE marché universel qui absorberait toutes les activités humaines.
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Désormais, la « collaboration » est partout valorisée. Dans les entreprises, il est de rigueur de ne plus qualifier un employé de « subordonné » mais de « collaborateur ». À bas l’autorité, vive les organisations horizontales où les « pairs » coopèrent en réseau : les promesses d’une société « collaborative » extasient les managers libéraux comme les gogos technophiles.

Ce glissement sémantique est hautement révélateur du nouvel esprit du capitalisme : au travail, les échelons s’effacent, les contremaîtres disparaissent, la contrainte doit être intériorisée. Chacun est sommé d’être performant, créatif, réactif, mobile, dynamique, flexible. Pour avoir le privilège de « collaborer », il faut s’auto-évaluer, développer ses « compétence », s’adapter aux nouvelles technologies, faire preuve d’indépendance tout en étant capable de « communiquer » et de mener des « projets » en « équipes ». Alors que les collectifs se délitent et que la concurrence s’exacerbe, chaque individu est prié de s’auto-exploiter et de devenir l’entrepreneur de soi-même.
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Cette économie collaborative, où des individus rivés à des applications sur smartphones échangent en « pair à pair », est bien sûr plébiscitée par les libéraux. Pour eux, c’est une occasion de déréglementer des professions, de liquider ces « corporatismes » que M. Macron exècre, de tout soumettre davantage au règne de la concurrence.
Le think-tank Terra Nova voit dans la numérisation totale de la société et la destruction d’emplois qui s’ensuit une opportunité pour adapter les institutions, les entreprises, le droit, l’enseignement, pour « alléger » le code du travail et détricoter la protection sociale… Selon cette officine « progressiste », le « funeste destin des jeunes générations a des vertus libératrices » et pourrait pousser des bataillons entiers de travailleurs indépendants à créer leur micro-entreprise : « puisque les jeunes ont des raisons de croire qu’ils toucheront des pensions de retraites de misère, ils éprouvent beaucoup moins le besoin de cotiser dans le cadre d’un emploi stable ; puisqu’ils ne peuvent plus compter sur le système, autant, à leurs yeux, s’en affranchir et créer leur propre activité. »
Grandes âmes, ces socialistes proposent tout de même de mettre en place une assurance pour aider le jeune à joindre les deux bouts entre ses activités intermittentes.
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La sphère marchande s’étend déjà à de nouveaux domaines, jusque-là épargnés, et les rapports sociaux deviennent toujours plus utilitaristes. Plutôt que de prêter bêtement un outil à votre voisin, louez-le sur un site. Plutôt que de prendre cet auto-stoppeur sans le sou, vendez une place sur un site pour rentabiliser votre voyage en voiture. Plutôt que de garder ces cadeaux par respect pour celui qui vous les a offerts, revendez-les immédiatement sur un site. Bien sûr à chaque fois, l’entreprise du numérique qui vous met en contact avec le client prélève sa dîme. Mais au final, tous les collaborateurs sont contents : le consommateur-roi qui veut avoir accès à tout, tout de suite et à des prix bas, le précaire qui s’assure un petit complément de revenu, Uber, Blablacar, Airbnb ou Priceminister dont la prospérité est assurée.
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Les technophiles persuadés que la technologie est libératrice, que grâce à internet émergera un modèle d’organisation horizontale, ouverte, transparente, sans hiérarchie, débarrassée du salariat, servent parfaitement les entreprises de la Silicon Valley, qui œuvrent à ce que l’humanité entière finisse absorbée par l’écran total et à ce que le monde soit reconfiguré selon leurs intérêts. Le projet politique de Mme Thatcher triomphe : « la société n’existe pas », selon sa célèbre formule libérale. Elle n’est qu’un agrégat d’atomes, excluant toute idée de corps social.

Résumons-nous : le cyber-capitalisme nous rend toujours plus dépendants à un gigantesque système technique et aux quelques multinationales qui contrôlent internet ; nous perdons toujours plus d’autonomie, incapables de répondre à nos besoins de base sans passer commande sur une plateforme numérique, incapable de vivre sans prothèse informatiques ; notre existence est toujours plus rationalisée, gérée par des algorithmes ; la marchandisation des rapports sociaux s’intensifie ; la précarité et l’anomie s’accélèrent ; l’utilitarisme et le calcul envahissent des relations qui se font moins désintéressées, spontanées et qui passent par l’intermédiaire d’un écran ; le spectacle est toujours plus total.
Au lieu de collaborer à ce totalitarisme marchand et technologique, peut-être serait-il temps de résister.

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance de décembre 2015.

L’intensité énergétique de l’économie

L’innovation technique est devenue la principale piste de sortie de crise, qui permettrait de retrouver le chemin de la croissance, telle que mesurée par le PIB. Les immenses progrès réalisés notamment en matière de technologies de l’information font espérer que, bien utilisées, ils permettront une croissance découplée de l’usage des matières premières, et en premier lieu des énergies fossiles.
Cet espoir est probablement vain. Une courbe permet de s’en rendre compte : celle de l’évolution de la quantité d’énergie pour créer de la « richesse », mesurée en dollar de PIB mondial.
On appelle ce ratio l’intensité énergétique de l’économie (ou du PIB), et c’est un bon indicateur de l’efficacité de notre économie mondialisée. Mais il ne s’améliore que très lentement, de l’ordre de 0,7 % par an depuis 40 ans, et, pire, ce taux ne s’améliore plus depuis quelques années.
L’activité économique requiert toujours autant d’énergie, et aucun signe ne montre que les choses s’améliorent. Certes un pays peut faire mieux, par exemple en externalisant sa production industrielle, mais ça ne change rien au total, car l’énergie se retrouve incorporée dans les biens importés.

Cette évolution va à l’inverse de ce que souhaitent les chantres de la « croissance verte » et autre « troisième révolution industrielle », et renforce les analyses des rares économistes pour qui l’énergie est le vrai moteur de la transformation du monde.
[…]
Plusieurs causes expliquent selon moi cette stagnation de l’amélioration de l’efficacité de l’économie mondiale. Citons l’effet rebond (par exemple les voitures sont plus efficaces, mais deviennent plus lourdes et plus nombreuses), le fait qu’il faille de plus en plus d’énergie pour extraire les matières premières et produire de l’énergie, les rendements décroissants de la recherche (de plus en plus d’argent est investi, et pourtant le rythme des innovations baisse), le libéralisme économique (qui cherche à améliorer la rentabilité financière, et non énergétique), l’inertie sociétale (accepter de payer plus cher, ou de changer d’activité…), le montant et l’orientation des investissements (de plus en plus vers le court terme), et le cannibalisme énergétique (il faut de l’énergie pour développer les énergies « renouvelables » et améliorer l’efficacité énergétique).
Certes des politiques publiques pourraient améliorer les choses, comme soutenir la rénovation des logements, mais elles ont leurs limites, et globalement on ne voit aucune raison pour que le découplage s’améliore fortement.
Des économistes « classiques » commencent à s’inquiéter de ce qu’ils appellent une « stagnation séculaire », et à douter du rôle du progrès technique. Ils constatent que la « nouvelle économie », celle de Amazon, AirBnB ou Uber, détruit des emplois et crée bien peu de croissance au total.

Extraits d’un article de Thierry Caminel dans le journal La Décroissance de novembre 2015.

Croissance verte

« En fait cette grande vague d’innovations qui a permis de faire la révolution industrielle, elle est peut-être à notre porte, elle s’appelle la révolution verte. Elle a l’idée que l’on peut découpler la croissance économique de la consommation d’énergie, de la consommation de ressources naturelles, qu’on peut faire de la croissance sélective » […]

Mais Laurence Tubiana n’y croit pas non plus, à ses salades de croissance verte. Une éminente diplomate comme elle, qui parcourt la planète de réunions climatiques en réunions climatiques, qui a lu des milliers de pages de rapports, de graphiques, de chiffres et de modélisations détaillant la dévastation du monde, le sait très bien : le découplage n’a pas eu lieu.
Nous n’avons jamais brûlé autant d’énergies que ces dernières années. La moitié des émissions totales de dioxyde de carbone émises depuis les débuts de l’ère industrielle l’ont été… depuis 1988. Le dérèglement climatique et la destruction des écosystèmes s’emballent. Bref, toutes les négociations internationales sur le climat qui se sont multipliées depuis 1992, tous ces sommets qui martèlent la ligne de plomb « croyez dans le développement durable, dans la croissance verte, bas-carbone, poursuivons l’expansion, grâce au progrès technologique nous pourrons produire et consommer toujours plus en prélevant moins de ressources », n’ont servi qu’à une chose : nous enfoncer à vitesse grand V dans une voie sans issue.
[…]
On ne s’en sortira pas tant qu’on abandonnera pas l’idéologie du progrès, tant qu’on ne s’en prendra pas à la dynamique du capitalisme, au fétichisme de la marchandise, à la puissance du système technicien, tant qu’on ne réduira pas radicalement notre prédation en optant pour la décroissance.

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance d’octobre 2015.

La religion du progrès

Pour comprendre les caractéristiques de la religion du progrès, il faut d’abord rappeler les circonstances qui lui ont donné vie. Au cours des XVIIIe et XIXe siècles, un grand nombre de personnes d’Europe et de la diaspora européenne ont jugé qu’ils ne pouvaient plus croire en la foi chrétienne de leurs ancêtres, mais ils ressentaient toujours les besoins émotionnels que satisfait le christianisme. La culture est aussi sujette à la loi de l’offre et de la demande que l’économie, et par conséquent la recherche d’un substitut au christianisme a rapidement conduit à la naissance de plusieurs religions singulières, comme le nationalisme, le marxisme et la religion du progrès.

Ce que cela implique, bien entendu, c’est qu’il existe une étroite correspondance entre la foi en Jésus Christ et la foi dans le progrès, et les proximités sont en fait très profondes. Pour celui qui croit vraiment en la religion du progrès, le progrès est omnipotent, omniscient, totalement bénéfique, et son triomphe final est certain ; la confiance aveugle dans le progrès est la plus haute des vertus, et émettre un doute sur la puissance, la sagesse et la bonté du progrès est le plus terrible des péchés. La foi dans le progrès remplit les mêmes besoins affectifs que le christianisme satisfaisait jadis.
Et si quelqu’un suggérait à un dévot du progrès que sa divinité de substitution n’était pas une loi toute-puissante de la nature mais seulement une condition historique temporaire, il obtiendrait exactement la même réponse que s’il essayait de dire à un paysan du moyen-Âge que Dieu, ses saints et ses anges ne se trouvaient pas dans le ciel.
[…]
Si cette foi dans le progrès est aussi fortement inculquée par les institutions du pouvoir politique et économique, et leurs prostituées dans les médias de masse, c’est que cette croyance en un progrès linéaire et éternel désamorce toute interrogation sur le sens de nos sociétés, la finalité de nos existences, la direction que nous prenons collectivement : entre autres questionnements, qui profite de cette marche en avant ? Qui en paie les pots cassés ? Et est-ce que notre destination est vraiment un lieu où une personne saine d’esprit voudrait aller ?

Extraits des réponses de John Michael Greer aux questions qui lui sont posées par les journalistes du journal La Décroissance (La décroissance de septembre 2015).

La croissance économique pour qui ?

Que l’économie croisse indéfiniment, en même temps que la population, cela semble être un principe de sens commun. Mais ce ne l’est pas. Beaucoup de choses doivent grandir jusqu’à atteindre leur taille optimale : les plantes, les animaux, les personnes. Quand quelqu’un atteint sa taille normale et qu’une partie de son corps continue de grandir, nous appelons cette protubérance un cancer. Une bonne partie de ce qui s’accroît quand l’économie progresse est un cancer social. Sont en augmentation la spéculation, la production irrationnelle et destructive, la corruption et le gaspillage, au détriment de ce qui est nécessaire d’améliorer : la justice sociale, le bien-être des majorités. La croissance économique produit le contraire de ce qu’elle promet. Elle n’implique pas plus de bien-être ni d’emploi pour les majorités, ni une meilleure efficacité dans l’utilisation des ressources. Au contraire : elle génère misère, inefficacité et injustice. Continuer de proposer un important taux de croissance comme projet de société relève de la pure stupidité. Il faut l’attribuer à l’ignorance béate ou au cynisme, ou à une combinaison des deux.

Concentrer l’effort social sur la croissance économique dissimule le but réellement poursuivi : plus d’opulence pour quelques-uns, au prix de la misère générale et de la destruction du patrimoine naturel. C’est une conséquence logique, car cette obsession d’économiste ne fait rien d’autre qu’appliquer à l’ensemble de la société l’exigence stricte du capital : un capital qui ne croît pas, meurt ; sa croissance doit donc être infinie. Cultiver cette obsession pour la croissance revient donc à signer un chèque en blanc aux maîtres du marché ou à l’État, pour que leur objectif d’accumulation du capital se fasse au nom d’un bien-être général qui n’arrive jamais et qui, par cette voie-là, n’arrivera jamais.

Extrait d’un article de Gustavo Esteva Figueroa dans le journal La Décroissance de juillet-août 2015.

Le pape François appelle à la décroissance

Stupeur et tremblements dans les rédactions : « le pape François appelle à la décroissance ». L’encyclique Laudato si a ouvert une brèche. Alors que tous ont tellement rêvé de voir ce satané mot de décroissance enterré, voilà le pape en personne qui le sort de sa mitre ! L’encyclique l’affirme clairement : l’heure est venue d’accepter une certaine décroissance dans quelques parties du monde, mettant à disposition des ressources une saine croissance en d’autres parties.
Le pape dénonce l’idée d’une croissance infinie ou illimitée qui a enthousiasmé beaucoup d’économistes, de financiers et de technologues. Contre le mensonge de la disponibilité infinie des biens de la planète, qui conduit à la « presser » jusqu’aux limites et même au-delà des limites, François exhorte à en finir aujourd’hui avec le mythe moderne du progrès matériel sans limite. Il s’attaque à l’imposture de la croissance verte et appelle à redéfinir le progrès : La qualité réelle de vie des personnes diminue souvent – à cause de la détérioration de l’environnement, de la mauvaise qualité des produits alimentaires eux-mêmes ou de l’épuisement de certaines ressources – dans un contexte de croissance économique. Dans ce cadre, le discours de la croissance durable devient souvent un moyen de distraction et de justification qui enferme les valeurs du discours écologique dans la logique des finances et de la technocratie ; la responsabilité sociale et environnementale des entreprises se réduit d’ordinaire à une série d’actions de marketing et d’image. Diable !

L’état des lieux dressé par ce texte est sans ambiguités. Oui, la croissance est destructrice. Elle dévaste les écosystèmes, ravage les paysages, réchauffe le climat, intoxique les corps et transforme le paradis terrestre en un immense dépotoir, bref en enfer…

La pape met en cause la culture du déchet, qui affecte aussi bien les personnes exclues que les choses, vite transformées en ordures. La nature comme l’homme sont réduits en ressources à exploiter, broyés pour le saint profit.
Mais ce n’est pas que le patrimoine naturel qui est menacé, c’est aussi la diversité des peuples et des terroirs, leurs histoires et leurs particularismes. La croissance économique tend à produire des automatismes et à homogénéiser. […] La vision consumériste de l’être humain, encouragée par les engrenages de l’économie mondialisée actuelle, tend à homogénéiser les cultures et à affaiblir l’immense variété culturelle, qui est un trésor de l’humanité.
La société de consommation est une société de mutilation, où les individus unidimensionnels sont réduits à un statut d’engrenage au service d’une méga-machine dévorante. Le consumérisme obsessif est le reflet subjectif du paradigme techno-économique. Cette existence conditionnée de producteur-consommateur est sans profondeur, sans intériorité, aliénante : Plus le cœur de la personne est vide, plus elle a besoin d’objets à acheter, à posséder et à consommer.

Pour sauvegarder notre maison commune, le pape François appelle donc à reprendre la main sur la technocratie qui nous dirige. Contrairement à ceux qui affirment que les problèmes écologiques seront résolus simplement grâce à de nouvelles applications techniques, sans considérations éthiques ni changements de fond, l’encyclique prône une profonde réorganisation des rapports sociaux, à une transformation des styles de vie, des modèles de production et de consommation, des structures du pouvoir, à une remise en cause de l’appropriation privée.
Son écologie, ce n’est pas une simple lecture biologique et mathématique du monde, mais une recherche philosophique et anthropologique sur l’essence de l’humain, le sens de l’existence. Car la crise écologique est un appel à une profonde conversion intérieure, incarnée dans le quotidien, vécue avec joie et authenticité, créativité et dignité, qui remet en cause le sentiment de toute-puissance, la dynamique de la domination et de la simple accumulation de plaisirs, qui valorise la bonté, l’humilité contre le gaspillage et l’avidité, qui nécessite d’avoir recours aux diverses richesses culturelles des peuples, à l’art et à la poésie, à la vie intérieure et à la spiritualité.

Extraits d’un article de Vincent Cheynet et Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance de juillet-août 2015.

La classe moyenne soutient les riches

Si les sociétés capitalistes n’ont cessé, durant toute leur histoire, non seulement de tolérer mais même d’organiser rationnellement le sacrifice des pauvres à la prospérité des riches, ce n’est pas en vertu de méthodes dictatoriales de gouvernement, du moins en occident où, du XVIIIe siècle à nos jours on a vu se généraliser progressivement une forme de régime dite « démocratique », qui doit cette appellation au fait que la plus grande partie des citoyens y est régulièrement convoquée pour ratifier dans les urnes la dépossession économique et politique dont elle est la victime au bénéfice des nantis.
(…)
L’imposture démocratique qui fait désormais partie des conditions de félicité relative du système n’est pas tant le fait de la bourgeoisie du capital industriel, commercial et financier que de la petite bourgeoisie du capital culturel avec à sa remorque le reste des classes moyennes à qui elle sert de mentor.
Les grands capitalistes n’éprouvent aucun état d’âme à justifier l’existence du système qui les a enrichis au-delà de toute décence. Ils reprendraient tous volontiers le mot connu de l’archimilliardaire Warren Buffett : « C’est la guerre des classes, et cette guerre, c’est ma classe qui est en train de la gagner. »
On peut penser d’une telle déclaration qu’elle est cynique et impitoyable. Mais du moins est-elle claire, franche et logique. J.K. Galbraith justement a fort bien résumé les différents alibis idéologiques que les puissants ont pu s’inventer pour accepter sereinement, en toute bonne conscience, l’iniquité d’un système reposant sur la légalisation du crime et la glorification des criminels.

L’imposture est bien plutôt le propre de nos classes moyennes, dont les membres, du fait de leur bâtardise sociale, lévitent dans l’espace amorphe qui sépare le pôle bourgeois dominant et le pôle populaire dominé de la structure des classes.
À l’exception d’une petite minorité qui, plus lucide et plus généreuse que la moyenne, décide à chaque génération de prendre le parti des classes populaires, la grande majorité des autres – ceux qui consciemment ou non, ont déjà pris leur parti d’un monde capitaliste dual – se cantonnent dans l’exercice de funambulisme politique et moral que leur dicte leur double et contradictoire pesanteur : celle-ci les tire tantôt vers la « droite » (républicaine ou extrême), tantôt vers la « gauche » (rose ou verte), selon la force relative de leurs intérêts matériels et symboliques, mais en tout cas la tête la première dans le marécage de la niaiserie intellectuelle et de veulerie morale où pataugent les petites-bourgeoisies américanisées, toujours disposées à étriller et châtier les classes populaires et à singer les « élites » ou les « pipoles ».

Dans la conjoncture actuelle, l’art d’ignorer les pauvres se manifeste particulièrement dans l’indifférence de plomb que nos classes moyennes et les gouvernements qu’elles soutiennent, opposent au sort des milliers de migrants désespérés qui viennent faire naufrage dans cette méditerranée joyeusement sillonnée par nos bateaux de plaisance et de croisière.
La formidable inertie politique et sociale des pays européens en matière d’aide aux pays pauvres qu’ils ont pourtant pillés, saignés et asphyxiés, et pis encore, la détestable obsession sécuritaire qui déguise désormais leur haine et leur peur des pauvres, en lutte contre un « terrorisme », toujours islamiste, jamais capitaliste, voilà qui devrait inquiéter nos classes moyennes si sourcilleuses en matière de droits de l’Homme mais si insouciantes des droits des pauvres.

Extraits d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance de juillet-août 2015.

La publicité, bras armé de la société de consommation

Pendant que des résistants armés d’un pot de peinture sont poursuivis en justice, la pub, cette lessiveuse de cerveaux, devient de plus en plus intrusive, agressive, oppressante. Faut-il rappeler à quoi sert ce bras armé de la société de consommation ? À entretenir le culte de l’envie, créer sans cesse de nouveaux besoins, fabriquer du rêve, imposer la jouissance sans entrave par « un grand lessivage de la conscience collective », conformer aux marques, faire acheter, acheter et encore acheter. Ce n’est pas nous qui le disons, mais Jacques Séguéla lui-même, le plus célèbre publicitaire de France, « fomentateur d’imaginaire » qui a pénétré nos consciences :

« La publicité en un demi-siècle a tout envahi, nos télés et nos journaux, nos rues et nos routes, nos stades et nos théâtres. Désormais pas un pas sans pub. Maîtres d’école de nos enfants, ils passent huit cents heures face à leur professeur et mille devant leur petit écran, fascinés par nos spots, elle est aussi maître à vivre. Comme il est des maîtres à penser. Elle influence nos comportements ou plutôt elle les surprend pour mieux les amplifier.
Meilleure à zoomer sur l’humeur du temps qu’à réinventer le monde, elle crée les modes de vie avec une telle force de persuasion qu’elle nous modèle sans le vouloir, sans le savoir.
Désormais, on peut la craindre ou la mépriser, qu’importe, elle s’est imposée, clef du système de consommation, indispensable à toute survie économique. » (Jacques Séguéla, Pub story. L’histoire mondiale de la publicité en 65 campagnes.)

Lui, le missionnaire qui s’est toujours efforcé de « convertir les foules au Coca-Cola », de « fabriquer de l’imaginaire à la chaîne », selon lequel une affiche publicitaire « n’a pas le temps de séduire, elle doit violer », pour mieux « laisser des traces » dans les têtes des passants, lui agit dans l’impunité la plus totale et est même consulté sur tout et n’importe quoi dans les médias.
L’oracle Séguéla et toutes les cohortes de violeurs-publicitaires peuvent mener librement leur campagne d’endoctrinement au service de l’engloutissement des marchandises et de la croissance, ils ne sont jamais poursuivis. Et si la justice se préoccupait de santé publique ? Alors ce ne serait pas ceux qui luttent contre la publicité qui se trouveraient sur le banc des accusés, mais ceux qui la font. Pour viol des imaginaires en bande organisée et flagrant délit de lobotomie.

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance de juin 2015.

Pétition contre la publicité à l’école

Les grandes entreprises vont sauver la planète…

Sous couvert d’écologie, des grandes entreprises (Bolloré, Euro RSCG, Havas, Carrefour, Hase, etc.) financent l’association de Madame Maud Fontenoy, la “Maud Fontenoy Foundation”. Les thèses de Madame Maud Fontenoy trouvent un large écho dans les grands médias : soutien du nucléaire, du gaz de schiste, des OGM ou de la croissance. Ces thèses vont directement à l’encontre de tout ce qui a été depuis toujours défendu par les écologistes. Madame Maud Fontenoy revendique elle-même « un message différent sur l’écologie » (France 2, 3-4-2015). L’un de ses livres, on ne peut plus clairement intitulé Ras-le-bol des écolos, a été qualifié de « manifeste éco-capitaliste » par l’association Action Critique Médias (Acrimed, 3-3-2014). Des personnalités médiatiques de sensibilités diverses telles que Natacha Polony, Aymeric Caron ou encore le journaliste écologiste Hervé Kempf, ont dénoncé publiquement ce qu’ils considèrent comme une imposture (France 2, 12-4-2014, Reporterre, 26-3-2015). En effet, le discours développé par Madame Maud Fontenoy vise à cautionner l’idée selon laquelle l’idéologie productiviste et consumériste et la protection de la nature seraient compatibles. On comprend tout l’intérêt de grandes entreprises à financer une telle vision de l’écologie.

Derrière un discours présenté comme « non idéologique », « non partisan », Madame Maud Fontenoy professe son idéologie libérale. Elle est une proche de l’UMP dont elle a été candidate aux élections régionales en Île-de-France derrière Jean-François Copé. Elle fut ensuite un ardent soutien de la dernière campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy.

Les grandes entreprises font leur publicité à l’école…

Aujourd’hui, avec ses « kits pédagogiques », c’est à l’intérieur même de l’éducation nationale que s’immisce insidieusement la “Maud Fontenoy Foundation”. Ces tentatives d’infiltration des établissement scolaires par des grandes entreprises, par l’intermédiaire de fondations, ne sont pas nouvelles. Des associations de protection de l’enfance ou de lutte contre la publicité les dénoncent depuis longtemps. Nous vous rappelons que dès 1936 l’Assemblée nationale a proclamé l’interdiction absolue de toute publicité à l’école. Ce principe protecteur de l’enfance a été sans cesse réaffirmé, témoignant ainsi de l’existence d’un véritable consensus national sur cette question. Nous vous rappelons le devoir de neutralité de l’école. La “Maud Fontenoy Foundation” et ses sponsors n’y font pas exception. Ils n’ont rien à faire dans les établissements scolaires. Nous vous demandons leur exclusion immédiate des écoles, collèges et lycées.

Pétition lancée par le journal La Décroissance en mai 2015.

Lutter contre l’atomisation de la société

La société ça n’existe pas disait Margaret Thatcher. Pour le libéral économique (de droite) et le libéral culturel (de gauche), la société est constituée d’un simple agrégat d’individualités. Tout ce qui fait sens commun est compris comme une entrave insupportable à sa liberté. Il doit être déconstruit pour maximiser les intérêts de chacun. Il ne s’agit plus de trouver un équilibre entre le je et le nous, mais de faire triompher le premier du second. L’autre n’est plus mon prochain sans qui je ne peux vivre, mais un concurrent contre lequel je suis en compétition. L’engagement cède la place au contrat. Résultat : chacun s’isole, la société s’atomise, se brutalise et se déshumanise. Le numérique vient démultiplier ce phénomène. C’est aussi cela la société de croissance, de l’illimité, où on communique sans se parler. Comment renverser la vapeur, aller vers le moins de biens, plus de liens ?

Michel Onfray : (…) Vouloir revivifier l’espace public, stimuler l’entraide, cela conduit à remettre radicalement en cause le mode de développement des pays riches, l’organisation du travail et le développement de la précarité, l’hyper-mobilité, le développement technologique, l’urbanisme, l’aménagement du territoire, la grande distribution… C’est une révolution douce qui ne doit pas attendre la solution des hommes politiques ou des experts, mais des actions citoyennes concertées. Je crois beaucoup plus au pouvoir des consommateurs qu’à celui des gens de partis. La grande distribution n’a pas peur de Le Pen, de Mélenchon ou du PCF, mais elle a peur du consommateur qui se mettrait en tête de boycotter tel ou tel produit, telle ou telle grande surface car ses actions tomberaient immédiatement en bourse. Et il n’y a que ça qui lui fasse peur. Je ne cesse de répéter La Boétie : Soyez résolus de ne plus servir, et vous voilà libres.

Marie-France Hirigoyen : (…) Aujourd’hui on voit apparaître des façons de travailler différentes. Je vois de plus en plus de jeunes ou de vieux, mis de coté dans le monde de l’entreprise hyper performant, qui ont envie de travailler en coopération, en se mettant ensemble pour échanger leur savoir. L’idée n’est pas d’amasser plus d’argent, de biens, mais de travailler à un rythme qui convient, pour faire des activités qui ont du sens, avec du lien réel. Au niveau individuel, des personnes réagissent et veulent se réapproprier leur vie. Il y a une demande très forte de ralentir, de récupérer un rythme qui permet de nouer des relations et de partager, d’aller vers quelque chose qui a du sens, plutôt que de conforter un système capitaliste qui s’emballe et qui va peut-être finir par exploser.

Dominique Barbier : (…) Il y aurait des solutions pour résister à l’atomisation, mais il faut reconnaître que le temps presse ! Je suis par exemple favorable à un travail civique obligatoire pour que chaque citoyen donne de lui, physiquement, à la cité. Si chacun devait cette gabelle à la cité, cela créerait une communauté de liens et renforcerait la fidélité, l’engagement à l’égard d’autrui et le respect de nos murs, qui est aussi respect de soi ! Une autre priorité, serait de supprimer la possibilité pour les banques de profit de se réalimenter via l’État ou leurs clients. Si elles prennent des risques, elles les assument. (…)
Il y a trop d’État, dans notre France jacobine ! Cet excès d’État, fait que nous avons tendance à dire il n’y a qu’à, il faut qu’on et à ne pas chercher des solutions à notre échelle. L’échelon d’une province est intéressant. On pourrait récupérer l’argent, fixer une limite territoriale d’utilisation de la monnaie, qui servirait directement à ceux qui produisent les richesses. Ces mesures auraient une incidence immédiate : c’est la fin de la banque classique, des politiciens classiques, de la puissance de l’argent qui nivelle tout.

Extraits d’un article du journal La Décroissance d’avril 2015.