Territoire

Territoire et capitalisme globalisé

Pour ce capitalisme globalisé tout territoire est équivalent, c’est dire combien il lui est indifférent. Le lieu n’est qu’un support technique sur lequel on branche une gare TGV, un aéroport,
un centre commercial, des logements standardisés, des services, des entreprises, des labos de recherche, etc.
Cette configuration ne correspond plus à ses attentes ?, il débranche et délocalise ses activités. Les dirigeants n’entretiennent aucun lien avec le territoire, contrairement à ce qui se passait avec le capitalisme paternaliste du siècle dernier qui s’évertuait à s’enraciner dans le local, gagnant la municipalité, tissant un réseau clientéliste, assurant am; travailleurs –
quil fallait discipliner – un logement. un jardin et des loisirs contrôlés…
Les dirigeants actuels partent le week-end à Prague, Amsterdam, Londres ou Berlin et rêvent déjà de leur futur poste à Dubai ou Shanghai…

Les gilets jaunes, si l’on peut regrouper sous cette appellation une telle diversité d’opinions et de revendications, pointent l’éloignement entre leur logement et leur travail. les obligeant à des navettes quotidiennes en automobile, d’où une facture « essence » importante. Ce qu’ils condamnent c’est bel et bien « la banlieue totale » que Bernard Charbonneau dénonçait déjà en 1972 !
La haute administration d’État, sous couvert d’américanisation/modernisation de la France sous de Gaulle et avec la complicité, de fait, du Parti communiste français (PCF) et de la Confédération générale du travail (CGT) a déménagé le territoire, démantelé un réseau ferré finement maillé, tracé d’imposantes autoroutes à péage, zoné les activités, dont le commerce, offert sur un plateau aux multinationales de la distribution.

Le centre commercial

Ne l’oublions pas, le centre commercial (remarque personnelle : lire Europacity) a assassiné la ville, toutes les villes, en les décentrant, en développant la périphérie au détriment de leur ancien centre et en imposant, comme nouveau cœur de ville, ces vastes parkings sur lesquels sont posés, sans aucune aménité ni beauté, des boîtes à consommation !
Je me méfie beaucoup de cette caractérisation de « périurbanisation » pour des territoires et des populations qui n’ont aucune unité, ni sociologique, ni électorale, ni culturelle. Ce sont des non-villes et des non-campagnes imbriquées tant bien que mal entre elles avec une population qui n’avait guère le choix de son installation, sa seule consolation étant le « rêve pavillonnaire », devenu une farandole de maisons sans grâce. Réactiver les bourgs et les villages, soit désertés soit transformés en dortoirs, devient un impératif politique.

Devoir de ville

En cela, je ne parle pas seulement de « droit à l’urbain », en élargissant le périmètre du « droit à la ville » d’Henri Lefebvre, mais en réclamant un « devoir de ville », de la même manière que Bernard Charbonneau expliquait que la liberté n’était pas un droit mais un devoir ! Le « devoir » de faire ville, consiste à refuser l’éparpillement des habitations, des lieux de production et des services et de les rassembler dans des unités territoriales bio-urbaines qui exalteraient les qualités des villes, à savoir l’urbanité, la diversité et l’altérité.
Cela signifie à l’échelle mondiale la décroissance des mégalopoles et pour la France, dont certains territoires frontaliers sont à cheval avec d’autres États (Pays basque, Catalogne…), la
mise en place de « biorégions urbaines », décidées par les habitants et non pas décrétées d’en haut, qui inventent une nouvelle démocratie locale directe, assurent une production décentralisée d’énergie, recherchent l’autonomie alimentaire, n’opposent plus nature et culture, ville et campagne, etc.

Extrait d’un entretien de Thierry Paquot dans le journal La Décroissance de mars 2019.

Décroissance, post-croissance…

Il y a quarante-sept ans, le rapport Les Limites à la croissance, commandité par le Club de Rome et préparé par un collectif de scientifiques du MIT, a fait sensation en affirmant que le système planétaire risquait de s’effondrer sous la pression de la croissance démographique et industrielle.
Selon ce rapport, qui s’appuyait sur un modèle mathématique du monde, la seule échappatoire possible était que l’humanité décide de stabiliser sa population et sa production, tout en recourant de manière raisonnable à la technologie, afin de réduire au maximum la pollution et la pression sur les ressources générées par les activités humaines.
Le rapport ne précisait pas par quels moyens la société globale (pour autant qu’elle existe) pouvait mettre fin à la croissance. Il ne réfléchissait que très peu au type de société qu’il convenait de construire, et pas plus aux valeurs à promouvoir dans une telle perspective. Il s’agissait en réalité de porter un message simple à une audience très large, avec la caution d’un modèle scientifique : « si on continue comme ça, on va droit dans le mur ».

Au fil des années qui ont suivi sa publication, les hypothèses et les conclusions du rapport ont été décortiquées, discutées et critiquées par de très nombreuses institutions et personnalités, dont William Nordhaus, récompensé en 2018 par le prix de la Banque de Suède en économie et connu pour avoir « démontré », sur la base d’un modèle économique du climat, qu’il convenait de ne pas prendre de mesures trop rapides ou trop ambitieuses pour réduire les émissions, parce que cela n’aurait pas été optimal en termes économiques.

Le point commun de ces approches critiques : dénoncer le caractère « simpliste » du message du rapport et chercher des modalités de conciliation entre d’une part la poursuite du modèle de « développement » industriel, d’autre part la sauvegarde d’un environnement propice à une vie humaine de qualité à grande échelle.

Sur leur lit ont émergé des modèles tels que la « croissance organique » ou le développement durable. La construction de ces modèles était motivée par un attachement idéologique fort à la croissance, et s’appuyait souvent sur des hypothèses discutables, notamment concernant la possibilité de résoudre les problèmes environnementaux par la technologie.
Presque un demi-siècle plus tard, et en dépit de très nombreuses alertes, de la constitution de structures d’expertise internationale comme le GIEC, et de l’organisation de sommets globaux destinés à contenir le dérèglement climatique et l’érosion de la biodiversité, les voyants sont au rouge.
L’un après l’autre, les rapports sur l’état des écosystèmes revoient la gravité de la situation à la hausse, et la perspective d’un effondrement civilisationnel devient plus que plausible.

Il semble donc que ces modèles, bien loin d’avoir permis de réorienter la trajectoire de l’humanité, ont conduit à une fuite en avant, qui rend la situation plus grave encore. Il ne s’agit pas aujourd’hui de trouver un nouveau concept pour s’échapper une nouvelle fois de la réalité physique du monde, et de se bercer d’illusions sur la possibilité de trouver des technologies miraculeuses pour réparer nos dégâts, mais d’assumer enfin sérieusement les limites auxquelles nous sommes soumis.
Le concept de décroissance, s’il n’est pas propice à susciter le rêve, et ne doit pas à mon sens constituer le cœur d’une vision de société (je crois davantage à des valeurs telles que le lien social, l’égalité, ou le « bien-vivre »), a le mérite d’énoncer avec clarté l’indispensable changement de cap à opérer pour sauver la possibilité même d’un avenir.

Extrait d’un article d’Élodie Vieille Blanchard dans le journal La Décroissance de janvier 2019.

éolien

Désormais, l’éolien est entré dans l’ère du gigantisme : les constructeurs – souvent d’anciens producteurs d’électricité au moyen du charbon – multiplient les annonces et les projets grandioses. La filiale du groupe américain General Electric dédiée aux énergies renouvelables a ainsi annoncé un investissement de 400 millions de dollars pour construire Haliade-X, une nouvelle turbine éolienne offshore de 260 m de haut censée produire 45 % d°énergie de plus que les installations actuelles.

Ce monstre sera composé d’un rotor de 2,20 m pour une envergure totale de 38 000 m2. Ses promoteurs assurent qu’elle pourra produire 67 GWh d’électricité par an, soit la consommation de 16 000 foyers.

Les groupes industriels investissent dans ce secteur à forte croissance, ils y importent leur quête du profit, leur imaginaire productiviste, leur obsession pour le gigantisme dont on connaît pourtant les limites. Au nom des quelques centaines d’emplois promis et des annonces mensongères sur « l’énergie propre », le gouvernement et la presse relaient et soutiennent ces projets, convaincus d’avoir trouve la solution à l’effondrement environnemental.

Mais le coût écologique et énergétique de ces géants des airs est loin d’être négligeable : pour construire et installer ces éoliennes à la durée de vie limitée il faut par exemple 1 500 tonnes de béton enterré, mais aussi de nombreux métaux plus ou moins rares, dont l’extraction est polluante, et des batteries pour stocker l’énergie.

La multiplication des projets conduit à une spéculation débridée, à des gabegies financières, à une artificialisation des terres absurde.
L’aspect « propre » et « durable » du photovoltaïque comme des grandes fermes d’éoliennes peut être contesté au regard des déchets qu’ils produisent et de leur demande en métaux.
Si les énergies dites renouvelables ont acquis une place importante dans les politiques européennes, tout se passe comme si le secteur de l’électricité et les grandes multinationales tentaient de capter ces technologies ,pour les conformer à ses normes, tout en repoussant le modèle alternatif qu’elles véhiculaient initialement. Avec le changement d’échelle des grands projets renouvelables, le rêve d’autonomie et de relocalisation s’effondre.

L’essor et la promotion des énergies renouvelables s’apparente de plus en plus à un moyen de détourner l’attention des enjeux les plus urgents en faisant croire qu’il existerait des solutions techniques pour sortir de notre dépendance aux combustibles fossiles sans modifier radicalement nos modes de vie, nos systèmes économiques et nos imaginaires consuméristes.
Certaines des associations qui militent contre les projets d’éoliennes géantes en viennent d’ailleurs à promouvoir le nucléaire, perçu comme la seule alternative, cédant ainsi au mirage du « nucléaire propre » véhiculé par les ingénieurs d’EDF et du CEA. D’autres militants écologistes, comme ceux de l’Amassada ont bien saisi le piège et choisissent de remettre en cause le nucléaire comme l`éolien géant, deux modalités d’une même course à la puissance mortifère.

Il n’y a pas de solutions techniques miraculeuses et il faut cesser de croire que notre pouvoir d’achat pourra continuer de croître indéfiniment en consommant toujours plus d’énergie.
La promotion des énergies renouvelables doit s’accompagner d’une réduction des consommations, de leur relocalisation, au lieu de se fondre dans l’imaginaire de la puissance. Comme le montre toute l’histoire du capitalisme, sa force réside dans sa capacité à intégrer et absorber ses critiques : le problème n’est pas l`éolien en tant que tel mais l’éolien industriel.

Ivan Illich l’avait montré dans les années 1970 : c’est l’imaginaire de la puissance et du productivisme qui pose problème, c’est lui qui transforme le beau rêve d’une énergie alternative et propre en cauchemar de paysages saccagés et de techniques contrôlées par les lobbies et leurs intérêts financiers.

Extrait d’un article de Vincent Cheynet dans le journal La Décroissance de janvier 2019.

La place de l’automobile

Et évidemment, il ne faut pas croire une seule seconde ce gouvernement quand il jure mordicus de vouloir sauver la planète avec sa petite taxe : s’il se piquait d’écologie et voulait vraiment contester la place de l’automobile, il mettrait fin au déploiement des infrastructures routières (comme ce chantier Vinci du Grand contournement ouest de Strasbourg, qui se heurte toujours à une opposition exemplaire) et arrêterait de soutenir massivement l’industrie automobile.

Au contraire, Emmanuel Macron, l’homme qui a fait exploser la circulation des cars, qui conforte la circulation routière et qui « aime la voiture », comme il l’a rappelé lors d’une interview à Europe 1 (6 novembre 2018), ne cesse d’aider les producteurs de charrettes à moteur.
Début octobre, il invite les grands patrons de l’automobile à manger a l`Élysée, juste avant le salon de l’auto, pour leur vanter l’attractivité du pays et les prier d’investir en France. En réponse au mouvement des gilets jaunes, il augmente encore les primes à la « conversion » des automobile. Toute la collectivité subventionne l’achat de véhicules neufs et la mise au rebut de véhicules en état de marche.

Comme le disait Nicolas Sarkozy lors de la crise économique de 2008 « L’État est prêt à tout faire pour sauver l’industrie automobile ». Déjà en 1971, un rapport qui évoquait les nuisances engendrées par la circulation croissante des automobiles (bruit, pollution et épaves) appelait malgré tout à « soutenir la vente des voitures neuves pour le bien de la collectivité et pour éviter une tendance à la récession de l’industrie ».

On en est toujours là : d’un côté le gouvernement fait croire qu’il veut lutter contre la pollution automobile, de l’autre il soutient cette industrie automobile « symbole et moteur de la croissance capitaliste ».
Et Emmanuel Macron finit par affirmer, pour rassurer les automobilistes en colère, qu’il est hors de question « de nous déplacer moins » (discours du 27 novembre 2018).

Le système automobile

[…]
C’est cette énergie abondante offerte par les combustibles fossiles qui a permis le développement exponentiel de la civilisation industrielle et la croissance fulgurante de notre « niveau de vie ».
« Il existe une corrélation étroite entre la consommation d’énergie sous toutes ses formes et le revenu national », reconnaissaient les bureaucrates du Plan dans les années 1950.

Sans les importations massives de pétrole, la modernisation accélérée du pays n’aurait pas eu lieu : l’éradication des sociétés rurales, l’entrée dans l’ère de la surconsommation, l’éclatement des villes, le zonage, la prolifération de la banlieue du cauchemar pavillonnaire, le tourisme de masse et les embouteillages sur la « route des vacances », les Week-ends passés à 200 km de chez soi, les chassés-croisés quotidiens de la main-d’œuvre…

La société a été bouleversée par la massification de l’automobile, qui a transformé notre rapport au temps, à l’espace et les liens humains.
Le territoire a été réorganise par et pour ce monstre dévorant. Les technocrates des Ponts et chaussées ont dû réaliser un « schéma général d`aménagement de la France » pour adapter le pays « à l’augmentation intensive de la circulation routière » et multiplier les voies. Ce qui a à nouveau engendré une augmentation de la circulation…

Les déplacements quotidiens entre le domicile et le travail se sont allongés du fait de la périurbanisation. Les ménages y ont consacré une part croissante de leur budget, allant jusqu’à débourser davantage pour les transports que pour l’alimentation. […]

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance de décembre 2018.

Chine écologique

Face à ces défis énergétiques et écologiques, le pays s’engage dans d’énormes projets hydrauliques dont les dégâts s’annoncent terribles, sans parler des tensions avec les voisins comme le Vietnam qui pourraient être privés de leurs ressources. Dans les régions industrielles, les pollutions charbonnières sont telles qu’elles provoquent d’immenses problèmes sanitaires, stérilisent les terres agricoles et contraignent les autorités à déplacer les populations.

En trente ans, l’industrialisation et la modernisation agricole de la Chine ont ainsi contaminé 20 % des terres arables, soit 20 millions d’hectares, et 40 % des rivières. Trois cent millions de ruraux consommeraient de l’eau comportant des taux de métaux lourds dangereux pour la santé. La pollution atmosphérique est particulièrement dramatique, les pluies acides se multiplient et les maladies pulmonaires explosent, une situation qui pourrait être à l’origine de 1,6 million de morts chaque année, alors que les médias relaient régulièrement l’ampleur des smogs et le désarroi des populations face à un phénomène devenu incontrôlable.

Même le ministère de l’Environnement chinois admet l’ampleur du problème ; en 2013, après avoir ignoré la carte du journaliste Deug Fei, répertoriant les principaux sites pollués de Chine, il
publie une liste de villages contaminés où la proportion des personnes malades (notamment du cancer) était particulièrement alarmante. Ces « villages du cancer » officiels sont près de 450, tous situés dans les zones industrielles.

[…]

Face aux défis écologiques, la Chine devient le modèle d`une société autoritaire, le laboratoire d’une societé écologisée de force et par en haut, au moyen d’une surveillance algorithmique permanente des populations.
Il y a quelques mois, un long et passionnant article du journal britannique The Guardian révélait les terrifiants projets numériques des autorités chinoise. En quelques années, le pays s’est en
effet numérisé à une vitesse extraordinaire, et les projets de surveillance algorithmique se multiplient via notamment le projet de « crédit social » qui doit entrer en application à partir de 2020.
Pour résoudre les problèmes de corruption et les défis écologiques et sociaux, il s’agit d’attribuer des scores aux individus à partir de la collecte d’immenses quantités de données sur leurs choix et habitudes. Ces projets de crédit social sont pilotés par les autorités locales des grandes villes comme Shanghai et Hangzhou, ou par des entreprises comme le géant chinois du commerce en ligne Alibaba. Il s’agit de transformer la population en masse surveillée en permanence.

Certains y verront un excès proprement chinois qui ne saurait se réaliser dans nos démocraties libérales, mais la Chine est plutôt le laboratoire et le miroir de nos propres contradictions où se dessine déjà le futur de nos vies numériques.
À travers les « villes intelligentes » et les nombreux objets connectés qui déferlent aujourd’hui, ne pénétrons-nous pas aussi dans cette dictature soft qui se donne à voir sans fard en Chine ?
Le président Xi Jinping n’est pas seulement un président autoritaire tendant de plus en plus au pouvoir personnel – il a fait adopter au début de l’année une réforme des institutions qui lui permet de rester à vie – il est aussi l’incarnation des nouvelles élites qui mêlent l’héritage autoritaire du maoïsme à de nouvelles ambitions écologiques et high-tech.

[…]

Comme au temps de la révolution culturelle où le maoïsme séduisit une partie de l’opinion occidentale, ce mirage écologique chinois en fascine certains.
Mais il exerce des effets destructeurs en entretenant l’illusion que la réponse aux problèmes environnementaux ne saurait venir que d’un pouvoir autoritaire et fort, qu’il ne saurait y avoir d’autre voie que le gigantisme industriel et aménageur, la frénésie consumériste et la surveillance numérique intégrale.

La Chine devient un modèle pour les élites modernisatrices désireuses de profiter de la crise écologique globale pour renforcer leur pouvoir, pour tous les autres elle annonce l’apocalypse à venir.

Extraits d’un article de François Jarrige dans le journal La Décroissance de novembre 2018.

Tout le monde est pour l’écologie !

Tout le monde est, bien sûr, pour l’écologie. Il est rare de nos jours de trouver un parti politique ne revendiquant pas de l’être. La plupart des grands médias, presse, radio et télévision, ont une ou plusieurs rubriques sur la question. Il s’y mélange la défense de l’environnement, la biodiversité, le climat, l’alimentation. Si douze anti-spécistes menacent un boucher de le larder de rayons de vélos, cela fait les gros titres. Il existe autant d’associations, « ONG », sur l’écologie que de particularismes.

Cependant on ne peut que constater que nous brûlons toujours plus de combustibles fossiles, que nous jetons toujours plus de déchets et que la pollution de l’eau, de l’air et des sols augmente. Y a-t-il une réponse simple à cette contradiction ?

Non. Mais il y en a bien une dont, sans en mesurer exactement l’ampleur, on peut être certain qu’elle est une entrave pour se projeter dans une civilisation soutenable. On rappellera brièvement ici que cela signifie de diviser par un facteur significatif nos consommations et prélèvements de tout ce qui n’est pas renouvelable, ou de tout ce qui est destructeur de notre habitat. Ne soyons pas trop précis, sauf à s’engager dans des arguties sans fin sur la technicité d’une telle chose, alors qu’il s’agit d’abord d’accepter cela : demain, pour tous ceux qui prélèvent et consomment plus que la part moyenne à laquelle chaque être humain peut prétendre sur les ressources renouvelables de la planète, il faudra faire avec moins, beaucoup moins.

Vous voulez quand même un ordre de grandeur ? Jared Diamond a mentionné un facteur… 34 ! Oui, mais pour nous, en Europe ? Disons la moitié. Mais vous oubliez toutes ces superbes initiatives citoyennes, solidaires, pleines de consensus, de circuits courts, de proximité, de circularité, etc. Oui, je les oublie car elles sont anecdotiques au regard des quantités et je pense même qu’e1les n’existent que dans un effet de niche.

Si, dans un système, une partie de la population est prédatrice globalement, à grands pas, et l’autre résiliente à petits pas, il n’est pas compliqué d’en tirer une fonction mathématique simple : plus on avance dans le temps et plus l’écart grandit, il ne se comble jamais. Il y a un deuxième volet à l’effet de niche. C’est la façon dont notre personnel politique, économique, industriel, financier et autres « décideurs », autoproclamés ou régulièrement désignés par la multitude, traitent, du fait de leur formation initiale, la question, et les personnes et autres éventuels énergumènes qui, kite-surfant sur cette vague à la mode, se pensent investis du rôle de sauveurs de la planète : à la niche.

Éditorial de Bruno Clémentin dans le journal La Décroissance d’octobre 2018.

L’intérêt général

Julien Milanesi : l’intérêt général est une notion dont la force prescriptive (comment peut-on s’opposer à « l’intérêt général » ?) n’a d’égale que son indétermination. Il n’existe pas en réalité de substance, le contenu objectif de l’intérêt général qui permettrait de dire si des projets sont d’intérêt général ou pas. Est tout simplement d`intérêt général ce que la collectivité détermine comme tel, et cela dépend donc des modes de décision.

C’est pourquoi réfléchir sur l’intérêt général aboutit nécessairement à une réflexion sur la démocratie, et de fait, toute la verticalité de notre système politique apparaît quand on s’intéresse aux projets d’aménagement : quelles que soient les procédures de discussion ou de consultation mises en œuvre depuis quelques décennies, dans notre système représentatif l’intérêt général est déterminé par les élus, en lien plus ou moins étroit avec l’administration.

Dans un système de plus en plus oligarchique, ceci conduit souvent à donner raison à Marx, selon qui « toute classe qui aspire à la domination doit conquérir d’abord le pouvoir politique pour représenter à son tour son intérêt propre comme étant l’intérêt général ». L’intérêt général est ainsi souvent l’intérêt des dominants, […]

[…] l’autre ressort puissant soutenant ces projets est notre imaginaire économique et social qui leur associe de nombreuses valeurs positives. Pour reprendre l’exemple des transports, le fait que les personnes soient des usagers réguliers ou pas de lignes à grande vitesse n’est pas nécessairement déterminant dans leur soutien à ces projets. Les gains de vitesse, de mobilité, sont dans notre société désirés pour eux-mêmes sans qu’il n’y ait de justification à cela, comme le montre par exemple Hannut Rosa dans ses travaux sur l’accélération.
Nul en effet ne peut démontrer pourquoi ce serait mieux d`aller plus vite, c’est un « bien en soi », un présupposé qui constitue une part de notre collectif et qui est je crois déterminant pour expliquer le soutien important que reçoivent encore ces projets dans la population. […]

Extraits de la réponse de Julien Milanesi à la question « La décroissance est-elle contre l’intérêt général ? » dans le journal La Décroissance de septembre 2018.

Intérêt général

« Fourberie sordide », dit Baudoin de Bodinat à propos de la manière dont la crise financière de 2008 a été résolue, en sauvant les banques aux dépens des plus pauvres.
L’expression va comme un gant à l’invocation de « l’intérêt général » par les représentants d’un système social qui fait disparaître les insectes, les oiseaux et les sols, empoisonne l’air, l’eau et la vie même, pour continuer à transformer le monde en galerie marchande.

Le caractère sordide de l’argument saute aux yeux, face à la rapacité proprement monstrueuse d’une hyper-bourgeoisie disposée à tirer profil de tout, toujours, y compris de l’effondrement généralisé où sa civilisation nous mène.
Sur tous les continents, les classes dominantes sont plongées dans une dépendance toxicomaniaque à la croissance de leurs richesses. Avec toutes les ressources de propagande et de guerre dont elles disposent, elles défendront jusqu’au bout cette croissance-là, qui est en réalité la seule croissance existante et qui, ayant capté le fruit de l’activité humaine depuis trois siècles, est effectivement prodigieuse.

Il y eut autrefois des grands bourgeois qui réfléchissaient au monde qu’ils étaient en train de créer. Mais c`est fini. À présent, leur inguérissable pathologie est la manifestation la plus pure d’un rapport social en bout de course, ce « monstre qui se nourrit de sa propre mort », le capital.
Tout ce qui leur reste d’intelligence, c’est cette fourberie grossière des affiches des Hautes Études commerciales proclamant que le capitalisme peut « servir l’intégration ».

Début de la réponse de Serge Quadruppani à la question « La décroissance est-elle contre l’intérêt général ? » dans le journal La Décroissance de septembre 2018.

Non-violence

En lisant ce texte (« Comment la non-violence protège l’État » de Peter Gelderloos), rébarbatif, dénué de tout humour, et finalement effrayant, nous retrouvons ce « fascisme des anti-fascistes » bien mis en lumière, voici un demi-siècle, par ce grand précurseur de la décroissance qu’était Pier Paolo Pasolini : « Le fascisme peut revenir sur la scène à condition qu’il s’appelle antifascisme », soulignait-il.
Car, pour Peter Gelderloos et les bien mal nommées éditions Libre qui le publient, il est légitime d’employer la violence pour faire taire ceux qui ne pensent pas comme soi, ceux du « camp du Mal ». Le problème est que ce dernier est toujours très subjectif, et qu’il change même au cours de la vie de chacun de nous. Au-delà des étiquettes, c’est une attitude parfaitement fascistoide. Car, ce qui compte, ce sont les méthodes et actions, non les justifications qui les motivent. Les fins sont contenues dans les moyens, faire le mal au nom du bien est la pire et la plus ancienne des perversions.

En tout cas, voilà qui doit ravir tous ceux qui appellent à réprimer les militants, comme l’ « expert » médiatique Éric Denécé. L’auteur d’Écoterrorisme (Tallandier, 2016), employé par de grandes sociétés, s`emploie à diffuser l’idée que la résistance écologiste et Daech seraient du même tonneau. La DGR, Peter Gelderloos et les éditions Libre lui en apportent la confirmation sur un plateau.

Rappelons que ceux qui incitent les mouvements à sombrer dans la violence se sont régulièrement avérés être des agents du camp adverse, infiltrés pour susciter la désapprobation et légitimer la répression.
Le fantasme de violence est le plus souvent porté par des immatures qui ne la connaisse pas. Ils ne sont pas structurés pour y être confrontés et s’effondrent le plus souvent à sa première réelle rencontre. À ce moment-là, traumatisés, ils déserteront à jamais tout engagement. […]

C’est le même principe que l’insulte, la violence verbale : à bout d’arguments, on humilie grâce à elle son contradicteur pour briser un échange qui nous échappe. C’est la rupture de la dialectique : « l’insulte tue la parole, nie le débat, discrédite la controverse des idées » (Charles Silvestre, secrétaire de la Société des amis de L’Humanité, 28 août 2009). Nous n`avons cessé de le rappeler, à la suite de nos grands anciens, quitte à lasser : la décroissance commence par le refus de la montée aux extrêmes, elle est une désescalade. Loin d’être un pacifisme angélique, narcissique voire lâche qui refuserait la confrontation, elle commence par le choix courageux de la non-violence.

Extraits d’un article de Vincent Cheynet dans La Décroissance de juillet-août 2018.

Terroristes écologistes

Ces derniers mois, l’État a dépensé des sommes extravagantes pour réprimer les mouvements sociaux, à l’image de l’opération militaire menée sur la ZAD de Notre-Dame-des-landes, sans parler de la présence quasi-permanente d’un important dispositif de « maintien de l’ordre » à Bure, ou encore des forces déployées sur les campus des universités et lors de chaque manifestation. De la part
d’un gouvernement qui fait de la gestion rigoureuse des deniers publics son credo, cette situation est absurde. Dilapider de telles sommes pour expulser des personnes cherchant à vivre paisiblement, avec sobriété et simplicité, peut paraître irrationnel.

En réalité. ces choix s’expliquent par des biais idéologiques et la nécessité d’empêcher l’émergence d’alternatives aux modes de vies et aux subjectivités consuméristes qui dominent notre monde. Il s’agit d’éviter à tout prix que les populations ne s’aperçoivent du subterfuge, de la propagande gouvernementale, et des fausses promesses portées par les élites modernisatrices. Aujourd’hui
comme par le passé, les militants écologistes et anti-industriels sont au cœur de ces répressions car leurs combats radicaux portent le fer au cœur de la plaie.

[…]

Les militants écologistes ne cessèrent d’être en première ligne de la violence d’État et de la répression. Tout au long au XXe siècle, ceux qui dénoncèrent les ravages écologiques, l’influence exorbitante des intérêts privés, les prédations anti-démocratiques des grandes entreprises, furent au cœur de multiples formes de répression et marginalisation.

Aujourd’hui, l’association Global Witness et le journal britannique The Guardian comptent chaque année le nombre de militants et activistes écologistes tués dans le monde : 117 en 2014, 185 en 2015, 207 en 2016, 197 en 2017. Tous les pays ne sont évidemment pas logés à la même enseigne.
En tête se trouvent le Brésil – où les militants qui cherchent à préserver la forêt sont éliminés – mais aussi les Philippines, le Honduras et le Congo. L’industrie est majoritairement responsable de ces violences, en particulier l’industrie minière grâce à laquelle nous pouvons jouir de nos smartphones et autres gadgets high-tech.
En 2016, 33 morts étaient liées directement à des activités d’extraction. En Turquie, les militants écologistes sont également des cibles de la répression autoritaire du régime d’Erdogan. Amnesty International alerte de son côté sur la situation au Pérou et au Paraguay […]

Mais cette situation n’est pas propre aux pays dits du sud ou aux régimes autoritaires. Dans les démocraties libérales fondées sur l’extraction massive de ressources et l`hyper-consommation polluante, les gouvernements cherchent aussi les moyens de faire taire les empêcheurs de contaminer en rond. Même si la violence d’État y est plus feutrée et subtile, elle existe également alors que l’assimilation des mouvements écologistes aux mouvements terroristes semble une constante depuis 20 ans.

Extraits d’un article de François Jarrige dans La Décroissance de juin 2018.