Numérisation-atomisation de la société

On entend depuis une quinzaine d’années ce grand mantra de la « transformation digitale » des entreprises, selon lequel il faudrait tendre de plus en plus vers une numérisation de tous les secteurs du travail, comme si c’était de l’ordre de l’évidence, d`une doxa qui s’impose sans contradiction. Tous les investissements qui ont été faits dans la transformation numérique avaient pour but l’hyper-rationalisation de la production. Le modèle, c’est celui d’une hyper-optimisation des modes de travail comme à Amazon, où tout est numérisé, où certains employés sont réduits à des robots de chair et de sang, tracés, qui reçoivent des signaux pour aller à tel endroit à des cadences infernales.

Mais il y aura un avant et un après le confinement : la numérisation de tous les postes de travail s’est brutalement accélérée, et vu la crise économique que nous connaissons déjà et que nous allons connaître au cours de la décennie, il faut s’attendre à une réduction croissante des coûts, notamment par le télétravail, par la suppression de postes et de locaux, la pression croissante sur les employés qui devront être de plus en plus réactifs, multitâches.

Le travail est déjà vécu comme une souffrance physique et psychique par beaucoup de gens. Ce mouvement ne va faire qu’accélérer les logiques néolibérales qui sont à l’œuvre depuis une quarantaine d`années, qui ont entraîné une compétition accrue entre les êtres et l’ultra-responsabilisation individuelle, le fait de s’en remettre de plus en plus à soi-même sans pouvoir compter sur des dispositifs de solidarité. On risque d’aller vers un isolement collectif croissant.

C’est pourquoi face à cette accélération, face à la sidération que produit ce choc du numérique, ce franchissement de seuil, d’immenses questions se posent : il nous faut réinventer les modes de vie, les modalités du travail, les rapports collectifs, sortir de ce modèle hyper-productiviste où chacun est dépossédé de lui-même et de plus en plus rivé à un écran. C’est un enjeu de reprise en main de nos existences qui nous regarde tous.

En dehors de la dimension professionnelle, dans la sphère personnelle, il y a aussi eu une accélération de l’emprise numérique. Chacun est pris dans un flux croissant d’information, l’addiction s’est développée, nous avons de plus en plus affaire exclusivement aux écrans pour une quantité de choses et même dans nos contacts avec les autres.
Cela se caractérise notamment par l’explosion des réseaux sociaux, ces plateformes d’exposition de soi, où ça ne fait que parler et commenter, en étant dans la grande illusion qu’on fait office de politique en exprimant toute la journée des discours qui ne produisent rien hormis une vaine satisfaction de soi. Comme si la politisation de nos existences, c’était d’être dans l’énonciation continue…

Extrait d’un entretien avec Éric Sadin dans le le journal La Décroissance de novembre 2020.

Séparatisme

Or il y a belle lurette que le capitalisme a perdu toute capacité de contrôler sa pente démesurée à l’accumulation du profit. Il lui faut sans cesse trouver de nouveaux marchés pour de nouveaux produits pour de nouveaux consommateurs, pour de nouveaux investissements générateurs de nouveaux profits, sans règle et sans limite, et les politiques mises en œuvre, du moins dans les démocraties parlementaires, ont de plus en plus de mal à masquer, derrière l’écran du débat rituel entre « représentants du peuple », la dictature toujours plus pesante des intérêts de la Finance, du Commerce et de l’Industrie, à la fois opposés et conjugués dans le culte monothéiste de l’Argent-Dieu.

Dans ces conditions, les velléités de secouer le joug du Capital se font partout plus vives et plus violentes et les gouvernements des pays « démocratiques » essaient de contenir ces sursauts toujours dangereux, par tous les moyens.
D’abord par la répression brutale et meurtrière, au nom de la loi et de l’ordre républicains. Ensuite par la propagande visant à discréditer toute opposition, en la qualifiant de « séparatiste ». Le procédé est vieux comme la lutte des classes, avec des variantes selon les époques : après les journées de juin 1848 ou la Commune de Paris en 1870, la bourgeoisie française se félicitait de pouvoir expédier aux colonies, par bateaux entiers, les révoltés de la misère, leurs familles et tous les mal-pensants qui avaient le mauvais goût de s’insurger contre la tyrannie de l’argent.

Aujourd’hui, on n’a plus de colonies pour y déporter les gens. Ça complique un peu les choses. Seuls les milliardaires trouvent des paradis fiscaux pour les accueillir. S’installer à l’étranger, quand on est riche, cela ne s’appelle pas « séparatisme », mais « optimisation fiscale » ! Les pauvres, personne n’en veut nulle part, même pas à Lesbos ou à Lampedusa ! C’est comme pour la quadrature du cercle, on ne voit pas l’ombre d’un commencement de solution… ou plutôt si, on commence à en entrevoir une, par le biais inattendu de la révolution écologique, la vraie, pas celle, risible, des petits-bourgeois d’EELV.

La vraie révolution sera(it) que tous les « séparatistes » cessent de faire république commune au bénéfice du Capital, parce qu’il n’y a plus aucun moyen de se faire rendre justice ni de faire entendre raison, dans un débat parlementaire totalement perverti, à ceux que le capitalisme a attachés à son service et qui tiennent l’État. Mais il faut qu’il soit bien clair alors, que les « séparatistes » sont ceux qui ont confisqué la République et en ont fait leur jardin privé, et non pas ceux qui en ont été exclus et dont ils aimeraient se débarrasser.

Dernière partie d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance d’octobre 2020.

Égalité versus verticalité

À certains égards on pourrait dire que oui, c’est vrai, il n’y a plus ni droite ni gauche sur l’axe transversal du positionnement politique. Cet axe était un témoin, apparemment périmé, des luttes du passé. Il faisait partie d’un patrimoine que nous avaient légué le siècle des Lumières et plus particulièrement la Révolution de 1789. Il était le vestige d’une époque où l’idéal républicain se caractérisait – entre autres valeurs – par l’aspiration à l’égalité de tous devant la Loi.

Et assurément, c’était bien la un concept révolutionnaire, éminemment subversif, de penser qu’un portefaix ou un palefrenier pouvait avoir politiquement la même taille qu’un grand bourgeois ou un aristocrate. Mais justement, cette égalité-là n’intéresse plus nos classes moyennes, surtout pas les petits-bourgeois.
L’intégration de ces derniers au fonctionnement de la machinerie capitaliste mondiale a eu pour effet de redresser l’axe de la distinction sociale qui d’horizontal, est redevenu vertical, comme sous l’Ancien Régime, comme dans toutes les sociétés inégalitaires qui ont précédé ou suivi l’invention de la démocratie moderne et ou les individus et les groupes se distinguent en supérieurs et en inférieurs selon la quantité de capitaux qu’ils peuvent s’approprier.

Être à gauche ou à droite d’un autre, ça n’a plus grand sens. Ce qui importe, c’est d’être au-dessus ou au-dessous, dominant ou dominé. Même si ces différences verticales doivent elles-mêmes être relativisées (on est toujours le dominé d’un plus dominant et inversement), elles sont toujours opératoires et décisives, tandis que les différences positionnelles latérales (un peu plus à droite, un peu plus à gauche) sont devenues équivoques et dépourvues d’utilité (sauf s’il s’agit de brouiller les cartes).

C’est là qu’est la clé principale de la compréhension des péripéties politiques de notre époque. Lorsqu’on essaie d’analyser les événements de l’actualité en leur appliquant la grille de lecture traditionnelle, comme font souvent les médias à l’affût des signes de « droitisation » et de « gauchisation », on ne peut que tomber dans une forme paresseuse et mensongère de discours qui occulte derrière son verbiage sur le « consensus », le « rassemblement » et « le partage », le sentiment que le mot « égalité » n’est plus de mise au fronton de nos mairies, parce que l’égalité a cessé d’être une valeur cardinale pour la majorité des citoyens et qu’ils lui préfèrent la hiérarchisation.

La moyennisation des sociétés capitalistes a stratifié l’espace social, par le biais du salariat, de l’éducation, du crédit, etc., et l’a peuplé de légions de gens qui ne rêvent que d’accéder à des positions supérieures à celles qu’ils occupent en empêchant ceux du dessous de les rejoindre. La sociologie de la domination et de la distinction a abondamment décrit tout cela, on ne peut qu’y renvoyer.

Mais il faut en tirer les conséquences logiques, dont la principale est celle-ci : il est vain de croire que le désir d’égalité est encore aujourd’hui un ressort pour mobiliser les masses. L’égalité peut à la rigueur engendrer une revendication intermédiaire, tactique ou provisoire, comme une étape sur la voie du dépassement, mais pas comme une fin en soi. Les gens se perçoivent (et sont incités à se percevoir) comme des concurrents irréconciliables. Ils ne veulent surtout pas être traités comme des égaux par essence. Ils ne s’en accommodent que faute de mieux, mais ils préfèrent être au-dessus, dominer, commander, être des « chef(fe)s » et des « premiers de cordée ». D’où la prolifération des classements de toutes sortes, des « tops », des « best » et des « hit-parades » dans tous les domaines, établis sur le critère de la mesure du capital spécifique (matériel et/ou symbolique) amassé dans un champ donné.

Début d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance de septembre 2020.

Plein emploi et croissance économique

Viser le plein emploi par un surcroît de croissance économique : voilà un mythe tant usé que l’on en vient à de se demander ce qui, de la paresse intellectuelle ou de l’hypocrisie, lui permet de subsister encore. Car la croissance – et ce d’autant plus lorsqu’on la dope à l’innovation – n’est pas qu’un pur phénomène quantitatif : dans la mesure où les gains de productivité sont à la fois moteurs et produits de celle-ci, une telle stratégie productiviste tend à moyen terme à rendre l’activité économique de moins en moins intensive en travail, ce qui nécessite, pour compenser, de faire croître parallèlement les volumes de production et de consommation à des niveaux toujours plus insoutenables. Si le bilan en matière d’emploi est incertain, le désastre social et écologique est assuré.

Les solutions au problème du chômage de masse sont donc évidemment à chercher ailleurs que dans des politiques de croissance indifférenciée.
Tout d’abord, si la sortie de la crise écologique et sociale requiert une réduction globale des niveaux de production et de consommation, la transition de modèle qu’elle implique nécessite, de façon sélective, la croissance au moins temporaire de certains secteurs spécifiques.
Les énergies renouvelables (qui représentent actuellement moins de 14 % de la consommation finale d’énergie en France) et l’efficacité énergétique (notamment l’isolation des bâtiments) en sont des exemples évidents, car la sobriété, qui doit demeurer le levier d’action prioritaire, ne suffira probablement pas : même à supposer une évolution radicale des modes de vie, une fraction non négligeable de notre demande énergétique est contrainte à moyen terme par l’inertie des infrastructures, des choix technologiques et des agencements territoriaux actuels.

De même, nombre d`emplois locaux sont à créer dans la transition vers une agriculture paysanne biologique, favorisant les pratiques permacoles, davantage intensives en travail, mais beaucoup moins en ressources et capital. La relocalisation de productions essentielles, l’amélioration des filières de recyclage, le redéploiement des activités de réparation, l’amélioration qualitative de la production par le développement de normes et standards industriels imposant des critères ambitieux de soutenabilité environnementale, de durabilité et de réparabilité, ou encore la reconfiguration des espaces urbains et des infrastructures de transport afin de remplacer massivement l’automobile par l’articulation entre mobilités actives (marche, vélo…) et transports en commun, sont autant de tâches urgentes et essentielles qui nécessiteront du travail.

L’économie sociale et solidaire offre par ailleurs des pistes prometteuses, comme le montre par exemple le projet Territoires zéro chômeur de longue durée. Il ne s’agit donc pas simplement de réduire la production, mais aussi d’en changer la nature. Or cette vaste réorientation des activités productives requiert une certaine flexibilité économique, afin de permettre la reconversion de l’appareil productif, ainsi que de la main d’œuvre.

Toutefois, cette flexibilité ne doit pas être envisagée sans garantir en premier lieu la sécurité et la sérénité économique des personnes, c’est-à-dire leur assurer inconditionnellement les ressources nécessaires et suffisantes à une vie décente. En d’autres termes, il convient de substituer à la protection de l’emploi – exigence chère aux syndicats mais qui procède d’une inversion entre la fin et les moyens – celle des personnes.
Cette garantie, qui suppose une désindexation – au moins partielle – du revenu par rapport au travail, pourrait par exemple prendre la forme d`une dotation inconditionnelle d’autonomie, attribuée à chaque individu, dont une partie pourrait être versée en monnaie locale et/ou en gratuités à travers l’accès à des droits de tirage et des services (par exemple énergie, eau, logement, transport, santé, service funéraire…).

Début d’une intervention de François Briens dans le journal La Décroissance de juillet 2020.

Croissance verte

Lorsque la panique monte face à des millions de suppressions d’emploi, la dépréciation monétaire, l’effondrement du taux d’investissement industriel et la banqueroute totale qui se précise, l`heure n’est plus à la réflexion critique. Mais à l’union sacrée. Plus une tête ne doit dépasser des rangs pour sauver ce qui peut encore l’être de l’expansion industrielle. Dont la seule porte de sortie envisageable est l`investissement massif dans des technologies présentées comme « écologiques » […]

C’est pourquoi les libéraux verts se trouvent désormais au cœur de la propagande étatique qui unifie toutes les forces organisées dans la relance « verte » (et désespérée) de l’industrie. L’ « appel à mobilisation » Green Recovery, lancé à l’initiative de Pascal Canfin – libéral de gauche et de droite, président de la commission environnement du Parlement européen, n’est toutefois pas qu’une énième pantalonnade du développement durable. Il franchit un cran dans l’union sacrée pour que jamais ne puisse être envisagé un autre futur que l’expansion industrielle qui détruit tout.

[…]

Le point clef est dans l’avant-dernier paragraphe, en gras, surligné, qui appelle à une alliance mondiale de « décideurs politiques, chefs d’entreprises, dirigeants financiers, de syndicats, d’ONG […] à mettre en œuvre des paquets d’investissement [sic] pour la relance verte ». Tous les signataires s’engageant alors à « travailler ensemble ». Et ce qui impressionne c’est leur qualité. Non
pas les habituels porte-flingues du libéralisme réunifié : écolos libéraux (Rivasi, Jadot…), sociales libéraux (Larrouturou. . .), libero-libéraux, etc.
Ni même la présence de quelques ministres, hauts fonctionnaires et autres ONG faux-nez des actionnaires (Club de Rome, WWF…).
Beaucoup plus intéressant, peu habitués à pétitionner, les représentants du « grand Capital » sont là : pas moins de cinquante PDG et DG de quelques-uns des plus grands groupes capitalistes européens
[…] Et enfin, les trois dirigeants de la Confédération européenne des syndicats (CES) : son président, Berger (CFDT) […]

La CES, c’est la seule confédération syndicale internationale reconnue par l’Union européenne. Sur le papier, c’est du lourd : 84 organisations, 60 millions de membres (affichés) dans 35 pays. De quoi mobiliser fortement pour changer des institutions qui créent tant de chômage, de désastre écologique, de misère psychique et de folle exploitation au travail ? Pas du tout. La CES est le
bébé de l’Union européenne pour museler le monde du travail. C’est elle qui lui garantit ses ressources matérielles – 70 % des fonds nécessaires (des dizaines de millions d’euros via divers programmes de « modernisation du marché du travail » et de « dialogue social »). Avec pour contre-partie l’enrégimentement des syndicats européens et l’adhésion totale à la croissance économique et à
la concurrence libre et non faussée.

La CES, progressiste, industrialiste et libérale n’oublie jamais d’inviter dans ses congrés ses maîtres, divers commissaires européens. Elle est la dernière qui cherchera honnêtement d’autres voies au désastre que nous connaissons présentement.
[…] qui est membre de la CES en France ? (Presque) tous les grands et petits syndicats : CFTC, CFDT, FO, CGC, UNSA, CGT. Lesquels se retrouvent donc signataires de cette « alliance européenne » entre exploiteurs et exploités pour toujours plus d’innovation industrielle. Sont-ils manipulés par d’infâmes bureaucrates ? C’est aller un peu vite en besogne. À de très rares exceptions, les forces syndicales françaises sont intégrées dans le monde industriel (donc libéral) qui broie tout sur son passage. […]

Voilà qui éclaire, pour ceux qui ne l’auraient pas encore compris, « l’étrange » petit jeu des directions syndicales en France (que je ne confonds pas avec leurs militants).
Réunifiées à l’échelle européenne, chacune s’accorde sur sa partition à l’échelle de la nation. Quand la CFDT et consorts assument d’être les « jaunes » qui disent « oui » à toutes les réformes de l’État/MEDEF, la CGT et FO échouent merveilleusement à s’y opposer – en prenant garde de ne jamais sortir du cadre pré-établi : croissance, emploi, industrie, solidarité sociale. C’est-à-dire à
ne jamais prendre le risque de déplacer le combat hors de l’arène où ils sont assurés de perdre, depuis plus de cinquante ans. […]

Extraits d’un article de Denis Bayon dans le journal La Décroissance de juin 2020.

L’hypermobilité

Destruction écologique, uniformisation des cultures et des territoires, transformation de la planète en un supermarché pour les plus aisés… Pourriez-vous revenir sur les ravages de l’hypermobilité, dont la remise en cause fait partie des fondamentaux de la décroissance ?

L’hypermobilité est une condition d’existence du capitalisme mondialisé. Celui-ci exige d’aller exploiter les ressources là où elles se trouvent, qu’elles soient matérielles ou humaines. Les paysages en font également partie. Les professionnels doivent aussi pouvoir se rendre là où on a besoin d’eux, aussi ce « nomadisme » déterritorialisé s’érige comme le modèle d’une vie dynamique, prospère et réussie.

En réalité cette existence hors sol est un comble de soumission à l’économie comme elle va ; elle défait les appartenances, brise les solidarités et passe paradoxalement comme l’exercice d’une liberté. Tout comme cette mobilité est un attribut de la productivité, elle est également l’attribut du loisir, parfaitement illustré par le tourisme, cette manière d’englober le temps libre dans la sphère de la marchandise.
En effet, le loisir touristique n’est pas l’opposé du travail, mais son reflet symétrique. Il suppose l’usage immodéré de véhicules motorisés, polluants évidemment, et des infrastructures assurant la logistique et l’accueil d’individus venus nombreux se détendre et se divertir. Ces infrastructures assurent l’emprise touristique sur les territoires, qu’elles ne manquent pas d’altérer.

Critiquer le tourisme et l’orgie des loisirs marchands reste toujours difficile. Critiquer l’industrie qui sent mauvais, crache des fumées, encombre les bronches et fait du bruit reste plus facile que de critiquer l’industrie touristique qui prétend faire du bien, et reste associée dans l’imagination aux vacances et au plaisir, voire à l’ « émancipation ». Cette remarque vaut pour tous les milieux idéologiques, de gauche comme de droite.

Dans certains cas, critiquer le tourisme apparaît aussi comme une légèreté, une préoccupation peu sérieuse et anodine. Il s’agit cependant d’une des plus grosses industries du monde ! L’aliénation pèse autant sur le monde du travail que sur celui des loisirs.

Les « progressistes » n’ont cessé de vanter l’ouverture, la fin des frontières, le développement des échanges internationaux, alors que la revendication de l’enracinement et de la préservation de la vie locale était plutôt associée au conservatisme voire à la réaction : ainsi, quand des partisans de la décroissance s’en prennent à l’aviation, ils feraient preuve d’une « pensée médiévale », selon le grand philosophe Philippe Val (Malaise dans l’inculture, Grasset, 2015). Aujourd’hui, au contraire, nous entendons partout parler de la nécessité de démondialiser. Assistons-nous à un retournement ?

Ce retournement est pour l’instant lié à la crise que nous traversons. Sera-t-il plus que provisoire ? Ce qui est certain, c’est que si nous voulons changer de monde, il faudra changer de vie. Une démondialisation sera incontournable, encore faut-il qu’elle soit organisée et souhaitée à la fois par les peuples et leurs représentants. Tellement d’intérêts à court terme en dépendent…

Le terme d’enracinement est à manier avec précaution. L’opportunisme idéologique guette tous azimuts. La relocalisation est à distinguer de l’enracinement. Édouard Glissant opposait la mondialité à la mondialisation : la mondialité comme conscience des différences opposée à la mondialisation qui les aplanit. La mondialité comme échanges symétriques là ou la mondialisation impose des rapports de force.

Il parlait d’une « philosophie de la relation » qui met les cultures les unes au contact des autres dans le respect des différences, sans nier l’importance des lieux et des territoires. Ceux-ci sont à considérer comme des points de rassemblement, entre les humains certes, et plus largement entre les humains et l’ensemble du vivant. Autrement dit, je peux très bien me relocaliser avec mon voisin dont les origines puisent en Afrique. Cela n’est pas un problème. La relocalisation qu’il faudrait espérer n’est pas seulement économique, elle est aussi politique. La démocratie mérite d’être relocalisée et, sur ce plan, l’intérêt porté aux idées de Murray Bookchin retient l’attention.

Extrait d’un entretien avec Rodolphe Christin dans le journal La Décroissance de mai 2020.

Progrès technique, progrès social ?

L’histoire environnementale a bien mis en évidence ces dernières années que le XIXe siècle n’était pas un siècle de consensus et de célébration du progrès technique, mais aussi d’interrogation et de contestation.
Contestation qui ne venait pas seulement d’intellectuels ou de savants, mais également de populations qui pouvaient être directement touchées par les nuisances : les émissions de fumées par exemple, la pollution des eaux. Elles voyaient bien la transformation de leur environnement, et elles ont porté des revendications face à ces atteintes qu’elles subissaient.

Les entreprises et les États ont dû gérer ces contestations. Dès le début du XIXe siècle, toute une série de mesures sont prises pour que l’industrie puisse continuer à se développer, malgré les oppositions locales : avec la mise en place de compensations financières, ou encore une adaptation du droit de manière à protéger les entreprises au détriment des riverains.

[…] la progressive installation d’un imaginaire technicien facilite peu à peu l’acceptation de ces procédés industriels […]

L’imaginaire technicien qui se met en avant, l’idée que le progrès technique sera le fer de lance du progrès social, se propage petit à petit. Cette idée est largement partagée y compris par les mouvements  socialistes, qui ont facilité sa propagation dans toute une partie de l’opinion publique et notamment chez la classe ouvrière, il ne faut pas le négliger.

Il y a eu des innovations d’ordre juridique, qui ont désarmé les populations touchées par des nuisances industrielles pour faire valoir leur droit.
Tout un gouvernement de la critique s’est peu à peu affiné, et a fourni une série de procédures qui permettaient de gérer ces situations-là. Quand une nouvelle infrastructure de production s’installait, une usine qui fonctionnait au charbon ou même une centrale nucléaire par la suite, on constate des procédures assez similaires : des tentatives de ralliement des élites locales par exemple, pour faciliter l’acceptation de ces projets, la mise en avant des retombées financières et des créations d’emplois…

[…]

Les énergies renouvelables ne permettent absolument pas une « transition », mais elles servent à conforter un modèle de société fondé sur l’abondance énergétique. Alors qu’une réelle transition énergétique impliquerait un autre rapport à l’énergie, une sobriété radicale, une rupture avec cet imaginaire technicien à la fois du progrès technique et de l’énergie abondante.

[…] les gens veulent croire que la société de l’abondance énergétique perdurera et tiennent les modes de vie actuels pour acquis. Faire vaciller cette conviction, c’est un saut dans l’inconnu.

Pourtant j’ai tendance à croire à l’issue du travail que nous avons mené dans ce livre (Face à la puissance)que cette société de l’abondance énergétique ne peut pas être durable. Elle rend impossible une relation apaisée entre l’homme et son milieu. Parce qu’une mobilisation abondante de l’énergie suppose de mettre en coupe réglée l’environnement, et suppose aussi des dégâts sociaux extrêmement importants : les mines dans lesquelles sont extraits les minerais indispensables, pour les éoliennes, les panneaux photovoltaïques ou les batteries de voitures électriques, sont loin d’être le paradis des travailleurs, C’est le moins que l’on puisse dire.

Extraits d’un entretien avec Alexis Vrignon dans le journal La Décroissance d’avril 2020.

Graines d’une Bretagne d’avenir

Produire moins, serait synonyme de chômage et de récession, tandis que la croissance économique industrielle serait, elle, source de toujours plus de travail. Or c’est l’inverse, comme le montre dramatiquement le cas de l’agriculture : l’industrialisation capitaliste de la production et de la distribution alimentaires a entraîné une surproduction chronique de victuailles empoisonnées en mobilisant toujours plus de machines et moins de travail vivant, entièrement sous la coupe de la logique techno-scientifique (l’alimentation est un vaste laboratoire).

La décroissance, au contraire, c’est plus de travail vivant, artisanal, de métier, avec une qualification reconnue et donc correctement rémunéré, sans dette, sans précarité. Pour produire moins d’aliments, plus chers à l’unité que la malbouffe industrielle, pour en finir avec la surproduction. C’est dans cette dynamique que s’inscrit le livre Graines d’une Bretagne d’avenir et le projet de semences artisanales paysannes que défend Emmanuel Antoine.

[…]

Soyons clair, la promotion du bio est en phase avec une classe moyenne urbaine inquiète légitiment pour la qualité de son alimentation. Mais dès que l’on examine les contraintes de production (accès au foncier, climat…) et d’approvisionnement, que l’on aborde les conditions de travail et les niveaux de rétribution et de protection sociales (retraite et maladie), cela met face à des contradictions qui participent du désenchantement de la cause, d’une réalité que l’on a pas forcément envie d’affronter.

C’est regrettable à dire mais le milieu écolo est souvent coupé du monde du travail et de ses réalités les plus dures. Il a bien du mal à sortir de la sacro-sainte confiance en un marché qui pourrait se réguler de lui-même.

Un seul exemple : la campagne dite du « Marche interdit ». En 2018, le groupe Carrefour a réalisé un « coup marketing » en commercialisant des légumes issus de semences paysannes dont la vente à des professionnels est interdite car celles-ci ne sont pas inscrites – pour des raisons de coût notamment – au catalogue officiel. Voilà un des acteurs principaux de la destruction de la paysannerie française qui défend les semences paysannes et la biodiversité contre la mainmise des grandes entreprises sur le vivant !

Celle-ci a malheureusement été défendue par une certaine organisation paysanne persuadée de faire preuve de pragmatisme pour faire avancer sa cause, celle des semences paysannes. Mais quand on mange avec le diable, encore faut-il avoir une cuillère assez longue ! Là, elle est très très courte ! Un million d’euros a été reversé à une organisation paysanne pour financer une maison de la semence.

C’est bien peu au regard de la destruction d’emplois et le maintien des milliers d’agriculteurs dans la précarité pour rétribuer leurs actionnaires ; je me permets de rappeler que le groupe Carrefour a perçu 2 milliards d’euros d’aide publique en 5 ans dont 744 millions au titre du CICE (crédit d’impôt compétitivité emploi) sans compter les exonérations de cotisations sociales (1 943 millions d’euros, qui privent de financement le régime général de la Sécurité sociale), et supprimé 2 400 postes en France sur la même période.

Extraits d’un entretien de Emmanuel Antoine dans le journal La Décroissance de mars 2020.

Justice numérique

Des juges remplacés par de vulgaires machines à calculer que sont les ordinateurs ? « Mauvaise science fiction » assurent, condescendants, des gens raisonnables. Les mêmes qui, il y a dix ans, auraient souri en écoutant un « technophobe » s’affoler que des entreprises mondialisées collecteraient et traiteraient bientôt des milliards de données sur des milliards d’individus pour les revendre…

Pourquoi diable la justice, les institutions qui disent le droit – plus ou moins bien mais c’est un autre sujet – devraient-elles échapper à l’industrialisation numérique totale de la vie ? De fait, tout se met en place pour que les robots remplacent de plus en plus les hommes et les femmes de loi. Certains de nos voisins ont pris un peu d’avance dans ce domaine et il ne serait guère envisageable que la start-up nation macronienne reste à quai de la déshumanisation générale.

Au début de l’année 2017 est ainsi entrée en application la loi pour une République numérique. Laquelle dans son article L1 11-13, et dans un louable souci de transparence, vise à garantir à tous les justiciables l’accès libre et numérique à toutes les décisions de justice. Ces milliards de données, anonymisées, sont pour l’heure traitées par les plus hautes juridictions judiciaires, le Conseil d’État et la Cour de cassation.

[…]

Une telle masse de données judiciaires, moulinées par des algorithmes – des opérations de calcul réalisées par les ordinateurs – de plus en plus puissants constitue une véritable manne pour les start-up du droit « en ligne » (legal tech en anglais) de la République en marche numérique. Celles-ci sont sur les rangs pour accéder et traiter des milliards de données de façon à vendre le résultat de leurs calculs. Cinq d’entre elles se partagent l’affaire et lèvent des millions d’euros sur les marchés financiers pour devenir demain les « Google du droit ».

[…]

Quand ce n’est pas lors d`expérimentations dans les tribunaux obligeamment mises en œuvre par la puissance publique (dans les cours d’appel de Douai et Rennes, voir ci-après). Il devient ainsi possible en un clic de dire à quoi peuvent s’attendre les justiciables engagés dans une procédure de divorce, un litige avec un assureur, etc. Une mise en bouche en attendant que l’État lui-même mette en ligne l’intégralité des décisions de justice à laquelle accéderont gratuitement nos dynamiques entrepreneurs des legal tech.

Les altermondialistes dénonçaient le recul des États face aux entreprises ? Cest la main dans la main que ceux-ci travaillent à faire disparaître la justice et la démocratie. Les conséquences de ce qui se prépare sont formidables. Et, pour un humaniste, abominables.

La première, c’est la « déjudiciarisation » : la fin de l’intervention du juge dans les litiges. Les machines numériques seront bientôt capables de dire au justiciable, à partir de l’historique des décisions de justice moulinées par l’algorithme, ce qui risque de se passer en cas d’intervention du juge. Pour les personnes – physiques et morales – qui s’apprêtent à s’engager dans un contentieux, ne serait-il pas alors plus simple et préférable de régler le conflit à l’amiable avec comme base les résultats des procédures passées ?

Avec économie d’argent, de temps, de tracasseries et procédures à la clef, ce serait très tentant. Surtout pour les justiciables les moins fortunés, les moins à l’aise avec l’institution judiciaire. Les compagnies d’assurance se montrent très intéressées… Or, quelle heureuse coïncidence, tout se met en place pour éloigner physiquement le citoyen des institutions de justice. Aujourd’hui plus de 300 tribunaux d’instance – juridiction simple et très accessible – sont menacés de fermeture par l’État, après la vague de suppressions de tribunaux engendrée par la réforme de la carte judiciaire de 2007.

Et si « demain au prétexte que notre litige a peu de valeur financière, nous ne pouvions plus saisir le juge d’instance, être reçus, écoutés mais devions nous en remettre à des plateformes numériques et des algorithmes déconnectés de l’humain ? », demandent des professionnels du droit. Bonne anticipation. Quant aux juridictions qui restent, celles-ci croulent inévitablement sous les affaires et les humains rendent leurs décisions avec une lenteur désespérante…

Extraits d’un article de Denis Bayon dans le journal La Décroissance de mars 2020.

Les milliards du nucléaire

On en arrive même à des situations surréalistes, comme l’expose un  responsable finlandais dans une dépêche AFP du 19 décembre dernier : « Les nombreux délais nous obligent à assurer la maintenance de l’équipement et des composants déjà installés. »
Incroyable : les retards sont tels que les pièces installées depuis 2005 doivent être changées ou réparées alors même que le réacteur n’est pas entré en service !

Et, alors qu’Areva a déjà versé 450 millions d’euros de dédommagement aux Finlandais, la même dépêche nous apprend que, depuis début 2020, Orano (nouveau nom d’Areva) doit rajouter 20 millions par nouveau mois de retard ! Et dire qu’il y a encore des imbéciles pour croire que la France atomique gagne de l’argent en exportant des réacteurs !

La situation est au moins aussi critique à Flamanville où EDF se prépare à tenter une opération désespérée : réparer des soudures quasiment inaccessibles, situées dans l’interstice séparant les deux enceintes de confinement. Du coup, la mise en service de l’EPR, si par malheur elle doit avoir lieu un jour, est une nouvelle fois reportée : il serait question de 2022, ou 2023, ou…

Et c’est là que l`affaire devient croustillante, dans la mesure où elle est liée au destin de l’antique centrale de Fessenheim (Alsace). Alors que vous lisez ces lignes, le réacteur n° 1 de cette centrale est en passe d’être fermé à la date du 22 février, le second devant suivre le 30 juin.

Pendant des années, les dirigeants d’EDF ont continuellement repoussé l’échéance – rappelez-vous, Hollande avait annoncé que ce serait avant la fin de son mandat, en 2017 – pour que la fermeture de cette centrale ait lieu seulement quand l’EPR serait en service.

Toujours aussi arrogants et suffisants, nos grand « responsables » ont fini par choisir début 2020, certains qu’alors le dinosaure de Flamanville produirait enfin de l’électricité. Mauvaise pioche !

Mais, grâce aux largesses du regrettable Macron, EDF n’a pas tout perdu à Fessenheim : l’État entend lui reverser pas moins de 4,5 milliards de dédommagement, correspondant au manque à gagner en supposant que la centrale aurait fonctionné jusqu’en. .. 2041. Vu qu’elle a été mise en service en 1977, cela veut donc dire qu’elle aurait fonctionné jusqu’à 64 ans : l’age pivot !

Pour mémoire, les centrales « françaises » – elles sont en réalité américaines, EDF ayant payé fort cher les licences au yankee Westinghouse – ont été conçues pour durer 30 ans.
Prolonger leur fonctionnement à 40 ans est déjà insensé, mais postuler un fonctionnement jusqu’à 64 ans relève tout simplement de la folie furieuse, ou plus exactement du hold-up.

Extrait d’un article de Stéphane Lhomme dans le journal La Décroissance de février 2020.