Les petits gestes bons pour l’environnement

[…] d’un côté, la conscience grandissante que la trajectoire actuelle conduit, globalement, au désastre, de l’autre l’intolérance persistante à tout infléchissement pour soi de la trajectoire.
Un tel clivage est, pour partie, subi – imposé par notre degré de dépendance au système.
Ivan Illich remarquait que nous sommes allés si loin dans la technologisation des modes de vie que « le passage du présent état de choses à un mode de production convivial menacera beaucoup de gens jusque dans leur possibilité de survivre. […] Le passage à une société conviviale s’accompagnera d’extrêmes souffrances : famine chez les uns, panique chez les autres » (La Convivialité).
Parce que nous avons désappris à vivre en dehors du système qui s’est mis en place, nous sommes nombreux à continuer vaille que vaille à collaborer avec lui, quand bien même nous savons qu’il conduit à la catastrophe.

Mais on ne saurait s’en tenir là. Si véritablement il y a une majorité de Français pour penser que nous devrions réduire notre consommation, il s’en trouve forcément bon nombre parmi eux qui, tout en disant cela, équipent leurs logements d’écrans géants full HD, circulent en SUV surdimensionnés et vont passer des vacances sous les tropiques.
Même ici cependant, il se pourrait que cette consommation absurde réponde à une forme de nécessité.

En effet, ainsi que le relevait jacques Ellul, « l’homme ne peut vivre et travailler dans une société technicienne que s’il reçoit un certain nombre de satisfactions complémentaires qui lui permettent de surmonter les inconvénients. Les loisirs, les distractions, leur organisation ne sont pas un superflu qu’il serait aisé de supprimer au profit de quelque chose de plus utile, ils ne représentent pas une élévation véritable du niveau de vie : ils sont strictement indispensables pour compenser le manque d’intérêt du travail, la déculturation provoquée par la spécialisation, la tension nerveuse due à l’excessive rapidité de toutes les opérations, l’accélération du progrès demandant des adaptations difficiles […] Les gadgets sont indispensables pour tolérer une société de plus en plus impersonnelle, les remèdes sont nécessaires aux adaptations, etc. » (Le Système technicien).

Au passage, on mesure à quel point l’espoir que l’on pourra « sauver la planète » par une accumulation de petits gestes « bons pour l’environnement » est stupide : non seulement les « petits gestes », même nombreux, demeurent dérisoires par rapport aux enjeux, mais encore ils contribuent moins à infléchir la trajectoire actuelle qu’ils ne servent d’alibi pour s’y maintenir. Puisque je fabrique moi-même mon dentifrice, je peux bien continuer à prendre l’avion !

Extrait d’un article d’Olivier Rey dans le journal La Décroissance de novembre 2019.

tourisme égoïste

Même si ce ne sont que de petites réformes, quand des députés proposent de taxer le kérosène ou d’interdire les vols intérieurs, c’est un pas, pas que symbolique. Mathilde Szuba, maître de conférence en science politique, nous l’a raconté avec brio cet été, lors des Festives de la décroissance : le gouvernement de Grande-Bretagne, avec l’assentiment des citoyens, a organisé le rationnement de l’approvisionnement en carburant. C’était lors de la Seconde Guerre mondiale pour permettre le combat contre les nazis.

Par ailleurs, il peut y avoir une dimension émancipatrice au rationnement, cette autolimitation collectivement assumée.
Mathilde et son équipe ont créé un instructif outil pédagogique : un carnet de rationnement pour se figurer ce que nos actes quotidiens génèrent en matière de gaz à effet de serre.
L’exercice est des plus formateurs et nous montre l’ampleur du changement nécessaire de nos modes de vie.

La simplicité sera à l’honneur, faire un pas de côté générera des petits bonheurs et quelques frustrations (qui font partie de la vie…). Pour info, le moindre billet d’avion Paris/New-York
demandera presque trente ans d’économie sur le carnet de rationnement, réduisant le reste de l’existence à une vie des plus rustres et étriquées…

Osons l’affirmer et le proclamer tous azimuts, preuves à l’appui, le tourisme est une calamité écologique (lire aussi Croisières et paquebots géants) et culturelle ! Nos temps de vie méritent bien mieux que ces escapades formatées pour fuir l’aliénante société productiviste. Les rencontres sont des voyages, réapprenons cet art de vivre en les relocalisant. Seulement la bataille idéologique est rude et se niche partout, y compris chez certains camarades…

Porter la décroissance en politique est indispensable, car la cantonner sur le champ individuel génère forcément des phénomènes de culpabilisation et de défense contre-productives. Notre destin commun est un dessein qui dépasse notre nombril, il est plus que temps d’opposer l’intérêt général aux désirs des particuliers, aux égoïsmes singuliers aiguisés par la troisième industrie mondiale dans un pays qui a pour fleurons industriels Airbus, Les Chantiers de l’Atlantique, Vinci. Pour vivre dans une société décente et dans un environnement vivable, le joyeux combat politique pour la décroissance est plus que jamais d’actualité.

Dernière partie d’un article de Thierry Brulavoine dans le journal La Décroissance d’octobre 2019.

La légende du maïs OGM

La légende voudrait que le maïs hybride exploite un phénomène génétique mystérieux, l’hétérosis, qui aurait permit un bond soudain de rendement […]

Ce n’est que récemment que je me suis rendu compte que la technique de sélection du maïs hybride (ce que fait concrètement le sélectionneur) n’exploite pas l’hétérosis, mais tout simplement une fraction de la diversité naturelle des populations ou variétés de maïs, puisqu’elle consiste à remplacer cette diversité naturelle par des « copies » de la meilleure plante sélectionnée au sein de la variété – par un clone.
Avec comme conséquence que cette technique de sélection ne permet d’espérer qu’un gain de rendement limité et ponctuel ! C’est l’exact opposé de ce que l’on raconte depuis un siècle.
Ceci aurait sauté immédiatement aux yeux si le biologiste qui propose en 1908-1909 cette technique de sélection ne l’avait pas mystifiée par des considérations génétiques absconses.

Bien sûr, l’aveuglement d’une communauté de généticiens, sélectionneurs, agronomes, tous intellectuellement alertes et rompus aux débats, s’explique par leur soumission inconsciente aux exigences du système industriel.

Puis arrive le scandale Terminator en 1998 : la technique permet de fabriquer des plantes dont la descendance est stérile. C’est la fin de la pratique fondatrice de l’agriculture, semer le grain récolté. La production est des lors séparée de la reproduction. Cette nécrotechnologie confirmait totalement ma thèse sur le maïs hybride au moment où l’exploitation de l’hétérosis devenait l’objectif des sélectionneurs et généticiens du monde entier « pour nourrir la planète et protéger l’environnement ».

Les classes dominantes ont toujours justifié leur domination par des forces supérieures, Dieu sous l’ancien régime, la Nature avec la bourgeoisie. Mais qui peut croire que pour améliorer les
plantes, il faut leur interdire de se reproduire ? En vérité, il s’agit de naturaliser un processus social. Avec l’hétérosis, le monopole du semencier (du capital) prend la forme fantastique d’une relation entre les gènes.

[…]

Le paysan savoyard d’autrefois redescendait à l’automne de ses alpages avec ses grands ronds de fromage de 30-40 kg pour les échanger sur le marché contre ce qui lui était nécessaire. Une fois ses besoins satisfaits, le cycle économique était fermé.
Avec le capitalisme, le point de départ c’est l’argent investi pour produire des marchandises qui sont, si tout va bien, vendues et transformées en argent.
Ce qui n’a de sens que si la quantité d’argent obtenue est plus grande que celle qui a été investie. L’expansion et la croissance indéfinies deviennent des nécessités structurelles et sont la religion – ce qui relie, qui soude – notre société qui, sinon, exploserait. Au moindre ralentissement, c’est la panique !

Pour l’État et le capital, l’autonomie de ce paysan savoyard était une menace à leur emprise. Il a fallu le faire passer à la moulinette de la « modernisation » pour mettre fin à cette autonomie paysanne en transformant ce paysan en marché – en l’éliminant. L’agriculture a été vidée de sa substance. Elle a été remplacée par un système agro-industriel et les paysans par des « exploitants ».
Le ministère de l’Agriculture est maintenant celui de l’Agro-industrie, mais il est essentiel de le cacher.

Extraits d’une interview de Jean-Pierre Berland dans le journal La Décroissance de septembre 2019.

Narcissisme

La décroissance : Votre nouvel essai s’intitule Les Narcisse. En citant un auteur bien connu des objecteurs de croissance, Christopher Lasch, auteur de La culture du narcissisme, vous observez que la montée du narcissisme pathologique est aussi un reflet de notre société. Notre société de consommation nous conduit-elle à l’oubli de l’Autre ?

Marie-France Hirigoyen : L’ouvrage de Christopher Lasch est toujours d’actualité. Il a été écrit par rapport à la culture américaine et, à l’époque, beaucoup d’Européens disaient que cela ne concernait que les Américains, qui seraient restes de « grands enfants », mais, avec la mondialisation, ce phénomène s’est développé un peu partout dans le monde.
Nous sommes dans un monde de performance et de consommation, ce qui a centré les individus sur eux-mêmes et renforcé les traits narcissiques en chacun de nous.
Mais plus que ça, cette société moderne sélectionne les plus narcissiques d’entre nous pour les plus hauts postes. Et comme nos enfants vivent de toute façon dans un monde narcissique, on est dans une spirale qui amène de plus en plus de narcissisme.

La société moderne, à travers la téléréalité, les réseaux sociaux, etc., glorifie l’individualisme. Dans le monde moderne, pour exister, il faut se mettre en avant, être le meilleur et dans le toujours plus : plus de performance et plus de consommation, ceci étant le propos même de la société capitaliste, à savoir : produire toujours plus de richesse pour qu’il y ait toujours plus de croissance. Cela, pousse a l’extrême, amène les personnes au syndrome d’épuisement professionnel. Plus une personne accepte les règles du jeu de son entreprise et s’investit à fond, plus elle est performante et réussit, plus on lui demande et plus elle fait. Un tel processus ne s’arrête que quand les personnes craquent complètement dans un épuisement professionnel.

[…]

Le sujet de mon livre est d’alerter sur les dangers du toujours plus : plus de personnes qui se mettent en avant, de croissance, de performance et indirectement toujours plus de souffrance et
aussi d’exclusion, car les personnes qui ne se sentent pas à la hauteur, qui ont l’impression qu’elles ne vont pas y arriver, sont par conséquent en difficulté dans ce monde de performance.
Dans le monde du travail, on vous dit : « Venez exprimer vos différences, vous êtes autonome, vous êtes libre », sauf qu’on vous donne des objectifs, on vous dit débrouillez-vous et on vous contrôle. Vous pouvez faire tout ce que vous voulez à condition d’être dans la performance et d’obtenir de bons résultats.

Mais il y a aussi toujours plus de contrôle. Notre société réclame de plus en plus de « liberté » mais impose aussi plus de conformisme : les enfants se conforment à un modèle standard pour ne pas être exclus par leurs camarades. Hier j’ai vu une jeune fille qui disait que dans sa famille on interdisait de regarder la télé, d’avoir des vêtements de marque ou de jouer en ligne, et, du coup, elle se sentait différente et rejetée.

Extraits d’un entretien avec Marie-France Hirigoyen dans le journal La Décroissance de juillet-août 2019.

On n’y peut rien !

Quelle belle, édifiante et parfaite incarnation du monde capitaliste que ce Didier Lombard, polytechnicien, ingénieur des télécommunications et docteur en économie, ex-PDG de l’ex-France Télécom, qui en 2009 s’était chargé de supprimer 22 000 postes de son entreprise fraîchement privatisée, en se flattant de les faire passer « par la porte ou par la fenêtre » !
À la suite de quoi, un certain nombre d’employés, harcelés par un encadrement entièrement dévoué à l’entreprise, s’étaient suicidés : 19 morts, 12 tentatives et 8 dépressions, ce qui avait amené le facétieux PDG à qualifier, un peu étourdiment, cette vague de suicides de « mode » !
Il s’était ensuite retiré des affaires avec une de ces retraites-chapeaux dont le montant extraordinaire avait ému jusque dans les sphères dirigeantes. En récompense de ses hauts faits, il avait été élevé à la dignité de Commandeur de la Légion d’Honneur, par le gouvernement Raffarin III et son ministre des Finances, un certain Thierry Breton, le même qui avait organisé la privatisation des autoroutes et qui s’y connaissait en gestionnaires de choc.

Cette affaire est exemplaire de ce qu’est aujourd’hui le libéralisme capitaliste, ce mode d’organisation de la société qui subordonne toutes les valeurs au profit économique et concentre tous les pouvoirs, y compris celui de l’État, entre les mains de cliques technocratiques, insatiables autant qu’impitoyables, au service des intérêts privés dominants.

Devant le tribunal où l’a traîné, dix ans après les faits, la plainte de familles de victimes qui ne se sont jamais résignées à tenir pour un banal accident du travail le plongeon désespéré d’un de leurs proches par la fenêtre d’un bureau, l’ex-PDG n’a pas exprimé plus de regrets ni d’excuses que ne faisaient les vieilles badernes en culottes de peau qui envoyaient froidement au sacrifice les fantassins sur le plateau de Craonne, en 1916.

Ces hauts gradés-là, qui aujourd’hui peuvent aussi bien être des femmes, ne sont pas des mauviettes. Ce sont des chefs, des vrais. Des chefs de grande entreprise, donc de guerre économique. Qu’on n’attende pas d’eux un lâche apitoiement sur les pertes terribles causées par les batailles qu’ils commandent. Ils ont une mission sacrée à accomplir : écraser l’ennemi, torpiller la concurrence, contourner la fiscalité, remporter la victoire et conquérir le marché.

Ils ont été formés et sélectionnés pour cela, les uns par Saint-Cyr et West Point, les autres par Polytechnique et HEC, Harvard et la London School of Economics, etc.
Chacun de ces grands condottieres sait qu’on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs. De doctes spécialistes leur ont enseigné qu’un certain pourcentage de pertes est stratégiquement inévitable et moralement admissible et qu’un bon dirigeant ne doit pas s’en émouvoir outre mesure.

Autrefois, dans les tranchées de la Marne, des généraux à la Nivelle faisaient fusiller leurs propres soldats, « pour l’exemple ». Aujourd’hui on incite les salariés à s’éliminer eux-mêmes.
Remarquable progrès dans les méthodes de gestion des ressources humaines ! Bravo les DRH !
Didier Lombard, qui avait fort bien retenu ses leçons, n’a cessé de dire pour sa défense : « je n’y pouvais rien ! »
On a déjà entendu un son de cloche semblable du côté de chez Papon et de la SNCF (encore un Commandeur et de prestigieux polytechniciens !) à qui on reprochait d’avoir contribué à planifier des convois de déportés juifs.

Pourquoi auraient-ils dû avoir des regrets ? De quoi diable devaient-ils s’excuser ? Chacun n’a fait qu’accomplir « normalement », scrupuleusement, le travail pour lequel il était payé, parfois même décoré, qu’on se le dise, scrogneugneu.

Début d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance de juin 2019.

Sobriété systémique

L’idée qu’on essaye de faire passer, peut-être loin de la décroissance telle que vous l’envisagez, c’est d’organiser une sobriété systémique, plutôt que d’appeler à la sobriété des individus. Il est très difficile de faire passer l’idée de sobriété individuelle à des gens qui ont du mal à boucler les fins du mois, on le voit avec les gilets jaunes.
La plupart vivent dans des conditions modestes.
Ce à quoi il faut s’attaquer, c’est à un système technique très vorace en énergie et en matières.

[…]

Le modèle de développement péri-urbain, avec des pavillons mal isolés et une dépendance totale à la voiture, a pu se faire grâce à l’abondance énergétique. On doit sortir de ce modèle en ayant une politique nationale cohérente d’alternative à la bagnole et de rénovation énergétique des bâtiments, pour organiser une sobriété systémique, et à partir de là on a des réponses collectives pour se désintoxiquer des énergies fossiles et donner de l’air aux plus modestes…

[…]

On est allés plusieurs fois à l’Élysée, à Matignon, au ministère de Nicolas Hulot, chez France stratégie, on a rencontré diverses figures de la macronie à l’Assemblée et au Sénat, on a discuté avec des élus de droite et de gauche…
On leur disait : « C’est un devoir moral, ayez l’audace politique de dessiner une stratégie cohérente de décarbonation, d’avoir pour ligne de mire une société post-énergies fossiles, et donc d’organiser nécessairement une sobriété systémique. »
Qu’est-ce qui s’est passé ? Quand on a discuté avec Nicolas Hulot, qu’on lui a proposé de créer une structure ad hoc de concertation public-privé, sous l’égide de Matignon et de France stratégie, pour articuler un plan cohérent de décarbonation secteur par secteur (transport, bâtiment, agriculture, industrie), sa réponse a été : « Si j’arrivais à faire ça, je ne regretterai pas d’avoir accepté ce poste de ministre. »

Son conseiller a travaillé sur notre proposition, et finalement elle s’est perdue dans les eaux.
Globalement, on a eu beaucoup d’interlocuteurs qui partageaient notre diagnostic, notamment des gens de moins de 40 ans : on sent qu’il y a une envie de dessiner une société de sobriété, et qu’ils ressentent une honte d’être au pouvoir dans un pays qui ne respecte pas lui-même l’accord de Paris de 2015, qui se paye de mots en matière d’écologie. […]

Extraits d’une intervention de Matthieu Auzanneau dans le journal La Décroissance de mai 2019.

L’indifférence du grand nombre

[…] Ce qu’elle pointe en effet, à travers la dénonciation du silence de l’Église sur la pédophilie, c’est un phénomène tellement généralisé et constant, qu’on finit par oublier qu’il est sociologiquement fondamental et qu’il constitue un de ces facteurs structurels sans lesquels […]

Ce mutisme est à la fois un effet et une condition nécessaire du rapport général de domination. Un ordre bien établi est un ordre auquel chacun se soumet d’avance.

Une illustration permanente de ce phénomène nous est fournie par le déroulement de la vie publique. La France est en principe une nation démocratique dont la Constitution, solennellement réaffirmée depuis 1791, stipule que tous les citoyens, sans distinction d’aucune sorte, sont égaux devant la Loi. Apparemment cet admirable principe fait l’unanimité, ou presque. Mais tout le monde apprend très vite qu’il n’y a pratiquement pas de domaine où il ne soit oublié, contourné, bafoué […]

De ces inégalités, les plus graves peuvent d’autant plus sûrement être qualifiées de crimes qu’elles entraînent la mort d’êtres humains par désespoir ou par dénuement, par misère économique et/ou psychologique et morale. Chaque déni de justice vient ranimer l’émotion et la réprobation générales. Mais une tragédie chasse l’autre et la barbarie suit son cours ordinaire. […]

Tout se passe comme si les citoyens, dans leur très grande majorité, là où ils ont voix au chapitre, s’étaient foncièrement et définitivement accommodés des injustices du système. Comme s’ils devaient seulement veiller à ce que leur indignation ne dépasse pas les bornes du tact et de la mesure. Comme si les inégalités, parce qu’elles seraient inscrites dans la logique profonde des choses, ne pouvaient être supprimées vraiment, et qu’on ne pouvait espérer les corriger qu’à la marge, par des réformettes qui, moyennant une bonne communication, passeront pour des mesures de justice sociale. […]

Oui, ce qui a fait le succès du capitalisme, c’est qu’il a su culturaliser et valoriser toute la libido de l’homoncule en donnant libre cours à toutes ses pulsions, même les pires, telles que le besoin de dominer, la soif de posséder, la prédation, etc., quitte à réduire autrui à un simple instrument de ses désirs, un pur objet de jouissance.

Le capitalisme a été, et reste à cet égard, un grand jeu de massacre, une fabrique d’assassins et de victimes. Mais de même que pour la pédophilie, ce qui devrait frapper l’observateur honnête, comme cela a frappé l’évêque, c’est la placide indifférence dont les institutions et la masse des fidèles électeurs font preuve à l’égard des coupables, envers les violeurs d’enfants chez les uns, envers les voleurs de pauvres chez les autres. Dans tous les cas, le « peu d’attention accordé aux victimes dans l’Église » n’a d’égal que le manque d’intérêt pour les victimes des inégalités sociales dans la République.

Alors qu’il est si facile de se faire décerner un brevet d’humanisme en prenant la défense de n’importe quelle minorité, comme font les stars en mal de pub, on ne s’émeut guère du sort réservé depuis toujours à l’immense majorité des travailleurs exploités et spoliés, esclaves antiques, serfs de la féodalité, prolos de l’industrie, petits salariés jetables d’aujourd’hui. […]
On sait mesurer cette terrible violence-là, mais elle ne semble vraiment chagriner que quelques malheureux sociologues. Populistes, bien évidemment.

Il semble admis une fois pour toutes et par beaucoup de gens, que les masses sont faites pour être passées à la moulinette et que les oligarchies sont là pour tourner la manivelle. Et si d’aventure une bonne âme pas encore anesthésiée refuse la banalisation du mal, elle mobilise aussitôt contre elle toutes les défenses du système. Celui-ci organise l’omerta sur les crimes perpétrés, étouffe les plaintes des victimes, discrédite les accusateurs et installe un climat de peur (depuis la « montée de l’anarchie », la « violence extrémiste », la « menace terroriste », jusqu’à la « volatilité des marchés » et autres épouvantails médiatiques).

Extraits d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance d’avril 2019.

Territoire

Territoire et capitalisme globalisé

Pour ce capitalisme globalisé tout territoire est équivalent, c’est dire combien il lui est indifférent. Le lieu n’est qu’un support technique sur lequel on branche une gare TGV, un aéroport, un centre commercial, des logements standardisés, des services, des entreprises, des labos de recherche, etc.
Cette configuration ne correspond plus à ses attentes ?, il débranche et délocalise ses activités. Les dirigeants n’entretiennent aucun lien avec le territoire, contrairement à ce qui se passait avec le capitalisme paternaliste du siècle dernier qui s’évertuait à s’enraciner dans le local, gagnant la municipalité, tissant un réseau clientéliste, assurant aux travailleurs – qu’il fallait discipliner – un logement, un jardin et des loisirs contrôlés…
Les dirigeants actuels partent le week-end à Prague, Amsterdam, Londres ou Berlin et rêvent déjà de leur futur poste à Dubai ou Shanghai…

Les gilets jaunes, si l’on peut regrouper sous cette appellation une telle diversité d’opinions et de revendications, pointent l’éloignement entre leur logement et leur travail. les obligeant à des navettes quotidiennes en automobile, d’où une facture « essence » importante. Ce qu’ils condamnent c’est bel et bien « la banlieue totale » que Bernard Charbonneau dénonçait déjà en 1972 !
La haute administration d’État, sous couvert d’américanisation/modernisation de la France sous de Gaulle et avec la complicité, de fait, du Parti communiste français (PCF) et de la Confédération générale du travail (CGT) a déménagé le territoire, démantelé un réseau ferré finement maillé, tracé d’imposantes autoroutes à péage, zoné les activités, dont le commerce, offert sur un plateau aux multinationales de la distribution.

Le centre commercial

Ne l’oublions pas, le centre commercial (remarque personnelle : lire Europacity) a assassiné la ville, toutes les villes, en les décentrant, en développant la périphérie au détriment de leur ancien centre et en imposant, comme nouveau cœur de ville, ces vastes parkings sur lesquels sont posés, sans aucune aménité ni beauté, des boîtes à consommation !
Je me méfie beaucoup de cette caractérisation de « périurbanisation » pour des territoires et des populations qui n’ont aucune unité, ni sociologique, ni électorale, ni culturelle. Ce sont des non-villes et des non-campagnes imbriquées tant bien que mal entre elles avec une population qui n’avait guère le choix de son installation, sa seule consolation étant le « rêve pavillonnaire », devenu une farandole de maisons sans grâce. Réactiver les bourgs et les villages, soit désertés soit transformés en dortoirs, devient un impératif politique.

Devoir de ville

En cela, je ne parle pas seulement de « droit à l’urbain », en élargissant le périmètre du « droit à la ville » d’Henri Lefebvre, mais en réclamant un « devoir de ville », de la même manière que Bernard Charbonneau expliquait que la liberté n’était pas un droit mais un devoir ! Le « devoir » de faire ville, consiste à refuser l’éparpillement des habitations, des lieux de production et des services et de les rassembler dans des unités territoriales bio-urbaines qui exalteraient les qualités des villes, à savoir l’urbanité, la diversité et l’altérité.
Cela signifie à l’échelle mondiale la décroissance des mégalopoles et pour la France, dont certains territoires frontaliers sont à cheval avec d’autres États (Pays basque, Catalogne…), la mise en place de « biorégions urbaines », décidées par les habitants et non pas décrétées d’en haut, qui inventent une nouvelle démocratie locale directe, assurent une production décentralisée d’énergie, recherchent l’autonomie alimentaire, n’opposent plus nature et culture, ville et campagne, etc.

Extrait d’un entretien de Thierry Paquot dans le journal La Décroissance de mars 2019.

Décroissance, post-croissance…

Il y a quarante-sept ans, le rapport Les Limites à la croissance, commandité par le Club de Rome et préparé par un collectif de scientifiques du MIT, a fait sensation en affirmant que le système planétaire risquait de s’effondrer sous la pression de la croissance démographique et industrielle.
Selon ce rapport, qui s’appuyait sur un modèle mathématique du monde, la seule échappatoire possible était que l’humanité décide de stabiliser sa population et sa production, tout en recourant de manière raisonnable à la technologie, afin de réduire au maximum la pollution et la pression sur les ressources générées par les activités humaines.
Le rapport ne précisait pas par quels moyens la société globale (pour autant qu’elle existe) pouvait mettre fin à la croissance. Il ne réfléchissait que très peu au type de société qu’il convenait de construire, et pas plus aux valeurs à promouvoir dans une telle perspective. Il s’agissait en réalité de porter un message simple à une audience très large, avec la caution d’un modèle scientifique : « si on continue comme ça, on va droit dans le mur ».

Au fil des années qui ont suivi sa publication, les hypothèses et les conclusions du rapport ont été décortiquées, discutées et critiquées par de très nombreuses institutions et personnalités, dont William Nordhaus, récompensé en 2018 par le prix de la Banque de Suède en économie et connu pour avoir « démontré », sur la base d’un modèle économique du climat, qu’il convenait de ne pas prendre de mesures trop rapides ou trop ambitieuses pour réduire les émissions, parce que cela n’aurait pas été optimal en termes économiques.

Le point commun de ces approches critiques : dénoncer le caractère « simpliste » du message du rapport et chercher des modalités de conciliation entre d’une part la poursuite du modèle de « développement » industriel, d’autre part la sauvegarde d’un environnement propice à une vie humaine de qualité à grande échelle.

Sur leur lit ont émergé des modèles tels que la « croissance organique » ou le développement durable. La construction de ces modèles était motivée par un attachement idéologique fort à la croissance, et s’appuyait souvent sur des hypothèses discutables, notamment concernant la possibilité de résoudre les problèmes environnementaux par la technologie.
Presque un demi-siècle plus tard, et en dépit de très nombreuses alertes, de la constitution de structures d’expertise internationale comme le GIEC, et de l’organisation de sommets globaux destinés à contenir le dérèglement climatique et l’érosion de la biodiversité, les voyants sont au rouge.
L’un après l’autre, les rapports sur l’état des écosystèmes revoient la gravité de la situation à la hausse, et la perspective d’un effondrement civilisationnel devient plus que plausible.

Il semble donc que ces modèles, bien loin d’avoir permis de réorienter la trajectoire de l’humanité, ont conduit à une fuite en avant, qui rend la situation plus grave encore. Il ne s’agit pas aujourd’hui de trouver un nouveau concept pour s’échapper une nouvelle fois de la réalité physique du monde, et de se bercer d’illusions sur la possibilité de trouver des technologies miraculeuses pour réparer nos dégâts, mais d’assumer enfin sérieusement les limites auxquelles nous sommes soumis.
Le concept de décroissance, s’il n’est pas propice à susciter le rêve, et ne doit pas à mon sens constituer le cœur d’une vision de société (je crois davantage à des valeurs telles que le lien social, l’égalité, ou le « bien-vivre »), a le mérite d’énoncer avec clarté l’indispensable changement de cap à opérer pour sauver la possibilité même d’un avenir.

Extrait d’un article d’Élodie Vieille Blanchard dans le journal La Décroissance de janvier 2019.

éolien

Désormais, l’éolien est entré dans l’ère du gigantisme : les constructeurs – souvent d’anciens producteurs d’électricité au moyen du charbon – multiplient les annonces et les projets grandioses. La filiale du groupe américain General Electric dédiée aux énergies renouvelables a ainsi annoncé un investissement de 400 millions de dollars pour construire Haliade-X, une nouvelle turbine éolienne offshore de 260 m de haut censée produire 45 % d°énergie de plus que les installations actuelles.

Ce monstre sera composé d’un rotor de 2,20 m pour une envergure totale de 38 000 m2. Ses promoteurs assurent qu’elle pourra produire 67 GWh d’électricité par an, soit la consommation de 16 000 foyers.

Les groupes industriels investissent dans ce secteur à forte croissance, ils y importent leur quête du profit, leur imaginaire productiviste, leur obsession pour le gigantisme dont on connaît pourtant les limites. Au nom des quelques centaines d’emplois promis et des annonces mensongères sur « l’énergie propre », le gouvernement et la presse relaient et soutiennent ces projets, convaincus d’avoir trouve la solution à l’effondrement environnemental.

Mais le coût écologique et énergétique de ces géants des airs est loin d’être négligeable : pour construire et installer ces éoliennes à la durée de vie limitée il faut par exemple 1 500 tonnes de béton enterré, mais aussi de nombreux métaux plus ou moins rares, dont l’extraction est polluante, et des batteries pour stocker l’énergie.

La multiplication des projets conduit à une spéculation débridée, à des gabegies financières, à une artificialisation des terres absurde.
L’aspect « propre » et « durable » du photovoltaïque comme des grandes fermes d’éoliennes peut être contesté au regard des déchets qu’ils produisent et de leur demande en métaux.
Si les énergies dites renouvelables ont acquis une place importante dans les politiques européennes, tout se passe comme si le secteur de l’électricité et les grandes multinationales tentaient de capter ces technologies ,pour les conformer à ses normes, tout en repoussant le modèle alternatif qu’elles véhiculaient initialement. Avec le changement d’échelle des grands projets renouvelables, le rêve d’autonomie et de relocalisation s’effondre.

L’essor et la promotion des énergies renouvelables s’apparente de plus en plus à un moyen de détourner l’attention des enjeux les plus urgents en faisant croire qu’il existerait des solutions techniques pour sortir de notre dépendance aux combustibles fossiles sans modifier radicalement nos modes de vie, nos systèmes économiques et nos imaginaires consuméristes.
Certaines des associations qui militent contre les projets d’éoliennes géantes en viennent d’ailleurs à promouvoir le nucléaire, perçu comme la seule alternative, cédant ainsi au mirage du « nucléaire propre » véhiculé par les ingénieurs d’EDF et du CEA. D’autres militants écologistes, comme ceux de l’Amassada ont bien saisi le piège et choisissent de remettre en cause le nucléaire comme l`éolien géant, deux modalités d’une même course à la puissance mortifère.

Il n’y a pas de solutions techniques miraculeuses et il faut cesser de croire que notre pouvoir d’achat pourra continuer de croître indéfiniment en consommant toujours plus d’énergie.
La promotion des énergies renouvelables doit s’accompagner d’une réduction des consommations, de leur relocalisation, au lieu de se fondre dans l’imaginaire de la puissance. Comme le montre toute l’histoire du capitalisme, sa force réside dans sa capacité à intégrer et absorber ses critiques : le problème n’est pas l`éolien en tant que tel mais l’éolien industriel.

Ivan Illich l’avait montré dans les années 1970 : c’est l’imaginaire de la puissance et du productivisme qui pose problème, c’est lui qui transforme le beau rêve d’une énergie alternative et propre en cauchemar de paysages saccagés et de techniques contrôlées par les lobbies et leurs intérêts financiers.

Extrait d’un article de Vincent Cheynet dans le journal La Décroissance de janvier 2019.