Chine écologique

Face à ces défis énergétiques et écologiques, le pays s’engage dans d’énormes projets hydrauliques dont les dégâts s’annoncent terribles, sans parler des tensions avec les voisins comme le Vietnam qui pourraient être privés de leurs ressources. Dans les régions industrielles, les pollutions charbonnières sont telles qu’elles provoquent d’immenses problèmes sanitaires, stérilisent les terres agricoles et contraignent les autorités à déplacer les populations.

En trente ans, l’industrialisation et la modernisation agricole de la Chine ont ainsi contaminé 20 % des terres arables, soit 20 millions d’hectares, et 40 % des rivières. Trois cent millions de ruraux consommeraient de l’eau comportant des taux de métaux lourds dangereux pour la santé. La pollution atmosphérique est particulièrement dramatique, les pluies acides se multiplient et les maladies pulmonaires explosent, une situation qui pourrait être à l’origine de 1,6 million de morts chaque année, alors que les médias relaient régulièrement l’ampleur des smogs et le désarroi des populations face à un phénomène devenu incontrôlable.

Même le ministère de l’Environnement chinois admet l’ampleur du problème ; en 2013, après avoir ignoré la carte du journaliste Deug Fei, répertoriant les principaux sites pollués de Chine, il
publie une liste de villages contaminés où la proportion des personnes malades (notamment du cancer) était particulièrement alarmante. Ces « villages du cancer » officiels sont près de 450, tous situés dans les zones industrielles.

[…]

Face aux défis écologiques, la Chine devient le modèle d`une société autoritaire, le laboratoire d’une societé écologisée de force et par en haut, au moyen d’une surveillance algorithmique permanente des populations.
Il y a quelques mois, un long et passionnant article du journal britannique The Guardian révélait les terrifiants projets numériques des autorités chinoise. En quelques années, le pays s’est en
effet numérisé à une vitesse extraordinaire, et les projets de surveillance algorithmique se multiplient via notamment le projet de « crédit social » qui doit entrer en application à partir de 2020.
Pour résoudre les problèmes de corruption et les défis écologiques et sociaux, il s’agit d’attribuer des scores aux individus à partir de la collecte d’immenses quantités de données sur leurs choix et habitudes. Ces projets de crédit social sont pilotés par les autorités locales des grandes villes comme Shanghai et Hangzhou, ou par des entreprises comme le géant chinois du commerce en ligne Alibaba. Il s’agit de transformer la population en masse surveillée en permanence.

Certains y verront un excès proprement chinois qui ne saurait se réaliser dans nos démocraties libérales, mais la Chine est plutôt le laboratoire et le miroir de nos propres contradictions où se dessine déjà le futur de nos vies numériques.
À travers les « villes intelligentes » et les nombreux objets connectés qui déferlent aujourd’hui, ne pénétrons-nous pas aussi dans cette dictature soft qui se donne à voir sans fard en Chine ?
Le président Xi Jinping n’est pas seulement un président autoritaire tendant de plus en plus au pouvoir personnel – il a fait adopter au début de l’année une réforme des institutions qui lui permet de rester à vie – il est aussi l’incarnation des nouvelles élites qui mêlent l’héritage autoritaire du maoïsme à de nouvelles ambitions écologiques et high-tech.

[…]

Comme au temps de la révolution culturelle où le maoïsme séduisit une partie de l’opinion occidentale, ce mirage écologique chinois en fascine certains.
Mais il exerce des effets destructeurs en entretenant l’illusion que la réponse aux problèmes environnementaux ne saurait venir que d’un pouvoir autoritaire et fort, qu’il ne saurait y avoir d’autre voie que le gigantisme industriel et aménageur, la frénésie consumériste et la surveillance numérique intégrale.

La Chine devient un modèle pour les élites modernisatrices désireuses de profiter de la crise écologique globale pour renforcer leur pouvoir, pour tous les autres elle annonce l’apocalypse à venir.

Extraits d’un article de François Jarrige dans le journal La Décroissance de novembre 2018.

Tout le monde est pour l’écologie !

Tout le monde est, bien sûr, pour l’écologie. Il est rare de nos jours de trouver un parti politique ne revendiquant pas de l’être. La plupart des grands médias, presse, radio et télévision, ont une ou plusieurs rubriques sur la question. Il s’y mélange la défense de l’environnement, la biodiversité, le climat, l’alimentation. Si douze anti-spécistes menacent un boucher de le larder de rayons de vélos, cela fait les gros titres. Il existe autant d’associations, « ONG », sur l’écologie que de particularismes.

Cependant on ne peut que constater que nous brûlons toujours plus de combustibles fossiles, que nous jetons toujours plus de déchets et que la pollution de l’eau, de l’air et des sols augmente. Y a-t-il une réponse simple à cette contradiction ?

Non. Mais il y en a bien une dont, sans en mesurer exactement l’ampleur, on peut être certain qu’elle est une entrave pour se projeter dans une civilisation soutenable. On rappellera brièvement ici que cela signifie de diviser par un facteur significatif nos consommations et prélèvements de tout ce qui n’est pas renouvelable, ou de tout ce qui est destructeur de notre habitat. Ne soyons pas trop précis, sauf à s’engager dans des arguties sans fin sur la technicité d’une telle chose, alors qu’il s’agit d’abord d’accepter cela : demain, pour tous ceux qui prélèvent et consomment plus que la part moyenne à laquelle chaque être humain peut prétendre sur les ressources renouvelables de la planète, il faudra faire avec moins, beaucoup moins.

Vous voulez quand même un ordre de grandeur ? Jared Diamond a mentionné un facteur… 34 ! Oui, mais pour nous, en Europe ? Disons la moitié. Mais vous oubliez toutes ces superbes initiatives citoyennes, solidaires, pleines de consensus, de circuits courts, de proximité, de circularité, etc. Oui, je les oublie car elles sont anecdotiques au regard des quantités et je pense même qu’e1les n’existent que dans un effet de niche.

Si, dans un système, une partie de la population est prédatrice globalement, à grands pas, et l’autre résiliente à petits pas, il n’est pas compliqué d’en tirer une fonction mathématique simple : plus on avance dans le temps et plus l’écart grandit, il ne se comble jamais. Il y a un deuxième volet à l’effet de niche. C’est la façon dont notre personnel politique, économique, industriel, financier et autres « décideurs », autoproclamés ou régulièrement désignés par la multitude, traitent, du fait de leur formation initiale, la question, et les personnes et autres éventuels énergumènes qui, kite-surfant sur cette vague à la mode, se pensent investis du rôle de sauveurs de la planète : à la niche.

Éditorial de Bruno Clémentin dans le journal La Décroissance d’octobre 2018.

L’intérêt général

Julien Milanesi : l’intérêt général est une notion dont la force prescriptive (comment peut-on s’opposer à « l’intérêt général » ?) n’a d’égale que son indétermination. Il n’existe pas en réalité de substance, le contenu objectif de l’intérêt général qui permettrait de dire si des projets sont d’intérêt général ou pas. Est tout simplement d`intérêt général ce que la collectivité détermine comme tel, et cela dépend donc des modes de décision.

C’est pourquoi réfléchir sur l’intérêt général aboutit nécessairement à une réflexion sur la démocratie, et de fait, toute la verticalité de notre système politique apparaît quand on s’intéresse aux projets d’aménagement : quelles que soient les procédures de discussion ou de consultation mises en œuvre depuis quelques décennies, dans notre système représentatif l’intérêt général est déterminé par les élus, en lien plus ou moins étroit avec l’administration.

Dans un système de plus en plus oligarchique, ceci conduit souvent à donner raison à Marx, selon qui « toute classe qui aspire à la domination doit conquérir d’abord le pouvoir politique pour représenter à son tour son intérêt propre comme étant l’intérêt général ». L’intérêt général est ainsi souvent l’intérêt des dominants, […]

[…] l’autre ressort puissant soutenant ces projets est notre imaginaire économique et social qui leur associe de nombreuses valeurs positives. Pour reprendre l’exemple des transports, le fait que les personnes soient des usagers réguliers ou pas de lignes à grande vitesse n’est pas nécessairement déterminant dans leur soutien à ces projets. Les gains de vitesse, de mobilité, sont dans notre société désirés pour eux-mêmes sans qu’il n’y ait de justification à cela, comme le montre par exemple Hannut Rosa dans ses travaux sur l’accélération.
Nul en effet ne peut démontrer pourquoi ce serait mieux d`aller plus vite, c’est un « bien en soi », un présupposé qui constitue une part de notre collectif et qui est je crois déterminant pour expliquer le soutien important que reçoivent encore ces projets dans la population. […]

Extraits de la réponse de Julien Milanesi à la question « La décroissance est-elle contre l’intérêt général ? » dans le journal La Décroissance de septembre 2018.

Intérêt général

« Fourberie sordide », dit Baudoin de Bodinat à propos de la manière dont la crise financière de 2008 a été résolue, en sauvant les banques aux dépens des plus pauvres.
L’expression va comme un gant à l’invocation de « l’intérêt général » par les représentants d’un système social qui fait disparaître les insectes, les oiseaux et les sols, empoisonne l’air, l’eau et la vie même, pour continuer à transformer le monde en galerie marchande.

Le caractère sordide de l’argument saute aux yeux, face à la rapacité proprement monstrueuse d’une hyper-bourgeoisie disposée à tirer profil de tout, toujours, y compris de l’effondrement généralisé où sa civilisation nous mène.
Sur tous les continents, les classes dominantes sont plongées dans une dépendance toxicomaniaque à la croissance de leurs richesses. Avec toutes les ressources de propagande et de guerre dont elles disposent, elles défendront jusqu’au bout cette croissance-là, qui est en réalité la seule croissance existante et qui, ayant capté le fruit de l’activité humaine depuis trois siècles, est effectivement prodigieuse.

Il y eut autrefois des grands bourgeois qui réfléchissaient au monde qu’ils étaient en train de créer. Mais c`est fini. À présent, leur inguérissable pathologie est la manifestation la plus pure d’un rapport social en bout de course, ce « monstre qui se nourrit de sa propre mort », le capital.
Tout ce qui leur reste d’intelligence, c’est cette fourberie grossière des affiches des Hautes Études commerciales proclamant que le capitalisme peut « servir l’intégration ».

Début de la réponse de Serge Quadruppani à la question « La décroissance est-elle contre l’intérêt général ? » dans le journal La Décroissance de septembre 2018.

Non-violence

En lisant ce texte (« Comment la non-violence protège l’État » de Peter Gelderloos), rébarbatif, dénué de tout humour, et finalement effrayant, nous retrouvons ce « fascisme des anti-fascistes » bien mis en lumière, voici un demi-siècle, par ce grand précurseur de la décroissance qu’était Pier Paolo Pasolini : « Le fascisme peut revenir sur la scène à condition qu’il s’appelle antifascisme », soulignait-il.
Car, pour Peter Gelderloos et les bien mal nommées éditions Libre qui le publient, il est légitime d’employer la violence pour faire taire ceux qui ne pensent pas comme soi, ceux du « camp du Mal ». Le problème est que ce dernier est toujours très subjectif, et qu’il change même au cours de la vie de chacun de nous. Au-delà des étiquettes, c’est une attitude parfaitement fascistoide. Car, ce qui compte, ce sont les méthodes et actions, non les justifications qui les motivent. Les fins sont contenues dans les moyens, faire le mal au nom du bien est la pire et la plus ancienne des perversions.

En tout cas, voilà qui doit ravir tous ceux qui appellent à réprimer les militants, comme l’ « expert » médiatique Éric Denécé. L’auteur d’Écoterrorisme (Tallandier, 2016), employé par de grandes sociétés, s`emploie à diffuser l’idée que la résistance écologiste et Daech seraient du même tonneau. La DGR, Peter Gelderloos et les éditions Libre lui en apportent la confirmation sur un plateau.

Rappelons que ceux qui incitent les mouvements à sombrer dans la violence se sont régulièrement avérés être des agents du camp adverse, infiltrés pour susciter la désapprobation et légitimer la répression.
Le fantasme de violence est le plus souvent porté par des immatures qui ne la connaisse pas. Ils ne sont pas structurés pour y être confrontés et s’effondrent le plus souvent à sa première réelle rencontre. À ce moment-là, traumatisés, ils déserteront à jamais tout engagement. […]

C’est le même principe que l’insulte, la violence verbale : à bout d’arguments, on humilie grâce à elle son contradicteur pour briser un échange qui nous échappe. C’est la rupture de la dialectique : « l’insulte tue la parole, nie le débat, discrédite la controverse des idées » (Charles Silvestre, secrétaire de la Société des amis de L’Humanité, 28 août 2009). Nous n`avons cessé de le rappeler, à la suite de nos grands anciens, quitte à lasser : la décroissance commence par le refus de la montée aux extrêmes, elle est une désescalade. Loin d’être un pacifisme angélique, narcissique voire lâche qui refuserait la confrontation, elle commence par le choix courageux de la non-violence.

Extraits d’un article de Vincent Cheynet dans La Décroissance de juillet-août 2018.

Terroristes écologistes

Ces derniers mois, l’État a dépensé des sommes extravagantes pour réprimer les mouvements sociaux, à l’image de l’opération militaire menée sur la ZAD de Notre-Dame-des-landes, sans parler de la présence quasi-permanente d’un important dispositif de « maintien de l’ordre » à Bure, ou encore des forces déployées sur les campus des universités et lors de chaque manifestation. De la part
d’un gouvernement qui fait de la gestion rigoureuse des deniers publics son credo, cette situation est absurde. Dilapider de telles sommes pour expulser des personnes cherchant à vivre paisiblement, avec sobriété et simplicité, peut paraître irrationnel.

En réalité. ces choix s’expliquent par des biais idéologiques et la nécessité d’empêcher l’émergence d’alternatives aux modes de vies et aux subjectivités consuméristes qui dominent notre monde. Il s’agit d’éviter à tout prix que les populations ne s’aperçoivent du subterfuge, de la propagande gouvernementale, et des fausses promesses portées par les élites modernisatrices. Aujourd’hui
comme par le passé, les militants écologistes et anti-industriels sont au cœur de ces répressions car leurs combats radicaux portent le fer au cœur de la plaie.

[…]

Les militants écologistes ne cessèrent d’être en première ligne de la violence d’État et de la répression. Tout au long au XXe siècle, ceux qui dénoncèrent les ravages écologiques, l’influence exorbitante des intérêts privés, les prédations anti-démocratiques des grandes entreprises, furent au cœur de multiples formes de répression et marginalisation.

Aujourd’hui, l’association Global Witness et le journal britannique The Guardian comptent chaque année le nombre de militants et activistes écologistes tués dans le monde : 117 en 2014, 185 en 2015, 207 en 2016, 197 en 2017. Tous les pays ne sont évidemment pas logés à la même enseigne.
En tête se trouvent le Brésil – où les militants qui cherchent à préserver la forêt sont éliminés – mais aussi les Philippines, le Honduras et le Congo. L’industrie est majoritairement responsable de ces violences, en particulier l’industrie minière grâce à laquelle nous pouvons jouir de nos smartphones et autres gadgets high-tech.
En 2016, 33 morts étaient liées directement à des activités d’extraction. En Turquie, les militants écologistes sont également des cibles de la répression autoritaire du régime d’Erdogan. Amnesty International alerte de son côté sur la situation au Pérou et au Paraguay […]

Mais cette situation n’est pas propre aux pays dits du sud ou aux régimes autoritaires. Dans les démocraties libérales fondées sur l’extraction massive de ressources et l`hyper-consommation polluante, les gouvernements cherchent aussi les moyens de faire taire les empêcheurs de contaminer en rond. Même si la violence d’État y est plus feutrée et subtile, elle existe également alors que l’assimilation des mouvements écologistes aux mouvements terroristes semble une constante depuis 20 ans.

Extraits d’un article de François Jarrige dans La Décroissance de juin 2018.

Écologie à la sauce Hulot-macroniste

Dans Le Canard enchaîne, le journaliste objecteur de croissance jean-Luc Porquet note : « La logique qui sous-tend l’écologie à la sauce Hulot-macroniste est simple. En paroles, on se positionne à la pointe du combat et on fixe des objectifs très ambitieux. Mais on s’empresse de les repousser à la saint-glinglin, pour se contenter de mesures immédiates qui ne perturbent pas le jeu économique… […] Quelles décisions, par exemple, sur la mega-polluante Montagne d’or, en Guyane, le contournement autoroutier de Strasbourg, le délirant projet de centre commercial Europacity à
Garges-les-Gonesse, le percement pharaonique du mont Blanc pour la ligne SNCF Lyon-Turin ? Des feux verts, bien entendu. »

Jean-Luc Porquet oublie que, comme ministre d”État et n° 3 du gouvernement, Nicolas Hulot porte aussi la responsabilité, pour ne prendre qu’un exemple, dans les frappes en Syrie, et plus largement de toute la politique techno-libérale mise en œuvre par Emmanuel Macron. « En matière d’écologie, aucune reforme d’ampleur n’est en vue… Alors qu’il était le fer de lance du mouvement écologiste il y a moins d’un an, Nicolas Hulot s’en éloigne progressivement… », se désole un de ses anciens soutiens Simon Persico, « professeur de sciences politiques » dans les colonnes du journal de MM. Niel et Pigasse (Le Monde, 9 mai 2018).

Hulot « fer de lance du mouvement écologiste » ? « Vaut mieux entendre ça que d’être sourd » comme disait ma grand-mère ! Pour ce comique involontaire, « le monde de l’écologie était très optimiste quand il a appris, en mai 2017, la décision de Nicolas Hulot d’entrer au gouvernement en tant que ministre de la transition écologique ». Pour les « experts » du quotidien de MM. Niel et Pigasse, et tous les grands médias. le « monde de l’écologie » se limite aux partisans du capitalisme vert libéral, à Europe Écologie-les Verts et autres associations officielles.

La Décroissance, premier titre d’écologie politique en France, et bien d’autres, ça n’existe tout simplement pas. Même la presse des affaires – que Hulot a pourtant tant servie – car « bien sûr, Hulot ne joue pas […] contre l’ensemble du système médiatique, dont il est l’un des avatars les plus aboutis » observait l’hebdo des droitards Valeurs actuelles le 18 fevrier – feint de le critiquer. Ainsi Les Échos titre : « L’an I de Nicolas Hulot au gouvernement se solde par un bilan très mitigé » (14 mai 2018). Nicolas Hulot lui-même croit-il encore « que l’écologie avance » avec son gouvernement ? Soit c’est un gros mensonge, soit… Bref, ça sent le retour au « kite [qui] crée du lien » (Nicolas Hulot, Paris Match, 1er février 2011).

Extrait d’un dossier Hulot dans La Décroissance de juin 2018.

Lumières et scientisme

Il est évidemment difficile de parler des Lumières en général, car les personnes et les pensées qu’on range sous ce label sont diverses.
Rousseau, par exemple, en fait-il partie ? Par certains ôtes, oui ; par d`autres, il est plutôt anti-Lumières. Prenons donc, pour nous repérer, une figure centrale : Diderot, maître d’œuvre de l’Encyclopédie. Dans l’article « Encyclopédie », dont il s’est lui-même chargé, on lit : « L’homme est le terme unique d’où il faut partir et auquel il faut tout ramener. »
Cet humano-centrisme radical, revendiqué, a eu de dramatiques conséquences. Les êtres humains n’ont plus, pour vivre, s’épanouir et fructifier, à tenir compte de la nature, sinon comme matière première à leur disposition.

Alors certes, il est souvent arrivé aux Lumières d’invoquer la nature. Mais dans la plupart des cas, l’intention était polémique : il s’agissait seulement, en son nom, de s’en prendre à l’ordre établi. Le renversement de cet ordre était le but, et l’invocation de la nature un levier parmi d`autres, jetable une fois qu’il avait rempli son office.
En elle-même, la nature n’a plus grand-chose à faire valoir, face à un homme conçu comme « terme unique d’ou il faut partir et auquel il faut tout ramener ».
Diderot, au demeurant, le dit explicitement : « Abstraction faite de mon existence et du bonheur de mes semblables, que m’importe le reste de la nature ? »

Deux siècles et demi plus tard, on voit le résultat. La nature est ravagée, le biocide est en bonne voie et, au sein d’une telle dévastation, le bonheur des hommes devient pour le moins problématique. Diderot aurait dû dire : pour mon existence et le bonheur de mes semblables, le reste de la nature importe au plus haut point.

Il ne faudrait pas, vis-à-vis des Lumières, se rendre coupable du même péché d`ingratitude que celui que les Lumières ont commis à l’égard du Moyen Âge. Parmi ce qu’on leur doit : le Sapere aude (aie le courage de te servir de ton propre entendement), que Kant a considéré comme étant leur devise.
Cependant, aujourd’hui, se servir de son propre entendement, c’est comprendre que les Lumières ont aussi engagé le monde sur des voies mortifères.

« Le choix de notre génération, c’est de poursuivre le rêve des Lumières parce qu’il est menacé », a déclaré Emmanuel Macron. Mais menacé par quoi ? Au premier chef, par la transe du progrès, par les désastres que les efforts frênetiques pour concrétiser le rêve des Lumières ont engendrés. Il serait temps de s’en rendre compte. Se réclamer compulsivement des Lumières, au point où nous en sommes, n’est pas une invitation à penser, mais au contraire à ne pas penser. À juste continuer. À être toujours plus moderne, plus innovant, plus smart, plus disruptif, plus startupisant. « Ça va mal. – Tu ne peux pas dire ça ! – Pourquoi ? – C’est contraire à l’esprit des Lumières. – Ah bon, je ne savais pas… Quand même, il me semble que… – Tais-toi. Notre genération a choisi de poursuivre le rêve des Lumieres. – Je préférerais me réveiller. »

Extrait d’une intervention d’Olivier Rey dans un article « Les Lumières à la source du scientisme » dans La Décroissance de mai 2018.

L’armement publicitaire

Jetons un coup d’œil sur les budgets… le budget mondial de l’armement en 2016 a été de 1.686 milliards de dollars. Celui de la publicite pour 2018 sera de 579 milliards de dollars. Celui du Programme des Nations Unies pour le développement en 2015 était de 4,5 milliards de dollars. La Fédération internationale de football association (FIFA) dépensera pour la Coupe du monde de 2018 près de 2 milliards de dollars. Le budget du Partenariat mondial pour l’éducation se limite à 2 milliards de dollars par an.

Si les chiffres expriment la hiérarchie des importances, nous sommes obligés de conclure que :

  • Il est 289 fois plus important de décerveler les humains que de les éduquer.
  • Il est 128 fois plus essentiel de vanter des marchandises que de solutionner les problèmes de nutrition et de santé.
  • Il est aussi vital d`abrutir par le spectacle du football que d’éduquer.
  • Il n’y a qu’une chose au monde 3 fois plus importante que la crétinisation des masses, c’est leur bombardement.

Bombardement, matraquage, ces deux termes se rapportent aussi bien à l’armement qu’à la publicité, ces deux champions internationaux des budgets.
La France n’est pas en reste puisque le montant des investissements publicitaires en ligne a dépassé 4 milliards d`euros fin 2017, selon le Syndicat des régies de l’internet (SRI). C’est-à-dire à eu près deux fois plus que l’aide a l’éducation mondiale, et ceci uniquement pour la pub sur internet.

Destruction massive des cerveaux

Il y a deux manières de contenir les peuples : la force et l’endoctrinement. C’est dans le matériel de destruction massive des corps, et dans les dispositifs de destruction massive des cerveaux, que notre société mondialisée investit le plus. L’éducation, la santé, la nourriture sont les miettes humanitaires de l’aristocratie financière.
L’augmentation annuelle du budget mondial de la publicité illustre le renforcement constant de la propagande pour faire accepter des conditions de vie de plus en plus difficiles et un avenir de plus en plus incertain. Et si ça ne suffit pas et que les peuples se révoltent, les États disposent de moyens coercitifs importants.

Cependant, nous ne comptons dans le budget de décervelage mondial que celui de la publicité. C’est oublier les dépenses pharaoniques pour la culture industrielle et la diffusion, par les médias de masse, des propagandes politiques. Peut-être nous apercevrions-nous que les dépenses pour le lessivage des cerveaux atteint, ou même dépasse, celles pour le pilonnage des corps.

Début d’un article de Jean-Luc Coudray dans La Décroissance de mai 2018.

Tout électrique, tout nucléaire

Quand le choix irréversible du « tout électrique, tout nucléaire » a été pris par l’État-EDF au début des années 1970, les promoteurs de l’atome assuraient que la Science [finirait par trouver une aolution au problème des déchets radioactifs. Bien sûr, il n’en a rien été. Et les rebuts de leurs centrales, les technocrates n’ont plus qu’à les glisser sous le tapis. Depuis trente ans, des luttes sont menées contre les projets d’enfouissement des déchets ; comme à Angers, où une manifestation a réuni 15 000 personnes en 1990. […]

On est saisi de stupeur devant l’ampleur des enjeux, l’absence de débats réels, la violence froide de l`État. Depuis 20 ans ce territoire à la frontière de la Meuse et de la Haute-Marne est en cours de colonisation et de militarisation pour assurer la survie de la filière nucléaire française. […]

En second lieu, on achète les consciences en arrosant financièrement ce département rural plutôt pauvre. À Bure (82 habitants), les équipements urbains sont flambant neufs, les trottoirs ont été rénovés, une salle des fêtes est même sortie de terre tandis que la commune voisine de Mandres-en-Barrois (124 habitants) a désormais des terrains de sport. Entre 2007 et 2016, les collectivités territoriales, les entreprises et les associations du département auraient par ailleurs touché 271 millions d’euros, auxquels s’ajoute une aide annuelle de 480 euros par habitant versée aux communes situées dans un rayon de dix kilomètres autour du site.
Face à un tel déluge d’argent, il n’est pas étonnant que beaucoup se soient résignés et que tant d’élus choisissent le camp de l’Andra.

Troisième stratégie : la communication, ou plutôt la propagande, qui se déploie de façon débridée dans le département : organisation de sorties scolaires pour apprendre aux enfants les bienfaits du nucléaire, armées de communicants et de sociologues embarqués travaillant à l’acceptabilité du risque, à la diffusion de message rassurants ou fatalistes. […]

Depuis deux ans, l’Andra et le gouvernement ont déclaré la guerre aux opposants, en les caricaturant voire en les insultant, en cherchant à les diviser ou en en faisant de dangereux activistes cagoulés. Je peux témoigner combien les fameux opposants « radicalisés », décrits par le pouvoir comme des quasi-délinquants, sont d’abord et avant tout des militants intelligents, conscients et
inquiets, des citoyens engagés, courageux, sidérés devant la folie qui nous pousse à accepter l’inacceptable ; soucieux de maintenir vivant un espace de débat démocratique contre le monopole
de l’expertise et de la décision ; sacrifiant leur confort individuel à une cause plus large. […]

Les failles du projet sont nombreuses mais sont sans cesse euphémisées, niées, au nom de la confiance dans le génie des ingénieurs et de l’absence d’alternative. Une fois de plus, nous sommes face
aux alternatives infernales déjà utilisées lors de la controverse OGM : vous refusez les OGM ? Eh bien vous ne pourrez pas résoudre la faim dans le monde, vous ferez fuir les scientifiques vers des cieux plus elements et vous nous mettrez en retard dans la grande compétition économique. La même rhétorique est à l’œuvre pour imposer la solution de l’enfouissement des déchets nucléaires, alors même que dans plusieurs pays les habitants s’opposent à de tels projets et que des rapports d’experts – comme celui de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucleaire (IRSN) – pointent les
risques d’incendie et les lacunes en matière de sécurité. En Australie un comité d’enquête a choisi de repousser un projet du même type l’année dernière, en Allemagne et aux États-Unis plusieurs sites d`enfouissement ont connu des problèmes et ont dû fermer, partout ce type d’installation provoque la colère et l’opposition des habitants.

Extraits d’un long article de François Jarrige dans La Décroissance d’avril 2018.