Graines d’une Bretagne d’avenir

Produire moins, serait synonyme de chômage et de récession, tandis que la croissance économique industrielle serait, elle, source de toujours plus de travail. Or c’est l’inverse, comme le montre dramatiquement le cas de l’agriculture : l’industrialisation capitaliste de la production et de la distribution alimentaires a entraîné une surproduction chronique de victuailles empoisonnées en mobilisant toujours plus de machines et moins de travail vivant, entièrement sous la coupe de la logique techno-scientifique (l’alimentation est un vaste laboratoire).

La décroissance, au contraire, c’est plus de travail vivant, artisanal, de métier, avec une qualification reconnue et donc correctement rémunéré, sans dette, sans précarité. Pour produire moins d’aliments, plus chers à l’unité que la malbouffe industrielle, pour en finir avec la surproduction. C’est dans cette dynamique que s’inscrit le livre Graines d’une Bretagne d’avenir et le projet de semences artisanales paysannes que défend Emmanuel Antoine.

[…]

Soyons clair, la promotion du bio est en phase avec une classe moyenne urbaine inquiète légitiment pour la qualité de son alimentation. Mais dès que l’on examine les contraintes de production (accès au foncier, climat…) et d’approvisionnement, que l’on aborde les conditions de travail et les niveaux de rétribution et de protection sociales (retraite et maladie), cela met face à des contradictions qui participent du désenchantement de la cause, d’une réalité que l’on a pas forcément envie d’affronter.

C’est regrettable à dire mais le milieu écolo est souvent coupé du monde du travail et de ses réalités les plus dures. Il a bien du mal à sortir de la sacro-sainte confiance en un marché qui pourrait se réguler de lui-même.

Un seul exemple : la campagne dite du « Marche interdit ». En 2018, le groupe Carrefour a réalisé un « coup marketing » en commercialisant des légumes issus de semences paysannes dont la vente à des professionnels est interdite car celles-ci ne sont pas inscrites – pour des raisons de coût notamment – au catalogue officiel. Voilà un des acteurs principaux de la destruction de la paysannerie française qui défend les semences paysannes et la biodiversité contre la mainmise des grandes entreprises sur le vivant !

Celle-ci a malheureusement été défendue par une certaine organisation paysanne persuadée de faire preuve de pragmatisme pour faire avancer sa cause, celle des semences paysannes. Mais quand on mange avec le diable, encore faut-il avoir une cuillère assez longue ! Là, elle est très très courte ! Un million d’euros a été reversé à une organisation paysanne pour financer une maison de la semence.

C’est bien peu au regard de la destruction d’emplois et le maintien des milliers d’agriculteurs dans la précarité pour rétribuer leurs actionnaires ; je me permets de rappeler que le groupe Carrefour a perçu 2 milliards d’euros d’aide publique en 5 ans dont 744 millions au titre du CICE (crédit d’impôt compétitivité emploi) sans compter les exonérations de cotisations sociales (1 943 millions d’euros, qui privent de financement le régime général de la Sécurité sociale), et supprimé 2 400 postes en France sur la même période.

Extraits d’un entretien de Emmanuel Antoine dans le journal La Décroissance de mars 2020.

Justice numérique

Des juges remplacés par de vulgaires machines à calculer que sont les ordinateurs ? « Mauvaise science fiction » assurent, condescendants, des gens raisonnables. Les mêmes qui, il y a dix ans, auraient souri en écoutant un « technophobe » s’affoler que des entreprises mondialisées collecteraient et traiteraient bientôt des milliards de données sur des milliards d’individus pour les revendre…

Pourquoi diable la justice, les institutions qui disent le droit – plus ou moins bien mais c’est un autre sujet – devraient-elles échapper à l’industrialisation numérique totale de la vie ? De fait, tout se met en place pour que les robots remplacent de plus en plus les hommes et les femmes de loi. Certains de nos voisins ont pris un peu d’avance dans ce domaine et il ne serait guère envisageable que la start-up nation macronienne reste à quai de la déshumanisation générale.

Au début de l’année 2017 est ainsi entrée en application la loi pour une République numérique. Laquelle dans son article L1 11-13, et dans un louable souci de transparence, vise à garantir à tous les justiciables l’accès libre et numérique à toutes les décisions de justice. Ces milliards de données, anonymisées, sont pour l’heure traitées par les plus hautes juridictions judiciaires, le Conseil d’État et la Cour de cassation.

[…]

Une telle masse de données judiciaires, moulinées par des algorithmes – des opérations de calcul réalisées par les ordinateurs – de plus en plus puissants constitue une véritable manne pour les start-up du droit « en ligne » (legal tech en anglais) de la République en marche numérique. Celles-ci sont sur les rangs pour accéder et traiter des milliards de données de façon à vendre le résultat de leurs calculs. Cinq d’entre elles se partagent l’affaire et lèvent des millions d’euros sur les marchés financiers pour devenir demain les « Google du droit ».

[…]

Quand ce n’est pas lors d`expérimentations dans les tribunaux obligeamment mises en œuvre par la puissance publique (dans les cours d’appel de Douai et Rennes, voir ci-après). Il devient ainsi possible en un clic de dire à quoi peuvent s’attendre les justiciables engagés dans une procédure de divorce, un litige avec un assureur, etc. Une mise en bouche en attendant que l’État lui-même mette en ligne l’intégralité des décisions de justice à laquelle accéderont gratuitement nos dynamiques entrepreneurs des legal tech.

Les altermondialistes dénonçaient le recul des États face aux entreprises ? Cest la main dans la main que ceux-ci travaillent à faire disparaître la justice et la démocratie. Les conséquences de ce qui se prépare sont formidables. Et, pour un humaniste, abominables.

La première, c’est la « déjudiciarisation » : la fin de l’intervention du juge dans les litiges. Les machines numériques seront bientôt capables de dire au justiciable, à partir de l’historique des décisions de justice moulinées par l’algorithme, ce qui risque de se passer en cas d’intervention du juge. Pour les personnes – physiques et morales – qui s’apprêtent à s’engager dans un contentieux, ne serait-il pas alors plus simple et préférable de régler le conflit à l’amiable avec comme base les résultats des procédures passées ?

Avec économie d’argent, de temps, de tracasseries et procédures à la clef, ce serait très tentant. Surtout pour les justiciables les moins fortunés, les moins à l’aise avec l’institution judiciaire. Les compagnies d’assurance se montrent très intéressées… Or, quelle heureuse coïncidence, tout se met en place pour éloigner physiquement le citoyen des institutions de justice. Aujourd’hui plus de 300 tribunaux d’instance – juridiction simple et très accessible – sont menacés de fermeture par l’État, après la vague de suppressions de tribunaux engendrée par la réforme de la carte judiciaire de 2007.

Et si « demain au prétexte que notre litige a peu de valeur financière, nous ne pouvions plus saisir le juge d’instance, être reçus, écoutés mais devions nous en remettre à des plateformes numériques et des algorithmes déconnectés de l’humain ? », demandent des professionnels du droit. Bonne anticipation. Quant aux juridictions qui restent, celles-ci croulent inévitablement sous les affaires et les humains rendent leurs décisions avec une lenteur désespérante…

Extraits d’un article de Denis Bayon dans le journal La Décroissance de mars 2020.

Les milliards du nucléaire

On en arrive même à des situations surréalistes, comme l’expose un  responsable finlandais dans une dépêche AFP du 19 décembre dernier : « Les nombreux délais nous obligent à assurer la maintenance de l’équipement et des composants déjà installés. »
Incroyable : les retards sont tels que les pièces installées depuis 2005 doivent être changées ou réparées alors même que le réacteur n’est pas entré en service !

Et, alors qu’Areva a déjà versé 450 millions d’euros de dédommagement aux Finlandais, la même dépêche nous apprend que, depuis début 2020, Orano (nouveau nom d’Areva) doit rajouter 20 millions par nouveau mois de retard ! Et dire qu’il y a encore des imbéciles pour croire que la France atomique gagne de l’argent en exportant des réacteurs !

La situation est au moins aussi critique à Flamanville où EDF se prépare à tenter une opération désespérée : réparer des soudures quasiment inaccessibles, situées dans l’interstice séparant les deux enceintes de confinement. Du coup, la mise en service de l’EPR, si par malheur elle doit avoir lieu un jour, est une nouvelle fois reportée : il serait question de 2022, ou 2023, ou…

Et c’est là que l`affaire devient croustillante, dans la mesure où elle est liée au destin de l’antique centrale de Fessenheim (Alsace). Alors que vous lisez ces lignes, le réacteur n° 1 de cette centrale est en passe d’être fermé à la date du 22 février, le second devant suivre le 30 juin.

Pendant des années, les dirigeants d’EDF ont continuellement repoussé l’échéance – rappelez-vous, Hollande avait annoncé que ce serait avant la fin de son mandat, en 2017 – pour que la fermeture de cette centrale ait lieu seulement quand l’EPR serait en service.

Toujours aussi arrogants et suffisants, nos grand « responsables » ont fini par choisir début 2020, certains qu’alors le dinosaure de Flamanville produirait enfin de l’électricité. Mauvaise pioche !

Mais, grâce aux largesses du regrettable Macron, EDF n’a pas tout perdu à Fessenheim : l’État entend lui reverser pas moins de 4,5 milliards de dédommagement, correspondant au manque à gagner en supposant que la centrale aurait fonctionné jusqu’en. .. 2041. Vu qu’elle a été mise en service en 1977, cela veut donc dire qu’elle aurait fonctionné jusqu’à 64 ans : l’age pivot !

Pour mémoire, les centrales « françaises » – elles sont en réalité américaines, EDF ayant payé fort cher les licences au yankee Westinghouse – ont été conçues pour durer 30 ans.
Prolonger leur fonctionnement à 40 ans est déjà insensé, mais postuler un fonctionnement jusqu’à 64 ans relève tout simplement de la folie furieuse, ou plus exactement du hold-up.

Extrait d’un article de Stéphane Lhomme dans le journal La Décroissance de février 2020.

Marches climat

[…] il y a une grande naïveté dans certains mots d’ordre des marches climat, qui viennent demander au gouvernement, d’agir pour baisser les émissions de gaz à effet de serre. Ça veut dire qu’ils croient encore, ou qu’ils font semblant d’être convaincus, que les gouvernements sont en mesure de changer de trajectoire pour empêcher l’effondrement écologique et la poursuite du dérèglement climatique… alors que par définition ils protègent les multinationales et les pollueurs !

Le gouvernement se marre ! Si Brune Poirson va se montrer dans des marches pour le climat, c’est bien que ce mouvement ne les inquiète absolument pas et qu’il ne va pas changer grand-chose à notre monde.

Au contraire, clans les formes de manifestation très bon enfant comme dans les slogans, on est dans le « il ne faut pas déranger » : « Le conflit c’est mal, la politique c’est pas beau, la critique c`est pas constructif. On est là pour marcher, pour faire la fête, pour s’amuser tous ensemble et montrer qu’on est nombreux. » Ce genre de happening ne mène nulle part. Même si on était 500 000 personnes dans les marches climat à demander « s’il vous plaît mesdames et messieurs du gouvernement, faites quelque chose », qui peut imaginer obtenir quoi que ce soit ? C’est quand même assez indigent.

La volonté de ne pas politiser l’écologie, de ne surtout pas être dans le conflit, on la retrouve chez Greta Thunberg, qui incarne ce « mouvement climat ». Elle n’arrête pas de répéter qu’elle ne fait pas de politique, qu’il faut qu’on écoute les experts. La science doit décider à notre place, puisque nous ne sommes pas capables de prendre les bonnes décisions, de réfléchir, d’être assez grands pour développer un esprit critique. Il y a un discours proche chez Aurélien Barrau d’ailleurs : les scientifiques sauront tout résoudre, les gens sont trop bêtes pour se prendre en main. Tout l’inverse de la position anarchiste !

Mais je suppose qu’il y aura des déçus après ces marches. C’est déjà le cas d’ailleurs. Alors peut-être, les manifestants trop gentils, qui croyaient que le gouvernement allait prendre des mesures pour le climat, vont s’impliquer davantage, sur du long terme, et approfondir la réflexion, en se posant la question : est-ce que c’est vraiment comme ça qu’on va y arriver ? Est-ce qu’il ne faut pas dépasser la simple marche, pour réfléchir politiquement à un autre mode de fonctionnement de notre société, à d’autres façons de vivre ? Peut-être que ce mouvement est un premier pas, qui débouchera sur une plus forte mobilisation, une meilleure compréhension des enjeux, une contestation plus forte du monde dans lequel on vit.

Extrait d’une intervention d’Isabelle Attard dans le journal La Décroissance de décembre 2019.

Réclame, publicité, communication

Certains prétendent que la publicité est aussi ancienne que le commerce. Ainsi, la criée des poissons serait de la publicité. C’est méconnaître ce qui spécifie la publicité. Du latin publicitas « état de ce qui est public », la publicité a pour fonction de rendre public un message commercial. Cela suppose des moyens de diffusion dans une société à grande échelle. La publicité est donc toujours médiatisée, par l’imprimerie, la radio, la télévision, maintenant internet.

Elle est inséparable de procédés techniques permettant la fabrication en série, affiche, téléviseur, ordinateur.
Ainsi, la publicité est un système qui s’appuie sur des moyens de diffusion industriels qui médiatisent son message. Elle est précédée par un système technicien déjà productiviste et marchand.

La médiatisation du message publicitaire le rend anonyme et sans réponse possible. Il devient donc autoritaire et froid.
Le marketing téléphonique à domicile, qui pourtant renoue à priori avec une relation personnelle, conserve une posture de domination. Le bonimenteur téléphonique récite son message comme une mécanique, tente de s’imposer, à l’exemple d’une affiche impersonnelle et aveugle. Formaté et robotisé, le démarcheur téléphonique joue à la machine.

Ainsi, les premières publicités pourraient être les premières annonces commerciales qui apparaissent dans le journal La Presse en 1836. Elles s’appelaient à l’époque des réclames. Ce terme avait au moins l’avantage de la sincérité. Il identifiait l’annonce commerciale comme un cri de détresse poussé par la marque qui demandait à être nourrie.

Réclame, expression dévalorisante, a été remplacé par publicité, terme qui évacue l’intention marchande. Aujourd’hui, le mot communication tend à vouloir, sans un succès total, se substituer à publicité, afin d’en masquer plus profondément le sens. Communication évince la dimension publique de la publicité pour faire croire à une relation intime avec le consommateur. Ce terme masque également le caractère unilatéral de cette prétendue communication.

[…]

La publicité est inséparable de l’invention de la marque. La marque ne se « marque » pas seulement elle-même pour différencier ses produits de ceux du concurrent. Elle marque aussi les consommateurs.
On ne vend plus seulement un produit, mais une image de marque, c’est-à-dire des « valeurs » associées à l’usage du produit et une « identité » du consommateur attachée à la marque. La marque, en tamponnant le produit, tamponne en même temps le consommateur. Il est marqué. Être marqué relève du double mouvement de la distinction et de l’assimilation.

Il s’agit de s’assimiler dans une communauté, d’entrer dans le troupeau, tout en se distinguant du troupeau voisin. L’identité de marque fonctionne sur la récupération d’un double mouvement humain, le refus du conformisme et l’attrait du conformisme. Notre société géante se divise en sous-communautés, que ce soit les surfeurs, les rockeurs, la jet Society, le New Age, dont le conformisme spécifique pense s’opposer au conformisme global. Les marques, à la fois concurrentes et semblables, se distinguent et se copient en même temps, étant elles aussi en même temps conforme et séparées.

Le branding, « outil de management de la marque », qui construit une fiction identitaire autour d’une marque, a pour étymologie brand, qui signifie marque. Aux États-Unis, à l’époque de la conquête, le branding consistait à marquer les troupeaux au fer rouge. Tous les moutons sont identiques, mais ils se détachent en troupeaux différents.
Ainsi, la publicité gère, par l’intermédiaire des marques, le marquage du consommateur et la domestication de sa conscience. « Choisis ton esclavage » est l’essence du message publicitaire.

Extraits d’un article de Jean-Luc Coudray dans le journal La Décroissance de décembre 2019.

Les français et la décroissance

« Pour préserver l’environnement, les Français sont même devenus des  adeptes de la décroissance (54% vs 45%) plutôt que d’une croissance verte » : « Il faut changer fondamentalement notre mode de vie, nos déplacements et réduire drastiquement notre consommation. »
Étude du cabinet Odoxa pour Aviva Assurance, BFM et Challenges publiée le 3 octobre 2019.

Un sondage isolé ? « Plus d’un Français sur deux pense qu’il « faut complètement revoir notre modèle économique ». Entre 2017 et 2019, la vision des Français de la « consommation responsable » a significativement changé, montre une étude du cabinet
Greenflex.
Ils sont de plus en plus nombreux à citer la nécessité de réduire leurs achats… […] Huit sur dix croient notamment qu’on ne pourra pas avancer sur ce terrain sans réduire les inégalités socio-économiques. […]
Ils portent aussi un regard de plus en plus désenchanté sur l’offre présentée comme « durable » : plus de huit sur dix d’entre eux pensent par exemple que les produits bio ne s’équivalent pas tous, et préfèrent consommer local et de saison. » La Tribune, 20 septembre 2019. Voilà des informations fondamentales passées quasiment sous silence par des grands médias occupant leur temps à monter en épingle les pires insignifiances.

Et pourtant… il est symptomatique qu’un chroniqueur si représentatif de la Macronie en la personne de Jean-Michel Apathie en soit venu à conclure cette année sur la radio de l’héritier Arnaud Lagardère : « Nous devons moins voyager, moins consommer, et moins produire. […] Les esprits malins parlent de « croissance verte » [. . .] le mot est faux, le concept n’existe pas, ce qu’il faut organiser c’est la décroissance. » (Europe 1, 24 juin 2019.)

Le patron des patrons wallons, Jacques Crahay, déclarait lui-même cet automne : « Les patrons savent qu’on ne peut plus continuer sur le modèle d’une croissance sans limite alors que les ressources sont limitées. Mais ils ne veulent pas en parler parce que cela met leur business à mal. » (L’Écho, Belgique, 27 septembre 2019.)

Même la « presse économique », traduire « capitaliste libérale », qui a tant œuvré pour défendre contre tout bon sens la croissance, en est venue à laisser passer dans ses colonnes des études scientifiques concluant à l`inéluctabilité de la décroissance : « Une étude récente publiée par les économistes de l’environnement Jason Hickel (Université de Londres) et Giorgos Kallis (Université autonome de Barcelone) dans la revue New Political Economy remet fondamentalement en cause cette notion de développement durable.

Intitulée « Is Green Growth Possible ? » , cette étude s’appuie sur les modèles existants pour évaluer la possibilité de découpler croissance, utilisation de ressources naturelles et émissions de carbone. Et la réponse est négative… […] pour contenir les émissions de CO2 dans des limites compatibles avec un réchauffement planétaire inférieur à 1,5 °C, des stratégies de décroissance devraient être mises en œuvre. »
(L’Expansion, 11 juin 2019.)

Bien sûr, pour la majeure partie de la classe médiatico-politique, la décroissance reste l’épouvantail absolu, néanmoins, de gauche (voir notre interview de François Ruffin page 8) à droite, on observe que « l’idée de décroissance redevient à la mode » (Denis Tillinac, Valeurs actuelles, 15 nov. 2019). Le temps semble dépassé où prononcer le seul mot de décroissance ,vous faisait immédiatement passer auprès de vos amis et de votre famille pour un illuminé, un fou dangereux ou un traître à la patrie.

Extrait d’un article du journal La Décroissance de décembre 2019.

Les petits gestes bons pour l’environnement

[…] d’un côté, la conscience grandissante que la trajectoire actuelle conduit, globalement, au désastre, de l’autre l’intolérance persistante à tout infléchissement pour soi de la trajectoire.
Un tel clivage est, pour partie, subi – imposé par notre degré de dépendance au système.
Ivan Illich remarquait que nous sommes allés si loin dans la technologisation des modes de vie que « le passage du présent état de choses à un mode de production convivial menacera beaucoup de gens jusque dans leur possibilité de survivre. […] Le passage à une société conviviale s’accompagnera d’extrêmes souffrances : famine chez les uns, panique chez les autres » (La Convivialité).
Parce que nous avons désappris à vivre en dehors du système qui s’est mis en place, nous sommes nombreux à continuer vaille que vaille à collaborer avec lui, quand bien même nous savons qu’il conduit à la catastrophe.

Mais on ne saurait s’en tenir là. Si véritablement il y a une majorité de Français pour penser que nous devrions réduire notre consommation, il s’en trouve forcément bon nombre parmi eux qui, tout en disant cela, équipent leurs logements d’écrans géants full HD, circulent en SUV surdimensionnés et vont passer des vacances sous les tropiques.
Même ici cependant, il se pourrait que cette consommation absurde réponde à une forme de nécessité.

En effet, ainsi que le relevait jacques Ellul, « l’homme ne peut vivre et travailler dans une société technicienne que s’il reçoit un certain nombre de satisfactions complémentaires qui lui permettent de surmonter les inconvénients. Les loisirs, les distractions, leur organisation ne sont pas un superflu qu’il serait aisé de supprimer au profit de quelque chose de plus utile, ils ne représentent pas une élévation véritable du niveau de vie : ils sont strictement indispensables pour compenser le manque d’intérêt du travail, la déculturation provoquée par la spécialisation, la tension nerveuse due à l’excessive rapidité de toutes les opérations, l’accélération du progrès demandant des adaptations difficiles […] Les gadgets sont indispensables pour tolérer une société de plus en plus impersonnelle, les remèdes sont nécessaires aux adaptations, etc. » (Le Système technicien).

Au passage, on mesure à quel point l’espoir que l’on pourra « sauver la planète » par une accumulation de petits gestes « bons pour l’environnement » est stupide : non seulement les « petits gestes », même nombreux, demeurent dérisoires par rapport aux enjeux, mais encore ils contribuent moins à infléchir la trajectoire actuelle qu’ils ne servent d’alibi pour s’y maintenir. Puisque je fabrique moi-même mon dentifrice, je peux bien continuer à prendre l’avion !

Extrait d’un article d’Olivier Rey dans le journal La Décroissance de novembre 2019.

tourisme égoïste

Même si ce ne sont que de petites réformes, quand des députés proposent de taxer le kérosène ou d’interdire les vols intérieurs, c’est un pas, pas que symbolique. Mathilde Szuba, maître de conférence en science politique, nous l’a raconté avec brio cet été, lors des Festives de la décroissance : le gouvernement de Grande-Bretagne, avec l’assentiment des citoyens, a organisé le rationnement de l’approvisionnement en carburant. C’était lors de la Seconde Guerre mondiale pour permettre le combat contre les nazis.

Par ailleurs, il peut y avoir une dimension émancipatrice au rationnement, cette autolimitation collectivement assumée.
Mathilde et son équipe ont créé un instructif outil pédagogique : un carnet de rationnement pour se figurer ce que nos actes quotidiens génèrent en matière de gaz à effet de serre.
L’exercice est des plus formateurs et nous montre l’ampleur du changement nécessaire de nos modes de vie.

La simplicité sera à l’honneur, faire un pas de côté générera des petits bonheurs et quelques frustrations (qui font partie de la vie…). Pour info, le moindre billet d’avion Paris/New-York
demandera presque trente ans d’économie sur le carnet de rationnement, réduisant le reste de l’existence à une vie des plus rustres et étriquées…

Osons l’affirmer et le proclamer tous azimuts, preuves à l’appui, le tourisme est une calamité écologique (lire aussi Croisières et paquebots géants) et culturelle ! Nos temps de vie méritent bien mieux que ces escapades formatées pour fuir l’aliénante société productiviste. Les rencontres sont des voyages, réapprenons cet art de vivre en les relocalisant. Seulement la bataille idéologique est rude et se niche partout, y compris chez certains camarades…

Porter la décroissance en politique est indispensable, car la cantonner sur le champ individuel génère forcément des phénomènes de culpabilisation et de défense contre-productives. Notre destin commun est un dessein qui dépasse notre nombril, il est plus que temps d’opposer l’intérêt général aux désirs des particuliers, aux égoïsmes singuliers aiguisés par la troisième industrie mondiale dans un pays qui a pour fleurons industriels Airbus, Les Chantiers de l’Atlantique, Vinci. Pour vivre dans une société décente et dans un environnement vivable, le joyeux combat politique pour la décroissance est plus que jamais d’actualité.

Dernière partie d’un article de Thierry Brulavoine dans le journal La Décroissance d’octobre 2019.

La légende du maïs OGM

La légende voudrait que le maïs hybride exploite un phénomène génétique mystérieux, l’hétérosis, qui aurait permit un bond soudain de rendement […]

Ce n’est que récemment que je me suis rendu compte que la technique de sélection du maïs hybride (ce que fait concrètement le sélectionneur) n’exploite pas l’hétérosis, mais tout simplement une fraction de la diversité naturelle des populations ou variétés de maïs, puisqu’elle consiste à remplacer cette diversité naturelle par des « copies » de la meilleure plante sélectionnée au sein de la variété – par un clone.
Avec comme conséquence que cette technique de sélection ne permet d’espérer qu’un gain de rendement limité et ponctuel ! C’est l’exact opposé de ce que l’on raconte depuis un siècle.
Ceci aurait sauté immédiatement aux yeux si le biologiste qui propose en 1908-1909 cette technique de sélection ne l’avait pas mystifiée par des considérations génétiques absconses.

Bien sûr, l’aveuglement d’une communauté de généticiens, sélectionneurs, agronomes, tous intellectuellement alertes et rompus aux débats, s’explique par leur soumission inconsciente aux exigences du système industriel.

Puis arrive le scandale Terminator en 1998 : la technique permet de fabriquer des plantes dont la descendance est stérile. C’est la fin de la pratique fondatrice de l’agriculture, semer le grain récolté. La production est des lors séparée de la reproduction. Cette nécrotechnologie confirmait totalement ma thèse sur le maïs hybride au moment où l’exploitation de l’hétérosis devenait l’objectif des sélectionneurs et généticiens du monde entier « pour nourrir la planète et protéger l’environnement ».

Les classes dominantes ont toujours justifié leur domination par des forces supérieures, Dieu sous l’ancien régime, la Nature avec la bourgeoisie. Mais qui peut croire que pour améliorer les
plantes, il faut leur interdire de se reproduire ? En vérité, il s’agit de naturaliser un processus social. Avec l’hétérosis, le monopole du semencier (du capital) prend la forme fantastique d’une relation entre les gènes.

[…]

Le paysan savoyard d’autrefois redescendait à l’automne de ses alpages avec ses grands ronds de fromage de 30-40 kg pour les échanger sur le marché contre ce qui lui était nécessaire. Une fois ses besoins satisfaits, le cycle économique était fermé.
Avec le capitalisme, le point de départ c’est l’argent investi pour produire des marchandises qui sont, si tout va bien, vendues et transformées en argent.
Ce qui n’a de sens que si la quantité d’argent obtenue est plus grande que celle qui a été investie. L’expansion et la croissance indéfinies deviennent des nécessités structurelles et sont la religion – ce qui relie, qui soude – notre société qui, sinon, exploserait. Au moindre ralentissement, c’est la panique !

Pour l’État et le capital, l’autonomie de ce paysan savoyard était une menace à leur emprise. Il a fallu le faire passer à la moulinette de la « modernisation » pour mettre fin à cette autonomie paysanne en transformant ce paysan en marché – en l’éliminant. L’agriculture a été vidée de sa substance. Elle a été remplacée par un système agro-industriel et les paysans par des « exploitants ».
Le ministère de l’Agriculture est maintenant celui de l’Agro-industrie, mais il est essentiel de le cacher.

Extraits d’une interview de Jean-Pierre Berland dans le journal La Décroissance de septembre 2019.

Narcissisme

La décroissance : Votre nouvel essai s’intitule Les Narcisse. En citant un auteur bien connu des objecteurs de croissance, Christopher Lasch, auteur de La culture du narcissisme, vous observez que la montée du narcissisme pathologique est aussi un reflet de notre société. Notre société de consommation nous conduit-elle à l’oubli de l’Autre ?

Marie-France Hirigoyen : L’ouvrage de Christopher Lasch est toujours d’actualité. Il a été écrit par rapport à la culture américaine et, à l’époque, beaucoup d’Européens disaient que cela ne concernait que les Américains, qui seraient restes de « grands enfants », mais, avec la mondialisation, ce phénomène s’est développé un peu partout dans le monde.
Nous sommes dans un monde de performance et de consommation, ce qui a centré les individus sur eux-mêmes et renforcé les traits narcissiques en chacun de nous.
Mais plus que ça, cette société moderne sélectionne les plus narcissiques d’entre nous pour les plus hauts postes. Et comme nos enfants vivent de toute façon dans un monde narcissique, on est dans une spirale qui amène de plus en plus de narcissisme.

La société moderne, à travers la téléréalité, les réseaux sociaux, etc., glorifie l’individualisme. Dans le monde moderne, pour exister, il faut se mettre en avant, être le meilleur et dans le toujours plus : plus de performance et plus de consommation, ceci étant le propos même de la société capitaliste, à savoir : produire toujours plus de richesse pour qu’il y ait toujours plus de croissance. Cela, pousse a l’extrême, amène les personnes au syndrome d’épuisement professionnel. Plus une personne accepte les règles du jeu de son entreprise et s’investit à fond, plus elle est performante et réussit, plus on lui demande et plus elle fait. Un tel processus ne s’arrête que quand les personnes craquent complètement dans un épuisement professionnel.

[…]

Le sujet de mon livre est d’alerter sur les dangers du toujours plus : plus de personnes qui se mettent en avant, de croissance, de performance et indirectement toujours plus de souffrance et
aussi d’exclusion, car les personnes qui ne se sentent pas à la hauteur, qui ont l’impression qu’elles ne vont pas y arriver, sont par conséquent en difficulté dans ce monde de performance.
Dans le monde du travail, on vous dit : « Venez exprimer vos différences, vous êtes autonome, vous êtes libre », sauf qu’on vous donne des objectifs, on vous dit débrouillez-vous et on vous contrôle. Vous pouvez faire tout ce que vous voulez à condition d’être dans la performance et d’obtenir de bons résultats.

Mais il y a aussi toujours plus de contrôle. Notre société réclame de plus en plus de « liberté » mais impose aussi plus de conformisme : les enfants se conforment à un modèle standard pour ne pas être exclus par leurs camarades. Hier j’ai vu une jeune fille qui disait que dans sa famille on interdisait de regarder la télé, d’avoir des vêtements de marque ou de jouer en ligne, et, du coup, elle se sentait différente et rejetée.

Extraits d’un entretien avec Marie-France Hirigoyen dans le journal La Décroissance de juillet-août 2019.