Dolder

…On n’en a pas entendu parler. Mais une dépêche de l’AFP l’annonce :
« Le Dolder, club ultra-discret de la Big Pharma a rendez-vous lundi à Paris.
Le gotha de la pharmacie mondiale s’invite à Paris, à l’occasion du Dolder, un forum privé et dont les échanges restent secrets. De quoi alimenter les fantasmes déjà nombreux sur l’opacité de la « Big Pharma ».
Ce petit sommet d’environ vingt-cinq patrons est encore plus confidentiel que son modèle, le club Bilderberg, qui réunit chaque année à huis clos une centaine de personnalités du monde des affaires
et de la politique. Car à l ‘inverse du Bilderberg, le Dolder n’a pas de site officiel divulguant au moins le lieu et la date du rendez-vous, les thèmes des discussions et la liste des participants. […]
Le patron d’une grande entreprise du pays d’accueil de chaque Dolder joue d’habitude le rôle de maître de cérémonie. Aussi cette fonction incombera lundi à Olivier Brandicourt, le directeur général de Sanofi, qui fera un discours d’introduction, indique à l’AFP une porte-parole du géant pharmaceutique français.
La date et la tenue du Dolder cette année à Paris n’ont rien d’anodin. La réunion a lieu la veille du Conseil stratégique des industries de santé (Csis), une instance de dialogue entre l’État et les entreprises du secteur se réunissant tous les deux ans depuis 2004 sous l’égide du Premier ministre. »

Et la dépêche se concluait sur cette phrase :
« Par ailleurs, les PDG du Dolder seront reçus à dîner par Emmanuel Macron lundi soir, a indiqué l’Élisée à l’AFP. »

[…]

On regarde sur le site de la Présidence, à nouveau : la rencontre avec le Dolder ne fait 1’objet d’aucun compte-rendu. Et pas une ligne non plus, pas un mot dans la presse. Qui se félicite, en revanche, que l’année prochaine le Président répondra aux parlementaires… Hourra !

J’adresse officiellement, via l’Assemblée, une question écrite à Edouard Philippe : « Dolder : qu’a raconté monsieur Macron à Big Pharma ?
Le député François Ruffin souhaiterait être éclairé : quelles questions furent abordées entre les géants du médicament et M. Emmanuel Macron ?

Le lendemain, mardi 10 juillet, c’était rebelote : les membres du Dolder se retrouvaient à nouveau, mais sous votre égide cette fois, au Conseil stratégique des industries de santé, instance de
dialogue entre l’État et les entreprises du secteur. N’avez-vous pas oublié les victimes de la Dépakine, le fonds d’indemnisation, la suppression en France de milliers de chercheurs, l’immense pollution à Mourenx. Ou avez-vous fait silence sur ces sujets, considérant – comme dans l’Hémicycle le 17 octobre dernier – qu’on ne doit pas dénigrer une entreprise française qui fonctionne bien ?  »

Un copain de la BPI, la Banque publique d’investissement, m’adresse un SMS : « ]’ai vu tes vidéos. Elles sont super. Le Dolder a justement discuté à l’Élisée avec Bpifrance qui a annoncé le
lendemain la création d’un fonds d’investissement avec Servier, Ipsen, Sanofi, etc. Encore de l’argent public sans contrepartie pour les citoyens. »

Extraits d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de septembre 2018.

Démocratie entre parenthèses

Je prenais un café, ce matin, au Bourbon, le bistro à côté, avec des ex-Marcheurs. Des déçus du macronisme. […] Quand je les écoute, s’ils sont amers, c’est parce que, durant la campagne, on leur causait de « community », d’ « horizontalité », de « co-working », d’intelligence collective. Et ce baratin tranche, en effet, avec son (Macron) exercice solitaire, vertical, du pouvoir.

[…]

Il a cette phrase, dedans (entretien de Macron à la NRF) : « J’assume totalement la verticalité du pouvoir. » Dans la foulée, il dit « haïr l’exercice consistant à expliquer les leviers d’une décision ». Il s’agace un peu devant le temps consacré à la « délibération », c’est à dire au débat démocratique : « Il faut faire attention qu’il ne devienne pas de l’indéterminé. Le délibératif est une phase transitoire. »
Même le libéral L’Opinion commente : « Cet entretien s’inscrit dans la vision monarchique… »

[…]

Dans un entretien à l’hebdomadaire Le 1, dans le numéro de juillet 2015, il expliquait déjà « qu’il y a dans le processus démocratique et dans son fonctionnement un absent. Dans la politique française, cet absent est la figure du Roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort ».
N’avouait-il pas non plus, dans un entretien à Paris-Match à la veille de la Présidentielle que « le moment que nous vivons à quelque chose de napoléonien » ? – « La raison pourquoi la plupart des
gouvernements de la Terre sont despotiques, c’est que cela se fait tout seul… »
Eh oui, Macron se voit, manifestement, comme un homme-providentiel : « Je ne suis que l’émanation du peuple français pour le romanesque », confie-t-il toujours à la NRF.
Avec une mission grandiose : nous faire « sortir de l’insignifiance », nous faire « renouer avec un souffle plus profond », nous faire entrer « dans une nouvelle aventure où le tragique s’invite » !
Quand on est « en marche », il faut toujours un guide, un duce… Nous l’avons trouvé.

[…]

Vous savez, c’est devenu un tic, chez les élites, médiatiques ou politiques, de dénoncer le « populisme ». Depuis une dizaine d’années, au moins. Je me souviens de l’éditorial de Serge July dans Libération, le 29 mai 2005, après la victoire du « Non » au Traité constitutionnel européen : « une épidémie de populisme ».
Après ce jour, après ces 55 %, c’est ancré, c’est marqué : leur projet, « la concurrence libre et non faussée », les peuples, le nôtre en tout cas, n’en veulent pas. Leur projet est démocratiquement mort. Cela ne signifie pas qu’il est mort tout court : il suffit de contourner la démocratie.
Je cite souvent un rapport, publié en 1975, de la Commission trilatérale – qui rassemble les élites japonaise, américaine, européenne.

Ce texte était intitulé Crisis of Democracy, Crise de la démocratie. Ou plutôt, « Crise de démocratie ».
Parce que le problème, là, d’après ces experts, c’est qu’on avait trop de démocratie. Il fallait, bon, peut-être pas s’en débarrasser, mais calmer tout ça. Samuel Huntington, l’inventeur du
« choc des civilisations », énonçait ainsi : « Ce qui est nécessaire est un degré plus grand de modération dans la démocratie. (…) Le bon fonctionnement d’un système politique démocratique requiert habituellement une certaine mesure d’apathie et de non-engagement d’une partie des individus et des groupes. »

Les élites, aujourd’hui, poussent le bouchon plus loin que cette seule « apathie politique« . Dans son livre, L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie !, le journaliste Hervé Kempf a collecté un paquet de citations, éclairantes, sur cette « démocratie formelle » qui vire à la « dictature informelle » : Christophe Barbier, rédacteur en chef de L’Express, recommande un nouveau traité européen, mais puisque « les peuples ne valideront jamais un tel traité (…), un putsch légitime est nécessaire ».
James Lovelock, scientifique influent : « Face à la crise écologique, il peut être nécessaire de mettre la démocratie de côté pour un moment. »
Georges Steiner, essayiste : « Il est concevable que la solution dans les grandes crises économiques soit une solution à la chinoise, technocratique. Que nous évoluions vers un despotisme libéral. Ce n’est pas un oxymore.
Il reviendra peut-être à des despotismes technologiques d’affronter les grandes crises qui dépassent les systèmes libéraux traditionnels. »

Extraits d’un long article de François Ruffin dans le journal Fakir de juillet-août 2018.

Patron-voyou

Même le tribunal l’admet, désormais : leur patron-voyou « a volontairement fait plonger Ecopla ».
Mais oû était, à l’époque, le ministre censé les protéger ?

« Nicholl Food Packaging, pour éponger ses dettes ailleurs qu’en Isère, a volontairement fait plonger Ecopla.
C’est écrit, noir sur blanc. Et ce n’est pas un tract militant. C’est le jugement du tribunal des prud’hommes de Grenoble, rendu le 27 avril dernier.

[…]

À Saint-Vincent-de-Mercuze, en Isère, les Ecopla ciselaient des barquettes en alu depuis des décennies, et avec un carnet de commandes bien rempli. Mais au printemps 2012, on croisait
Christophe à Grenoble, à la Bourse du Travail : « On a fait appel à un expert-comptable, et c’est lui qui a découvert que six millions d’euros étaient partis en Angleterre. Ils ont sucé notre trésorerie. Ils nous ont mis dans le rouge. » A l’époque. « Ils », c’étaient des fonds anglo-saxons. Puis l’usine fut revendue au « Chinois », Jerry Ren, un actionnaire sino-australien.
En janvier 2015, on recroisait Christophe : « C’est le déclin complet. Le stock de métal diminue. Le Chinois ne paie plus l’Urssaf… » Face à la cata annoncée, Christophe et la centaine de salariés (à peu près, de mémoire) avaient fait des pieds et des mains. Tout essayé. Frappé à toutes les portes. Dont la nôtre. Dont, aussi, évidemment, le ministère de l’Économie.

Des lettres lui sont adressées. Par les ouvriers, directement. Par le député socialiste de l’Isère, Pierre Ribeaud. Par le président du Conseil régional Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez. Par les dirigeants de la filière France-Aluminium. Par la sénatrice communiste de l’Isère, Annie David.

[…]

Mais rien n’est venu. Aucune « mesure », ni « concrète », ni « rapide ». Pas même des réponses de courtoisie. Le ministre de l’Économie est resté aux abonnées absents.

[…]

Cent fois, comme ministre, il aurait pu intervenir. Sauver ce fleuron. Mais il n’avait pas bougé le petit doigt. Pourquoi ? on s’était demandé.
Parce que, pour lui, même voyous, les patrons ont toujours raison. Les ouvriers doivent rester ouvriers, ne pas se mêler des affaires sérieuses de l’entreprise… et encore moins prétendre la diriger !
Parce que, l’industrie, de toute façon, pour lui, C’est un truc du passé, dépassé. La France comme start-up nation.

Parce que, aussi, il n’avait pas la tête à ça. On le devinait. Sauver une centaine de familles, bof. « Ministre de l’Économie », il ne l’était que sur le papier, déjà tout à ses ambitions présidentielles…
C’était un soupçon, une intuition.
C’est désormais un fait avéré.

Extraits d’un article de François Ruffin et Cyril Pocréaux dans le journal Fakir de juillet-août 2018.

Apathie politique

D’emblée, en lancement de campagne, je parodiais François Hollande et j’énonçais : « Mon adversaire, ça reste la finance (le changement de discours, ça n’est pas pour maintenant). Mais je voudrais vous dire quel est notre plus terrible adversaire : c’est l’indifférence ».
Là, je citais volontiers Gramsci : « L’indifférence est le poids mort de l’histoire. C’est le boulet de plomb pour le novateur, c’est la matière inerte où se noient souvent les enthousiasmes les plus resplendissants, c’est l’étang qui entoure la vieille ville et la défend mieux que les murs les plus solides, mieux que les poitrines de ses guerriers, parce qu’elle engloutit dans ses remous limoneux les assaillants, les décime et les décourage et quelquefois les fait renoncer à l’entreprise héroïque. »

Ou encore, surtout, cette phrase que j’adore de Samuel Huntington, qui sera l’auteur, plus tard, du Choc des civilisations. Mais là, nous sommes en 1975, et c’est devant la Commission trilatérale, devant les élites japonaises, européennes, américaines qu’il s’exprime : « Le problème dans toutes les démocraties occidentales, c’est qu’il y a trop de démocratie, le peuple se prend au sérieux. Or, pour en finir avec cette attitude et pour que les dirigeants puissent diriger, il faut installer de l’apathie politique. »

Lui et les siens ont triomphé depuis longtemps. L’apathie est bien installée dans le cœur des électeurs…
Et plus ils sont modestes, plus ce découragement s’y est enkysté…
Voilà. Toute la question, je crois, c’est l’envie. L’envie d’avoir envie, comme dirait Johnny, et qui parfois, souvent, s’efface des âmes. On se protège, on préfère ne plus croire à rien, ne plus espérer, ne plus être déçu.
[…]
Mon film parle d’une usine qui part en Pologne et qui laisse derrière un paquet de misère et un paquet de détresse. Au moment où je vous parle, c’est une usine d’Amiens qui s’appelle l’usine Whirlpool qui fabrique des sèche-linge qui subit la même histoire puisque maintenant ça part là aussi en Pologne.

Il y a 15 ans c’était déjà à Amiens et c’était le lave-linge qui partait en Slovaquie. Pourquoi ça dure comme ça depuis 30 ans ? Ça dure comme ça depuis 30 ans parce que ce sont des ouvriers qui sont touchés, et donc on n’en a rien à foutre. Si c’était des acteurs qui étaient mis en concurrence de la même manière avec des acteurs roumains, ça poserait problème immédiatement.
Si c’était des journalistes… Quand on touche à l’avantage fiscal de la profession de journaliste ça fait des débats aussitôt, il y a des tribunes dans les journaux. Mais imaginons que ce soit les députés dont on dise « les députés ne sont pas assez compétitifs ».
Un député français coûte 7 100 euros par mois, un député polonais revient à 2 000 euros par mois. Et encore je suis modéré parce qu’au Bangladesh un député c’est 164 euros. Mais imaginons qu’on dise demain « Il faut délocaliser l’Hémicycle à Varsovie ».
Et bien immédiatement il y aurait des débats à l’Assemblée nationale et il y aurait un projet de loi. Eh bien il n’y a pas de débat à l’Assemblée nationale et il n’y a pas de projet de loi.
Donc dans ce pays il y a peut-être des « sans dents » mais surtout il y a des dirigeants sans cran ! Donc maintenant François Hollande par exemple, il a l’occasion de montrer sur le dernier fil que son adversaire c’est la finance, qu’il peut faire des réquisitions, qu’il peut interdire les produits Whirlpool sur le territoire français, qu’il peut sortir de l’impuissance et se bouger le cul. »

Deux extraits du récit de la campagne électorale de François Ruffin dans le journal Fakir de juillet 2017.

PIB

Une citation de Robert Kennedy, dans un discours prononcé le 18 mars 1968, 80 jours avant d’être assassiné :
« Notre PIB prend en compte dans ses calculs la pollution de l’air, la publicité pour le tabac et les courses des ambulances qui ramassent les blessés sur nos routes. Il comptabilise les verrous spéciaux que nous installons pour protéger nos habitations et le coût des prisons où nous enfermons ceux qui réussissent à les forcer. Il intègre la destruction de nos forêts de séquoias ainsi que l’abandon de notre merveilleuse nature à un urbanisme tentaculaire et chaotique. Il tient compte du napalm, des armes nucléaires et des voitures blindées de la police destinées à réprimer des émeutes dans nos villes. Il tient compte de la fabrication du fusil Whitman et du couteau Speck, ainsi que les programmes de télévision qui glorifient la violence dans le but de vendre les jouets correspondants à nos enfants.

En revanche, le PIB ne rend pas compte de la santé de nos enfants, de la qualité de leur instruction, ni de la gaieté de leurs jeux. Il ne mesure pas la beauté de notre poésie ou la solidité de nos mariages. Il ne songe pas à évaluer la qualité de nos débats politiques ou l’intégrité de nos représentants. Il ne prend pas en considération notre courage, notre sagesse ou notre culture. Il ne dit rien de notre sens de la compassion ou du dévouement envers notre pays. En un mot, le PIB mesure tout, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. »

Extrait d’un courrier de lecteur du journal Fakir de mai-juin 2016.

Pour creuser ce sujet on peut lire Les limites du PIB sur le site d’Alternatives économiques.

Justice spéciale pour les multinationales

Notre première priorité est de se débarrasser de la législation fédérale. Alain Perez, le président de l’institut canadien des produits pétroliers, s’est fixer une mission claire. C’est qu’en avril 1997, le gouvernement fédéral a voté une loi qui nuit gravement au business : elle limite l’importation et le transport du MMT, un additif de l’essence qui contient du métal lourd. Voilà qui compromet les affaires du géant américain Ethyl Corp. Seul fournisseur du MMT au Canada, l’entreprise crie à l’expropriation et elle invoque l’article 11 du traité de l’Alena, l’Accord de libre-échange nord-américain. Devant un tribunal arbitral, le Cirdi, elle réclame au gouvernement canadien 350 millions de dollars pour dommages et pertes de revenus.

Et le tribunal tranche : Il n’y a pas lieu de retenir les motivations ou les intentions qui ont mené à l’adoption d’un décret écologique, seul compte l’argent, l’argent perdu. Et le Canada est condamné à verser 19.5 millions de ses dollars, deux millions de plus que son budget pour l’environnement du pays.
Dans la foulée, le gouvernement retire sa loi et décrète que le MMT n’est plus dangereux. Le Toronto Star de conclure : C’est un étrange épisode de l’histoire canadienne où la loi de son propre gouvernement, approuvée par le Parlement du Canada, a finalement été votée puis refusée par la société Ethyl Corp… de Virginie (19/07/1998).

Extrait d’un dossier de François Laporte dans le journal Fakir de mars-avril 2015.
Voir sur wikipédia : Mécanisme de règlement des différends entre investisseurs et États