Comment vivre

Jackie Berroyer dans Siné mensuel

On pourrait dire que comme d’habitude, l’essentiel n’était pas à l’ordre du jour. Car il y a des priorités. Entendez : il y a le comment survivre avant le comment vivre.
Fournier, pionnier de la lutte écolo, l’avait dessiné ironiquement dès 1972.
On voyait des manifestants qui réclamaient de l’argent. Mais ils défilaient environnés de fumées, disons jaunâtres. Au lieu de préconiser de s’attaquer au problème des fumées, ils voulaient une augmentation de leur pouvoir d’achat. ll est vrai qu’avec un certain pouvoir d’achat, on peut acheter des masques anti-fumées jaunâtres.

Sur cette question, tout comme dans le débat flics et banlieue, on tourne en rond sur les plateaux merdiatiques. C’est que l’essentiel n’est jamais à l’ordre du jour.
Activez décroissance et dé-croyance et vous auriez un adulte qui voudrait bien faire vivre son esprit. Pour la plupart des gens, ce serait une sacrée conversion. Mais, j’en ai bien peur, regardez, je suis tout pâle, une autre façon de vivre ne pourra naître que d’une immense catastrophe. Mentalités et pratiques post-catastrophe sont à naître.

Et encore, pour combien de temps, avant que l’avidité humaine ne reprenne le maillot jaune. ll faut rappeler ce paradoxe : plus il y a de choses à consommer, plus il y a d’uniformité. Et c’est parce que le divers décroît que le désert croît. C’est pas de moi, c’est de Segalen. Et c’est pas d’aujourd’hui.
C’est de tout temps industriel qu’une minorité lance des alertes. Félix Guattari parlait de notre système comme frein à la subjectivation. Et la subjectivation, c’est la création de diversité bonne, et non pas l’augmentation de produits à consommer et les moyens de se les approprier.

Le bonheur au rond-point, c’est le moment de fraternité. Mais aura-t-il bien noté, ce bon Jean Dugilet, qu’il était à ce moment plus heureux que dans sa vie habituelle, et ces heures riches en chaleur humaine lui ont-elles révélé que sortir de sa vie merdique n’est pas qu’une question d’argent mais aussi de facon de vivre ?
En vérité, je vous le dis, bien sûr, puisque je suis en train de me prendre pour celui qui l’a dit, qu’il n’est pas prêt. Enlevez le foot, la télé, la voiture, la pub, et là, c’est le pays entier qui serait en feu.
Je ne les prends pas de haut, je suis loin d’être vraiment différent, mais ce qu’on peut sentir venir, c’est qu’après Macron et consorts, les – malgré tout – derniers presque démocrates, la foule de votants mettra au pouvoir, « parce qu’il y en a marre », ceux qui feront tirer à balles réelles sur leurs électeurs, les gilets à venir.

Article de Jackie Berroyer dans Siné mensuel de janvier 2019.