Médias aux ordres

Le vendredi 30 mars 2018, des milliers de Palestinien-ne-s se rassemblent pour dénoncer le blocus imposé par Israël à Gaza. Des snipers de l’armée israélienne exécutent, là, seize manifestant-e-s.
Cela porte un nom : c’est une tuerie de masse. C’est, aussi – et cela vaut d’être souligné, car c’est au nom, précisément, de l’avulsion d’une « menace terroriste » qu’elle a été faite -, du terrorisme, d’après l’une des définitions que le dictionnaire donne de ce mot : « Emploi systématique par un pouvoir ou par un gouvernement de mesures d’exception et/ou de la violence pour atteindre un but politique. »
Cette exaction, envisagée sous l’aune des pratiques désormais ordinaires de cette armée – qui avait par exemple tué dans Gaza, en 2008-2009, puis en 2014, deux milliers de civil-e-s – , n’est pas étonnante.

Le compte-rendu qu’en ont fait la presse et les médias français, par contre, surprend un peu – non par lui-même, mais parce qu’il est tout de même assez rare que les journalistes hexagonaux donnent à voir si nettement leur (ancienne déjà, mais toujours plus) écœurante propension à exonérer le gouvernement israélien de ses forfaitures par une atténuation délibérée de leur extrême gravité.
Puisqu’en effet, ce qui s’est passé à Gaza ce 30 mars s’est d’abord résumé, selon ces si rigoureux professionnels, à des « heurts », puis à de « violents affrontements » – qui par une minuscule
concession au réel sont tout de même devenus, au fil des heures, et au fur et à mesure que le bilan du massacre s’alourdissait, un « face-à-face meurtrier », puis à la fin des fins un « vendredi meurtrier », sans qu’à aucun moment donc, les véritables meurtriers ne soient clairement désignés.

Car bien sûr – il est vertigineux d’avoir à le rappeler – , quand des tireurs d’élite assassinent froidement des manifestant-e-s pacifiques, il n’est pas question d’ « affrontements », ni de « heurts » : il s’agit d’un massacre (doublé, au cas présent, d’une violation délibérée du droit humanitaire). Ce n’est pas un « face-à-face », qui a tué seize Gazaoui-e-s : ces Palestinien.ne.s ont été exécuté-e-s par des soldats israéliens, dont le ministre de tutelle – l’extrémiste de droite Avigdor Lieberman – a ensuite assuré, par un surcroît de mépris haineux, que ces tueurs « méritaient une médaille ».

Mais pourquoi se contiendrait-il, quand il est assuré que des journalistes occidentaux devenus experts ès euphémismes s’appliqueront à nier avec lui qu’un meurtre soit un meurtre ?

Article de Sébastien Fontenelle dans CQFD d’avril 2018.

Antisionisme et antisémitisme

[…] Ce conflit ne nous a jamais quittés parce qu’il symbolise un colonialisme d’un autre âge. Et parce qu’il illustre ce qu’il y a de pire dans les relations internationales, et peut-être dans les relations humaines tout court, le triomphe de la force sur le droit. Et, surtout, parce qu’il a trop souvent déchiré la société française jusqu’à produire en son sein les haines les plus irrationnelles, antisémitisme et islamophobie confondus.

[…]Nous sommes tout près d’une annexion.
Certes, le pire n’est jamais sûr, mais tout est en place pour que la droite et l’extrême droite israéliennes portent le coup de grâce à la solution ébauchée en 1967 dans la fameuse résolution 242 de l’ONU. Mais nous n’en serions pas là sans qu’une autre condition soit remplie, en plus de la droitisation de la société israélienne et de l’arrivée à la Maison Blanche d’un Président (et d’un vice-président) étroitement lié au lobby évangéliste, plus sioniste que les sionistes juifs.
Cette autre condition, c’est l’hypocrisie des Européens, et des Français en premier lieu. Tout est fait, en France principalement, pour museler les mouvements anti-colonisation. La criminalisation du mouvement pour le boycott, notamment, qui vise à interdire la moindre velléité de mobilisation.

S’ajoute à cela une adhésion zélée à la propagande israélienne dont le but est d’entretenir la confusion entre antisionisme et antisémitisme. En prétendant, en juillet dernier, que l’antisionisme est la « forme réinventée de l’antisémitisme », Emmanuel Macron n’a pas seulement manipulé l’histoire, il a commis un déni de démocratie. Car l’antisionisme est une opinion qui, de surcroît, ne suppose en rien vouloir la disparition d’Israël, mais la fin de la colonisation.
Il faut lire absolument à ce sujet le petit livre d’une très grande justesse de Dominique Vidal (Antisionisme = antisémitisme ? Réponse à Emmanuel Macron, éd. Libertalia, 125 p., 8 euros.).
On aimerait savoir ce qu’en pense notre président de la République… Si sa petite phrase du mois de juillet est autre chose qu’un assaut de cynisme.

Mais ne nous trompons pas : à supposer que le 6 décembre 2017 marque la fin de la « solution à deux États », ce ne sera certainement pas la fin de l”histoire. Sauf à envisager une situation de guerre, la résistance palestinienne, comme toute résistance anticoloniale, ne cédera pas pour autant. Le mouvement pour le boycott est à présent international. Et, en France, il brave les interdits. Quant à l’annexion des Territoires palestiniens, elle créerait (parlons-en encore au conditionnel) une situation nouvelle à laquelle beaucoup de Palestiniens sont déjà prêts : une revendication d’égalité pour tous les citoyens, qu’ils soient juifs, musulmans, chrétiens ou athées, sur l’ensemble de la vieille Palestine mandataire. S’ils veulent l”empêcher, les dirigeants israéliens devront assumer un régime d’apartheid tout à fait semblable à l’Afrique du Sud d’avant Mandela. Au fond, les colons entraînent peut-être leur pays vers un désastre. C’est au tour de l’Union européenne et de la France d”agir pour arrêter cette machine à remonter le temps. Un premier pas serait de reconnaître, même symboliquement, un État palestinien.

Extrait de l’éditorial de Denis Sieffert dans l’hebdomadaire Politis du 01 février 2018.
Lecture sur le même sujet : Le sionisme et la colonisation.

Judéocide

Le 24 avril, on commémorait en Israël la journée du judéocide nazi. Je rejette depuis toujours le concept de Shoah et lui préfère celui de judéocide. Shoah signifie, en hébreu, catastrophe, tout comme le mot arabe Nakba. Ni le judéocide nazi, ni le massacre des Arméniens ou des Tutsi, ni l’expulsion des Arabes de Palestine ne sont des catastrophes naturelles, tels un tsunami ou l’éruption d’un volcan. Il s’agit de crimes perpétrés par des êtres humains qui en portent donc la responsabilité.

Le judéocide nazi est l’expression extrême du racisme anti-juif, l’antisémitisme. Comme toute autre forme de racisme, il doit être totalement rejeté et farouchement combattu, quels qu’en soient les acteurs ou les motivations, y compris la bêtise ou l’ignorance. Ce qui n’est pas le cas du gouvernement israélien actuel et de certains de ses soutiens dans les médias français. Pour ceux-ci, comme l’écrivait il y a quelques années mon ami Sergio Yahni, directeur actuel du Centre d’information alternative de Jérusalem, il en est de l’antisémitisme comme du cholestérol : il y a un mauvais et un bon, nécessaire pour notre équilibre biologique.

Aux yeux de Nétanyahou ou de Lieberman, l’antisémitisme notoire de l’entourage proche de leur copain Trump n’est pas un vrai problème. Interrogé sur les déclarations négationnistes de Steve Bannon, que d’aucuns considèrent comme le plus proche conseiller du président étatsunien, Lieberman avait répondu par un clin d’œil complice. Imaginons un instant Barack Obama ou un de ses proches faire une déclaration négationniste : tout le lobby pro-israélien aurait été mobilisé pour lancer une procédure d’empeachment !

Mais Bannon ainsi que ses comparses du Altright et du KKK sont nos amis et l’antisémitisme de nos amis est le bon antisémitisme, qui mérite tout au plus un clin d’œil comme on en fait lorsqu’un gamin commet une petite bêtise…

Cette tolérance envers des positionnements antisémites de personnes considérées comme « nos amis » n’est pas nouvelle : cela a été le cas avec les généraux de la dictature argentine, envers Richard Nixon ou, plus récemment, envers certains dirigeants politiques d’extrême droite en Europe.

À l’opposé, toute critique de la politique israélienne sera taxée d’antisémite, voire de pro-nazie : souvenons-nous de la campagne menée entre 2001 et 2004 par les agences de propagande israéliennes et le Crif en France contre Daniel Mermet, Edgar Morin, notre copain Bob et bien d’autres progressistes irréprochables dans leur lutte antiraciste parce qu’ils avaient osé critiquer les massacres commis par l’armée israélienne lors de la reconquête des territoires occupés à partir de 2001 : aucun mot n’était trop fort pour les salir et leur coller à la peau cette tache infamante. Je le sais par expérience, c’est l’accusation d’antisémitisme qui leur était la plus intolérable, la seule qui leur était douloureuse.

Gardons la tête haute : nous – Daniel, Bob et son équipe, Edgar Morin, les militant.e.s français de la solidarité avec les Palestiniens dans les villes et les banlieues, et nous aussi, les anticolonialistes israéliens – n’avons jamais failli dans notre antiracisme, quelles qu’en soient les victimes. Ce n’est pas le cas de ceux qui ferment les yeux sur les « errements » de leurs amis, uniquement parce qu’ils sont les ennemis des musulmans.

Article de Michel Warschawski dans Siné mensuel de mai 2017.

Le terrorisme vu par Chomsky

Les abominables attentats du 11 septembre ont porté un coup terrible aux Palestiniens, comme eux-mêmes l’ont reconnu tout de suite. Israël s’est ouvertement réjoui des « perspectives qui s’ouvraient » pour écraser les Palestiniens en toute impunité. Dans les quelques jours qui ont suivi l`attaque du 11 septembre, les tanks israéliens sont entrés dans des villes palestiniennes Jénine, Ramallah, Jéricho, pour la première fois), plusieurs dizaines de Palestiniens ont été tués, la main de fer d’Israël s’est refermée plus durement encore sur les populations, exactement comme on pouvait s’y attendre. De nouveau, on assiste à la dynamique habituelle dans l’escalade de la violence, familière aux quatre coins du monde : en Irlande du Nord, en Israël et en Palestine, dans les Balkans ou ailleurs encore.
[…]
La « guerre contre la terreur » n’est pas nouvelle et n’a rien d’une « guerre contre la terreur ». Il faut se rappeler que le gouvernement Reagan est arrivé au pouvoir il y a vingt ans en proclamant que « le terrorisme international » (financé dans le monde entier par l’Union soviétique) est la plus grande menace pesant sur les États-Unis, cible principale de ce terrorisme, ainsi que sur leurs alliés et leurs amis. Nous devons donc nous livrer à une guerre sans merci pour éradiquer ce « cancer », ce « fléau » qui détruit notre civilisation. Les reaganiens ont respecté cet engagement : ils ont, d’une part, organisé des campagnes de terrorisme international énormes et destructrices qui ont même conduit à une condamnation des États-Unis par la Cour internationale de justice ; d’autre part, ils ont prêté main forte à un nombre incalculable d’opérations, par exemple en Afrique australe, où les ravages perpétrés par des Sud-Africains avec le soutien de l’Occident ont fait un million et demi de victimes et causé soixante milliards de dollars de dommages uniquement pendant les années Reagan.
L’hystérie provoquée par le terrorisme international a atteint son apogée au milieu des années 1980, alors que les États-Unis et leurs alliés étaient de loin les premiers à répandre ce « cancer » qui devait, à leur demande, être éliminé.
[…]
Nous ne devons pas sous-estimer la capacité des systèmes de propagande, bien rodés à pousser les gens à des comportements irrationnels, meurtriers voire suicidaires. Prenons un exemple assez lointain pour pouvoir l’étudier sans passion : la Première Guerre mondiale. On ne peut pas dire que les deux parties aient été engagées dans une guerre noble pour défendre les objectifs les plus élevés. Pourtant, des deux côtés, les soldats ont marché d’un pas ardent et enthousiaste vers le carnage mutuel, encouragés par les classes intellectuelles et ceux qu’elles avaient contribué à mobiliser dans l’ensemble du monde politique, de la droite à la gauche, y compris par la force de gauche la plus puissante du monde, celle d’Allemagne. Il y a si peu d’exceptions qu’on peut presque les énumérer, et quelques figures marquantes se sont retrouvées en prison pour avoir remis en question la noblesse de l’entreprise : parmi elles Rosa Luxemburg, Bertrand Russell et Eugène Debs.
[…]
Les États-Unis sont, après tout, le seul pays à avoir été condamné par la Cour internationale de justice pour terrorisme international pour « usage illégal de la force » à des fins politiques, comme la Cour l’a établi – laquelle a ordonné aux États-Unis d’en finir avec ces crimes et de verser des dédommagements substantiels. Bien entendu, les États-Unis ont écarté avec mépris le jugement de la Cour et ont réagi en intensifiant leur guerre terroriste contre le Nicaragua ; ils ont opposé leur veto à la résolution du Conseil de sécurité qui appelait tous les pays à respecter les règles du droit international (et ils ont été les seuls à voter, avec Israël, et dans un cas avec le Salvador, contre d’autres résolutions semblables de l’Assemb1ée générale). La guerre terroriste s’est étendue conformément à la politique officielle qui préconisait l’attaque de « cibles faibles » – des cibles de civils qui ne pouvaient se défendre, comme des coopératives paysannes ou des cliniques – plutôt que des engagements directs contre l’armée du Nicaragua.
[…]
Il faudrait aussi reconnaître que ces actions terroristes ont été largement approuvées. Un commentateur important, Michael Kinsley, qui se situe à la frange la plus libérale du courant dominant, a soutenu que nous ne devrions pas écarter trop simplement les arguments que le département d’État avance pour justifier les attaques terroristes sur des « cibles faibles » : une « politique sensée » doit « satisfaire au test de l’analyse des coûts et rendements », écrivait-il.
[…]
De manière encore plus dramatique, l’idée que le Nicaragua devrait avoir le droit de se défendre était considérée comme scandaleuse par l’ensemble du spectre politique classique des États-Unis. Les Américains ont fait pression sur leurs alliés pour qu’ils cessent de fournir des armes au Nicaragua, espérant que la Russie prendrait le relais, ce qu’elle a fait ; et c’était parfait pour les images de propagande. L’administration Reagan a laissé planer à différentes reprises des rumeurs selon lesquelles le Nicaragua recevait de la Russie des avions de combat – pour défendre son espace aérien, comme chacun le savait, et pour se protéger d’attaques terroristes américaines contre des « cibles faibles ».
Les rumeurs étaient fausses, mais les réactions ont été instructives. Les « colombes » ont mis en doute ces rumeurs, mais ont ajouté que, si elles se révélaient exactes, bien sûr, nous devrions alors bombarder le Nicaragua, parce que ce pays deviendrait une menace pour notre sécurité. Les recherches sur les bases de données montrent que l’on trouverait à peine mention du droit qu’avait le Nicaragua de se défendre. Voilà qui nous apprend beaucoup sur une « culture du terrorisme » profondément ancrée, dominante dans la civilisation occidentale.
Il ne s’agit nullement là de l’exemple le plus extrême. J’en ai fait mention parce qu’il ne porte pas à controverse, qu’il a fait l’objet d’une décision de la Cour internationale, et parce que les efforts infructueux du Nicaragua pour adopter des moyens légaux, au lieu de lancer des bombes sur Washington, nous offrent un modèle aujourd’hui, même si ce n’est pas le seul. Le Nicaragua n’était qu’une des cibles des guerres terroristes de Washington en Amérique centrale durant cette terrible décennie, qui a provoqué des centaines de milliers de morts et laissé quatre pays en ruine.

Pendant ces mêmes années, les États-Unis ont pratiqué le terrorisme à grande échelle ailleurs, y compris au Moyen-Orient. Je citerai l’exemple du camion bourré d’explosifs à Beyrouth en 1985. Stationné à l’extérieur d’une mosquée, programmé pour tuer le plus grand nombre possible de civils, il a fait quatre-vingts morts et deux cent cinquante blessés. L’attentat était dirigé contre un cheikh musulman qui en a réchappé. Et les Américains ont soutenu une terreur pire encore : par exemple, l’invasion du Liban par Israël qui a tué quelque dix-huit mille civils libanais et palestiniens, et qui n’était pas une opération d’autodéfense, comme cela a été avoué immédiatement ; et les horreurs perpétrées haineusement par la « main de fer » durant les années suivantes, sur des « villageois terroristes », selon la terminologie d’Israël. Et les invasions qui ont suivi, en 1993 et en 1996, toutes les deux avec le ferme appui des États-Unis (jusqu’aux réactions internationales après le massacre de Qana en 1996, qui ont obligé Clinton à reculer). Le bilan des victimes après 1982 pour le seul Liban est probablement de vingt mille civils.
Dans les années 1990, les États-Unis ont fourni à la Turquie 80% des armes utilisées pour sa contre-offensive sur les Kurdes, dans le sud-est du pays : des dizaines de milliers de personnes ont été tuées, deux à trois millions ont dû quitter leurs maisons, trois mille cinq cents villages ont été détruits (sept fois plus qu°au Kosovo, sous les bombardements de FOTAN), toutes les atrocités possibles ont été commises.

Extraits du livre « 11/9 », recueil d’entretiens de Noam Chomsky, pour la plupart réalisés peu après les attentats de 2001.

La guerre contre le terrorisme

Le Premier ministre israélien lui-même n’a pu cacher le plaisir qu’il ressentait face à ce qu’il percevait comme une leçon, certes tragique et intolérable, que la France venait de recevoir en se félicitant qu’elle doive maintenant prendre pleinement sa place dans la croisade globale contre la menace islamiste. Et de se précipiter d’offrir ses services et son savoir-faire aux agences de sécurité françaises pour mener à bien la guerre globale, préventive et permanente contre le terrorisme. C’est très culotté, surtout ces dernières semaines, car Israël est confronté à une longue série d’attaques à l’arme blanche de la part de jeunes adolescents face auxquels tout le savoir-faire dont se vante Nétanyayou est inefficace. Depuis des années, le sentiment d’insécurité n’avait jamais été aussi fort à Jérusalem et même à Tel-Aviv, pourtant loin de la ligne de front : les rues se vident le soir, les marchés tournent à cinquante pour cent, certains centres commerciaux de Jérusalem sont déserts.

Israël n’est pas plus capable d’empêcher ces attaques que la France d’empêcher certains de ses citoyens de rejoindre Daech et de commettre des attentats meurtriers car nos dirigeants, à Paris comme à Tel-Aviv, s’obstinent à fermer les yeux sur les terreaux respectifs sur lesquels poussent ces phénomènes : la frustration et l’atteinte à la dignité. Dans un cas comme dans l’autre, ces jeunes ont le sentiment de n’avoir plus rien à perdre et, plutôt que de vivre dans l’humiliation permanente, préfèrent mourir en martyrs. Et qu’on ne s’y trompe pas, l’indignation soi-disant unanime que nous rapportent les médias est un trompe-l’œil : très nombreux sont les jeunes exclus qui se reconnaissent dans ces actions. Dans une rencontre avec des étudiants palestiniens de l’Université de Bethléem, une jeune femme, chrétienne à en juger par le crucifix qu’elle arborait, me disait : « Si j’étais plus courageuse, moi aussi je prendrais un couteau pour attaquer un soldat ou un colon, car ce que provoquent ces attaques, c’est une peur généralisée dans votre société. Il était temps que la peur change de camp ! »

Si nétanyahou était capable de faire un véritable bilan de ce qui est un échec patent, il dirait à Hollande que même les meilleurs services de sécurité du monde resteront impuissants face à la rage que provoque la recherche de respect et de dignité.

Extrait d’un article de Michel Warschawski dans Siné mensuel de décembre 2015.

Dénoncer l’occupation coloniale


Le propre du fascisme est de terroriser, et en ce sens le nouveau fascisme israëlien est en train de réussir au-delà de tout ce à quoi on s’attendait.
Ne voulant pas se démarquer de l’union sacrée contre « le danger islamiste » ou simplement terrorisés par l’ambiance fasciste, les intellectuels se taisent : rares sont ceux qui osent exprimer ne serait-ce que de l’empathie pour les victimes de Gaza. Prochainement, nous prévoyons d’organiser un hommage public à Gideon Levy, éditorialiste au quotidien Haaretz qui dénonce systématiquement les méfaits de l’occupation coloniale israëlienne, car ce grand journaliste est bien isolé dans les médias dans sa dénonciation des crimes de guerre commis par l’armée israëlienne. Tout se passe comme si l’idéologie du Choc des civilisations que l’on croyait enterrée avec le régime Bush retrouvait un nouveau souffle à Tel-Aviv.
Cette trahison des intellectuels israëliens se répercute en Europe : pour pouvoir s’exprimer sur la politique israëlienne sans être trop taxés d’antisémitisme, les intellectuels européens, et plus particulièrement en France, ont besoin de s’appuyer sur une parole israëlienne. Le silence d’ici provoque le silence de chez vous. Cela ne disculpe en aucun cas la lâcheté de ces intellectuels dont l’éthique est, plus que jamais, à géométrie variable, et dont l’arrière-fond idéologique – le choc des civilisations – est l’expression moderne de la vieille arrogance coloniale.

Un article de Michel Warschawski dans le journal Siné mensuel de septembre 2014.

Paresse et lâcheté des médias

L’expédition punitive de l’armée israélienne à Gaza a réactivé l’une des aspirations les plus spontanées du journalisme moderne : le droit à la paresse. En termes plus professionnels, on appelle cela l’ « équilibre ». (…)
Dans le cas du conflit au proche-Orient, où les torts ne sont pas également partagés, l' »équilibre » revient à oublier qui est la puissance occupante. Mais, pour la plupart des journalistes occidentaux, c’est aussi un moyen de se protéger du fanatisme des destinataires d’une information dérangeante en faisant de celle-ci un point de vue aussitôt contesté. Outre qu’on observe pas ce même biais dans d’autres crises internationales (…) le véritable équilibre souffre pour deux raisons. D’abord parce que, entre les images d’un carnage prolongé à Gaza et celles d’une alerte au tir de roquette sur une plage de Tel-Aviv, une bonne balance devrait pencher un peu… Ensuite, parce que certains protagonistes, israéliens dans le cas d’espèce, disposent de communicants professionnels, tandis que d’autres n’ont à offrir aux médias occidentaux que le calvaire de leurs civils.
Or inspirer la pitié ne constitue pas une arme politique efficace ; mieux vaut contrôler le récit des événements. Depuis des décennies, on nous explique donc qu’Israël « riposte » ou « réplique ». Ce petit État pacifique, mal protégé, sans allié puissant, parvient pourtant toujours à l’emporter, parfois sans une égratignure… Pour qu’un tel miracle s’accomplisse, chaque affrontement doit débuter au moment précis où Israël s’affiche en victime stupéfaite de la méchanceté qui l’accable (un enlèvement, un attentat, une agression, un assassinat). C’est sur ce terrain bien balisé que se déploie ensuite la doctrine de l' »équilibre ». L’un s’indignera de l’envoi de roquettes contre des populations civiles ; l’autre lui objectera que la « riposte » israélienne fut beaucoup plus meurtrière. Un crime de guerre partout, balle au centre, en somme.
Et ainsi on oublie le reste, c’est à dire l’essentiel : l’occupation militaire de la Cisjordanie, le blocus économique de Gaza, la colonisation croissante des terres. Car l’information continue ne semble avoir jamais assez de temps pour creuser ce genre de détails. Combien de ses plus gros consommateurs savent-ils, par exemple, qu’entre la guerre des six jours et celle d’Irak, soit entre 1967 et 2003, plus du tiers des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies ont été transgressées par un seul État, Israël, et que souvent elles concernaient… la colonisation de territoires palestiniens ? Autant dire qu’un simple cessez-le-feu à Gaza reviendrait à perpétuer une violation reconnue du droit international.
On ne peut pas compter sur Paris pour le rappeler. Depuis qu’il a déclaré, le 9 juillet dernier, sans un mot pour les dizaines de victimes civiles palestinienne, qu’il appartenait au gouvernement de Tel-Aviv de « prendre toutes les mesures pour protéger sa population face aux menaces », M. François Hollande ne se soucie plus d’équilibre. Il est devenu le petit télégraphiste de la droite israélienne.

Un article de Serge Halimi dans Le Monde Diplomatique d’août 2014.

Le sionisme et la colonisation

Créé à la fin du XIXe siècle, le sionisme est un mouvement qui vise à créer un État juif en Palestine par la colonisation du territoire et l’expulsion de sa population indigène.
Après trois décennies de conflit à basse intensité entre le mouvement colonial juif et la population arabe, l’ONU décide, en 1947, de la partition de la Palestine en un État juif et un État arabe… qui ne verra jamais le jour. La création de l’ État d’Israël va permettre la mainmise sur les terres des Palestiniens expulsés et/ou réfugiés dans les pays arabes et deviennent la propriété de colonies agricoles juives. La minorité palestinienne restée en Israël sera victime d’un colonialisme interne, fait d’expropriations, de discrimination structurelle et de répression.
La guerre de 1967 ouvre une troisième phrase de la colonisation, avec la mainmise sur 65 % de la Cisjordanie, l’expropriation des ressources en terre et en eau et la construction de plusieurs centaines de colonies (villages agricoles, mais aussi villes) où vivent aujourd’hui – y compris la partie de la Cisjordanie annexée à Israël (Jérusalem Est) – de 600 000 à 700 000 colons juifs.
Le contrôle sur les terres arabes et l’extension progressive mais systématique des frontières israëliennes se sont encore accélérés au cours des cinq dernières années. En ce sens, né du colonialisme, l’État d’Israël reste un État colonial.

Un article de Michel Warschawski dans le journal Siné mensuel de septembre 2014.