Dé-collectivisation

Les nouvelles technologies ne sont pas arrivées soudainement : ce mouvement d’innovation relève plus largement d’un projet politique, d’une volonté de transformer le lien social, de faciliter la communication par la technologie, avec l’idée que cette communication joue un rôle central et positif dans nos sociétés. Le développement des nouvelles technologies est venu impacter l’évolution du lien social.
Or l’état du lien social est marqué par ce que les sociologues et les anthropologues ont appelé la poussée de l’individualisme. Nous sommes dans des sociétés qui se dé-collectivisent, où les individus ont une place de plus en plus centrale. Les nouvelles technologies influent sur cette évolution sociale, mais ne sont pas à l’origine de cette transformation progressive de la société.
Au fond, elles ont accentué les tendances extrêmes de l’individualisme moderne, c’est-à-dire une coupure du lien social, une dé-collectivisation telle qu’on entre dans des processus d’isolement.
Les nouvelles technologies détournent le regard mutuel que les humains ont les uns sur les autres, pour fixer ce regard vers des machines, des téléphones, des tablettes : je ne regarde plus l’autre, mais mon écran. En même temps, elles font fonctionner une espèce de phantasme du collectif : nous quittons le face à face, mais nous allons nous retrouver grâce aux technologies, nous allons créer des collectifs grâce à l’informatique… C’est l’un des arguments de vente, cette promesse de reconstruire un collectif dans lequel notre présence au monde est médiatisée par des machines. Mais cette utopie de recréer du lien social par les machines échoue et accentue l’isolement social.
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l’excès d’individualisme dans lequel les technologies nous ont jetés et l’accroissement des effets d’isolement encouragent le phantasme d’un collectif. Beaucoup de gens manquent d’un collectif aujourd’hui, nos sociétés sont de plus en plus individualisées, et cette évolution s’accélère. Malgré leurs promesses, les nouvelles technologies ne satisfont pas ce besoin de collectif, au contraire elles augmentent la frustration.
Ce phantasme d’un collectif sublimé, on le retrouve dans les formes de violence que connaît la société aujourd’hui. Notamment dans le phantasme du nationalisme et le phantasme de l’islamisme radical, c’est-à-dire d’une société totale. La chaîne du raisonnement peut paraître longue, mais il me semble que c’est bien de cela dont il s’agit : après avoir été isolé et individualisé, on rêve d’un grand collectif qui calmerait nos solitudes.
Les nouvelles technologies ne sont pas responsables de cette évolution sociale, mais elles ont encouragé l’individualisme et nous ont proposé un faux collectif qui ne peut pas satisfaire notre désir de lien social. Le fait que la communication soit technologique, que le lien se fasse de plus en plus par des écrans, conduit à se replier sur des collectifs fermés : se rassemblent ceux qui se ressemblent. Les nouvelles technologies nous ont été vendues comme un outil pour des sociétés ouvertes, mais elles créent au contraire plutôt des communautés fermées. Là où les technologies sont puissantes dans leurs effets (je pense à la propagande qui sert aux groupes extrémistes en ligne), c’est quand elles sont au service de communautés qui se recroquevillent sur elles-mêmes. Internet peut développer ce sentiment d’appartenance fermée.

Extraits d’une interview de Philippe Breton dans La Décroissance d’avril 2016.

Lutter contre l’atomisation de la société

La société ça n’existe pas disait Margaret Thatcher. Pour le libéral économique (de droite) et le libéral culturel (de gauche), la société est constituée d’un simple agrégat d’individualités. Tout ce qui fait sens commun est compris comme une entrave insupportable à sa liberté. Il doit être déconstruit pour maximiser les intérêts de chacun. Il ne s’agit plus de trouver un équilibre entre le je et le nous, mais de faire triompher le premier du second. L’autre n’est plus mon prochain sans qui je ne peux vivre, mais un concurrent contre lequel je suis en compétition. L’engagement cède la place au contrat. Résultat : chacun s’isole, la société s’atomise, se brutalise et se déshumanise. Le numérique vient démultiplier ce phénomène. C’est aussi cela la société de croissance, de l’illimité, où on communique sans se parler. Comment renverser la vapeur, aller vers le moins de biens, plus de liens ?

Michel Onfray : (…) Vouloir revivifier l’espace public, stimuler l’entraide, cela conduit à remettre radicalement en cause le mode de développement des pays riches, l’organisation du travail et le développement de la précarité, l’hyper-mobilité, le développement technologique, l’urbanisme, l’aménagement du territoire, la grande distribution… C’est une révolution douce qui ne doit pas attendre la solution des hommes politiques ou des experts, mais des actions citoyennes concertées. Je crois beaucoup plus au pouvoir des consommateurs qu’à celui des gens de partis. La grande distribution n’a pas peur de Le Pen, de Mélenchon ou du PCF, mais elle a peur du consommateur qui se mettrait en tête de boycotter tel ou tel produit, telle ou telle grande surface car ses actions tomberaient immédiatement en bourse. Et il n’y a que ça qui lui fasse peur. Je ne cesse de répéter La Boétie : Soyez résolus de ne plus servir, et vous voilà libres.

Marie-France Hirigoyen : (…) Aujourd’hui on voit apparaître des façons de travailler différentes. Je vois de plus en plus de jeunes ou de vieux, mis de coté dans le monde de l’entreprise hyper performant, qui ont envie de travailler en coopération, en se mettant ensemble pour échanger leur savoir. L’idée n’est pas d’amasser plus d’argent, de biens, mais de travailler à un rythme qui convient, pour faire des activités qui ont du sens, avec du lien réel. Au niveau individuel, des personnes réagissent et veulent se réapproprier leur vie. Il y a une demande très forte de ralentir, de récupérer un rythme qui permet de nouer des relations et de partager, d’aller vers quelque chose qui a du sens, plutôt que de conforter un système capitaliste qui s’emballe et qui va peut-être finir par exploser.

Dominique Barbier : (…) Il y aurait des solutions pour résister à l’atomisation, mais il faut reconnaître que le temps presse ! Je suis par exemple favorable à un travail civique obligatoire pour que chaque citoyen donne de lui, physiquement, à la cité. Si chacun devait cette gabelle à la cité, cela créerait une communauté de liens et renforcerait la fidélité, l’engagement à l’égard d’autrui et le respect de nos murs, qui est aussi respect de soi ! Une autre priorité, serait de supprimer la possibilité pour les banques de profit de se réalimenter via l’État ou leurs clients. Si elles prennent des risques, elles les assument. (…)
Il y a trop d’État, dans notre France jacobine ! Cet excès d’État, fait que nous avons tendance à dire il n’y a qu’à, il faut qu’on et à ne pas chercher des solutions à notre échelle. L’échelon d’une province est intéressant. On pourrait récupérer l’argent, fixer une limite territoriale d’utilisation de la monnaie, qui servirait directement à ceux qui produisent les richesses. Ces mesures auraient une incidence immédiate : c’est la fin de la banque classique, des politiciens classiques, de la puissance de l’argent qui nivelle tout.

Extraits d’un article du journal La Décroissance d’avril 2015.