Passer à la caisse

Les macronistes, Jupiter en tête, font leur tronche condescendante de premier de cordée et donnent dans la pédagogie patiente mais excédée qu’on réserve au cancre bas de plafond : « Ô peuple simplet à jaune gilet, vous rejetez les impôts, mais ne comprenez-vous pas, dans votre abrutissement populaire, votre sidération profonde, que si vous voulez des services publics en état de marche et un bilan carbone acceptable, il vous faut non seulement les financer, mais augmenter votre effort ? Écoles, hôpitaux, tribunaux, ça coûte une blinde, grattez-vous le fond des poches, bande de radins ! Pigé ? » Ce qu’on appelle prendre les gens pour des billes.

Imaginons un supermarché. On circule dans les rayons, on emplit son chariot avec la conscience aiguë qu’après, faut passer à la caisse. Au cas où on serait tenté de glisser un article en loucedé, des dizaines de caméras assistées d’antivols et de vigiles surveillent l’action. Alors on passe à la caisse.
Tous ? Non ! Dans ce supermarché-là, les plus gros chariots, croulant sous les gourmandises de luxe, bénéficient d’une issue spéciale : on passe tout droit, on paie pas ! Ce supermarché s’appelle Trésor public. La caisse gratis s’appelle évasion ou fraude, l’une étant la formule légale de l’autre, une échappatoire qui permet à des voleurs, déserteurs, de mettre à gauche (un comble) ce qu’i1s doivent à la collectivité. Faire payer les pauvres, épargner les riches. C’est ça qui jette les gens dans la rue. L’injustice. Énorme, flagrante, cynique. Pigé ? Non. Le macroniste ne veut
pas le savoir, il n’est ni de gauche ni de gauche.

Article d’Isabelle Alonso paru dans Siné mensuel de février 2019.

Les zexperts

Les zexperts sont formels : le populo, basique de la comprenette, asséché du compte en banque, a du mal à admettre que la dette, la vilaine dette publique (lire aussi Dette, 5000 ans d’histoire et D’où vient la dette ?), velue, pleine de pattes, dilatée, faut la payer. Fissa, fissa ! Qu’il se serre la ceinture ! Oui encore un cran ! Quoi ? Y a plus de cran ? Un petit effort ! Il reste bien un coin où gratter encore un peu de bénef ! Rogner sur écoles, hostos, routes, fonctionnaires, retraités, tout ça !

Il est vital de venir en aide aux patrons ! Non, pas à tous ! Aux gros, aux vrais, aux Gattazeux ! Ceux qui créent la richesse tout seuls avec leurs petits bras musclés ! Faut leur vaseliner le code du travail, leur fluidifier le transit, leur lubrifier le dividende, aux vautours du Cac 40… Qu’ils puissent enfin donner libre cours à leur soif de croissance, pour le bonheur général ! Allô ? C’est pas de croissance qu’ils ont soif ? De profit ? Quelle mesquinerie dans cette remarque, c’est bien les Français ça, z’aiment pas les milliardaires !

Que le gueux se fourre dans le crâne que cette croissance paiera la dette ! Autrement, bande de sales égoïstes, on lègue un fardeau dégueulasse aux générations futures ! Chaque bébé doit déjà 30 000 €, il paraît ! À cause de nous ! C’est moche.

Bon. Assez déconné. Les experts, enlevez les nez rouges, balayez les confettis et arrêtez la fantaisie. Non. C’est pas vrai. Les générations futures ne naissent pas avec notre très grande faute posée sur leurs petits bides. La dette, ils la paieront pas. Et nous non plus. La dette est un épouvantail pour nous faire rester dans le rang, nous tenir en respect et laisser les obèses du portefeuille se gaver à nos dépens. La dette est une fiction, un conte non pas à dormir debout mais à vivre couché
Les enfants, on va se battre pour eux. Leur léguer un monde où les fraudeurs du fisc feront des TIG (Travaux d’Intérêt Général) jusqu’à extinction de leur dette. Où on partagera ressources et travail. Où on bichonnera la planète. Où l’école cultivera la créativité des petits et pas ce sinistre esprit de compétition qui saccage l’humanité.

Article d’Isabelle Alonso dans Siné mensuel de juillet 2017.

La Résistance

La Résistance, celle de la Deuxième Guerre, ça fait vieillot, d’un autre temps. Pourtant, il faut jeter un œil dans ce rétro. Savoir d’où on vient, pour choisir où on va. La Résistance fut la réponse de Français très minoritaires et de pas mal d’étrangers (indésirables mais bienvenus quand il s’agit de mourir pour la France) à l’invasion nazie. À l’époque, l’extrême droite, la droite et le patronat choisirent le plus souvent Pétain et la collaboration.
À la fin de la guerre, le Conseil national de la résistance impose ses réformes à un patronat rendu muet par ses trahisons. Le sang des morts nous octroie Sécu, retraite, liberté de la presse, résistance aux puissances de l’argent…
L’extrême droite d’aujourd’hui est l’héritière directe de l’extrême droite d’hier. La gauche d’aujourd’hui est l’héritière de pas mal de saloperies (politique coloniale de la France, misogynie, imprégnation stalinienne, bureaucratie) mais aussi et surtout de l’esprit frondeur, inventif et joyeux des Lumières, de la Révolution, de la Commune, du Front populaire, de mai 68. Et, bien sûr, de la Résistance. Ce qui reste beau aujourd’hui vient de ce creuset-là.
Depuis trente ans, l’énergie du patronat consiste à « sortir de 1945… défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance » (1) ! Le tandem Hollande-Valls, d’un cynisme abyssal et d’une lâcheté stratosphérique, participe avec entrain à la démolition. Trahit les idéaux de la Résistance quand il urge, question de vie ou de mort, d’en appliquer l’esprit : « Faire en sorte que l’intérêt particulier soit toujours contraint de céder à l’intérêt général, que les grandes sources de la richesse commune soient exploitées et dirigées […] pour l’avantage de tous, que les coalitions d’intérêt […] soient abolies une fois pour toutes, et qu’enfin chacun de ses fils, chacune de ses filles puisse vivre, travailler, élever ses enfants dans la sécurité et la dignité…  » (2)
Je vous souhaite à tou-te-s une belle année de résistance active et imaginative.
(1) Denis Kessler, vice-président du Medef, octobre 2007. Plus clair, tu meurs.
(2) Charles de Gaulle, septembre 1944. Eh oui! Aujourd’hui, au Medef, ll ferait figure de dangereux gauchiste.

Article d’Isabelle Alonso dans Siné mensuel de janvier 2016.

Le monopole de la distribution des médicaments

Et si au lieu de privatiser à tour de bras, on rendait à l’État, c’est à dire à nous tous, ce qui ne devrait jamais devenir un marché ? Si on arrêtait d’engraisser les lobbys pharmaceutiques ? On nous rebat les oreilles avec le trou de la Sécu. Trop de vieux, trop de malades pèsent sur les comptes.
Avons-nous les moyens de nos cancéreux, nos greffés, nos éclopés ? Il paraît que non. On fustige les abus des tricheurs. C’est quoi, un tricheur à la Sécu ? C’est quelqu’un qui prétend se faire soigner alors qu’il a même pas la carte vitale, le salaud ! Pauvre ou malade, il faut choisir.

Quand on sera redevenu un pays riche transpirant la grandeur, on pourra tomber malade, c’est promis. Mais là, on a plus les moyens. Va falloir ramener l’espérance de vie à la cinquantaine, autrement on est foutus.

Ça fait peur, hein ? Rassurez-vous ! Ça n’arrivera pas ! Les trusts pharmaceutiques n’aiment pas que les gens meurent, ça leur bouffe le bénef. Ils veulent des malades chroniques, sous traitement à long terme. Ils mettent au point des produits parfois inutiles, parfois dangereux, mais toujours remboursés. Par nous. Font de la pub, organisent des congrès de toubibs, lobbyisent à tout-va. Imposent leur loi.

Et si on se débarrassait de ces affreux ? Si l’État avait, comme en Suède, le monopole de la distribution des médicaments ? Imaginons des officines où on ferait exécutter les ordonnances. Des espaces sans publicité, sans marques, sans chichis, aux murs couverts de tiroirs. Derrière le comptoir, un préparateur assemblerait la quantité exacte de comprimés nécessaires au traitement. La Sécu rembourserait les pilules, pas les boîtes, flacons, blisters, opercules et autres emballages sophistiqués qui polluent la planète et alourdissent l’addition.

Les bazars à croix clignotante qui fourguent tout et n’importe quoi rejoindraient les très prospères parapharmacies, feraient du commerce.

Les groupes pharmaceutiques qui grugent la Sécu, vampirisent la collectivité et exploitent les malades auraient mangé leur pain blanc.

Article d’Isabelle Alonso dans Siné mensuel de novembre 2015.

Un vieux truc démodé qui s’appelle l’hospitalité

Février 1939. Deux adolescents franchissent séparément les Pyrénées après des jours de marche sous les bombardements. Elle, parmi les civils, lui, avec l’Armée vaincue. Ils ont faim, ils ont froid, ils ont peur, et pas idée de ce qui les attend. Ils auraient plus peur encore s’ils savaient.
Au moment où ils passent la frontière, ils cessent d’être des gens. Ils deviennent des indésirables, comme les qualifient Daladier et la presse de droite, déchaînée. Ils pressentent que ceux qui les méprisent auront bientôt à subir des humiliations similaires face à Hitler dont personne n’ignore les ambitions. Mais pour l’heure, parqués dans ce que plus tard on appellera Hot Spots, des barbelés sur les plages glaciales, ils en sont à survivre.
Ils retournent en Espagne quelques mois plus tard. Ces deux ados sont mes parents.
Encore quelques années et la dictature les contraint à quitter l’Espagne de nouveau. Je suis la fille, ô combien fière, de ces réfugiés à répétition. Résistants. Survivants. Exilés à vie et citoyens exemplaires.

Aujourd’hui, soixante-seize ans plus tard, mes parents ont disparu, exile ultime. Les indésirables qu’ils furent présentèrent un jour le même aspect pathétique, désolant, inquiétant, que ceux qu’aujourd’hui la presse appelle migrants.

Aujourd’hui, d’aucuns, qui n’ont jamais entendu une bombe exploser, qui ont toujours su qu’ils allaient dormir dans leur lit le soir, qui ont toujours mangé à leur faim, installés dans leur certitude et la tiédeur de leurs foyers, estiment que les réfugiés devraient rester chez eux.

Les migrants, saute-frontière, clandestins, suspects, désignés coupables avant même d’être arrivés, sont juste des gens. Comme vous et moi. Parmi eux, la proportion habituelle de cools et de teigneux, de cons et de futés, de généreux et de pingres, de marrants et d’austères. Un groupe humain, quoi. Plutôt plus courageux que la moyenne. À qui nous devons, par principe intangible, un vieux truc démodé qui s’appelle l’hospitalité.

Bienvenue aux migrants.

Article d’Isabelle Alonso dans Siné mensuel d’octobre 2015.