Richophobie

C’était le 18 mai dernier. Condés de France et de Navarre manifestaient leur colère face à une « haine anti-flic » grandissante. Entre état d’urgence et fureur urticante contre la loi Travaille !, « la police est fatiguée », diagnostiquait don Falcone, directeur général de la Police nationale. Et si tout ce merdier social n’était en fait que la résultante d’un cruel manque d’amour ? N’est-ce pas ainsi qu’il fallait entendre l’édito de Patrick Cohen, le 17 juin sur France Inter ? Si l’humeur est sombre, c’est bien que l’heure est grave. La haine est partout, nous apprenait le Patoche du 7/9. Haine islamiste, anti-gay, anti-syndicale, anti-gouvernementale, etc. « Et encore [et toujours!], dans cette époque déprimante, la haine de l’autre, la haine antisémite jamais loin, la haine de classe, la haine des riches, puisque certains se revendiquent désormais richophobes. »

Fichtre… L’ami Cohen mesure-t-il à quel point ses envolées dépressives sont des incubateurs à dépolitisation ? Contre ces tensions anormales qui minent le pacte républicain, il s’agirait de broder le canevas du vivre-ensemble et de fumer le calumet du dialogue social pour retrouver enfin le chemin d’une démocratie aimante et apaisée. De quoi la richophobie est-elle le nom, sinon celui d’une vieille passion égalitaire totalement désuète ? Le dogme libéral ne cesse de le rabâcher : ce n’est qu’en gavant de pognon une oligarchie de plus en plus stratosphérique que, par magique capillarité, quelque obole tombera parcimonieusement dans la poche rapiécée des plus humbles.

En France, entre 2003 et 2013, « le niveau de vie moyen des 10 % les plus pauvres a baissé de 320 euros en valeur annuelle, alors que celui des 10 % les plus riches a augmenté de 4 300 euros », dixit Louis Maurin, dirlo de l’Observatoire des inégalités. Richophobe ! Les chiffres annuels de l’évasion fiscale, discipline dans laquelle excellent nos valeureux capitaines d’industrie, correspondent à ceux du déficit budgétaire du pays (60 à 80 milliards d’euros). Richophobe ! Face à ce déferlement de haine, remercions notre éditocrate matinal de nous avoir appelés à un sursaut de vigilance.
Moins alerte, il aurait pu tomber dans le panneau tendu par ses confrères de la Coordination permanente des médias libres. Dans un article du 22 juin, ceux-ci faisaient état des blessures et intimidations infligées par la flicaille aux journalistes dans les marges du mouvement social en cours. « Nous aimerions rappeler que notre métier doit être fait en toute indépendance et que le prix de l’information ne doit pas avoir le goût du sang. Nous sommes déterminés à montrer la vérité et la violence policière qui s’exerce sur l’ensemble des manifestant-e-s, et que nous dénonçons tout autant », conclut cette bande de haineux idéologisés. Cohen devrait leur expliquer qu’après la pluie, des coups de tonfa germent toujours les graines de l’amour.

Édito du journal CQFD de juillet-Août 2016.

Fortune de Bernard Arnault

Je viens de mettre mes données à jour.
D’après Challenges, la fortune de Bernard Arnault s’est, en 2015, accrue de 9,27 milliards d’euros.
9 270 000 000.
Ça fait tellement de zéros qu’on s’y perd. Pour s’y retrouver, il faut traduire. Son revenu annuel équivaut à 463 000 années de salaire, cotisations comprises, d’une ouvrière de ECCE (l’entreprise qui fabriquait des costumes Kenzo à Poix-du-Nord).
Mais 463 000, ça fait encore beaucoup de zéros. Il faut donc, à nouveau, pour rendre ça sensible, traduire.
Quand je me rendais à ECCE, j’emmenais avec moi une longue frise chronologique que je déroulais, au sol, dans le local syndical. Alors, voyons. Est-ce que c’est comme si vous travaillait depuis la Deuxième guerre mondiale ? Non. (On se décalait d’un pas.) Depuis la Révolution française ? Non. (Encore un pas.) Jeanne d’Arc ? Non. Vercingétorix ? Non. Les Égyptiens ? Non. 463 000 ans, en fait, ce sont les débuts de l’homo erectus. L’homme commence à se redresser. C’est l’âge du feu, aussi. Donc, il faut imaginer une couturière de ECCE qui, depuis les cavernes, coud des costumes Kenzo ! C’est à la fois drôle et indécent.
Mais là où ça devient doublement drôle, et doublement indécent, c’est que : qui coûte trop cher ? Les ouvrières de ECCE, et pas Bernard Arnault ! Ce sont leurs emplois qui partent en Pologne, puis en Bulgarie. C’est à elles, à nous tous, qu’il faut rogner les assurances chômage, les retraites, la Sécu, pour nous rendre plus compétitifs !
Et cet argument nous est asséné tous les jours, et sans le moindre humour, à longueur de journaux et de radios. Tous les matins, France Inter nous le répète avec Dominique Seux, salarié des Échos et de Bernard Arnault…

Article paru dans le journal Fakir de février-mars-avril 2016

Gestion néolibérale de la crise

C’est donc la crise qui a commencé en 2008, ou plus exactement la gestion néolibérale de cette crise par les responsables politiques précédemment cités (austérité pour le peuple, cadeaux aux banques et au MEDEF, chômage et inégalités en vive progression, destruction partielle du droit du travail, de la protection sociale et des services publics) qui sinon « explique » l’amplification du vote FN depuis cinq ans, au moins en constitue le terreau fertile, via notamment le chômage et les inégalités.
Les indices d’une forte corrélation entre montée du chômage et montée du vote FN abondent. […]

Mais l’autre grand facteur social influent est, plus encore que la pauvreté, la progression des inégalités : la carte de France du vote FN en 2014 est très proche de celle des inégalités de revenus, comme l’a montré le démographe Hervé Le Bras (L’0bs du 22 mars 2015).
Deux grands facteurs sociaux se conjuguent donc (ce qui ne veut pas dire qu`ils sont les seuls à jouer, mais leur rôle semble fort) : le niveau d’inégalités de revenu (l’injustice) et le taux de chômage (la relégation, engendrant insécurités diverses et désignation possible de boucs émissaires).
Or ces deux facteurs sont précisément ceux qui résultent le plus nettement de la gestion néolibérale de la crise actuelle, avec l’austérité partout, qui amplifie le chômage, et les cadeaux de toute sorte aux riches et aux grandes entreprises, sous couvert de compétitivité, qui amplifient les inégalités.
[…]
La démocratie dite représentative, telle qu’elle existe aujourd’hui, est moribonde depuis longtemps. Le système politique auquel il faut s’attaquer n’est pas d’abord le FN (même s’il va falloir le faire aussi), mais d’abord celui qui a produit ce phénomène en dépolitisant la vie politique, en installant l’économie libérale au pouvoir, et en mettant de plus en plus la démocratie entre parenthèses, comme ce fut le cas avec l’adoption du Traité de Lisbonne, avec le tournant de l’austérité pour le peuple et du « sauvetage » prioritaire des banques, avec le refus de la séparation bancaire et d’une taxation sérieuse des transactions financières, et comme c’est toujours le cas avec la négociation secrète de divers accords dits de libre-échange, avec notre Président en chef de guerre sans mandat international, et dans bien d’autres exemples.
Reste alors une grande question d’avenir : pourquoi la gauche non libérale, celle qui s’oppose vraiment aux accords de « libre- échange », aux lobbies bancaires ou à la destruction du droit du travail, mais aussi celle qui se bat pour la justice climatique et contre les « fous de croissance », pourquoi n’a-t-elle pas été en mesure, en France, de convaincre que ses combats étaient les bons ? C’est la question à se poser collectivement dans la période à venir, mais ce n’est pas du côté des appareils qu’on trouvera la réponse.

Extraits d’un article de Jean Gadrey dans Les Zindigné(e)s de janvier 2016.

Petite bourgeoisie culturelle

Après Charlie, on écrivait encore :
La petite bourgeoisie culturelle, par ses défilés, sauvait la façade. Elle s’offrait en tampon entre deux fractions des classes populaires, dans un moment de tension potentiellement explosive. Très bien. Mais il ne faudrait pas qu’elle prenne ses désirs pour des réalités, une gentille réconciliation bisounours, qu’elle nie les ruptures à l’œuvre derrière le consensus apparent, qu’elle prétende incarner à elle seule la France – comme elle le fait depuis trente ans. Et surtout, qu’elle continue à célébrer les vertus du libre-échange, de l’ouverture des frontières… au détriment de toutes les classes populaires.
Quand une crise surgit, on cherche à comprendre, on lit un peu tout. Ainsi, après les attentats, au Relay de la gare d’Amiens, j’ai acheté les Inrockuptibles. En couve, était dessinée une panoplie de bobos, des trentenaires black blanc beur, qui picolent, qui dansent, qui s’enlacent. Et la Une proclamait : « Paris nous appartient ».
Mais qui est ce « nous » ?
Faut-il le revendiquer avec tant de fierté, que Paris leur appartient ?

Face à la terreur, un inconscient de classe, d’habitude caché, masqué, discret, a refait surface, affiché avec fierté. Dans ces Inrocks, toujours, un journaliste posait cette question à Jean-Luc Mélenchon : « Est-ce la fin de l’insouciance pour une partie de notre génération ? » J’ai aussitôt souligné, avec trois points d’exclamation : « !!! » Quelle « insouciance » ?
Le taux de chômage (officiel), chez les moins de 30 ans, avoisine les 20 %. Dans les quartiers, ça grimpe à 45% ! Et 30 % dans les campagnes.
« Notre génération » (bon, maintenant, j’ai quarante ans) se la prend en pleine face, la « crise » qui dure depuis quarante ans, la mondialisation qui lamine les emplois et les salaires, et elle ne l’a guère éprouvée, cette insouciance. Mais cette France-là, pourtant majoritaire, n’a pas, ou plus, ou peu, droit de cité dans un Paris gentrifié. N’a, en tout cas, pas droit de citation dans les Inrocks. Au fil des 110 pages du magazine, l’on rencontre des écrivains, des philosophes, des historiens, des sociologues, des chanteurs, des acteurs, des réalisateurs, etc.
Mais des banlieues : personne. Des campagnes : personne. Des ouvriers, employés, agriculteurs : personne.

La petite bourgeoisie culturelle se regarde si belle en son miroir. Et elle nous donne à la regarder, à la célébrer.
C’est notre modeste fonction, il me semble : ne pas oublier la majorité. Échapper à la cécité de l’entre-soi social (car éduqués, blancs, nous le sommes aussi). Écouter le tic-tac des « bombes à retardement », les repérer, près de chez nous.
Sans réduire les hommes à des ventres qui ont faim.
Sans borner la « question sociale » au matériel.
C’est important, certes, le gîte et le couvert, la répartition de la valeur ajoutée, etc. C’est le nécessaire, mais insuffisant. À la fois, le vote, massif, pour le Front national et l’engagement de jeunes dans le djihad dénotent, avant tout, un malaise quasi-existentiel : tous ces gens sont paumés. Ils peinent à trouver leur place, une place satisfaisante, stable peut-être, valorisante, dans cette société. Et nous le sommes sans doute un peu avec eux, paumés, tous, collectivement, inquiets pour l’avenir, perdus dans une non-histoire.

La « question sociale » est aussi spirituelle.
J’aurais envie, ici, de recopier des passages entiers de notre entretien avec Richard Wilkinson, l’épidémiologiste, qui lie montée des inégalités avec l’anxiété, l’estime de soi vacillante, la santé mentale menacée, etc. Mais il faudrait ses graphiques aussi et ça prendrait des pages.
Alors, à la place, juste cette citation d’Emmanuel Todd. On peut contester ses remèdes (la sortie de l’euro, le protectionnisme, etc.), mais lui vise dans le mille avec ce diagnostic : « Ce qui mine les gens, actuellement, ça n’est pas simplement la baisse du niveau de vie, ou le chômage, ou des perspectives sombres : c’est le sentiment d’impuissance. »

Extraits du journal Fakir de janvier-février 2016.

Migrations massives

Les migrations massives de populations sont toujours liées à des urgences vitales. Après le rappel de cette évidence, nous devons surtout insister sur les interdépendances politiques et économiques qui nous lient aux peuples en errance. Devant le creusement profond des inégalités et les alarmantes prévisions de changements climatiques, les réponses de nos gouvernants paraissent terriblement dérisoires.
La croyance dans un système qui épuise les ressources naturelles sans pourvoir aux besoins élémentaires d’une multitude d’êtres humains relève plus de l’intégrisme religieux que des valeurs républicaines dont pourtant ils se prévalent. Il est donc inconcevable de laisser au seul dogme de la concurrence l’organisation des rapports économiques et sociaux.
Ainsi, la concurrence, largement faussée au détriment de l’Afrique, engendre l’enrichissement exponentiel des uns et l’appauvrissement continu des autres. Ces déséquilibres sont alimentés bien sûr par l’arbitraire et nourrissent l’injustice. Une injustice jugée trop souvent fatale et à laquelle s’ajoute la plupart du temps son corollaire, l’insécurité. Or le fossé économique qui isole l’Afrique procède d’une accumulation de préjudices.
L’arrogante richesse financière et matérielle des sociétés occidentales ne peut être regardée comme le produit d’une intelligence supérieure. Elle doit être appréhendée à l’aide d’un détour historique par le « temps béni » de l’esclavage et de la colonisation.
Nos élites ne s’encombrent évidemment pas de cette Histoire-là ! Du méprisant discours de Dakar de M. Sarkozy à l’interventionnisme de M. Hollande, en passant par les délires de propos sectaires sur les réseaux numériques, la France ne parvient jamais à décoloniser son regard sur « l’homme africain ». On retrouve cette pollution raciste » dans l’esprit des lois sur l’immigration concoctées ces 30 dernières années, ainsi que dans l’attitude des gouvernements face aux crises migratoires.
Sous le prétexte de partenariats fallacieux, la prédation n’a jamais été interrompue.[…]

Extrait d’un article de Yann Fievet dans le journal Les Zindigné(e)s d’octobre 2015.

Partage en direction des plus pauvres

Essayons d’être solidaires, de ne pas aller vers la violence parce que la violence des événements naturels nous guette si nous déréglons trop les cycles de la Terre. Mais c’est surtout la sauvagerie entre humains qui nous menace. Aujourd’hui, pour parler de l’essentiel, c’est à dire de la nourriture, les terres agricoles rétrécissent partout, dans les pays riches comme dans les pays pauvres, parce qu’on les stérilise à coups d’engrais et de pesticides. On construit dessus. On fait monter le niveau de la mer. Tous les grands deltas se salinisent. Ailleurs, c’est le désert qui avance. La population est en augmentation constante, rapide, alors que les terres agricoles diminuent.
[…]
On nous répète : Pour être heureux, il faut se développer. Encore un lieu commun de l’économie. Mais le développement est une course perpétuelle. L’être humain est une espèce qui veut toujours plus parce qu’il se reproduit très activement. Du coup, nos actions sont orientées vers le toujours plus.
Plus d’exploitation des ressources, de l’eau, de l’air, de la terre. Plus de production, de mines, d’énergies. Bilan : nous n’avons pas enclenché la bonne réflexion qui consisterait à se demander à quoi sert ce développement une fois la pauvreté éradiquée.

Les inégalités se creusent à une vitesse fantastique. Au moyen Âge, un grand seigneur valait 50 000 ou 100 000 serfs. Maintenant, les 100 personnes les plus riches du monde détiennent à elles seules la fortune de la moitié de l’humanité. C’est une inégalité qui n’a jamais existé dans aucune autre époque. Nous devons régler cette question par un partage en direction des plus pauvres. L’idéologie dominante ne va pas vraiment dans cette direction.

L’idéal de vie que nous donnent les grands groupes, la publicité… est un idéal de vie d’esclave. Si on considère que le sens de la vie doit être celui de la quête du bonheur individuel et collectif, nous devons reprendre ce que disaient les stoïciens je ne peux être heureux si je suis l’esclave de mes désirs. La publicité et le marketing visent à nous rendre esclaves de nos désirs. Ils veulent notre soumission. La philosophie du peu, c’est se poser la question chaque jour de ce dont on a vraiment besoin pour ne pas surconsommer ni en énergies ni en matières premières. Pour y arriver, les efforts collectifs sont au moins aussi importants que les efforts individuels.

Extraits d’un entretien avec Yves Paccalet dans le journal Siné mensuel de septembre 2015.

Le néolibéralisme divise pour mieux régner

Depuis le début de la vague néolibérale toutes les réformes sont présentées comme destinées à réduire les inégalités ou « sauver » notre modèle social. C’est une façon de masquer l’objectif réel, à savoir : réduire le périmètre de l’État social afin d’ouvrir de nouveaux marchés à la concurrence, baisser les impôts des hyper-possédants et « rassurer » les marchés financiers.

Ainsi, le projet politique poursuivi fait l’objet d’un débat biaisé dans la mesure où il se fait passer pour le contraire de ce qu’il est. Mais la ruse grossière ainsi employée ne se limite pas à masquer un projet socialement délétère, elle permet de surcroît de diviser la population pour assurer la domination sans partage des classes supérieures.
En effet, les attaques contre les classes moyennes sont systématiquement présentées comme des mesures de lutte contre les inégalités que subissent les classes plus défavorisées qu’elles. Cela permet de les stigmatiser afin de justifier le siphonnage de leurs ressources en direction des hyper-possédants tout en dressant les classes populaires contre elles.
Bien sûr, lorsque l’on veut s’en prendre aux populations précaires, le même stratagème sera utilisé : on présentera les bénéficiaires des minima sociaux comme étant à la charge des classes moyennes. Ainsi, le bénéfice politique de cet argumentaire est double. Il permet de justifier des mesures permettant le siphonnage des revenus du pays vers le haut de la structure de classe tout en divisant les victimes de ce siphonnage afin de les empêcher de se structurer politiquement pour défendre leurs intérêts communs.

Extrait d’un article du philosophe Laurent Paillard dans le mensuel Les Zindigné(e)s de mai 2015.

Des mensonges habilement transformés en évidences…

La thèse du ruissellement a été attaquée par des économistes comme Joseph Stiglitz. Cette thèse soutient que si les riches s’enrichissent, il y aura des retombées sur les pauvres. Elle a été notamment avancée par les conservateurs américains, pour ne pas taxer les riches. John Kennedy disait en son temps que « la marée montante soulève tous les bateaux » : si le flot de richesses monte, même les petits rafiots s’élèvent… Mais les idées évoluent. Aujourd’hui, la thèse du ruissellement peut être considérée comme condamnée. Je ne connais aucun économiste sérieux qui la soutienne, ce qui est une avancée. En particulier le PNUD, le Programme des Nations Unies pour le Développement, reconnaît que la croissance ne suffit pas à supprimer la pauvreté, qu’elle n’est pas « inclusive ».
(…)
Si on délocalise l’industrie et détruit de l’emploi dans nos pays, c’est bien parce qu’il y a des pays pauvres qui, avec des salariés exploités, produisent à un prix inférieur. Les inégalités entre pays se traduisent par des problèmes dans notre quotidien.
(…)
Dès l’enfance, nous sommes drogués à la consommation. Une étude américaine montre que les premiers mots prononcés par un bébé sont des noms de marque… On nous inculque sans cesse que l’on est plus heureux avec plus d’objets. Il faudrait diffuser d’autres discours, qui mettent en doute ce genre d’évidence.
(…)
La montée de l’individualisme contemporain et de la concurrence à tout crin a été soulevée par de nombreux travaux. Même dans l’éducation nationale, il y a une grande concurrence dans les écoles, chacun doit se débrouiller pour obtenir de bons diplômes, la notion de travail en commun a du plomb dans l’aile. Certes, il ne faut pas condamner en bloc l’individualisme, qui a aussi permis de libérer les individus de la pression de la communauté, du groupe, parfois très prégnante dans les société rurales. Mais on a besoin de recréer d’autres formes de solidarité. Quand les inégalités sont fortes, on en vient à considérer ceux qui sont dans la misère comme différents, habitués à leur condition : ainsi on légitime l’inégalité, et on peut dormir tranquille sans se remettre en question.

Interview de la sociologue Marie Duru-Bellat, dans le journal La décroissance de mai 2014.
Marie Duru-Bellat vient de publier « Pour une planète équitable. L’urgence d’une justice globale ».

L’égalité est meilleure pour tous

Du livre de Richard Wilkinson et Kate Pickett « Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous » publié aux éditions Les petits matins en partenariat avec l’institut Veblen.

L’espérance de vie n’a aucun rapport avec les écarts de revenus moyens entre pays riches. (…)
Ainsi, les États-Unis, qui sont les plus riches, ont une espérance de vie inférieure à la Grèce, à l’Espagne, à la Nouvelle-Zélande, à des pays où le revenu par habitant est presque deux fois moindre. Çà n’est pas davantage lié aux dépenses de santé : les américains dépensent trois fois plus, quasiment, que les Japonais, les Israéliens ou les Finlandais pour vivre moins longtemps.
Et on obtient les mêmes résultats, les mêmes courbes, la même incohérence, si à la place de l’espérance de vie on prend les problèmes sanitaires et sociaux, ou le taux déclaré de bonheur.

Après des années d’errance, j’ai classé les pays selon leur degré d’inégalité et j’ai ensuite, dans des graphiques, mis en relation les inégalités avec les problèmes sanitaires et sociaux (le taux d’homicides, les grossesses précoces…).
Il existait pour le coup, une réelle relation, on retrouvait une étonnante cohérence : plus les pays sont inégalitaires, plus ces difficultés apparaissent.
Qu’on fasse de même avec l’indice UNICEF : dans les pays riches, le bien-être des enfants n’est pas lié aux revenus, la distribution paraît hasardeuse. Mais qu’on mette l’inégalité en abscisse, et une logique apparaît. Idem avec l’espérance de vie, les maladies mentales, la mortalité infantile, ou encore, l’obésité, les résultats scolaires, le taux de maternité précoce, les homicides, le taux d’incarcération.

Cet entretien avec Richard Wilkinson aborde bien d’autres aspects concernant les causes et les conséquences des inégalités et certains préjugés sont démontés :

Fakir : Le risque, on nous dit, dans des sociétés égalitaires, c’est qu’on se retrouve dans des pays figés, qui ne créent plus…
Richard Wilkinson : J’ai entendu çà également, dans des débats, ‘les gens ne vont plus créer s’ils ne peuvent pas faire fortune », et avec ma compagne, on s’est demandés : « Comment y répondre ? Comment le vérifier ? » On a donc recherché des statistiques sur les brevets, sur le nombre de brevets déposés dans chaque pays, rapportés à la population. Et on a obtenu un graphique montrant qu’il y a plus de brevets déposés dans les sociétés égalitaires.
(…)
Et de même, puisque vous parliez de « pays figés » : où la mobilité sociale est-elle la plus forte ? Où l’inégalité des chances est-elle la plus réelle ? Dans les sociétés égalitaires ou inégalitaires ? Jo Blanden et ses collègues de la London School of Economics ont publié des études très complètes sur huit pays, je dirais « seulement huit pays », aussi nos résultats sont-ils à prendre avec précaution. Ils indiquent néanmoins une direction.
Cette orientation est confirmée par des enquêtes aux États-Unis, qui démontrent très clairement, elles, que la mobilité a diminué pendant que les inégalités augmentaient.
Quelque part, il existe une logique à cette immobilité sociale : quand les écarts entre les classes, voir entre les castes, s’élargissent, les obstacles deviennent d’autant plus difficiles à franchir.

Extraits d’un entretien de François Ruffin avec l’épidémiologiste anglais Richard Wilkinson dans le trimestriel Fakir de février-mars-avril 2014.