Ouverture d’esprit

Que l’esprit humain puisse s’enfermer dans une idéologie hors-sol, et que cet enfermement puisse devenir une muraille impénétrable à n’importe quelle dose de réalité, les chrétiens fondamentalistes américains le prouvent par leur soutien à Trump, deux fois divorcé, pris la main dans la culotte des filles, et parlant d’elles en termes peu bibliques. Heureusement, il arrive que les sciences politiques soient scientifiques (non, ceci n’est pas une plaisanterie), et que des études de psychologie politique soient menées avec autant de rigueur qu’en permettent les sciences humaines.

Un livre de Chris Mooney, The Republican Brain, The Science of why Republicans deny Science – and Reality, a rassemblé les résultats des dizaines d’études du colossal déni de réalité de la droite américaine.
Pour mémoire : il n’y a pas de changement climatique, Obama est un musulman né au Kenya, Hillary Clinton a fait assassiner les femmes violées par son mari, le monde a été créé en six jours, et, attention, la théorie de la relativité est fausse.
Si, si. Allez sur Conservapedia (la riposte de droite à Wikipédia) et là, dans Counterexamples to Relativity, parmi les 36 preuves anti-relativité, vous trouverez…les miracles de Jésus !

La chose vraiment étonnante, qui a déclenché ces études, est que, contrairement aux illusions progressistes selon lesquelles il suffit de présenter les faits (d’éduquer) pour convaincre, plus le niveau d’éducation des conservateurs est élevé, plus ils s’acharnent dans leurs erreurs.
Oui : on inflige à des diplômés de Harvard dix heures de cours scientifiques sur le changement climatique, et ils en ressortent en disant que les Chinois (qui ont lancé l’idée du rôle humain dans le changement climatique dans le but de freiner l’économie américaine, comme chacun sait) sont très forts puisqu’ils ont réussi à acheter les scientifiques !

Premier coupable : la « théorie de la tendance à la réduction de la dissonance cognitive ».

[…]
Plus un élément cognitif a coûté d’efforts pour être acquis, moins il est abandonné facilement. Entre deux éléments cognitifs incompatibles, celui qui sera conservé sera celui qui aura coûté le plus d’efforts, consommé le plus de ressources. Il sort même renforcé de l’épreuve.
Festinger, le découvreur de ce principe abondamment confirmé, observa les disciples d’une illuminée qui avait prédit la fin du monde pour une date précise. La date passa. Festinger constata que les disciples les plus tièdes, ceux qui n’avaient pas vendu leur maison, s’écartèrent en grommelant. En revanche, les disciples les plus fervents, ceux qui avaient vendu leurs biens, ceux-là redoublèrent d’avertissements lorsqu’une nouvelle date fut fixée.
[…]

Second coupable : l’intolérance à l’incertitude. « Openness » contre « need for cognitive closure ».

La « cognitive closure » en américain, c’est le fait de mener les choses à bonne fin, de fermer (tiens, tiens) les problèmes ouverts en leur apportant une solution définitive.
L’ « openness » c’est l’ouverture d’esprit. L’ouverture (tiens, tiens) d’esprit est la capacité à apprendre, donc à changer d’avis, à accepter que ce que l’on croyait définitif ne l’est pas. C’est tolérer l’incertitude.
Pencher du côté « closure » ou du côté « openness », cela se mesure. Et l’on voit qu’il y a des gens chez qui la tolérance à l’incertitude domine de beaucoup le besoin de solutions définitives, et d’autres chez qui c’est 1’inverse. Par la suite, on s’est aperçu que puisque l’on pouvait tester l’ouverture, ou la fermeture d’esprit, on pouvait essayer de voir s’il y avait une corrélation avec les choix politiques.
Qu’a-t-on trouvé (souvenons-nous que nous parlons de dizaines d’études indépendantes) ?
Que l’ouverture est à gauche, la fermeture à droite. Entendons-nous bien : nous parlons de penchants, au niveau personnel, et de résultats statistiques, au niveau collectif. il va sans dire qu’un anarchiste peut s’avérer borné, et un fasciste ouvert d’esprit. Plus exactement, si les anarchistes tendent à être plutôt ouverts d’esprit, et les fascistes bornés, il y aura des exceptions dans chaque camp, d’une part, et d’autre part être ouvert ou fermé d’esprit n’est pas un état permanent, inchangeable, mais, répétons-le, un penchant qui connaît évidemment de très nombreuses éclipses et dilutions.
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Troisième coupable, qui dérive du second : la rapidité avec laquelle on arrête de rechercher de l’information nouvelle pour un problème donné, et la durée que l’on consacre à évaluer cette information nouvelle, en particulier si elle s’oppose à ce que l’on pense.
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Extraits d’un article de Nestor Potkine dans Le monde libertaire de novembre/décembre 2016.

Croissance verte

« En fait cette grande vague d’innovations qui a permis de faire la révolution industrielle, elle est peut-être à notre porte, elle s’appelle la révolution verte. Elle a l’idée que l’on peut découpler la croissance économique de la consommation d’énergie, de la consommation de ressources naturelles, qu’on peut faire de la croissance sélective » […]

Mais Laurence Tubiana n’y croit pas non plus, à ses salades de croissance verte. Une éminente diplomate comme elle, qui parcourt la planète de réunions climatiques en réunions climatiques, qui a lu des milliers de pages de rapports, de graphiques, de chiffres et de modélisations détaillant la dévastation du monde, le sait très bien : le découplage n’a pas eu lieu.
Nous n’avons jamais brûlé autant d’énergies que ces dernières années. La moitié des émissions totales de dioxyde de carbone émises depuis les débuts de l’ère industrielle l’ont été… depuis 1988. Le dérèglement climatique et la destruction des écosystèmes s’emballent. Bref, toutes les négociations internationales sur le climat qui se sont multipliées depuis 1992, tous ces sommets qui martèlent la ligne de plomb « croyez dans le développement durable, dans la croissance verte, bas-carbone, poursuivons l’expansion, grâce au progrès technologique nous pourrons produire et consommer toujours plus en prélevant moins de ressources », n’ont servi qu’à une chose : nous enfoncer à vitesse grand V dans une voie sans issue.
[…]
On ne s’en sortira pas tant qu’on abandonnera pas l’idéologie du progrès, tant qu’on ne s’en prendra pas à la dynamique du capitalisme, au fétichisme de la marchandise, à la puissance du système technicien, tant qu’on ne réduira pas radicalement notre prédation en optant pour la décroissance.

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance d’octobre 2015.