L’hospitalité

Dans La fin de l’hospitalité – L’Europe, terre d’asile ? Fabienne Brugère et Guillaume Le Blanc proposent une réflexion philosophique et historique sur la politique de secours, de soin et d’accueil qui devrait être menée par les gouvernements européens à l’endroit de tous les « demandeurs de refuge ». […]
Pour nos deux philosophes contemporains, ce constat doit aboutir à « un raisonnement prudent selon lequel l’accueil de celui qui est en danger dans sa nation d’origine est nécessaire pour la paix du monde ». Et de s’engager avec le Prussien (Kant) pour la reconnaissance d’un droit universel de séjour provisoire, qui permettrait de sortir l’hospitalité d’une philanthropie par trop aristocratique et de ne pas la réduire à la valeur éthique de la compassion.

Mais ça, c’était avant. « Nous vivons dans la peur, sous la menace des attentats, et imaginons l’autre comme un ennemi potentiel, un terroriste implicite. Dans cette perspective, l’hospitalité a cessé d ‘être une valeur politique. Au mieux, elle garde le sens d’une morale privée ou religieuse. On lui préfère la réponse sécuritaire qui, d’état d’urgence prolongé en renforcement des frontières réaffirmé, amplifie une rationalité du contrôle au détriment de toute capacité d’accueil.
Par une amplification des réponses policières d’un côté et l’invisibilisation provoquée des réfugiés de l’autre, les étrangers en demande d’asile ont été assimilés à des indésirables qu’il faut éloigner ou tenir à distance. Ne plus accueillir est devenu l’un des modes d’action principaux de nos gouvernements. L’un des héritages les plus précieux des Lumières en ressort liquidé. »

Dès lors, « toute politique de l’hospitalité [retombe] sur une éthique individuelle se traduisant dans des conduites citoyennes menées solitairement ou collectivement ». Et ce sont ces personnes, ces
collectifs locaux qui s’organisent sur le terrain pour tenter de « donner aux individus accueillis la possibilité de se construire eux-mêmes avec des soutiens adéquats eu égard à leurs désirs, à leurs attentes ».
Mais l’hospitalité demeure un risque et ce risque ne peut être seulement individuel. ll doit reposer sur une solution collective, et donc politique. Il s’agirait de passer à une « République bienveillante » dans laquelle « le souci de soi, des autres et du monde » l’emporte sur le racisme, y compris institutionnel, l’individualisme et le cynisme ambiants. Vaste programme à une époque où les murs s’élèvent et les ponts s’effondrent.

Extraits d’un article d’Iffik Le Guen dans le mensuel CQFD de septembre 2018.
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Un vieux truc démodé qui s’appelle l’hospitalité

Février 1939. Deux adolescents franchissent séparément les Pyrénées après des jours de marche sous les bombardements. Elle, parmi les civils, lui, avec l’Armée vaincue. Ils ont faim, ils ont froid, ils ont peur, et pas idée de ce qui les attend. Ils auraient plus peur encore s’ils savaient.
Au moment où ils passent la frontière, ils cessent d’être des gens. Ils deviennent des indésirables, comme les qualifient Daladier et la presse de droite, déchaînée. Ils pressentent que ceux qui les méprisent auront bientôt à subir des humiliations similaires face à Hitler dont personne n’ignore les ambitions. Mais pour l’heure, parqués dans ce que plus tard on appellera Hot Spots, des barbelés sur les plages glaciales, ils en sont à survivre.
Ils retournent en Espagne quelques mois plus tard. Ces deux ados sont mes parents.
Encore quelques années et la dictature les contraint à quitter l’Espagne de nouveau. Je suis la fille, ô combien fière, de ces réfugiés à répétition. Résistants. Survivants. Exilés à vie et citoyens exemplaires.

Aujourd’hui, soixante-seize ans plus tard, mes parents ont disparu, exile ultime. Les indésirables qu’ils furent présentèrent un jour le même aspect pathétique, désolant, inquiétant, que ceux qu’aujourd’hui la presse appelle migrants.

Aujourd’hui, d’aucuns, qui n’ont jamais entendu une bombe exploser, qui ont toujours su qu’ils allaient dormir dans leur lit le soir, qui ont toujours mangé à leur faim, installés dans leur certitude et la tiédeur de leurs foyers, estiment que les réfugiés devraient rester chez eux.

Les migrants, saute-frontière, clandestins, suspects, désignés coupables avant même d’être arrivés, sont juste des gens. Comme vous et moi. Parmi eux, la proportion habituelle de cools et de teigneux, de cons et de futés, de généreux et de pingres, de marrants et d’austères. Un groupe humain, quoi. Plutôt plus courageux que la moyenne. À qui nous devons, par principe intangible, un vieux truc démodé qui s’appelle l’hospitalité.

Bienvenue aux migrants.

Article d’Isabelle Alonso dans Siné mensuel d’octobre 2015.