Pascal Praud et les gilets jaunes

[…] Plus tard sur RTL, Christelle Rebière s’interroge aux actualités de 12h50: « Que s’est-il vraiment passé à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière ? »
Pour le savoir, la journaliste interviewe Christophe Prudhomme, médecin urgentiste et délégué CGT. Une interview qui va rapidement virer… à l’interrogatoire.

Lorsque le médecin commence à affirmer que les manifestants n’ont fait que se réfugier dans le périmètre de l’hôpital, la journaliste le coupe, exaspérée: « Non mais franchement, c’est devenu un refuge un hôpital aujourd’hui ? » Et lorsqu’il évoque la « surmédiatisation » de cette affaire, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase: « Enfin attendez, excusez-moi mais on n’a quand même jamais vu ça, vous pouvez pas nous dire que c’est juste une affaire comme ça, alors qu’Agnès Buzyn nous explique qu’en plus les grilles de l’hôpital ont été forcées… »

Le médecin tente de poursuivre mais est aussitôt coupé par la journaliste : « En plus après on retrouve une dizaine de personnes aux portes du service de réanimation, c’est quand même extrêmement grave d’arriver jusque-là dans l’hôpital, non ? » La journaliste, visiblement excédée par l’absence de condamnation de cette inexcusable « intrusion », coupera court à l’entretien.

Quelques heures plus tôt, dans « L’Heure des pros » (CNews), Pascal Praud et Jérôme Béglê (directeur adjoint de la rédaction du Point) en étaient quant à eux déjà à regretter… le laxisme pénal à venir !
– Jérôme Béglé : je suis pessimiste parce que je suis assez convaincu que ces 3o personnes ne vont pas faire de prison ferme, parce qu’on va dire… d’abord les 30 vont pas être condamnées aux mêmes peines, ça va mettre des semaines pour pas dire des mois pour qu’elles soient condamnées, puis il y aura des appels, puis on sait très bien, parce que vous pouvez pas…
– Pascal Praud: Non mais vous pouvez déjà les mettre à l’ombre très tranquillement ces 30 personnes qui rentrent dans un hôpital…

Un débat qui avait commencé dans l’ivresse des profondeurs, dans lesquelles l’éditorialiste Jean-Claude Dassier plongeait la tête la première : « j’espère, j’espère pour eux qu’ils étaient alcoolisés. Parce que contrairement à ce qu’on raconte, ou on fait semblant d’oublier, il y a aussi beaucoup d’alcool […] j’espère pour eux parce que sinon je sais pas comment expliquer une intrusion dans un hôpital. Ça interroge, ça pose beaucoup de questions, on va y revenir, mais la pour moi c’est stupéfaction, c’est… j’espère pour eux qu’ils avaient forcé sur la bière ! »

Une fois n’est pas coutume, remettons-nous-en à la lucidité de Pascal Praud, pour qui « la Salpêtrière […] sera un marqueur. C’est-à-dire que quand on fera la séquence, il y aura eu l’Arc de
triomphe, il y aura eu le Fouquet’s et il y aura eu aujourd’hui la Salpêtrière. Ce sont des marqueurs, et j’ai l’impression qu’à chaque fois, on monte d’un cran d’une certaine manière. »
Des marqueurs, en effet. Mais d’un traitement médiatique de plus en plus ahurissant.

Ce nouvel épisode de fièvre médiatique montre une fois de plus l’adhésion presque immédiate de certains journalistes et médias à la communication gouvernementale. Les cortèges tout juste dispersés, le tapis rouge médiatique s’est déroulé pour Agnès Buzyn, Martin Hirsch et la directrice de la Pitié-Salpêtrière alors même que leurs versions d’une « attaque » de l’hôpital étaient déjà largement remises en cause.
Cet épisode montre aussi l’outrance des plus zélés relais médiatiques du gouvernement et de la préfecture. Leur mépris vis-à-vis d’autres paroles, notamment de celle des manifestants comme des personnels de l’hôpital. Et en définitive, le piétinement de la déontologie journalistique la plus élémentaire.

Fin d’un article de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed de juillet-septembre 2019.

Médias, gilets jaunes et antisémitisme

[…] Jean-Michel Aphatie, le 21 février dans la matinale d’Europe 1 : « Évidemment, il ne s’agit pas de dire que les gilets jaunes sont antisémites, et que ceux qui soutiennent les gilets jaunes sont antisémites, le propos n’est pas du tout celui-là. Il s’agit de s’interroger sur l’idéologie, parce qu’elle existe, des gilets jaunes, telle qu’elle s’exprime notamment sur les réseaux sociaux.

Que n’aiment pas les gilets jaunes ? Voire, que détestent-ils ? La banque, la finance, les parlementaires, les élites, et ils sont adeptes, pour beaucoup d’entre eux, de la plupart des théories du complot.
Qu’est-ce que c’est l’idéologie antisémite ? C’est ne pas aimer la banque, la finance, les parlementaires et les élites, et croire à la pire des idéologies complotistes, c’est-à-dire que tout est de la faute des juifs. Donc on voit bien qu’il y a un croisement entre les deux idéologies. Ce n’est pas un hasard si c’est au moment du mouvement des gilets jaunes que des actes antisémites nombreux, très nombreux, se produisent. […]

Examinons le raisonnement. Et quel raisonnement ! Les gilets jaunes ne sont pas antisémites, mais des antisémites en puissance, car leur « idéologie » (critique du système financier, des élites politiques, etc.) se croise avec celle des antisémites. L’éditocrate n’a pas l’air de se rendre compte que de telles généralisations se fondent sur les pires clichés antisémites, quand elles ne les entretiennent pas elles-mêmes.

Déjà sur France 5, Jean-Michel Aphatie et Maurice Szafran sursautaient en entendant le mot « banquier » prononcé par Monique Pinçon-Charlot.
Un raisonnement pour le moins inquiétant que tenait également Raphaël Enthoven dans Paris-Match, le 25 février, […] « pour que les gilets jaunes éradiquent l’antisémitisme dans leurs rangs, il faudrait changer de façon de penser. »

Ce gloubi-boulga du philosophe médiatique affirme qu’il existerait un lien de parenté entre la critique de l’exploitation capitaliste et l’antisémitisme comme « principe d’explication du monde »… La première pouvant conduire au second. Cet amalgame malhonnête, le conduit ainsi à sommer les gilets jaunes, dans leur ensemble, de « changer de façon de penser ». Rien que ça.

Enfin, Le Monde n’est pas en reste. Dans son éditorial du 19 février, le quotidien joint sa voix à la petite chorale médiatique en fustigeant « la haine » au sein du mouvement des gilets jaunes.
Une haine qui serait dirigée pêle-mêle « contre les élus, à commencer par le président de la République, contre les élites ou supposées telles, contre les riches, contre les médias et, au bout du compte, contre les juifs, éternels boucs émissaires en temps de crise et de conspirationnisme débridé – comme en témoigne l’explosion en 2018 du nombre d’actes antisémites en France ».

L’éditorial du Monde est un bon résumé des amalgames médiatiques ressassés par les éditocrates, et qui ont consisté à établir un lien entre la hausse des actes d’antisémitisme en 2018 et le mouvement des gilets jaunes. Pourtant le 12 février, au journal télévisé de 13 heures de France Info, la présentatrice Marie-Sophie Lacarrau semblait infirmer cette assertion. Elle commentait ainsi le tableau représentant les menaces et actes antisémites en 2018 : « Sur cette courbe, l’évolution de ces violences au cours de l’année, aucune augmentation significative depuis le mouvement des gilets jaunes ».

Il ne s’agit aucunement de dire que ces actes ne sont « rien », mais de voir que nos commentateurs patentés ne semblent guère se soucier des données disponibles. Dire, comme Jean-Michel Aphatie, que « ce n’est pas un hasard si c’est au moment du mouvement des gilets jaunes que des actes anti-sémites nombreux, très nombreux, se produisent », c’est donner une information biaisée – sinon une contre-vérité – qui a malheureusement pesé lourd dans le débat médiatique.

Du pouvoir des médias

Mais le plus grave n’est peut-être pas là. Les outrances des éditocrates ont, avec le temps, perdu de leur crédibilité, et apparaissent, même aux yeux les moins avertis, pour ce qu’elles sont : de la gonflette intellectuelle infatuée d’elle-même. Ils ne convainquent plus, s’ils ont jamais convaincu. Reste que, avec le concours de la grande majorité des médias dominants, ces outrances calibrées pour faire du bruit médiatique, participent à l’instauration dans le débat public de problématiques qui vont faire, un temps, le lit de l’actualité.

Le cas est ici patent : le mouvement des gilets jaunes, tout entier axé sur l’amélioration des conditions d’existence d’une partie importante de la population, n’a, à priori, rien à voir avec l’antisémitisme. Après vérification non plus ; on l’a vu, le lien entre la recrudescence des actes antisémites entre 2017 et 2018 et le mouvement des gilets jaunes dans son ensemble ne repose sur aucune base sérieuse.

Il a fallu que certains de ces actes soient montés en épingle et repris en boucle sur les ondes, les journaux et les plateaux, surtout quand ils étaient le fait de gilets jaunes, comme l’agression de Finkielkraut, pour que le sujet fasse la Une de l’actualité.

Dès lors, une fois la problématique médiatiquement constituée, chacun a pu livrer son avis éclairé sur une pléiade de « sujets » divers, plus ou moins connexes […]

Le but recherché, et souvent atteint, n’est qu’accessoirement de convaincre la population que les gilets jaunes sont successivement tous des « casseurs », tous des complotistes, tous des antisémites. Chacun sait que ce n’est pas le cas. Il s’agit surtout, par ces vagues successives d’accusations, de généralisations et d’amalgames, de semer le doute, et d’instiller l’idée selon laquelle ces gilets jaunes ne sont finalement pas très nets, qu’il vaut mieux se méfier et garder ses distances.

Comme l’un d’entre eux, François Boulo, l’exprimait clairement : « Les gens des médias ne veulent pas que le monde change. Ils savent très bien l’impact des actes racistes ou antisémites sur l’opinion publique et sautent sur la moindre occasion pour nous discréditer. » On ne saurait mieux conclure.

Extraits d’un article de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed de avril-juin 2019.

Par Didier-CTPTravail personnel, CC BY-SA 4.0, Lien

Les gilets jaunes et les médias

Vermine, racaille… Le traitement médiatique de la révolte des gilets jaunes est symptomatique de ce qu’Halimi appelait le journalisme de révérence : faible avec les puissants, dur avec les faibles.

Pour les violences policières, tout le monde est au courant. Même ceux qui hésitent à soutenir les gilets jaunes trouvent infâmes les yeux crevés, les vies abîmées. Mais il n’y a pas qu’avec les LBD qu’on fait un carton sur les protestataires.
Avec les mots aussi, et des formules comme les « bas instincts » (Vincent Trémolet de Villers) ou les « pulsions malsaines » (Hervé Gattégno) imputés à la foule par des éditorialistes en vue et leurs invités. Racontés par ces messieurs en embuscade devant leur télé, les gilets jaunes deviennent des « minus rongés par le ressentiment comme par des puces » (Franz-Olivier Giesbert) ou de la « racaille cagoulée » (Pascal Bruckner).

Le mépris pour ces moins-que-rien qui ont le mauvais goût de demander sur Facebook un monde plus juste en faisant des fautes d’accord, s’est déversé dès le début. D’entrée de jeu, un procès en populisme. Et pan ! Depuis, des épiphénomènes sont présentés comme le cœur du mouvement. Homophobe, raciste, antisémite, complice quand il n’est rien de tout ça, le gilet jaune est un « nouveau beauf » (Jacques Julliard) ou un « poujadiste » (Jean Quatremer). Le « Suicidez-vous » entendu à l’acte XXIII est, à la louche, le fait de « lamentables racailles » (Bruno Jeudy) et de « vermines » (Renaud Dély). Et tant pis pour les gilets jaunes qui, ce même samedi, disaient aux flics : « Ne vous suicidez pas, venez avec nous » et patientaient avec eux en discutant jusqu’à ce que l’ordre tombe enfin de laisser le peuple quitter la place de la République où il était « nassé » depuis plus de deux heures.

Sur cette déferlante d’injures, Alain Brossat, ancien professeur de philosophie à la faculté de Nanterre vient à point nommé poser deux mots parfaits : violences médiatiques.
C’est le concept qui manquait. « La violence médiatique est dans l’ordre des discours sur l’événement en cours, l’équivalent du monopole de la maîtrise des airs que s’assure une puissance impériale lorsqu’elle affronte un ennemi rivé au sol, écrit-il […] Elle s’éprouve comme un tort infligé à ceux qui n’ont qu’un accès infinitésimal à la parole publique ».

On la voit d’ailleurs s’exercer sur les ouvriers, chaque fois qu’ils font grève pour dire non à la fermeture d’une usine ou à la privatisation d’un service public.
On se souvient que l’an dernier les cheminots étaient, pour les mêmes, d’insupportables « privilégiés ».
Invités à la télévision pour y être sans cesse interrompus, des syndicalistes repartaient perdants, vaguement ridicules. À l’évidence, un journalisme de classe se renforce mais il indigne de plus en plus, et jusque dans la paisible Académie française où Danièle Sallenave sort des rangs avec un court essai intitulé Jojo le gilet jaune, référence à la petite phrase présidentielle de cet hiver.

En arrière-petite-fille d’un cheminot et d’une ouvrière à la peine sur un lavoir municipal des bords de Loire, la dame en gilet vert n’a pas l’esprit à s’engourdir sous les ors de la République. « J’ai éprouvé dès les premières manifestations un élan de sympathie, régulièrement renouvelé par le contraste réjouissant, à la télévision, entre leur assurance un peu maladroite et l’hostilité mal dissimulée des journalistes et de leurs invités », écrit-elle. À l’heure où le mépris coule à flots, l’académicienne, avec Alain Brossat, tient désormais ouvert le registre des violences médiatiques.

Article de Lara Smith dans Siné mensuel de mai 2019.

Colère

– Vous êtes très attaché à la colère.

– La colère est un don. L’abbé Pierre disait même qu’elle a été son don le plus précieux. La colère qui est pourtant l’un des sept péchés capitaux ! J’avais adoré ça. La colère est une force extraordinaire. Après, il faut l’architecturer, être capable d’en faire un carburant durable, pas juste un moteur à explosion.
J’appelle ça la « rage du sage ». Si tu n’as pas de colère, que veux-tu faire d’important ? Tu ne peux pas changer le monde sans ce feu-là.

– Les gilets jaunes incarnent-ils la colère d’aujourd’hui ?

– Oui, et sous une forme extrêmement légitime. Déjà, il faudrait les remercier d’avoir explosé la forme manif Nation-Bastille, traîne-savate ! Ils sont très rares, ces petits actes inventifs… Il y a eu Act’Up, un peu Greenpeace… Mais nous, la gauche radicale, nous restons trop peu créatifs sur les formes de lutte. Je regrette que les gilets jaunes ne s’en prennent pour l’instant qu’au gouvernement et pas aux vampires du profit… Les Bernard Arnault, François Pinault, Xavier Niel…
Tu ne peux pas atteindre un minimum de justice sociale si ces moguls-là, qui siphonnent la valeur en toute impunité, d’une façon obscène, ne se sentent jamais menacés !
La violence, ils l’exercent de façon systémique et permanente sur nous. Il faut les placer dans une situation critique où il se diront : « Maintenant, si on ne change pas, nous allons subir la
violence-retour qu’on a générée. »
Les gilets jaunes ne deviennent pas agressifs par hasard ! Ils ont subi des vagues continues de violence quotidienne – économique, symbolique, physique -, qui se compacte en une colère sédimentée qui n’avait jamais pu ou osé sortir. Cette violence-là est archisaine ! Quand elle est ravalée, elle débouche sur la dépression, le suicide, l’agression des proches.
Il va y avoir ce procès contre Orange où, enfin, pour la première fois, va être jugée une approche managériale fondée sur le harcèlement, qui a provoqué une vague de suicides sans précédent. Existe-t-il pire violence ? Après, quand tu casses une vitrine, quand tu démontes le Fouquet’s, ça reste une violence sur les biens. Elle fait mal à qui ? Aux assureurs ? Personne n’a égorgé de
flics. Eux, par contre, ont mutilé une trentaine de personnes déjà. Il faut être factuel ici.

Extrait d’un entretien entre la rédaction de Siné mensuel et Alain Damasio dans Siné mensuel d’avril 2019.

Jojo avec un gilet jaune

1,7 %. On en était arrivés à ce chiffre, il y a quatre ans, à l’écoute de France Inter. La , direction venait de rayer « Là-bas si j ‘y suis » de sa grille, et avec vous, amis fakiriens, nous avions opéré un décompte, chrono en main : 18 minutes. 18 minutes sur 18 heures. 18 minutes sur 1080 minutes. Soit, donc, 1,7 %. Voilà le temps que France Inter consacrait aux ouvriers, employés, travailleurs, appelez-les comme vous voulez. Voilà ceux qui ne parlaient pas. Qui parlait à la place ? Les artistes, les experts, les patrons. Alors que les classes populaires représentent, d’après l’Insee, la majorité de la population, elles étaient marginalisées à la radio.

Elles le sont toujours, et pas qu’à France Inter. Le dernier baromètre – diversité du CSA en témoigne : « La représentation à l’antenne est très éloignée de la réalité », « le Conseil observe une quasi-absence des personnes en situation de précarité », etc.
À l’inverse, « 88 % des personnes montrées dans les sujets d ‘information  appartiennent aux CSP+. »
La même chose qu’à l’Assemblée : les ouvriers – employés ne représentent que 2,7 % des députés. Quand les diplômés, médecins, avocats, DRH, consultants. enseignants, journalistes, etc., trustent presque tous les sièges. Et ce Parlement se prétend « représentation nationale » !

C’est l’irreprésentation organisée… Étrange démocratie où la majorité est invisible. Où les classes populaires sont éliminées de la photo.
C’est notre obsession, depuis vingt ans, à Fakir : qu’on les voie. Qu’on les entende. Que la vie des grands n’éclipse pas la vie des gens. Alors là, en ce moment je me régale : les Gilets jaunes crèvent l’écran. Aide-soignantes, intérimaires, camionneurs, vendeurs, chômeurs, occupent radios et télés. Même si c’est pour de mauvaises raisons, d’audimat, même si c’est entourés des éditorialistes, qui leur servent la leçon, même si ça ne dure qu’un moment, je prends.

Notre président, ça lui donne de l’urticaire, à lui : « Jojo avec un gilet jaune a le même statut qu’un ministre ou un député ! », déplore-t-il en petit comité. Plutôt que leur quasi absence, y compris à l’Assemblée, ce qui le gêne, lui, c’est qu’on les aperçoive enfin, que le peuple pointe le bout de son nez dans des médias d’habitude réservés à sa caste. Que des affreux Jojos viennent déranger son club très select, son aristocratie de diplômes et d’argent.

Extrait d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de janvier 2019.

les gilets jaunes vus par les média

Dans la nuit du 26 décembre, une vingtaine de gilets jaunes se postent à la sortie de l’imprimerie de Ouest-France, au sud de Nantes, pour bloquer l’acheminement du quotidien régional.
Quelques jours plus tard, c’est le parvis du siège de BFM-TV qui est le théâtre des protestations de manifestants parisiens, de même que France Télévisions.

Ces actions, qui ne sont pas à mettre sur le même plan que les agressions regrettables de journalistes sur le terrain, sont de plus en plus répandues dans le cadre des mobilisations sociales. Elles expriment combien la question des médias est devenue un enjeu politique pour celles et ceux qui luttent, et qui sont intimement touchés par le mépris de classe de nombreux représentants des grandes rédactions à leur égard ; mais qui sont aussi révoltés par les informations biaisées qui défigurent les mobilisations auxquelles ils participent. Et pour cause…

Malgré l’importance accordée au traitement du mouvement des gilets jaunes, les médias dominants ont largement pris parti contre les mobilisations et pour la « résolution » du conflit selon les lignes tracées par le gouvernement. Un activisme mené tambour battant par les chefferies éditoriales, qui ne saurait se confondre avec le travail des journalistes de terrain, précaires, pigistes, qui en subissent les conséquences.

D’abord curieux à l’égard d’un mouvement qu’ils pensaient pouvoir résumer à une simple « jacquerie fiscale » (p. 5), les éditocrates ont été gagnés par la panique face à une mobilisation durable, populaire, et mettant en péril la stabilité du gouvernement (p. 7). Devenus dès lors parties prenantes dans le conflit, éditorialistes et commentateurs ont cherché des « solutions » avec des interlocuteurs à leur image, quitte à promouvoir la visibilité publique de « porte-parole » rejetés par les gilets jaunes eux-mêmes (p. 18).
Ils se sont fait les juges d’un « dialogue social » fabriqué de toutes pièces en direct des plateaux télévisés, n’hésitant pas à traquer les « faux gilets jaunes » ou à définir le périmètre acceptable des revendications « légitimes » (p. 11).

Ce journalisme de maintien de l’ordre a franchi un cap suite aux manifestations parisiennes : sommations à ne pas aller manifester (p. 25), surenchère sécuritaire (p. 21), omniprésence d’experts et de représentants des forces de l’ordre, condamnations unilatérales des dérives des manifestants et silence sur les violences policières (p. 23)… c’est toute la panoplie du « journalisme de préfecture » qui a été mobilisée dans le traitement médiatique des mobilisations (p. 12).

Noyée sous l’information spectaculaire et le commentaire policier, l’enquête sociale est devenue une exception dans le paysage médiatique. Pis : certaines publications jugées « irresponsables » par les grands pontes de la profession ont été démontées en règle, sans que ces derniers ne s’inquiètent de l’esprit de censure véhiculé par leurs indignations (p. 28).

Toutes ces dérives, doublées d’attaques gouvernementales contre la liberté d’informer et de violences policières contre les journalistes qui l’exercent, nous mettent face à une urgence démocratique : celle de nous emparer de la question du fonctionnement des médias, c’est-à-dire de leur critique radicale et des propositions qui visent à le transformer.
C’est la raison de l’appel que notre association a lancé fin décembre (p. 16), et dont nous espérons qu’il portera ses fruits en 2019 grâce à des mobilisations multiples et victorieuses.

Édito-Sommaire de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed de janvier-mars 2019.

Le grand débat

C’est une photo qui se passe de commentaire. Une manif de Gilets jaunes avec une femme en premier plan. Bonnet phrygien et poing levé, elle porte un morceau de carton avec inscrit dessus : « Le grand débat est ici ». Ici dans la rue, ici sur les ronds-points, ici sur les points de blocage. Que de chemin parcouru depuis la goutte de gasoil ! Qu’est-il arrivé pour qu’en quelques semaines ces agoras périurbaines transforment une colère anti-taxe en un genre de revival de la sans-culotterie de 1789 ?

Prêt à tout pour endiguer la colère, le gouvernement joue la carte de la consultation populaire : « Un grand débat national sur quatre thèmes qui couvrent des grands enjeux de la nation : la fiscalité et les dépenses publiques, l’organisation de l’État et des services publics, la transition écologique, la démocratie et la citoyenneté ».

On se demande : il vit où Jupiter ? Sur la Lune ? Depuis des semaines, des femmes et des hommes, réunis autour de feux de palettes ou dans des abris de fortune, ne font que ça : parler politique et imaginer le monde de demain. Et les principaux axes sont assez simples : un meilleur partage des richesses et plus de démocratie directe. Y a encore besoin d’un sous-titre ?

On comprend qu’ils flippent, les radicalisés de la représentation nationale. Tout en faisant bastonner et embastiller du Gilet par pelletée, ils retricotent en dernière urgence la trame usée de leur légitimité. Mais faut leur dire : il est bien trop tard, messieurs-dames. Vos tours de passe-passe, vos langues de bois vermoulues, vos incantations républicaines, ça nous passe à dix mille. Ça ne fait même plus l’objet de commentaire sur les ronds-points. Ou alors pour se moquer, comme on crache un glaviot.

Dans la Drôme, des camarades Gilets ont publié un texte dans lequel le Grand débat national est qualifié de « grand cirque imaginé par les marionnettes de l’oligarchie ultra-libérale » : « Une pure imposture, une basse opération de communication, une campagne électorale qui ne dit pas son nom. » Et de poursuivre : « La seule vraie réponse apportée jusqu’à aujourd’hui est une féroce répression : plus de 10 000 interpellations ; plus de 5 600 gardes à vue ; plus de 1 000 condamnations ; plus de 2 000 blessés ; plus de 100 blessés graves, éborgnés, mutilés, brisés… et 12 morts dont l’une au moins est imputable aux armes utilisées par les forces de la répression. »

Sous le vernis craquelé de la démocratie libérale, la sous-couche étanche d’un vulgaire État-flic. Bas les masques.

Édito du mensuel CQFD dans son numéro de février 2019.

La question sociale

Après les reculs de ces dernières années, la bonne nouvelle est que la question sociale se retrouve à nouveau au cœur des débats, secouant bien des léthargies. Elle a pris la forme d’une revendication pour le pouvoir d’achat et contre les injustices fiscales, mais aussi contre le mépris social des classes dirigeantes, le système représentatif ainsi qu’une défiance grandissante vis-à-vis des médias mainstream.

Autre indicateur déboussolant, tout s’est fait à la barbe des états-majors d’une gauche décomposée et des agendas syndicaux. Déconsidérés comme corps intermédiaires valables. ils ne représentent plus des forces de changement crédibles.

Certains ont vu dans cet apolitisme apparent des Gilets jaunes le faux nez de l’extrême droite. Or, comme le notent les philosophes Christian Laval et Pierre Dardot : « Il faut le dire et le redire ici avec force: si l’extrême droite a tenté de récupérer cette colère populaire, et si elle y parvient éventuellement, ce ne sera que par la faillite de la gauche politique et des syndicats dans leur fonction de défense sociale des intérêts du plus grand nombre. »

[…]

On a d’abord glosé sur la composition « interclassiste » de ce peuple des Gilets jaunes, mais dans sa grande majorité, il s’est constitué d’un mélange de travailleurs précaires, de retraités modestes, de petits indépendants et de « classes moyennes fragiles ». Selon le sociologue Yann Le Lann : « Ceux qui se mobilisent sont des salariés qui n’ont pas les moyens de se mettre en grève. Parce que leur budget est trop contraint ou parce qu’ils n’ont pas les ressources politiques autour d’eux pour porter une revendication salariale auprès de leur patron. »

[…]

Les groupes fascistes ont multiplié les interventions exploitant la candeur d’un mouvement ouvert aux quatre vents. Ainsi vit-on une banderole des identitaires contre le pacte de Marrakech à Lyon, une autre du Bastion social à Chambéry, une banderole antisémite sur un rond-point dans le Rhône et des « quenelles » à Montmartre le 22 décembre.

Si n’importe quel barjot, seul ou en bande, peut revêtir un gilet pour mettre en scène ses provocations opportunistes, ces signaux et dérapages posent l’impérieuse nécessité d’instaurer un cordon sanitaire vis-à-vis de ces influences funestes. De même, on se doit de rester vigilant sur la place des discours anti-immigrés, parfois affichés sur les réseaux sociaux et certains ronds-points, parfois totalement absents à d’autres endroits.

Toutefois, notons que c’est Macron lui-même qui a tenté de remettre la « question de l’immigration » et de « l’identité profonde » de la Nation sur le tapis ! Entendu sur le Vieux Port de Marseille : « Avec le sac et le ressac, l’écume des sales idées nationales-populistes devient très visible, mais au plus fort de la vague, c’est la question sociale qui emporte tout sur son passage. »

[…]

Pourtant la polarisation sur Macron est loin d’être gratuite. Au-delà des fameuses petites phrases arrogantes incitant les gueux à bosser « pour se payer un costard  » ou à « traverser la rue » pour trouver un job, Macron n’est pas seulement le symptôme d’un rapport monarchique au pouvoir, il incarne pleinement les intérêts de l’oligarchie.
L’inspection des finances dont il est issu fait depuis des années figure de véritable Politburo qui applique mécaniquement les mesures ultra-libérales sans frein ni contrôle. C’est ce que le journaliste Laurent Mauduit a désigné au terme d’une enquête comme la « caste » (enquête sur cette haute fonction publique qui a pris le pouvoir) une haute fonction publique « noblesse d’État », qui se confond avec les milieux d”affaires dans une totale consanguinité. La colère jaune aura au moins servi à secouer cette impunité.

Extraits d’un article de Mathieu Léonard dans le mensuel CQFD de janvier 2019.

Dans l’édito du numéro de janvier de CQFD, j’ai également retenu  :

On ne mesurera jamais assez l’opiniâtreté qu’il faut pour peupler un rond-point. Irriguer de vie ces espaces inhospitaliers, entre froid, effluves de gasoil, coups de klaxon et rondes de flics. Debout autour d’un feu de palettes, les nuits sont longues.
Alors quand on parle du devenir du mouvement, Youssef désigne ses camarades « gilets ». Cette communauté qui asu briser plus d’un repli sur soi. Et il le dit tout net: « Même si on perd, on a déjà gagné. »

Comment vivre

Jackie Berroyer dans Siné mensuel

On pourrait dire que comme d’habitude, l’essentiel n’était pas à l’ordre du jour. Car il y a des priorités. Entendez : il y a le comment survivre avant le comment vivre.
Fournier, pionnier de la lutte écolo, l’avait dessiné ironiquement dès 1972.
On voyait des manifestants qui réclamaient de l’argent. Mais ils défilaient environnés de fumées, disons jaunâtres. Au lieu de préconiser de s’attaquer au problème des fumées, ils voulaient une augmentation de leur pouvoir d’achat. ll est vrai qu’avec un certain pouvoir d’achat, on peut acheter des masques anti-fumées jaunâtres.

Sur cette question, tout comme dans le débat flics et banlieue, on tourne en rond sur les plateaux merdiatiques. C’est que l’essentiel n’est jamais à l’ordre du jour.
Activez décroissance et dé-croyance et vous auriez un adulte qui voudrait bien faire vivre son esprit. Pour la plupart des gens, ce serait une sacrée conversion. Mais, j’en ai bien peur, regardez, je suis tout pâle, une autre façon de vivre ne pourra naître que d’une immense catastrophe. Mentalités et pratiques post-catastrophe sont à naître.

Et encore, pour combien de temps, avant que l’avidité humaine ne reprenne le maillot jaune. ll faut rappeler ce paradoxe : plus il y a de choses à consommer, plus il y a d’uniformité. Et c’est parce que le divers décroît que le désert croît. C’est pas de moi, c’est de Segalen. Et c’est pas d’aujourd’hui.
C’est de tout temps industriel qu’une minorité lance des alertes. Félix Guattari parlait de notre système comme frein à la subjectivation. Et la subjectivation, c’est la création de diversité bonne, et non pas l’augmentation de produits à consommer et les moyens de se les approprier.

Le bonheur au rond-point, c’est le moment de fraternité. Mais aura-t-il bien noté, ce bon Jean Dugilet, qu’il était à ce moment plus heureux que dans sa vie habituelle, et ces heures riches en chaleur humaine lui ont-elles révélé que sortir de sa vie merdique n’est pas qu’une question d’argent mais aussi de facon de vivre ?
En vérité, je vous le dis, bien sûr, puisque je suis en train de me prendre pour celui qui l’a dit, qu’il n’est pas prêt. Enlevez le foot, la télé, la voiture, la pub, et là, c’est le pays entier qui serait en feu.
Je ne les prends pas de haut, je suis loin d’être vraiment différent, mais ce qu’on peut sentir venir, c’est qu’après Macron et consorts, les – malgré tout – derniers presque démocrates, la foule de votants mettra au pouvoir, « parce qu’il y en a marre », ceux qui feront tirer à balles réelles sur leurs électeurs, les gilets à venir.

Article de Jackie Berroyer dans Siné mensuel de janvier 2019.

L’histoire populaire

Les grandes luttes sociales perturbent toujours les élites parce que le peuple ne se mobilise jamais quand on l’attendait, et il invente des formes d’action auxquelles les génies issus de nos grandes écoles n’avaient jamais songé. Le mouvement des gilets jaunes est une nouvelle illustration de cette « loi » de l’histoire populaire. S’emparer du gilet jaune que les fonctionnaires de la sécurité routière imposent depuis quelques années aux automobilistes pour en faire un symbole de la détresse de ceux que le système capitaliste laisse en rade au bord de la route, il fallait y penser!

Et comme ce mouvement dérange leurs routines, les commentateurs patentés de notre actualité ne se sont pas privés pour le dénigrer. On touche là à une autre constante historique : pour ceux d’en haut, le peuple a toujours tort de se révolter car ce n’est jamais le bon moment et les revendications ne sont jamais légitimes.

Certains ont reproché aux gilets jaunes d’êtres des égoïstes, préférant défendre leurs petits intérêts d’automobilistes pollueurs sans égard pour le réchauffement de la planète (que la jet-society puisse mobiliser de tels arguments contre des gens qui, pour beaucoup d’entre eux, ne partent jamais en vacances laisse pantois). D’autres ont critiqué l’anarchie d’un mouvement sans porte-parole aux revendications multiples.
Mais lorsque les syndicats de cheminots défendaient leur statut au printemps dernier, les mêmes dénonçaient des revendications « corporatistes » et le rôle malfaisant des organisations.

Le recours à l’histoire a été fréquemment utilisé pour énoncer en termes « savants » ce mépris de classe. Éric Zemmour, l’historien des puissants d’aujourd’hui, a utilisé le terme de « jacquerie » pour dénoncer les gilets jaunes. Ce vocabulaire fut mis en circulation au XVème siècle par Jean Froissart, l’historien des puissants de l’époque, à propos de la révolte paysanne de 1558. […]

La dépendance à l’égard des médias dans laquelle se trouvent placés désormais les mouvements populaires explique aussi la frustration des militants à l’égard de ces mêmes médias. Ce n’est pas par sympathie pour la cause, mais dans l’espoir de booster l’Audimat que les chaînes d’information en continu ont popularisé les actions des gilets jaunes.
Mais la loi de l’info-spectacle pousse ces médias à privilégier les casseurs au détriment des manifestants pacifiques ; du coup les gilets jaunes se sont sentis dépossédés de leur combat.

Extrait d’un article de Gérard Noiriel dans Siné mensuel de décembre 2018.

Redonner leur place dans l’histoire à celles et ceux que le statut social a réduits au mutisme : femmes, Noirs, esclaves, natifs américains… Tel était le projet de l’historien américain Howard Zinn dans son Histoire populaire des États-Unis, parue en 1980. À l’automne dernier, Gérard Noiriel publie à son tour une Histoire populaire de la France. […]