Syndrome Daladier

La gauche de gouvernement est toujours victime du syndrome Daladier. Vous savez, ce radical, ministre de la Défense du Front populaire, qui arrive au pouvoir en 1938 et décide d’ « aménager » – pour ne pas dire détruire – la semaine des 40 heures. La société des loisirs et des bains de mer se réveilla de bonne heure au son de « il faut remettre la France au travail ! ».
À minuit moins dix dans le siècle, cette voix chevrotante s’accompagna d’un énième décret-loi visant les étrangers indésirables. Des camps de concentration s’érigèrent pour accueillir républicains espagnols, antinazis allemands ou autrichiens – souvent juifs – que l’on s’apprêtait à expulser dans « leurs pays ». Sur fond de montée des fascismes, Édouard Daladier fit de sa gestion droitière le paradigme d’une gauche perdue, sans valeur, et qui finira écrasée – ou absorbée – par l’État français du maréchal Pétain. Ça, c’est la manifestation originale du syndrome Daladier.

Aujourd’hui, son symptôme manifeste est à rechercher dans le projet de loi de réforme du Code du travail défendu par le ministère de Myriam El Khomri, et qui sied à nombre de députés de droite. À bien y regarder, ce projet est une synthèse de différentes études concoctées dans les think-tanks libéraux. « Aménagement » de la semaine des 35 heures, plafonnement des indemnités prud’homales, facilitation des licenciements, priorité donnée à la négociation d’entreprise, accords dit « offensifs » en faveur de l’emploi – les accords collectifs ne sont plus là pour « défendre » les salariés, mais pour permettre une meilleure compétitivité des entreprises.
Ces propositions, d’ordinaire avancées par les syndicats patronaux et leurs députés de droite, sont en passe de devenir l’étendard gouvernemental de la sacro-sainte liberté d’entreprendre contre tous les « conservatismes ».

Pragmatiques, les socialistes ? Ils le sont moins quand ils occupent les bancs de l’opposition : François Hollande, le 21 février 2006, apostrophait ainsi le gouvernement de Dominique de Villepin après le recours au 49-3 qui fera passer l’éphémère Contrat première embauche (CPE) : « Vous avez fait du code du travail le bouc émissaire de votre incapacité à créer de l’emploi et fait de son démantèlement l’objet même de votre politique. » Retour à l’envoyeur.

Le coup de l’opposition, c’est au tour de Martine Aubry de nous le servir. Rompue à la chose politique, la briscarde sait qu’un parti doit toujours proposer une alternative en son sein. En compagnie de lieutenants frondeurs, elle se délecte de l’opportunité offerte par la casse du droit du travail fomentée par ses collègues. « Trop, c’est trop ! » lancent les socialos contrariés qui ne se reconnaissent pas dans la gestion des affaires courantes par le gouvernement. Sans vergogne, cette ancienne directrice adjointe de Péchiney – boîte de l’industriel Jean Gandois, président du CNPF, ancêtre du Medef, de 1994 à 1997 – n’hésite pas, dans une tribune cosignée dans Le Monde (24 février 2016), à mobiliser la mémoire du mouvement ouvrier. Celui-là même que son parti, depuis sa création en 1969, s’est évertué à ne jamais représenter. Comment dire cela… ? Martine, nous n’y croyons pas deux minutes.

Extrait d’un article de Momo Brücke et Jean-Baptiste Legars dans le journal CQFD de mars 2016.

Peuple de gauche et citoyenneté

Chers camarades de gauche, vous qui errez misérablement une lanterne à la main, à la recherche d’un être providentiel digne de votre allégeance, quand donc vous aviserez-vous que votre quête est inutile, que vous prenez la question par le mauvais bout et qu’il ne s’agit pas tant de trouver un nouveau candidat pour le peuple de gauche que de susciter un nouveau peuple de gauche avec des partisans décidés à abattre l’ancien Régime ? Alors peut-être surgiront de vos rangs non pas un(e) représentant(e) d’exception, mais des milliers de citoyen(ne)s dignes de ce nom qui accepteront de se fatiguer un peu à gérer ensemble les affaires publiques.

Le monde moyen de la classe moyenne, à laquelle malheureusement vous et moi appartenons sociologiquement, est un monde plutôt abject. C’est le propre des classes moyennes de tous les temps. Reprenez vos livres d’histoire, vous verrez que c’était déjà vrai du temps de Périclès, de l’empereur Auguste, ou de Napoléon III, ou de la Florence des Médicis, ou du Chili de Pinochet, etc., toujours et partout où les riches, les seigneurs, les patriciens, ont eu besoin d’aides et de complices pour domestiquer et tondre les pauvres.
Les structures objectives des rapports sociaux de domination sont implacables. Encore les classes moyennes d’autrefois (celles par exemple du Ve siècle av. J.-C. à Athènes, de la Renaissance en Italie, ou de notre âge classique) ont-elles été capables d`apporter des contributions importantes à la montée de civilisations brillantes et fécondes. Ces classes moyennes avaient encore des idéaux et croyaient encore avoir un autre destin que celui de servir les puissants et même si elles bafouaient souvent leurs valeurs dans la pratique, elles n’avaient pas encore placé inconditionnellement le Capital au sommet de la hiérarchie.
Aujourd’hui, ne croyant plus en rien qu’en l’argent, ses pouvoirs et ses plaisirs, nos classes moyennes font encore mine d’honorer la Vertu, mais en réalité ce n’est plus qu’un masque pour aller au bal des Travestis.

Quand une civilisation en arrive à ce point de grimace et de tartuferie, c’est qu’elle est spirituellement à bout de sève, de souffle et de sens. C’est que sa classe moyenne en particulier n’est plus qu’une baudruche dépourvue des moyens matériels et symboliques de soutenir sa prétention, et ne peut plus que se jouer la comédie de sa grandeur.

Extraits d’un article d’Alain Accardo dans La Décroissance de mars 2016.

La gauche radicale prisonnière de ses tabous

(…) le souverainisme, le protectionnisme, la sortie de l’euro (…)
On serait en 1990, vous me diriez que je reprends les thèmes du Parti communiste français. À l’époque, le Front national était ultra libéral, Jean-Marie Le Pen était un fan de Thatcher et de Reagan et défendait la construction européenne qui était selon lui « une chance » pour moderniser l’économie, réduire le poids de l’État, alléger les charges des entreprises…
Aujourd’hui, le FN pioche largement dans le discours du PC du début des années 1990. C’est incroyable, mais c’est comme çà ! Sur les questions européennes et de mondialisation, le PCF de l’époque avait profondément raison. Seule la régulation par le politique permet de lutter contre la mondialisation. Et il ne peut y avoir de régulation à court terme, efficace, qu’au niveau national. Un espace économique européen a été construit, mais pas la souveraineté populaire qui va avec. Je pense que le drame de la gauche radicale, en particulier du PC, est d’avoir abandonné ce discours alors que le FN opérait un tournant à 180°, devenant le fer de lance de la lutte contre cette mondialisation. Mais la souveraineté nationale n’appartient pas à l’extrême droite. Jusqu’en 1997, le PC l’a considérée comme la condition de la souveraineté populaire. C’est la raison pour laquelle il a refusé la construction européenne, mené campagne contre l’élection du Parlement européen au suffrage universel en disant que ce parlement sans pouvoir servirait juste à légitimer la supranationalité du capitalisme.

Extrait d’un entretien avec Aurélien Bernier dans Siné mensuel de juin 2014.

Du social au sociétal

Si la gauche a définitivement remisé au grenier à chimères la défense des travailleurs et la lutte contre l’exploitation, et, plus largement, toute perspective de dépassement du capitalisme, il lui reste un terrain de repli pour affirmer sa différence irréductible d’avec la droite : celui des « valeurs ». Un terrain où elle a transposé l’affrontement qui l’oppose à droite alors que rien ne l’en distingue plus dans les autres domaines, qu’il s’agisse de politique économique, de politique étrangère ou de politique sécuritaire.
Ce terrain, baptisé « sociétal », concerne l’évolution des mœurs et des mentalités. Pour fustiger et disqualifier les gens qui font obstacle à cette évolution, ont été remis au goût du jour les vieux vocables qui ponctuaient naguère le combat contre les possédants et leurs représentants politiques ou idéologiques : « arriérés », « rétrogrades », « réactionnaires »… Ce qui donne l’impression à cette « gauche morale » – mais non moralisante, qualificatif réservé à la droite – qu’elle est restée fidèle à sa tradition progressiste alors qu’elle n’est plus que moderniste.
Ainsi va-t-elle livrer un combat sans relâche pour l’égalité des sexes – ou des « genres » – au sein de la famille, au travail ou dans la vie politique, en laissant simultanément s’accroître, sous l’effet d’une politique économique entièrement soumise aux diktats de la « troïka », les inégalités sociales en matière d’emploi, de revenu, de logement, de formation, de soins médicaux et de durée de vie.

Extrait d’un article de Jean-Pierre Garnier dans le journal Les Zindigné(e)s de mai 2014.

Le PS doit-il fusionner avec l’UMP ?

La langue française, dans sa version académique comme dans les fortes images de sa variante argotique, dispose de tout le vocabulaire nécessaire pour qualifier la défaite historique du PS au premier tour de ces élections municipales, où les gagnants sont, dans l’ordre : l’abstention, le Front national et la droite classique.
Sans compter bon nombre de repris de justice, voyous en col blanc et gibiers de potence divers, dont les scores remarquables témoignent de ce que les chances d’un Sarkozy au jeu de bonneteau électoral restent bien intactes pour l’avenir.
Donc une claque pour ceux que, du fait d’une paresseuse habitude, on persiste à appeler « la gauche », « les socialistes » — comme si ces gens-là avaient quoi que ce soit à voir avec les grands anciens du mouvement ouvrier.
Les maires PS encore un peu honnêtes et dévoués qui subsistent ça et là dans le paysage peuvent remercier MM. Hollande et Ayrault pour leur politique d’austérité, leurs mensonges et trahisons diverses dans à peu près tous les domaines, leur mépris affiché, sous des airs bonasses, des classes populaires. Ils leur doivent leur défaite, acquise ou annoncée, et pour ceux qui sauvent quand même leur écharpe, un affaiblissement notable : mais après tout, même ceux-là n’ont que ce qu’ils méritent, puisqu’ils ont soutenu la politique des sus-nommés.
Défaite « au premier tour », dis-je : car nous savons d’expérience que le second corrige parfois la tendance première. Nous verrons.
Pour ma part, j’invite à la confirmer sans céder à tous les chantages que nous allons entendre s’exprimer d’ici dimanche prochain, à commencer par l’usage immodéré du croquemitaine FN.
Pas de rémission pour le PS ! Pas d’alliance avec lui ! Que chacun persiste dans son être : l’abstention pour les abstentionnistes et le vote à gauche (la vraie) partout où il reste possible.

Un article de Bernard Langlois sur le site Politis le 24 mars 2014.