Journalistes militants

Gilets jaunes : Luc Ferry voudrait que les policiers « se servent de leurs armes »
Brice Couturier : « Mais bon sang ! Foutez-les tous en taule ! Rétablissez l’ordre !
Christophe Barbier : « le système n’est pas assez violent avec les chômeurs »-

[…]

Taha Bouhafs, ou Gaspard Glanz, seraient des militants et non des journalistes, car ils sont systématiquement au cœur des manifestations (sous-en-tendu parties prenantes) et couvrent régulièrement des mobilisations sociales. Or, et ce n’est pas encore interdit, un journaliste peut avoir des centres d’intérêt privilégiés, et en faire des cibles éditoriales. C’est même une base du métier, et tous les professionnels s’y livrent chaque jour, en choisissant de traiter tel sujet tout en en laissant des milliers d’autres sur le carreau. Dans certains cas, ces choix éditoriaux peuvent se systématiser, y compris au point de devenir… une spécialité pour le journaliste en question.
Notion qui, certes, échappe à la plupart des éditocrates, spécialistes de tout, et donc surtout de rien. Il ne viendrait pas à l’idée d’un éditorialiste de critiquer les pratiques professionnelles de la poignée d’ « experts en mouvements sociaux » qui se sont succédé tous les samedis depuis des mois sur les chaînes d’information en continu, dont la spécialisation consiste à s’asseoir en plateau pour commenter « la violence » des gilets jaunes. Militer depuis son clavier ou en plateau, oui, mais pas dans la rue !

[…]

Pour ne rien arranger, Taha Bouhafs a été un temps militant de la France insoumise, allant jusqu’à se présenter aux élections législatives en juin 2017. Un élément clé parcours dont les éditorialistes font un véritable grief, là encore, à des fins discriminatoires…
Car les exemples sont légion de journalistes assénant le catéchisme néolibéral à longueur d’antenne, jusqu’à ceux qui s’engagent en politique – ou qui en reviennent ! – sans être pourtant taxés de « militants ».

Roselyne Bachelot, qui anime quotidiennement la matinale de LCI, a-t-elle droit à une telle étiquette ? Quid de Bernard Guetta, député européen En marche, ou de Bruno-Roger Petit, ex porte-parole de l’Élysée et désormais… « conseiller mémoire » d’Emmanuel Macron ? Ou encore de Laurence Haïm, correspondante aux États-Unis pour les chaînes du groupe Canal, devenue en 2017 porte-parole d’Emmanuel Macron en charge des questions internationales après avoir fait partie de l’équipe de campagne d’En marche, et qui, en mai dernier, livrait au service public un reportage sur la fondation Obama ?
Malgré leur engagement explicite, ces personnalités continuent d’apparaître, aux yeux des grands médias, comme de simples « journalistes », sans que des confrères se sentent bizarrement dans l’obligation d’y accoler le terme « militant ».

Si le terme « militant » (synonyme : « engagé ») n’a évidemment rien de dégradant, les commentateurs professionnels l’agitent comme un épouvantail dès lors que la pensée de la personne incriminée affiche des préférences politiques, taxées à tort ou à raison, de « radicales »… Cette disqualification a priori courante dans les grands médias, est appliquée aux journalistes, mais également aux chercheurs et universitaires. Elle vise simplement à discréditer ces derniers, et à les exclure – ou tout simplement à les marquer symboliquement dans l’espace médiatique. Nombre d’historiens et de sociologues, comme Monique Pinçon-Charlot, font régulièrement les frais de ce type de procédés. Au contraire, d’ailleurs, de nombre d’ « experts » omniprésents, dont les portraits médiatiques passent souvent sous silence l’engagement politique.

Extraits d’un article de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed, d’octobre 2019.

Liberté de la presse

Dominique Pradalié a été longtemps rédactrice en chef du journal de la nuit sur France 2. Aujourd’hui secrétaire générale du Syndicat national des journalistes, elle s’inquiète de la précarisation de la profession et de la mainmise du pouvoir.

[…] j’avais banni les sondages de mes journaux télévisés sur France 2. Je considérais que ce n’étaient pas des informations mais des vecteurs de promotion, de propagande, de pression pour faire croire aux gens telle ou telle chose. Mais quand vous voyez que, dans un des derniers magazines politiques de France 2, la première question posée aux hommes politiques, concerne l’immigration alors qu’on va avoir 2h30 devant nous !
Alors que le principal problème affiché des Français depuis des années, c’est le pouvoir d’achat, l’emploi, le travail. On tombe à la renverse. C’est scandaleux et c’est choquant.

Est-ce une « première » qu’il y ait eu autant de journalistes blessés ?

Parlons d’abord des manifestants, que le pouvoir nous présente comme d’épouvantables terroristes ! Même s’ils ont 72 ans ou plus, même s’ils sont dans une chaise roulante. Quelles suites vont être données à toutes ces exactions contre les centaines de blessé-e-s ? Contre les mutilé-e-s ? Il y a plus de vingt personnes qui ont perdu un œil, d’autres une main, d’autres qui sont à vie frappées dans leur corps et dans leurs certitudes constitutionnelles d’avoir le droit de manifester !

Les violences contre les journalistes posent une autre question : celle de la liberté de la presse.
Le pouvoir veut nous empêcher de faire notre travail ! On a plus d’une centaine de cas recensés par un confrère très sérieux, David Dufresne, qui documente chaque cas en vidéos, photos, témoignages, actes médicaux, etc. Voir Allo place Beauvau.

Plus de cent journalistes se plaignent d’avoir été empêchés de travailler : injuriés, agressés, visés, ciblés, matériel saisi ou détruit, cartes de presse subtilisées. Les preuves existent.
Beaucoup plus de plaintes ont été déposées contre les forces de l’ordre que contre les agresseurs gilets jaunes. C’est quand même fou ! La France est mise en garde par l’Onu, par le Conseil de l’Europe, par le Défenseur des droits, le président de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, qui disent, en substance, vous êtes en train d’outrepasser vos droits en violant les droits constitutionnels que sont les droits de manifester, d’informner et d’être informé.

C’est donc du jamais-vu…

En cinquante ans, oui ! Autrefois, la profession se levait quand un journaliste était maltraité volontairement par les forces de l’ordre. Un journaliste ! Là, il y en a plus de cent et aucune question n’a été posée à la conférence de presse du président de la République. Rien ! Et encore, notre chiffre est sans doute sous-estimé.

De nombreux jeunes journalistes précaires ne veulent pas se manifester parce qu’ils ont peur de démarrer leur vie professionnelle avec des casseroles. Ils craignent que l’IGPN les fiche à vie. Au début, on a dit à tous les confrères : signalez-vous à l’IGPN. Puis, après, on s’est dit : « Est-ce une bonne idée ? Ça sert à les mettre en fiche, clairement, et puis une fiche, après, on ne sait pas ce qu’elle devient. Comme Gaspard Glanz ou d’autres.

Extraits d’un entretien de la rédaction de Siné mensuel avec Dominique Pradalié dans l’édition de juin 2019.