L’exemple allemand

Puis un reportage enthousiaste est dédié à l’exemple allemand de privatisation des petites lignes.

Le journaliste évoque des trains « spacieux, modernes », une clientèle « soignée » par des sociétés privées qui reprennent même l’exploitation des lignes non rentables (par altruisme, on imagine). Les témoignages des passagers interrogés sont unanimes, et livrent un bel échantillon de pédagogie libérale : « quand il y a de la compétition, ça marche mieux parce que chacun fait plus d’effort ! » explique une première dame. Un second passager : « et comme ça les prix restent abordables car quand il y a un seul opérateur, il peut fixer les prix comme il l’entend ». Le journaliste témoigne : « les prix restent raisonnables, le service ne change pas ». En ce qui concerne les cheminots, explique la voix-off, c’est également le cas. Le conducteur interrogé est catégorique « il y a jamais eu de problème […] en général les conditions de travail dans le privé ne sont pas moins bonnes ».

Mais, s’émeut le journaliste – car il y a un mais – « l’Allemagne est loin d’avoir libéralisé totalement ses chemins de fer, sur les grandes lignes la Deutsche Bahn est toujours en situation de quasi-monopole ». Et d’interroger le patron d’un opérateur privé qui s’en indigne. On apprend tout de même, à la fin du reportage, que l’Etat allemand verse tous les ans 8 milliards d’euros aux régions pour subventionner les opérateurs privés, sans quoi ces derniers ne pourraient pas être rentables.

Le « modèle allemand » de privatisation du rail a décidément du succès auprès des journalistes de télévision. Le JT de TF1 du 19 février lui dédie également un reportage. Cette fois-ci, c’est la dimension comptable qui l’emporte. « La Deutsche Bahn a renoué avec les bénéfices » annonce Gilles Bouleau non sans admiration. De manière fort originale, le reportage se déroule… dans un train. On y vante les mérites de l’ICE [7], « un train rapide sur une ligne entièrement nouvelle ». Rien de bien nouveau sous le soleil pourtant, puisque l’ICE allemand n’est autre que l’homologue du TGV français… Mais l’information la plus importante, ce sont les résultats de la Deutsche Bahn, et ses bénéfices quatre fois supérieurs à la SNCF, « le résultat d’une profonde mutation ».

Le porte-parole de la compagnie confirme, enthousiaste : « Notre objectif est de faire du profit […] nous devons gagner de l’argent avec nos activités commerciales ». Cependant – à la différence du reportage de France 2 – le syndicaliste interrogé évoque des conditions de travail plus difficiles pour les cheminots. Enfin, apprend-on en fin de reportage, la Deutsche Bahn demeure en dessous de la SNCF pour ce qui est du nombre de passagers. En d’autres termes, la SNCF transporte plus de personnes pour moins de profit. La différence entre une logique privée et (ce qu’il reste d’) une logique de service public peut-être ?

Extrait d’un article de Frédéric Lemaire et Pauline Perrenot sur le site d’Acrimed sur la réforme de la SNCF.

Les médias et la ZAD de Notre-Dame-des-Landes

[…] Une information notamment circule de plateaux en plateaux : les zadistes se seraient dangereusement armés en prévision d’une éventuelle intervention des gendarmes.
Dans le JT de France 2, Anne-Sophie Lapix prévient d’emblée : « Les forces de l’ordre craignent une réplique ultra-violente des zadistes, ils les disent armés de boules de pétanque hérissées de clous, de piques et de herses. » Puis le reportage, musique angoissante à l’appui, passe en revue des témoignages anonymes de gendarmes, publiés dans la presse, évoquant l’arsenal des zadistes. « Dans les états-majors, les militaires parlent de herses plantées de clous géants, de boules de pétanques hérissées de lames de rasoir. »
Le reportage cite ensuite une « note interne » révélant la présence de « stocks d’engins incendiaires, de pièges dans les bois et même d’armes à feu », avant de reprendre les propos d’un haut gradé livrés au JDD : « Ils nous attendent, ils se préparent à l’affrontement et on peut craindre des morts. »
[…]
Sur CNews le 14 décembre, dans l’émission « L’heure des pros », le journaliste du Point Jérôme Béglé brode autour de témoignages similaires, sans citer de sources, sans nuance, mais en continuant d’entretenir le flou : « On rentre quand même dans quelque chose qui est qu’on a une occupation illégale d’un terrain depuis donc dix ans par des gens qui, de ce qu’on comprend, ont constitué une réserve de cocktails molotov, ont dressé des herses, ont dressé des pièges, ont été violents avec les forces de l’ordre et qui disent que de toute façon ils seront de nouveau violents. Il va falloir aussi qu’on fasse quelque chose là-dessus. »

Sur France 5, l’animatrice de « C dans l’air » prend encore moins de précautions : « Ils ont piégé cette zone de 1200 hectares, lit-on ces derniers jours » affirme-t-elle à propos des habitants de la ZAD. Une information qui semble confirmée par un reportage de BFM-TV, image à l’appui : « La ZAD est occupée par deux cents à trois cents personnes en état de siège permanent ».

Sur Canal +, Christophe Barbier met lui aussi en garde contre les « professionnels de la contestation des pouvoirs » que sont les habitants de la ZAD et prophétise : « Il y aura de la violence, et de la violence grave parce qu’en face il faut réussir à mobiliser une force policière apte quantitativement et qualitativement à dégager un terrain pareil […] On est plus proche d’une guérilla type Vietnam des pauvres que de la simple répression d’une manifestation. »
[…]

Les révélations « exclusives » du JDD

Mais à quelle source se sont nourris ces prophéties alarmistes et commentaires anxiogènes ?

Les « révélations » sur l’armement des zadistes vont prendre un tour définitivement grotesque avec la publication, par le JDD, des fameuses photos citées ou décrites de façon allusive dans plusieurs articles et reportages, et issues, comme on l’apprendra plus tard, d’un dossier établi… par la gendarmerie.

En effet, « l’exclusivité » et le sensationnalisme tournent court lorsque l’on apprend que ces « photos secrètes de la ZAD » s’avèrent être en réalité une collection de clichés récupérés sur les réseaux sociaux, non crédités et interprétés de manière totalement fantaisiste voire mensongère. Val K., une photographe à qui une photo a été « empruntée », en a fait le commentaire sur Twitter. […]
Suite aux réactions suscitées, le scoop du JDD a été « démonté » sur le site de Libération, du Monde, ou encore d’Arrêt sur images. Hervé Gattegno, le directeur du JDD, a même dû présenter ses excuses pour avoir présenté comme « secrètes » des photos volées, non sourcées et tirées des réseaux sociaux. Mais si le journaliste rétro-pédale sur la question de l’origine des clichés, il assume pleinement l’interprétation qui leur est donnée : « Ces photos montrent l’organisation et les moyens dont disposent les occupants de la zone ». On a connu mieux en matière de déontologie journalistique…

Article de Frédéric Lemaire pour Acrimed