Chine écologique

Face à ces défis énergétiques et écologiques, le pays s’engage dans d’énormes projets hydrauliques dont les dégâts s’annoncent terribles, sans parler des tensions avec les voisins comme le Vietnam qui pourraient être privés de leurs ressources. Dans les régions industrielles, les pollutions charbonnières sont telles qu’elles provoquent d’immenses problèmes sanitaires, stérilisent les terres agricoles et contraignent les autorités à déplacer les populations.

En trente ans, l’industrialisation et la modernisation agricole de la Chine ont ainsi contaminé 20 % des terres arables, soit 20 millions d’hectares, et 40 % des rivières. Trois cent millions de ruraux consommeraient de l’eau comportant des taux de métaux lourds dangereux pour la santé. La pollution atmosphérique est particulièrement dramatique, les pluies acides se multiplient et les maladies pulmonaires explosent, une situation qui pourrait être à l’origine de 1,6 million de morts chaque année, alors que les médias relaient régulièrement l’ampleur des smogs et le désarroi des populations face à un phénomène devenu incontrôlable.

Même le ministère de l’Environnement chinois admet l’ampleur du problème ; en 2013, après avoir ignoré la carte du journaliste Deug Fei, répertoriant les principaux sites pollués de Chine, il
publie une liste de villages contaminés où la proportion des personnes malades (notamment du cancer) était particulièrement alarmante. Ces « villages du cancer » officiels sont près de 450, tous situés dans les zones industrielles.

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Face aux défis écologiques, la Chine devient le modèle d`une société autoritaire, le laboratoire d’une societé écologisée de force et par en haut, au moyen d’une surveillance algorithmique permanente des populations.
Il y a quelques mois, un long et passionnant article du journal britannique The Guardian révélait les terrifiants projets numériques des autorités chinoise. En quelques années, le pays s’est en
effet numérisé à une vitesse extraordinaire, et les projets de surveillance algorithmique se multiplient via notamment le projet de « crédit social » qui doit entrer en application à partir de 2020.
Pour résoudre les problèmes de corruption et les défis écologiques et sociaux, il s’agit d’attribuer des scores aux individus à partir de la collecte d’immenses quantités de données sur leurs choix et habitudes. Ces projets de crédit social sont pilotés par les autorités locales des grandes villes comme Shanghai et Hangzhou, ou par des entreprises comme le géant chinois du commerce en ligne Alibaba. Il s’agit de transformer la population en masse surveillée en permanence.

Certains y verront un excès proprement chinois qui ne saurait se réaliser dans nos démocraties libérales, mais la Chine est plutôt le laboratoire et le miroir de nos propres contradictions où se dessine déjà le futur de nos vies numériques.
À travers les « villes intelligentes » et les nombreux objets connectés qui déferlent aujourd’hui, ne pénétrons-nous pas aussi dans cette dictature soft qui se donne à voir sans fard en Chine ?
Le président Xi Jinping n’est pas seulement un président autoritaire tendant de plus en plus au pouvoir personnel – il a fait adopter au début de l’année une réforme des institutions qui lui permet de rester à vie – il est aussi l’incarnation des nouvelles élites qui mêlent l’héritage autoritaire du maoïsme à de nouvelles ambitions écologiques et high-tech.

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Comme au temps de la révolution culturelle où le maoïsme séduisit une partie de l’opinion occidentale, ce mirage écologique chinois en fascine certains.
Mais il exerce des effets destructeurs en entretenant l’illusion que la réponse aux problèmes environnementaux ne saurait venir que d’un pouvoir autoritaire et fort, qu’il ne saurait y avoir d’autre voie que le gigantisme industriel et aménageur, la frénésie consumériste et la surveillance numérique intégrale.

La Chine devient un modèle pour les élites modernisatrices désireuses de profiter de la crise écologique globale pour renforcer leur pouvoir, pour tous les autres elle annonce l’apocalypse à venir.

Extraits d’un article de François Jarrige dans le journal La Décroissance de novembre 2018.

Terroristes écologistes

Ces derniers mois, l’État a dépensé des sommes extravagantes pour réprimer les mouvements sociaux, à l’image de l’opération militaire menée sur la ZAD de Notre-Dame-des-landes, sans parler de la présence quasi-permanente d’un important dispositif de « maintien de l’ordre » à Bure, ou encore des forces déployées sur les campus des universités et lors de chaque manifestation. De la part
d’un gouvernement qui fait de la gestion rigoureuse des deniers publics son credo, cette situation est absurde. Dilapider de telles sommes pour expulser des personnes cherchant à vivre paisiblement, avec sobriété et simplicité, peut paraître irrationnel.

En réalité. ces choix s’expliquent par des biais idéologiques et la nécessité d’empêcher l’émergence d’alternatives aux modes de vies et aux subjectivités consuméristes qui dominent notre monde. Il s’agit d’éviter à tout prix que les populations ne s’aperçoivent du subterfuge, de la propagande gouvernementale, et des fausses promesses portées par les élites modernisatrices. Aujourd’hui
comme par le passé, les militants écologistes et anti-industriels sont au cœur de ces répressions car leurs combats radicaux portent le fer au cœur de la plaie.

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Les militants écologistes ne cessèrent d’être en première ligne de la violence d’État et de la répression. Tout au long au XXe siècle, ceux qui dénoncèrent les ravages écologiques, l’influence exorbitante des intérêts privés, les prédations anti-démocratiques des grandes entreprises, furent au cœur de multiples formes de répression et marginalisation.

Aujourd’hui, l’association Global Witness et le journal britannique The Guardian comptent chaque année le nombre de militants et activistes écologistes tués dans le monde : 117 en 2014, 185 en 2015, 207 en 2016, 197 en 2017. Tous les pays ne sont évidemment pas logés à la même enseigne.
En tête se trouvent le Brésil – où les militants qui cherchent à préserver la forêt sont éliminés – mais aussi les Philippines, le Honduras et le Congo. L’industrie est majoritairement responsable de ces violences, en particulier l’industrie minière grâce à laquelle nous pouvons jouir de nos smartphones et autres gadgets high-tech.
En 2016, 33 morts étaient liées directement à des activités d’extraction. En Turquie, les militants écologistes sont également des cibles de la répression autoritaire du régime d’Erdogan. Amnesty International alerte de son côté sur la situation au Pérou et au Paraguay […]

Mais cette situation n’est pas propre aux pays dits du sud ou aux régimes autoritaires. Dans les démocraties libérales fondées sur l’extraction massive de ressources et l`hyper-consommation polluante, les gouvernements cherchent aussi les moyens de faire taire les empêcheurs de contaminer en rond. Même si la violence d’État y est plus feutrée et subtile, elle existe également alors que l’assimilation des mouvements écologistes aux mouvements terroristes semble une constante depuis 20 ans.

Extraits d’un article de François Jarrige dans La Décroissance de juin 2018.

Tout électrique, tout nucléaire

Quand le choix irréversible du « tout électrique, tout nucléaire » a été pris par l’État-EDF au début des années 1970, les promoteurs de l’atome assuraient que la Science [finirait par trouver une aolution au problème des déchets radioactifs. Bien sûr, il n’en a rien été. Et les rebuts de leurs centrales, les technocrates n’ont plus qu’à les glisser sous le tapis. Depuis trente ans, des luttes sont menées contre les projets d’enfouissement des déchets ; comme à Angers, où une manifestation a réuni 15 000 personnes en 1990. […]

On est saisi de stupeur devant l’ampleur des enjeux, l’absence de débats réels, la violence froide de l`État. Depuis 20 ans ce territoire à la frontière de la Meuse et de la Haute-Marne est en cours de colonisation et de militarisation pour assurer la survie de la filière nucléaire française. […]

En second lieu, on achète les consciences en arrosant financièrement ce département rural plutôt pauvre. À Bure (82 habitants), les équipements urbains sont flambant neufs, les trottoirs ont été rénovés, une salle des fêtes est même sortie de terre tandis que la commune voisine de Mandres-en-Barrois (124 habitants) a désormais des terrains de sport. Entre 2007 et 2016, les collectivités territoriales, les entreprises et les associations du département auraient par ailleurs touché 271 millions d’euros, auxquels s’ajoute une aide annuelle de 480 euros par habitant versée aux communes situées dans un rayon de dix kilomètres autour du site.
Face à un tel déluge d’argent, il n’est pas étonnant que beaucoup se soient résignés et que tant d’élus choisissent le camp de l’Andra.

Troisième stratégie : la communication, ou plutôt la propagande, qui se déploie de façon débridée dans le département : organisation de sorties scolaires pour apprendre aux enfants les bienfaits du nucléaire, armées de communicants et de sociologues embarqués travaillant à l’acceptabilité du risque, à la diffusion de message rassurants ou fatalistes. […]

Depuis deux ans, l’Andra et le gouvernement ont déclaré la guerre aux opposants, en les caricaturant voire en les insultant, en cherchant à les diviser ou en en faisant de dangereux activistes cagoulés. Je peux témoigner combien les fameux opposants « radicalisés », décrits par le pouvoir comme des quasi-délinquants, sont d’abord et avant tout des militants intelligents, conscients et
inquiets, des citoyens engagés, courageux, sidérés devant la folie qui nous pousse à accepter l’inacceptable ; soucieux de maintenir vivant un espace de débat démocratique contre le monopole
de l’expertise et de la décision ; sacrifiant leur confort individuel à une cause plus large. […]

Les failles du projet sont nombreuses mais sont sans cesse euphémisées, niées, au nom de la confiance dans le génie des ingénieurs et de l’absence d’alternative. Une fois de plus, nous sommes face
aux alternatives infernales déjà utilisées lors de la controverse OGM : vous refusez les OGM ? Eh bien vous ne pourrez pas résoudre la faim dans le monde, vous ferez fuir les scientifiques vers des cieux plus elements et vous nous mettrez en retard dans la grande compétition économique. La même rhétorique est à l’œuvre pour imposer la solution de l’enfouissement des déchets nucléaires, alors même que dans plusieurs pays les habitants s’opposent à de tels projets et que des rapports d’experts – comme celui de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucleaire (IRSN) – pointent les
risques d’incendie et les lacunes en matière de sécurité. En Australie un comité d’enquête a choisi de repousser un projet du même type l’année dernière, en Allemagne et aux États-Unis plusieurs sites d`enfouissement ont connu des problèmes et ont dû fermer, partout ce type d’installation provoque la colère et l’opposition des habitants.

Extraits d’un long article de François Jarrige dans La Décroissance d’avril 2018.

L’école numérique

Cela fait des années que le débat larvé sur le sujet (l’école numérique) travaille le monde enseignant et les spécialistes. Il est pourtant de plus en plus difficile de contester un tel processus tant le numérique suscite de passions, d’enthousiasmes irréfléchis ; il réorganise un peu partout les métiers, les langages, il devient une véritable foi avec ses prophètes qui se pensent comme de courageux avant-gardistes incompris.

Exprimer des doutes sur le bien-fondé de ce processus devient de plus en plus difficile, il vous condamne à passer pour un ringard obscurantiste, un pessimiste congénital, ou simplement un méprisable trouillard qui menace la grandeur du pays et l’avenir de sa jeunesse. Pourtant, le déferlement du processus a de quoi inquiéter et mérite d’être scruté avec soin.

À la rentrée 2016, l’ingénieur Philippe Bihouix et l’enseignante Karine Mauvilly publiaient un essai percutant sur les ravages de l’école numérique (le désastre de l’école numérique). Des collectifs d’enseignants se sont constitués, au sein du groupe Écran Total par exemple qui œuvre à la dénumérisation du monde.
[…]
Au printemps dernier des psychologues et médecins alertaient pourtant sur les risques des écrans pour le développement des jeunes enfants, notamment derrière le docteur Ducanda, médecin en centre de protection maternelle et infantile. De plus en plus sollicitée par les écoles maternelles pour des enfants qui souffrent d’un retard de développement et de divers troubles de la communication, elle lance l’alerte sur les effets désastreux d’une exposition massive des enfants aux écrans depuis la naissance.
Cet appel fut abondamment relayé et suscita de nombreuses réactions, mais au lieu d’initier un véritable débat sur la pertinence des politiques massives de numérisation scolaire, on a surtout assisté a une levée de boucliers pour désamorcer la critique en contestant sa validité scientifique.

Sur ce sujet comme sur beaucoup d’autres, les études sont désormais innombrables et parfaitement contradictoires. Évidemment les entreprises et l’administration vantent des tas d’enquêtes prouvant l’utilité, voire la nécessité de cette numérisation rapide. Mais d’autres montrent que les investissements considérables réalisés dans le domaine du numérique scolaire n’ont dans le meilleur des cas qu’une « incidence mitigée sur la performance des élèves » et qu’aucune amélioration sensible n’est enregistrée sur les performances scolaires (Connectés pour apprendre ?).

Depuis la généralisation des ordinateurs personnels ces vingt dernières années, croyez-vous que le niveau des élèves se soit amélioré ? Par ailleurs peut-on continuer inlassablement de parler du numérique et de ses bienfaits supposés sans penser en même temps ses coûts énergétiques et environnementaux, ses déchets et usines monstres ou des prolétaires en bavent dans des conditions scandaleuses ?

Extrait d’un article de François Jarrige dans le journal La Décroissance de septembre 2017.
Lire aussi Le numérique est bon pour (presque) tous les enfants.