Finance climaticide

[…] les ONG se mobilisent depuis quelques années auprès des institutions publiques ou privées pour le désinvestissement total des énergies fossiles. Car, pour maintenir le réchauffement global sous la barre des 2 °C, il est vital de laisser 80 % des combustibles fossiles dans le sous-sol.

En 2015, plusieurs institutions internationales se sont sérieusement penchées sur la question. Les chiffres donnent le tournis.
L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) recensait près de 800 programmes de dépenses et allégements fiscaux dans ses 34 pays membres et dans les six grandes économies émergentes du G20 (Brésil, Chine, Inde, Indonésie, Russie et Afrique du Sud) incitant à produire ou à consommer des combustibles fossiles.
Total : 160 à 200 milliards de dollars par an, soit « plus d”argent que nécessaire pour atteindre les objectifs de financement climatique fixés à Copenhague en 2009, qui prévoyait la mobilisation de 100 milliards de dollars par an d’ici à 2020 ».

Plus éloquent encore, le Fonds monétaire international (FMI) a montré que la somme consacrée à soutenir les entreprises extractrices d’énergies fossiles s’élevait à 5 300 milliards de dollars par an, ou « 10 millions de dollars par minute ». Ses experts ont pris en compte les subventions directes, mais aussi le coût des dommages subis par les populations locales. Une défaillance du secteur public qui incite à se tourner vers le secteur privé. En ligne de mire : les banques.

[…]

Si la mobilisation concernant le secteur du charbon commence à porter ses fruits, qu’en est-il des autres énergies fossiles telles que les sables bitumineux ou le gaz ? Un rapport publié début novembre par les Amis de la Terre France, Bank Track, Rainforest Action Network et neuf autres organisations, montre que 33 grandes banques ont accordé plus de 115 milliards de dollars de financements aux entreprises actives dans la production et le transport des sables bitumineux entre 2014 et 2017, notamment le Crédit agricole et la Société générale.

Cette dernière accumule les mauvais points et se retrouve dans le collimateur des ONG depuis la découverte de son soutien au projet de construction d’un des trois terminaux d’exportation de gaz naturel liquéfié (GNL), le Rio Grande LNG, situé au sud du Texas.
Porté par l’entreprise Nextcade, ce projet s’étendra sur 400 hectares près de la frontière mexicaine, et prévoit d’exporter 100 millions de mètres cubes de gaz chaque jour. Les risques de pollution de l’air sont importants, tout comme ceux d’explosions dues aux fuites de méthane. La réserve naturelle nationale protégée de Laguna Atascosa, dans laquelle devraient échouer les terminaux, n’en sortira sûrement pas indemne, tout comme les peuples autochtones des Esto’k Gna, dont les droits sont en péril. Ils ont d’ailleurs lancé l’opération « Sauver la vallée du Rio Grande du gaz naturel liquéfié » (gaz de schiste en réalité).

Extraits d’un article de Vanina Delmas dans l’hebdomadaire Politis du 07 décembre 2017.

Partage capital/travail

Dans la question du partage capital/travail, il y a une oubliée, c’est l’investissement, qui est aujourd’hui complètement écrasé par les dividendes. Regardez STMicroelectronics : en moins de quinze ans, entre 1999 et 2013, les dividendes ont été multipliés par douze ! Tandis que les investissements étaient divisés par trois !
Dans une entreprise où les États français et italiens sont, il me semble, actionnaires à hauteur de 30 %.
[…]
Ainsi, en 1979, les entreprises dépensaient 0,5 € en dividendes pour tout euro d’investissement, tandis qu’elles dépensent aujourd’hui 2 € en dividendes pour tout euro d’investissement. Le ratio a quadruplé !
Et en plus, s’y ajoute un autre biais : la destruction de capital. On appelle ça le « rachat d’actions », ça fait plus propre, sinon les gens vont finir par hurler. L’entreprise utilise son argent pour racheter ses propres actions et les détruire ! Ceci, afin de faire monter les cours de bourse, d’augmenter les plus-values (qui, selon les pays, sont parfois moins taxées que les dividendes).
[…]
On avait rendu un rapport, sur ce thème, à la CGT. Comme ça avait fait un peu de bruit, on nous avait reçus à Bercy. C’est une certaine Jeanne-Marie Prost qui nous avait accueillis. Moscovici, alors ministre de l’Économie, lui avait confié une mission sur « Le financement des entreprises industrielles ». Ça avait été très violent. Elle refusait presque de nous écouter.

Comme on pointait le rôle de l’euro dans la déflation salariale, elle nous a répliqué : « l’Euro, moi, j’y crois ! ». Et elle était dans la foi, toujours. Elle vantait le modèle allemand, même des mini-jobs. Surtout, sur l’envo1ée des dividendes, elle était dans la dénégation complète : « Ce ne sont pas les bons chiffres », elle contestait, et puis : « ]e vais demander à l’Insee… » C’est pour ça, quand sont sorties les nouvelles courbes de l’Insee, sans verser dans le complotisme, je me suis rappelé cette discussion. Enfin, pendant notre réunion, comme on mettait en cause les banques, madame Prost s’est insurgée, une régulation plus poussée, elle affirmait, ça aurait des effets néfastes, ça serait dangereux dans une économie ouverte : « Vous voulez que les banques aillent s’installer à Londres ? », elle demandait.

C’était étrange, comme comportement. Il s’agissait, en principe, de la « médiatrice nationale au crédit des entreprises », mais elle reprenait tous les arguments de la FBP, la Fédération bancaire française, le lobby des banques. Du coup, ça m’a donné envie de faire quelques recherches.
En un clic, j’ai découvert qu’elle était la femme le Jean Lemierre, aujourd’hui PDG de BNP-Paribas ! On a donc confié la « médiation » à une femme mariée à la haute finance !
[…]
Quelque temps après, on a rencontré Benoît Hamon. On lui a demandé où en était notre rapport: « Il a été coudé », il nous a répondu, en faisant le geste, le coude plié. Ça signifie : « On ne le lit pas ». Ensuite, le CNIS, le Conseil national de l’information statistique, a formé une mission sur le « coût du capital ». Mais il suffit de voir qui composait le « groupe de travail »… (Président : Olivier Garnier, Société générale.
[…]
Et il semble ainsi pleinement normal qu’un rapport public, d’une institution publique, soit confié au cadre dirigeant d’une banque. Une banque qui, en plus, s’était déjà illustrée dans la crise des subprimes, avec six milliards de déficit et l’affaire Kerviel. Une banque qui brillerait bientôt avec ses comptes au Panama. Le marqueur d’une finance qui règne à tous les étages… même dans les études supposées critiquer la finance !

Extraits des réponses de Thomas Dallery questionné par la rédaction du journal Fakir (édition de juillet-août-septembre 2016).

Licenciements et profits

On s’est retrouvé tôt, ce matin-là, dans les sous-sol de la Bourse, pour investir l’Assemblée générale de Casino. Avec nous, y avait Roger, Christophe, Sylvain, Jacqueline, des gérants de Petit Casino, épuisés, ruinés parfois. Tandis que leur PDG, Jean-Charles Naouri, 63e fortune de France, faisait fiérot la Une des magazines. Y avait Maguy aussi, François, Jean-Louis, des anciens Moulinex, licenciés avec pertes et fracas. Tandis que leur actionnaire principal, Jean-Charles Naouri, s’en sortait sans dégât. Y avait nous, aussi, parce qu’on savait un truc : alors au ministère de l’Économie, au cabinet (socialiste) de Pierre Bérégovoy, c’est ce même Jean-Charles Naouri qui a libéralisé la finance dans les années 1980. Alors on est tous devenus des petits actionnaires…

Dans nos fauteuils, on s’ennuie. À la tribune, le PDG devise sur le « ROC », « le résultat net consolidé », « les responsabilités sociales et environnementales », tout le baratin.
« Bien, maintenant, la séance des questions peut commencer. »
Ma « question » va, évidemment, virer au long édito.
« Je note dans le rapport qui vient d’être rendu, un assez long rapport, qu’il y a une absence des salariés. Il est marqué sur le tableau derrière vous qu’il y a 200 000 collaborateurs à travers le monde, et pourtant, les salariés, vous n’en avez pas parlé, pas un mot. Quand on connaît votre parcours, c’est quelque chose qui ne surprend pas.
Sur ce qui s’est produit chez Moulinex, par exemple : vous êtes passé là-bas, vous avez fait une plus-value confortable, il y a eu 3 500 licenciements, avec des divorces, des dépressions, des suicides, et ainsi de suite, mais vous, vous en êtes sorti.
Quant au groupe Casino, j’ai rencontré un certain nombre de gérants, qui espéraient obtenir un revenu acceptable, ils travaillent 70 heures par semaine, et ils terminent à la fin du mois avec 1000 euros. C’est sur ça, quand même, qu’est assis votre 1,3 million de salaire annuel. C’est sur ça que sont assis les dividendes en hausse de 4,7 % qui vont pouvoir être versés. »
La salle s’ébroue, hostile. Poursuivre le réquisitoire, quand même, calmement : « Dernier point : dans les années 1980, vous avez été le grand libérateur de la finance en France, aux cotés de Pierre Bérégovoy. Vous avez converti les socialistes aux affaires, avant de passer aux affaires vous-même, homme d’affaires pris dans les affaires, avec le délit d’initié de la Société générale, où vous avez été finalement blanchi. Ma question, c’est : à cette époque-là, vous avez été un initiateur, vous avez converti la gauche à l’affairisme, à la finance, qui écrase les salariés depuis vingt-cinq ans. Est-ce que, aujourd’hui, vous ne pourriez pas être un initiateur en sens inverse ? À savoir, plutôt que d’augmenter les dividendes de 4,7 %, vu que le cours de bourse a déjà grimpé de 50 % en un an, pourquoi ne pas reverser l’équivalent de la hausse des dividendes aux gérants des Petits Casino ? »
D’un revers de main, Jean-Charles Naouri balaie mon intervention : « Je vous remercie pour cet aspect-là. Nous passons maintenant à la question suivante. »
La salle applaudit, rigole : comme si le mépris était un trait d’humour.
[…]
Christophe Léger passe la seconde couche : « Le bilan financier du groupe est très flatteur. C’est pas le cas du bilan social. J’étais gérant d’un Petit Casino. Mon histoire, elle est simple : j’ai cru aux promesses des recruteurs du groupe, sur le commerce de proximité, sur le lien social, j’y ai cru. Avec mon épouse, nous avons abandonné des situations enviables. Quelques années plus tard, on est des cas sociaux. J’ai failli mourir d’épuisement au travail. » Loin de compatir, la salle s’énerve : « Ouh ! »
« Je suis resté trois mois à l’hôpital… Je suis tombé dans le coma. »
Ce témoignage essuie le même mutisme du PDG. Christophe me confie à l’oreille : « C’est fou, quand même, les actionnaires, tu leur dis que tu as failli crever, ils sifflent ! »

Extraits du journal Fakir de janvier-février 2016.

L’effondrement prochain que nous ne voulons pas voir

Dans les médias, on parle aisément de catastrophes ponctuelles, comme une attaque terroriste, un tsunami ou une inondation. Mais peut-on parler de grandes catastrophes ? A-t-on vu un réel débat sur le pic pétrolier, ou sur les nouveaux scénarios climatiques du GIEC et sur leurs implications en termes de changement social ? Non, bien sûr. Trop catastrophiste, trop pessimiste.

Pourtant, le rapport du GIEC constitue, rappelons-le, un consensus ! Il génère donc par définition un diagnostic consensuel, lissé par les politiques, qui contraste avec bien des publications scientifiques qu’il cite… et qui n’inclut pas les études récentes (souvent les plus épouvantables).
Par ailleurs, le cinquième et dernier rapport paru en 2014 confirme la « règle » qui veut qu’à chaque nouveau rapport, nous suivons la trajectoire du scénario précédent le plus pessimiste. Il faut donc se rendre à l’évidence, le GIEC est plutôt optimiste.

Par contre, il est bel et bien catastrophiste. Il parle vraiment des catastrophes. Par exemple, le rapport annonce que le changement climatique augmentera les risques de conflit violents, qui prendront la forme de guerres civiles et de violences intergroupes, provoquera la rupture des réseaux d’infrastructure et des services essentiels tels que l’électricité, l’approvisionnement en eau, et les services de santé et d’urgence, ou encore augmentera les risques d’insécurité alimentaire et de rupture des systèmes alimentaires.
[…]
Premièrement, le moteur de la civilisation thermo-industrielle – l’énergie et la finance – est au bord de l’extinction. Des limites (qu’il est impossible de dépasser) sont atteintes. L’ère des énergies fossiles abondantes et bon marché touche à sa fin, comme en témoigne la ruée vers les énergies fossiles non conventionnelles aux coûts environnementaux, énergétiques et économiques prohibitifs. Cela enterre définitivement toute possibilité de retrouver un jour de la croissance économique, et donc signe l’arrêt de mort d’un système économique basé sur des dettes… qui ne seront tout simplement jamais remboursées.

Deuxièmement, l’expansion matérielle exponentielle de notre civilisation a irrémédiablement perturbé les systèmes complexes naturels sur lesquels elle reposait.
Des frontières (seuils irréversibles) ont été franchies. Le réchauffement climatique et les effondrements de biodiversité, à eux seuls, annoncent des ruptures de systèmes alimentaires, sociaux, commerciaux ou de santé, c’est à dire concrètement des déplacements massifs de population, des conflits armés, des épidémies et des famines.

Extraits d’un article de Pablo Servigne et Raphaël Stevens dans le journal Les Zindigné(e)s d’octobre 2015.